« Contre-nature » : le débat sur la naissance naturelle et artificielle en France à la fin du xviiie siècle
Résumés
Dans la France de la fin du xviiie siècle, la distinction entre accouchement « naturel » et « contre-nature » devient l’objet d’une controverse majeure qui transforme profondément la théorie et la pratique de l’art des accouchements. Ce débat, qui se poursuit jusque dans le courant du xixe siècle, modifie radicalement la conception du rôle de la nature dans l’accouchement et la définition même de la naissance. Cet article examine l’évolution sémantique de l’expression « contre nature » dans l’art des accouchements, depuis sa définition initiale comme « accouchement difficile » jusqu’à des acceptions plus complexes : délivrance avec obstacle physique à surmonter, échec de la nature à corriger, ou encore dénaturation artificielle du processus naturel de la naissance. La controverse sur la « contre naturalité » a impliqué chirurgiens, médecins et sages-femmes, et a créé des dissensus tant sur le plan technico-chirurgical que sur le plan éthique, professionnel, médico-philosophique et de genre. Ce débat constitue un des exemples d’une profonde transformation du regard médical ainsi qu’un point d’observation pour comprendre la scientifisation de la naissance à la fin du xviiie siècle. Son analyse révèle comment la redéfinition des frontières entre naturel et artificiel a légitimé de nouvelles formes d’intervention chirurgicale sur les corps des femmes enceintes, transformant durablement les relations entre praticiens, praticiennes et parturientes.
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Mots-clés :
histoire de l’obstétrique, nature et contre-nature, corps des femmes, histoire des professions médicales, césarienneKeywords:
history of obstetrics, nature and the unnatural, women’s bodies, history of medical professions, caesarean section.Palabras claves:
historia de la obstetricia, naturaleza y contra naturaleza, cuerpo femenino, historia de las profesiones médicas, cesáreaPlan
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1Les notions d’accouchement « naturel » et d’accouchement « contre nature » ont fait l’objet d’une controverse complexe entre les obstétriciens français, qui a culminé dans les années 1790 et s’est poursuivie jusque dans le courant du xixe siècle. Ce débat a profondément modifié la conception même de la naissance et le rôle attribué à la nature dans l’accouchement.
- 1 Pierre Tarin, « Accouchement », dans Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert, Encyclopédie, ou dic (...)
2Dans les manuels d’obstétrique publiés en France jusqu’aux années 1770, l’« accouchement naturel » était décrit comme une délivrance eutocique, c’est-à-dire un accouchement vaginal simple, se produisant au « dixième mois lunaire » (entre la 37e et la 41e semaine de gestation), où la tête du bébé est naturellement bien positionnée dans le canal vaginal. Cette naissance était souvent décrite comme une collaboration harmonieuse d’efforts entre la parturiente et le bébé, un processus présentant peu de risques pour les deux et se terminant rapidement et facilement1.
3Cette définition présupposait l’existence d’un autre type d’accouchement, qui n’était pas « naturel ». Cet accouchement « contre-nature » était décrit comme hors norme, difficile, long, laborieux, voire absolument impossible : un accouchement en contraste avec la norme statistique et les lois de la nature. Cet accouchement dystocique englobait un grand nombre de complications possibles, liées à la constitution physique de la mère ou du fœtus. Bien que les définitions de l’accouchement contre-nature ne fussent pas toujours parfaitement congruentes, les sources de la fin du xviiie siècle s’accordent sur deux points : il s’agissait d’un accouchement où la vie de la mère ou de l’enfant à naître était en danger, et qui ne pouvait pas se terminer par les seules forces de la mère.
- 2 Lianne McTavish, Childbirth and the Display of Authority in Early Modern France, Women and Gender i (...)
4Cette catégorisation binaire s’inscrivait dans un contexte culturel plus large, où la pensée médicale et philosophique avait profondément ancré l’association entre femme et nature. L’obstétrique de la fin du xviiie siècle reflétait une vision masculine de la science comme maîtrise rationnelle d’une nature féminine qu’il fallait à la fois respecter et contrôler2. Cette tension se cristallisait particulièrement dans le débat sur l’accouchement contre-nature, où le corps féminin devenait simultanément l’objet à sauver et l’obstacle à surmonter.
- 3 Ces thèmes sont explorés dans ma thèse de doctorat écrite en cotutelle entre l’Università di Bologn (...)
5La France de cette période offre un cas d’étude particulièrement pertinent. La récente interprétation cartésienne-harveyenne de l’accouchement comme opération géométrique, conjuguée à la confiance croissante, typique des Lumières, dans la mesure comme outil d’interprétation des phénomènes, avait conduit à une redéfinition fondamentale de la discipline. La France et Paris étaient les centres névralgiques de ces changements, qui s’accélérèrent durant la période révolutionnaire des années 1790. Première nation à intégrer ces théories dans les programmes nationaux d’études supérieures, la France fut le théâtre d’un bouleversement de la pratique obstétricale : l’institutionnalisation de cours spécialisés selon des principes « scientifiques », la promotion d’une approche mathématique et la fusion des pratiques médicales et chirurgicales transformèrent l’art des accouchements en science obstétricale3.
6Le concept de « contre-nature » offre un angle inédit pour observer ces changements. Cette controverse, bien que théorique, n’était pas qu’abstraite. Son analyse révèle comment l’obstétrique française, en redéfinissant la frontière entre naturel et contre-naturel, a progressivement légitimé une intervention sur les corps féminins autour de l’expertise nouvelle du chirurgien-accoucheur. Dans le même mouvement, elle a infléchi les relations entre accoucheurs et sages-femmes, dont le savoir et les compétences sont progressivement marginalisées, et entre accoucheurs et parturientes. Cet article examine ainsi les origines, les définitions et les conséquences du concept de « contre-naturalité » dans l’art des accouchements à travers l’analyse des manuels pédagogiques d’obstétrique, des instruments utilisés dans les inventions chirurgicales pour corriger la « contre-naturalité », et des pamphlets polémiques. Pour cela, une attention particulière est portée aux œuvres didactiques de Jean-Louis Baudelocque (1745-1810), chirurgien et professeur d’obstétrique qui perpétue la conception établie de l’accouchement contre-nature et qui se montre favorable aux « solutions » pour le corriger, ainsi qu’aux écrits polémiques de Jean-François Sacombe (1762?-1822), médecin-accoucheur opposé aux interventions chirurgicales qui proposa une interprétation radicalement nouvelle de la contre-naturalité en obstétrique.
Contre-nature : la construction d’un concept autour de l’accouchement hors norme
- 4 Le terme était déjà présent chez certains auteurs du xvie siècle comme Ambroise Paré ou Jean Liébau (...)
- 5 Martin Del Rio, Disquisitiones magicarum libri sex, Lovanii, ex Officina Gerardi Rivii, 1599, L. I, (...)
- 6 Dans la littérature obstétricale italienne de l’époque, on trouve les deux dénominations : « contro (...)
7Le terme « contre-nature », utilisé pour décrire les accouchements dystociques, connaît une diffusion massive et une conceptualisation renouvelée durant la première moitié du xviiie siècle4. Cette évolution présente des parallèles remarquables avec le concept théologique de praeternaturalis5. Dans les disputes théologiques, l’adjectif praeternaturalis qualifiait les manifestations extraordinaires et potentiellement démoniaques de la nature, qui, sans atteindre le domaine du surnaturel divin, relevaient d’une perturbation néfaste de l’ordre naturel. Ce lien avec l’origine théologique du concept et cette dimension menaçante est particulièrement visible dans la terminologie obstétricale anglaise qui conserve l’expression praeternatural births. En migrant vers l’obstétrique, le concept maintient sa connotation d’anomalie dangereuse, d’événement extraordinaire et néfaste tout en se détachant de sa dimension mystérieuse, surtout dans le contexte français où le terme « contre-nature » efface la trace étymologique6.
- 7 Voir François Mauriceau, Traité des maladies des femmes grosses, et de celles qui sont accouchées, (...)
- 8 André Levret, Observations sur les causes et les accidens de plusieurs accouchemens laborieux, avec (...)
- 9 Le terme était sporadiquement présent depuis le début du siècle, comme chez Marguerite de la Marche (...)
- 10 Ibid., p. 36-72.
8L’expression « contre-nature » s’établit d’abord dans les traités académiques d’obstétrique, où elle désigne les accouchements nécessitant une intervention extérieure aux forces de la mère et du fœtus7. Cette catégorie fut particulièrement utile pour justifier l’introduction du forceps obstétrical, instrument controversé destiné à l’extraction des fœtus enclavés dans le bassin8. Dans les années 1770, le concept se diffuse largement dans les manuels pour sages-femmes, comme en témoigne le Catéchisme sur l’art des accouchements (1775) d’Anne-Amable Augier Du Fot9. Ce manuel, couramment utilisé dans la formation des sages-femmes, dédie une trentaine de pages aux accouchements « contraires à la nature », détaillant les positions fœtales problématiques – par les pieds, les genoux, l’épaule, les fesses, « l’une ou l’autre oreille » – qui « ne doivent ou ne peuvent point être terminés sans la main de la sage-femme10 ». Face à ces présentations « contre-nature », Du Fot enjoint aux sages-femmes de procéder à une intervention manuelle pour repositionner le fœtus : tête en bas, visage tourné vers la colonne vertébrale de la mère.
Mesurer les corps, catégoriser les accouchements : entre description et prescription
- 11 Jean-Louis Baudelocque, L’art des accouchemens, Paris, Méquignon l’aîné, 1781, 2 vol.
- 12 Jean-Louis Baudelocque, Principes sur l’art des accouchemens, par demandes et réponses, en faveur d (...)
- 13 Ibid., p. 329.
- 14 Cette catégorisation n’est ni appréciée ni approuvée par les élèves de Baudelocque, qui l’ont simpl (...)
9Jean-Louis Baudelocque, professeur au Collège de chirurgie et futur professeur à l’École de santé de Paris établie par les autorités révolutionnaires, représentant de l’approche « scientifique » de l’obstétrique française de la fin du xviiie siècle, était l’un des utilisateurs les plus convaincus du concept de contre-naturalité dans le panorama obstétrical français de l’époque. Son œuvre majeure, L’art des accouchements (1781), traduite dans plusieurs langues et rééditée six fois, devient la référence européenne dans le domaine pour cinquante ans11. Dans un autre ouvrage didactique, un manuel destiné aux sages-femmes intitulé Principes sur l’art des accouchemens (1787), Baudelocque affirme que la majorité des accouchements « contre-nature » dépassent les compétences des sages-femmes12. Ces cas nécessitent selon lui « plus de connaissance, plus d’intelligence, plus de force et de fermeté d’esprit que ce qui était généralement accordé aux sages-femmes13 ». Cette position justifie l’intervention systématique d’un chirurgien obstétricien. Au contraire, L’art des accouchements, destiné aux chirurgiens, propose une taxonomie exhaustive des accouchements « contre-nature » sur plus de cinq cents pages. Baudelocque y répertorie vingt et un cas liés à la constitution maternelle (étroitesse du bassin due au rachitisme, anomalies du coccyx ou du sacrum, ostéosarcomes), aux naissances prématurées ou aux convulsions. Il détaille également quatre-vingt-quatorze sous-catégories de positionnements fœtaux problématiques, liés à la taille de la tête ou aux malformations – dites souvent « monstruosités14 ». Pour chaque cas, il prescrit des manipulations manuelles précises.
- 15 Jean-Louis Baudelocque, L’Art des accouchemens, quatrième édition, revue, corrigée et augmentée. Av (...)
10La faisabilité de l’accouchement devait être établie à l’aide du pelvimètre de Baudelocque, premier instrument de mesure externe du bassin (fig. 1). Ce compas à deux bras permettait de mesurer le conjugué obstétricale externe, depuis lors connu comme le « diamètre de Baudelocque15 ». Selon lui, acquérir les mesures à un stade précoce de la gestation autorise à établir la « possibilité » ou l’« impossibilité » de l’accouchement. Une fois l’impossibilité attestée, l’accouchement était classé dans la catégorie des « accouchemens contre-nature de troisième ordre, communément appelés laborieux » – ceux nécessitant l’usage d’instruments.
- 16 Londa Schiebinger, The Mind Has No Sex? Women in the Origins of Modern Science, Cambridge, Harvard (...)
11Cette approche métrique reflétait la tendance à la description minutieuse du corps des femmes dans le but de définir scientifiquement la différence sexuelle, un sujet qui, pendant les Lumières, avait agité de manière quasi obsessionnelle les savants16. L’anthropométrie, qui connaissait un véritable essor dans la médecine française du xviiie siècle, traduisait cette volonté de quantifier et mesurer le corps humain pour en établir les normes et les variations, faisant du corps un objet scientifique soumis au calcul et à la mesure.
- 17 Jacques Gélis, La Sage-femme ou le médecin : une nouvelle conception de la vie, Paris, Fayard, 1988 (...)
- 18 André Levret, L’art des accouchemens, démontré par des principes de physique et de méchanique, 3e é (...)
12L’hyperdescriptivité, les instruments de mesure ad hoc et la systématisation classificatoire des accouchements révèlent l’ambition des accoucheurs de la fin de siècle : transformer l’art obstétrical en science exacte17. Cette transformation, amorcée par le man midwife (accoucheur) William Smellie et le chirurgien-accoucheur français André Levret18, trouvait dans l’approche de Baudelocque son expression la plus accomplie. L’art, déjà technicisé par les instruments, devenait une discipline fondée sur le calcul et les principes mathématiques, dotée d’une théorie solide et de protocoles pratiques précis, à même de s’appuyer sur une panoplie d’outils à disposition. Baudelocque l’affirme explicitement dans son traité :
- 19 Jean-Louis Baudelocque, L’art des accouchemens, vol. 1, Paris, Méquignon l’aîné, 1781, p. viii.
L’art des Accouchemens est cependant un art de pratique, un art dont les principes sont certains, & dont toutes les opérations peuvent être portées presque à la certitude géométrique : l’Accouchement en effet, est-t-il autre chose qu’une opération méchanique soumise aux loix du mouvement19 ?
Figure 1. Pelvimètre externe de Baudelocque et pelvimètre interne de Coutouly.
Planche no 1 de Jean-Louis Baudelocque, L’Art des accouchemens, vol. 1, 4e éd., Paris, Méquignon l’aîné, 1807, p. 145. Numérisation : BIU Santé.
- 20 Jacques Gélis, « La main et l’outil aux xviie et xviiie siècles : La réponse de deux accoucheurs : (...)
- 21 Nathalie Sage-Pranchère, « Sages-femmes et forceps : une liaison discrète mais durable (France, de (...)
13Les mensurations et les rapports constituent le nouveau paradigme de l’art pour interpréter les accouchements et établir leur naturalité ou contre-naturalité. Les cas débattus pouvaient concerner des accouchements où la main du chirurgien ne pouvait pas passer à travers le canal vaginal en raison d’obstacles physiques liés à la structure osseuse (comme dans les cas de rachitisme), ou ceux où les manœuvres apparaissaient trop risquées pour la mère ou pour l’enfant. Dans ces cas, le chirurgien revendiquait d’opérer avec son arsenal d’instruments20. Les sages-femmes, en revanche, n’étaient pas autorisées à utiliser ces outils : c’est pour cette raison que leurs manuels ne mentionnent pas, ou très brièvement, les accouchements contre-nature laborieux21.
- 22 Bryan M. Hibbard, The Obstetrician’s Armamentarium: Historical Obstetric Instruments and Their Inve (...)
- 23 Jean-Louis Baudelocque, L’art des accouchemens, op. cit., p. 100 : « des Accouchemens qui ne peuven (...)
14L’arsenal chirurgical variait : forceps et levier pour un fœtus vivant enclavé, crochet pour un fœtus décédé in utero22. Pour les autres types d’accouchements laborieux, ceux qui nécessitaient une intervention sur la parturiente en « appliquant instruments tranchants sur les parties de la mère », le chirurgien employait des lancettes ainsi que des bistouris droits et courbes23. Ces derniers instruments étaient particulièrement nécessaires pour deux opérations si nouvelles qu’elles étaient encore expérimentales en 1781, année de la première publication de L’art des accouchemens : la symphyséotomie et la césarienne in vivo.
Symphyséotomie et césarienne in vivo : correction ou victoire sur la nature ?
- 24 Sur le Paris des Lumières, voir Charles Coulston Gillispie, Science and Polity in France : The End (...)
- 25 Jean René Sigault, Res gestae in saluberrima Facultate parisiensi : circa sectionem symphiseos ossi (...)
15Dans les années 1780, les accoucheurs parisiens, portés par l’idéal du progrès scientifique, commencent à privilégier de nouvelles interventions chirurgicales aux manœuvres manuelles traditionnelles de repositionnement fœtal. Paris, cœur des Lumières, siège de la Faculté de Médecine, du Collège de chirurgie, de l’Académie royale de Chirurgie et de la Société royale de médecine, devient le laboratoire de ces innovations obstétricales24. Certaines de ces institutions, qui avaient le pouvoir de dicter styles thérapeutiques et principes de formation des professionnels de la santé, soutiennent activement cette nouvelle approche interventionniste. La symphyséotomie, expérimentée pour la première fois en 1777 par Jean-René Sigault et Alphonse Leroy, illustre parfaitement cette ambition de « corriger » les corps par la technique. Cette opération, qui consiste à sectionner les fibres cartilagineuses de la symphyse pubienne pour élargir le bassin, est conçue pour les cas où la structure pelvienne, altérée par le nanisme, le rachitisme ou les ostéosarcomes, s’avère trop étroite pour permettre le passage d’un fœtus à terme. L’approbation de cette procédure par la Faculté en 1778 marque un tournant décisif dans les sensibilités médicales et chirurgicales : des interventions qui suscitaient inquiétudes et désapprobations une décennie plus tôt deviennent non seulement possibles, mais recommandées25. Ce déplacement des frontières techniques et morales élargit considérablement le champ des possibles en obstétrique. L’usage des forceps et des leviers se combine désormais à celui des bistouris. Plus fondamentalement, l’approbation de telles procédures chirurgicales transforme le regard porté sur les femmes enceintes : leur morphologie devient l’emblème de limites physiques qu’il convient de corriger par des interventions techniques et chirurgicales. Opérer les femmes enceintes devient ainsi une pratique admissible, scientifiquement légitime et académiquement valorisée, qui apparaissait de surcroît comme une victoire humaine sur les erreurs cruelles de la nature.
- 26 Jean-Louis Baudelocque, « Recherches et réflexions sur l’opération césarienne suivies d’une note su (...)
- 27 Mireille Laget, « La césarienne ou la tentation de l’impossible, xviie et xviiie siècle », Annales (...)
- 28 Mireille Laget, « La césarienne ou la tentation de l’impossible… », art. cit.
16Plus radicale encore était la césarienne in vivo26. Jusque-là pratiquée uniquement sur les femmes décédées, cette opération commençait à être tentée sur des femmes vivantes pour sauver les fœtus enclavés27. Dans un contexte pré-antiseptique, sans suture utérine ni normes d’hygiène strictes, ces interventions conduisaient presque invariablement à la mort des parturientes, soit par hémorragie dans les heures suivantes, soit par septicémie quelques jours plus tard28. L’essor des nouvelles techniques obstétricales révélait une tension fondamentale entre le progrès de la discipline et la vie des patientes. Si les chirurgiens-accoucheurs justifiaient leurs interventions au nom de l’avancement de la science obstétricale, la réalité était marquée par une mortalité maternelle dramatiquement élevée. L’opération de césarienne devenait ainsi le symbole d’une volonté de « correction artificielle de la nature » où le corps féminin était à la fois l’objet à sauver et l’obstacle à surmonter.
- 29 Emmanuelle Berthiaud, « Le vécu de la grossesse aux xviiie et xixe siècles en France », Histoire, m (...)
- 30 Carolyn Merchant, The Death of Nature: Women, Ecology and the Scientific Revolution, New York, Harp (...)
- 31 Ludmilla J. Jordanova, Sexual Visions: Images of Gender in Science and Medicine Between the Eightee (...)
- 32 Londa Schiebinger, Nature’s Body: Sexual Politics and the Making of Modern Science, Londres, Pandor (...)
17À cette époque, les femmes se trouvaient au carrefour d’une double transformation : elles étaient à la fois les objets et les sujets d’un changement profond dans la culture de l’accouchement29. Cette évolution touchait non seulement leur corps mais aussi leur identité même, dans un contexte où intervenir sur le corps féminin équivalait symboliquement et pratiquement à intervenir sur la nature elle-même. En effet, à la fin du xviiie siècle, l’association culturelle entre femme et nature était profondément ancrée dans la pensée médicale et philosophique30. Ludmilla Jordanova a souligné la façon dont cette conception se reflétait dans l’iconographie médicale de l’époque, où la nature était systématiquement représentée comme une femme se dévoilant à la science masculine31. Comme l’a montré Londa Schiebinger, cette association servait à légitimer une hiérarchie genrée dans la pratique médicale32. Cette association avait des conséquences directes sur la pratique obstétricale. La science obstétricale, dominée par les hommes à la fin du siècle, se présentait comme une entreprise de maîtrise rationnelle de cette nature féminine. Les instruments chirurgicaux, symboles d’une rationalité masculine, étaient présentés comme les outils nécessaires pour « corriger » une nature féminine potentiellement défaillante. Les sages-femmes se trouvaient dans une position particulièrement ambiguë : valorisées pour leur proximité « naturelle » avec les parturientes, mais simultanément disqualifiées car jugées trop proches de cette nature qu’il fallait contrôler scientifiquement. Les femmes, considérées comme plus proches de la nature en raison de leur physiologie, étaient paradoxalement jugées moins aptes à comprendre et à maîtriser les processus naturels de l’accouchement et leur appréhension scientifique.
18Le corps féminin devenait ainsi un lieu de tensions multiples. À cette association culturelle entre femme et nature se greffait une sensibilité scientifique d’inspiration mécaniste, héritée de l’approche cartésienne, qui interprétait le corps comme une machine. Il devenait un objet dont les engrenages pouvaient se bloquer et qu’il appartenait à un technicien, avec ses instruments, de réparer. Cette vision mécaniste du corps, particulièrement importante dans l’obstétrique de la fin du xviiie siècle, renforçait la légitimité de l’intervention instrumentale masculine sur le corps féminin.
Les résistances à la « dénaturalisation » de l’accouchement
- 33 Jean-François Belmonte, « Les rivalités entre les chirurgiens et les médecins au xviie siècle », da (...)
- 34 Sacombe demeure un acteur largement oublié du panorama obstétrical parisien de la fin du xviiie siè (...)
19Une partie de la communauté obstétricale s’inquiétait de ces transformations dans l’assistance aux parturientes et de l’enthousiasme avec lequel certains chirurgiens pratiquaient des interventions instrumentales33. Jean-François Sacombe, médecin formé à Montpellier et éloigné des nouvelles pratiques parisiennes, fut le critique le plus virulent de cette approche « correctrice » des accouchements contre-nature34. Pour lui, le véritable accouchement contre-nature résidait dans les pratiques mêmes des chirurgiens :
- 35 Jean-François Sacombe, Encore une victime de l’opération césarienne, ou le Cri de l’humanité, Paris (...)
Les saignées périodiques durant le cours de la grossesse, le travail provoqué avant le terme, les attouchements rudes et fréquents durant les douleurs naturelles ; l’audacieuse témérité de placer et déplacer, […] voilà les véritables causes de ces accouchemens, qu’on a très-bien désignés sous le nom d’accouchemens contre nature, puisqu’en effet ils sont provoqués et terminés en dépit d’elle35.
- 36 Ibid., p. 3.
- 37 Ibid.
20Fort de vingt années d’expérience, Sacombe défendait une vision radicalement différente de l’obstétrique. Pour lui, les catégorisations excessives et mécanistes n’étaient que présomption sans aucune utilité pratique, puisque « la femme n’est jamais dans l’impossibilité physique d’accoucher d’un enfant à terme » et que « la nature, qui doit savoir mettre au jour l’être qu’elle destine à vivre, se suffit toujours à elle ». Il dénonçait les instruments comme « inutiles et meurtriers » et considérait la césarienne et la symphyséotomie comme des « attentats dont tous les sophismes de l’art ne sauroient justifier la barbarie36 ». La critique de Sacombe visait aussi les motivations de ces interventions : l’appât du gain, les opérations chirurgicales étant particulièrement lucratives pour les chirurgiens, et l’ambition de renommée liée à la naissance d’un « nouveau César37 ».
21Les interventions de ce type sont décrites comme des brutalités, des formes de violence extrême en un moment déjà vulnérable tel que l’accouchement. Pour Sacombe, elles étaient des dépassements outrecuidants des limites de l’obstétrique et de la nature et incarnaient le sens originel et profond de l’expression « contre-nature » : des événements qui sortaient des lois naturelles et qui, par leur caractère transgressif, devenaient source de perturbation et de désordre ; qui déviaient du cours naturel des choses et représentaient une menace pour la nature même et son ordre. Face à la technicisation croissante de l’obstétrique, Sacombe trouvait dans la nature un fondement à la fois scientifique et éthique. Sa confiance presque providentielle dans les forces naturelles le conduisait à rejeter le terme de monstruosité :
- 38 Ibid., p. 22.
Qu’on ne nous parle donc plus ni d’étroitesse du bassin de la mère, ni de monstruosité de la tête de l’enfant, effroyables chimères enfantées par l’ignorance et par le charlatanisme, pour justifier aux yeux du vulgaire l’application du forceps et la pratique des opérations césarienne ou sigaultienne38.
- 39 Ibid., p. 51.
22En outre, Sacombe rejetait catégoriquement la notion même de contre-nature comme insensée et ignorante. Pour lui, même les cas les plus complexes devaient être considérés comme des variations naturelles de la physiologie : non pas des anomalies à corriger, mais des manifestations différentes d’un même processus naturel qu’il fallait accompagner avec respect et compétence. Bien qu’une déontologie obstétricale n’existât pas formellement, ces nouvelles opérations soulevaient des questions éthiques fondamentales. La position de Sacombe reflétait une inquiétude profonde face à des avancées techniques qui, selon le médecin, violaient sous couvert de progrès des limites qu’il considérait comme sacrées. Sa défense de la nature n’était pas simplement une résistance au changement, mais l’expression d’une vision plus large où la « dénaturalisation » de l’accouchement menaçait un ordre qui dépassait la seule relation entre patientes et accoucheur·euses, et touchait jusqu’au rapport entre médecine et nature. À travers pamphlets, appels publics et lettres ouvertes aux ministres, il dénonçait le « terrible arsenal d’un accoucheur mécanicien » comme les outils d’une violence masculine sur le corps féminin et sur la nature39.
- 40 Jean-François Sacombe, Les Douze mois de l’école anti-césarienne. Ouvrage périodique, vol. 1, Paris (...)
- 41 Jean-François Sacombe, Lucine française, ou recueil d’observations médicales, chirurgicales, pharma (...)
23La résistance de Sacombe à la nouvelle obstétrique interventionniste ne se limita pas à des publications polémiques. Il créa en 1796 l’« école anti-symphysio-césarienne », qui devint un centre de formation alternatif pour les sages-femmes et pour les accoucheurs en formation40. Cette école représentait une tentative concrète d’opposer à l’obstétrique mécaniste dominante un modèle différent de formation et de pratique. Elle devint un lieu de sociabilité scientifique alternative, attirant un public varié composé d’élèves sages-femmes, d’apprentis accoucheurs mais aussi de citoyens curieux41. En créant une communauté d’intérêts active autour de ces questions éthiques, elle permit aux citoyens de participer directement aux discussions sur l’art des accouchements, jusqu’alors principalement tenues dans les cercles médicaux et en termes scientifiques plutôt que déontologiques.
- 42 Elizabeth Ann Williams, A Cultural History of Medical Vitalism in Enlightenment Montpellier, Londre (...)
24La lutte de Sacombe était une bataille scientifique, visant à présenter un modèle alternatif d’obstétrique dont l’aspect fondateur était l’interrogation sur le concept même de naturalité, ainsi que sur le rôle de la médecine dans la nature. Sous les pamphlets et les attaques que Sacombe lançait contre les obstétriciens mécanicistes, parmi lesquels se distinguait Baudelocque, se trouve un substrat philosophique, tangible dans les biographies et la sensibilité des deux adversaires. Ces deux obstétriciens, l’un chirurgien, parisien et « interventionniste », l’autre médecin, montpellierain et « attentiste », se font les porte-paroles de deux théories médicales concurrentes et presque opposées. La première, celle de Baudelocque, est la théorie anatomique mécaniciste, héritière de la longue tradition cartésienne, lockéenne et harvéyenne, qui voit le corps comme un engrenage sur lequel il est possible d’intervenir pour lubrifier ses composants ou pour le réparer. L’autre est la philosophie médicale vitaliste, portée par l’école de Montpellier dont le représentant le plus célèbre était Barthez, un médecin qui avait élaboré une théorie esthétique de la nature, du « sublime naturel » en médecine, et des modalités selon lesquelles ses forces et ses flux agissent42. Le scepticisme de Sacombe envers la perfectibilité de la nature reflétait une méfiance plus large vis-à-vis de la rationalité instrumentale des Lumières. Son optimisme se fondait non sur la maîtrise mathématique de la nature, mais sur une confiance dans ses capacités autorégulatrices. Ce savoir médical se voulait fondé sur la « sagesse », qui invoquait un retour à la nature, à une tradition elle-même artificiellement construite.
- 43 Jean-Jacques Rousseau, Discours qui a remporté le prix à l’academie de Dijon. En l’année 1750. Sur (...)
- 44 L’expression « mains de fer » fait référence aux premiers proto-modèles des forceps obstétricaux, i (...)
- 45 Autour des dynamiques de genre entre accoucheurs et sages-femmes, voir Jacques Gélis, La Sage-femme (...)
25La question de la « naturalité » de l’accouchement se révèle centrale dans ces enjeux qui dépassaient largement le cadre obstétrical. La notion de « nature » représentait un point de contact significatif entre l’obstétrique et la philosophie des Lumières de la fin du xviiie siècle. Le thème de la nature, central dans la pensée rousseauiste et sa critique de la civilisation, trouvait dans l’obstétrique un terrain d’application concret43. Si Rousseau n’abordait pas directement l’accouchement, sa vision de la nature comme état originel non corrompu par la civilisation nourrissait les débats sur la médicalisation de la naissance. Cette influence est particulièrement visible chez Sacombe, dont la défense de la « simplicité naturelle » face à l’artificialisation chirurgicale fait écho aux thèmes rousseauistes. Dans son idéalisation des sages-femmes et de leurs « mains délicates », opposées aux « mains de fer » des chirurgiens et à leurs instruments, il défendait une tradition qu’il présentait comme étant en continuité directe avec la nature44. La marginalisation des sages-femmes par les chirurgiens représentait pour lui non seulement une dévalorisation de leur art, mais une rupture fondamentale avec l’ordre naturel45. Sacombe accusait également les chirurgiens de miner l’autorité et les pratiques des sages-femmes, de dévaloriser leur art et de marginaliser leur rôle, en ruinant une tradition millénaire de respect et d’alliance avec la nature.
26Cette vision idéalisée de la nature et de l’accouchement naturel contrastait fortement avec la réalité médicale de l’époque, où la mortalité maternelle et infantile restait élevée. Le discours de Sacombe était partiel, limité et même aveugle face à la pressante nécessité de résoudre les accouchements complexes. Les accoucheurs se trouvaient ainsi dans une position délicate, devant justifier leurs interventions comme correction de la nature face à une critique philosophique qui les accusait de dénaturer un processus naturel.
27Bien que partisan et de faible recours face aux exigences réelles des accouchements complexes, le discours de Sacombe nous offre une perspective critique sur l’introduction des opérations chirurgicales dans l’accouchement et d’un nouveau rapport à la naturalité de la naissance. Ses contributions autour du concept de contre-nature révèlent des dynamiques de genre complexes, tant entre différents groupes de soignants (médecins, chirurgiens et sages-femmes) qu’entre soignants et patientes. Son militantisme a contribué à transformer la signification même de l’« accouchement contre nature », qui passa d’une délivrance difficile due à des obstacles physiques à une délivrance artificielle opérée avec des instruments – par un homme.
- 46 Sacombe fut également combattu sur le terrain scientifique : des accoucheurs comme Delamalle contes (...)
- 47 Le Journal de Paris, 18 novembre 1804.
28Cependant, cette opposition fut finalement vaincue par l’establishment médical parisien46. Une série de procès opposa Sacombe à Baudelocque, notamment après la publication en 1802 de sa Lucine française, où il accusait directement les chirurgiens parisiens de pratiques meurtrières. Sa condamnation pour diffamation ne marqua pas seulement sa défaite personnelle, mais vint légitimer institutionnellement le modèle baudelocquien47. Cette victoire juridique consacra une certaine interprétation des accouchements selon les concepts de nature et contre-nature, dont l’influence allait durablement marquer la conceptualisation et la pratique de la médecine obstétricale.
Conclusion
29La controverse sur les accouchements « contre-nature » à la fin du xviiie siècle révèle plus qu’un débat technique sur les pratiques obstétricales. À travers l’analyse des manuels et des polémiques de l’époque, nous avons observé comment ce concept est devenu le catalyseur d’une transformation profonde dans la conception même de la naissance comme processus perfectible, dans la distribution du pouvoir des accoucheurs et des sages-femmes, et dans le rôle de l’intervention médicale dans l’accouchement.
- 48 Jacques Gélis, La Sage-femme ou le médecin, op. cit.
30La dialectique entre naturalité et contre-naturalité illustre deux visions radicalement différentes de l’accompagnement médical à l’accouchement. D’un côté, la contre-naturalité justifie une approche interventionniste visant à corriger les « défauts » de la nature par la technique. De l’autre, cette même notion représente une violence faite à la nature, une présomption de la capacité humaine à rationaliser et améliorer ce qui n’a pas besoin de l’être. L’opposition entre les instruments chirurgicaux, symboles d’une science médicale avancée mais froide et mécanique, et les mains des sages-femmes, représentatives d’un savoir empirique plus doux mais considéré comme moins scientifique, représente cette tension. Alors que les premiers s’inscrivaient dans un modèle scientiste et correctif de la nature, les secondes étaient progressivement reléguées au monde irrationnel de la nature48.
31Cette controverse a également mis en lumière les dimensions genrées de la pratique obstétricale. La marginalisation progressive des sages-femmes, l’introduction d’instruments chirurgicaux et la mathématisation du corps féminin témoignent d’une masculinisation de l’art des accouchements et d’une artificialisation de la naissance. Au nom du progrès scientifique et de la formation médicale, le corps des femmes est devenu l’objet d’une surveillance médicale accrue et d’examens cliniques intensifiés, tandis que leur expertise en tant que sages-femmes et leur expérience de l’accouchement en tant que patientes ont été marginalisées. Le débat autour de la contre-naturalité révèle ainsi une tension fondamentale dans la pensée médicale : entre une conception de la nature comme force à maîtriser et une autre comme sage ordonnancement à respecter. Cette dialectique entre nature et contre-nature, loin d’être une simple opposition théorique, a profondément influencé le développement de l’obstétrique moderne et la compréhension des limites et des possibilités de l’intervention médicale dans le processus de la naissance.
32Cette controverse témoigne à la fois d’un changement profond dans la conception même de l’accouchement et d’une résistance à cette nouvelle conceptualisation. Elle reflète également une période charnière où se transformèrent durablement les pratiques obstétricales et s’établirent de nouveaux standards d’intervention médicale. Si la symphyséotomie a été abandonnée, la césarienne illustre l’évolution profonde du rapport entre intervention chirurgicale et éthique médicale : d’opération exceptionnelle et souvent mortelle au xviiie siècle, soulevant de graves questions morales, elle est devenue une procédure courante et sûre de l’obstétrique contemporaine. Cette transformation témoigne de la manière dont les progrès techniques peuvent modifier la portée éthique et déontologique d’une intervention médicale, au point que la question de sa naturalité ou contre-naturalité ne se pose plus en termes moraux. Cependant, les débats actuels sur la médicalisation de la naissance, sur la place respective des différents praticiens et praticiennes, et sur l’autonomie des parturientes font écho aux tensions historiques entre nature et interventionnisme médical. L’étude historique du concept de « contre-nature » nous invite ainsi à repenser la complexité de ces relations, rappelant que la définition même de ce qui est « naturel » ou « contre-nature » reste profondément ancrée dans son contexte historique, social et philosophique.
Notes
1 Pierre Tarin, « Accouchement », dans Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert, Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, etc., Paris, Le Breton, 1751, édition établie par Robert Morrissey and Glenn Roe, University of Chicago, ARTFL Encyclopédie Project (version de l’automne 2022), <https://encyclopedie.uchicago.edu/>.’
2 Lianne McTavish, Childbirth and the Display of Authority in Early Modern France, Women and Gender in the Early Modern World, Londres, Ashgate, 2005 ; Sarah Knott et Barbara Taylor (dir.), Women, Gender, and Enlightenment, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2005.
3 Ces thèmes sont explorés dans ma thèse de doctorat écrite en cotutelle entre l’Università di Bologna et l’Université Paris Cité, soutenue en avril 2025 et intitulée Arte, scienza e politica: l’ostetricia a Parigi tra Ancien Régime e Rivoluzione.
4 Le terme était déjà présent chez certains auteurs du xvie siècle comme Ambroise Paré ou Jean Liébault, Trois livres appartenant aux infirmitez et maladies des femmes, Paris, 1582, p. 884.
5 Martin Del Rio, Disquisitiones magicarum libri sex, Lovanii, ex Officina Gerardi Rivii, 1599, L. I, cap. 4, quaestio 3. « Dieu a établi dans l’univers d’abord un ordre naturel [...]. Ensuite, Dieu a ajouté un autre ordre surnaturel, qui peut être divisé en deux espèces : la première est l’ordre de la grâce ou miraculeux [...] que l’on appelle opérations de la grâce et surnaturelles, ou opérations miraculeuses. L’autre est l’ordre prodigieux [...] que l’on appelle plus clairement et plus significativement ordre préternaturel ». Cette classification était fondamentale dans la démonologie : elle distinguait les phénomènes naturels, les miracles divins et les manifestations démoniaques, ces dernières relevant du préternaturel.
6 Dans la littérature obstétricale italienne de l’époque, on trouve les deux dénominations : « contro natura » et « preternaturale ». Voir, respectivement, une traduction italienne d’un ouvrage de Jean-Louis Baudelocque, Dell’arte ostetricia di J. L. Baudelocque professore nella scuola di medicina di Parigi [...], trad. de Pasquale Leonardi Cattolica, vol. 1., Pavie, Giovanni Torri, 1819, 4 vol. et Gaetano Temanini, Principi fondamentali di ostetricia, Bologna, Franceschi alla Colomba, 1817. En Espagne, en revanche, on privilégiait « partos largos y penosos » : voir José Ventura Pastor, Preceptos generales sobre las operaciones de los partos, Madrid, Herrera, 1789.
7 Voir François Mauriceau, Traité des maladies des femmes grosses, et de celles qui sont accouchées, enseignant la bonne et véritable méthode pour bien aider les femmes en leurs accouchemens naturels, et les moyens de remédier à tous ceux qui sont contre nature, et aux indispositions des enfans nouveau-nés, 4e éd., Paris, D’Houry, 1694.
8 André Levret, Observations sur les causes et les accidens de plusieurs accouchemens laborieux, avec des remarques sur ce qui a été proposé ou mis en usage pour les terminer ; & de nouveaux moyens pour y parvenir plus aisément, vol. 2, Paris, Didot le Jeune, 1780.
9 Le terme était sporadiquement présent depuis le début du siècle, comme chez Marguerite de la Marche dans ses Instructions familières et utiles aux sages-femmes, pour bien pratiquer les accouchemens, faite par demandes et réponses, Paris, D’Houry, 1710, p. 53-54. Anne-Amable Augier Du Fot, Catéchisme sur l’art des accouchemens pour les sages-femmes de la campagne, fait par ordre et aux dépens du Gouvernement, par M. Augier Du Fot […], Paris, Didot, 1775, p. 36.
10 Ibid., p. 36-72.
11 Jean-Louis Baudelocque, L’art des accouchemens, Paris, Méquignon l’aîné, 1781, 2 vol.
12 Jean-Louis Baudelocque, Principes sur l’art des accouchemens, par demandes et réponses, en faveur des sages-femmes de la campagne, 4e éd. Paris, Méquignon l’aîné, 1787.
13 Ibid., p. 329.
14 Cette catégorisation n’est ni appréciée ni approuvée par les élèves de Baudelocque, qui l’ont simplifiée. Voir Marie-Louise Dugès Lachapelle, Pratique des accouchemens ou Mémoires et observations choisies, sur les points les plus importans de l’art, Paris, Baillière, 1821 ; Marie Gillain Boivin, Mémorial de l’art des accouchements, 2e éd., Paris, Méquignon l’aîné, 1817.
15 Jean-Louis Baudelocque, L’Art des accouchemens, quatrième édition, revue, corrigée et augmentée. Avec figures en taille-douce, Paris, Méquignon l’aîné, 1807, p. XL.
16 Londa Schiebinger, The Mind Has No Sex? Women in the Origins of Modern Science, Cambridge, Harvard University Press, 1996.
17 Jacques Gélis, La Sage-femme ou le médecin : une nouvelle conception de la vie, Paris, Fayard, 1988 ; Lianne McTavish, Childbirth and the Display of Authority in Early Modern France, Londres, Routledge, 2005.
18 André Levret, L’art des accouchemens, démontré par des principes de physique et de méchanique, 3e éd., Paris, Didot le Jeune, 1766.
19 Jean-Louis Baudelocque, L’art des accouchemens, vol. 1, Paris, Méquignon l’aîné, 1781, p. viii.
20 Jacques Gélis, « La main et l’outil aux xviie et xviiie siècles : La réponse de deux accoucheurs : Paul Portal et George Herbiniaux », dans Marie-France Morel (dir.), Accompagner l’accouchement d’hier à aujourd’hui, Toulouse, Érès, 2022, p. 77-118.
21 Nathalie Sage-Pranchère, « Sages-femmes et forceps : une liaison discrète mais durable (France, de la fin du xviiie au xxe siècle) », dans Marie-France Morel (dir.), Accompagner l’accouchement, op. cit., p. 175-212 ; Nathalie Sage Pranchère, L’école des sages-femmes, op. cit.
22 Bryan M. Hibbard, The Obstetrician’s Armamentarium: Historical Obstetric Instruments and Their Inventors, San Anselmo, Norman Publishing, 2000.
23 Jean-Louis Baudelocque, L’art des accouchemens, op. cit., p. 100 : « des Accouchemens qui ne peuvent s’opérer qu’à l’aide d’une main armée de quelque instrument tranchant applicable sur le corps de l’enfant [mort] » ; p. 152 : « appliquant instruments tranchants sur les parties de la mère », p. 194.
24 Sur le Paris des Lumières, voir Charles Coulston Gillispie, Science and Polity in France : The End of the Old Regime, Princeton, Princeton University Press, 2004 [1980] ; Bruno Belhoste, Paris savant : parcours et rencontres au temps des Lumières, Paris, Armand Colin, 2011.
25 Jean René Sigault, Res gestae in saluberrima Facultate parisiensi : circa sectionem symphiseos ossium pubis supra muliere dicta Souchot celebratam. Ann. 1768 sect. symph. pubis invent. prop. ann. 1777 fec. felicit. M. Sigault juvit M. Alp. Leroy.
26 Jean-Louis Baudelocque, « Recherches et réflexions sur l’opération césarienne suivies d’une note sur l’accouchement de la femme Marville... », Recueil périodique de la Société de médecine, vol. 5, Paris, Imprimerie de la Société de médecine, 1798.
27 Mireille Laget, « La césarienne ou la tentation de l’impossible, xviie et xviiie siècle », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, vol. 86, no 2, 1979, p. 177-189 ; Nadia Filippini, La nascita straordinaria. Tra madre e figlio: la rivoluzione del taglio cesareo (sec. XVIII-XIX), Milan, FrancoAngeli, 1995 ; Renate Blumenfeld-Kosinski, Not Of Woman Born: Representations of Caesarean Birth in Medieval and Renaissance Culture, Ithaca, Cornell University Press, 2019.
28 Mireille Laget, « La césarienne ou la tentation de l’impossible… », art. cit.
29 Emmanuelle Berthiaud, « Le vécu de la grossesse aux xviiie et xixe siècles en France », Histoire, médecine et santé, no 2, 2012, p. 93-108.
30 Carolyn Merchant, The Death of Nature: Women, Ecology and the Scientific Revolution, New York, Harper & Row, 1980.
31 Ludmilla J. Jordanova, Sexual Visions: Images of Gender in Science and Medicine Between the Eighteenth and Twentieth Centuries, New York, Harvester Wheatsheaf, 1989 ; Id., Nature Displayed: Gender, Science and Medicine 1760-1820, Londres, Longman, 1999.
32 Londa Schiebinger, Nature’s Body: Sexual Politics and the Making of Modern Science, Londres, Pandora, 1994.
33 Jean-François Belmonte, « Les rivalités entre les chirurgiens et les médecins au xviie siècle », dans Gilbert Larguier (dir.), Métiers et gens de métiers en Roussillon et en Languedoc, xviie-xviiie siècles, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2009, p. 101-112.
34 Sacombe demeure un acteur largement oublié du panorama obstétrical parisien de la fin du xviiie siècle. Rares sont les études qui lui ont été dédiées : Filippini l’a considéré dans une perspective d’histoire de la naissance, This a analysé sa figure à travers une focale psychanalytique, tandis que Marchal a abordé son ouvrage sous l’angle de l’histoire de la littérature médicale. Nadia Filippini, La nascita straordinaria, op. cit. ; Bernard This, La requête des enfants à naître, Paris, Seuil, 1982 ; Hugues Marchal, « Poésie et controverse scientifique dans La Luciniade de Jean-François Sacombe (1792-1798) », dans Andrea Carlino et Alexandre Wenger (dir.), Littérature et médecine : approches et perspectives, xvie-xixe siècle, Genève, Droz, 2007, p. 65-86 ; Hugues Marchal, « ‘Le poète raconte et ne discute pas’ : Poetic and Medical Codes in Jean-François Sacombe’s Obstetric Epic, La Luciniade (1792-1815) », dans Sophie Vasset (dir.), Medicine and Narration in Eighteenth Century, Oxford, SVEC, 2013, p. 65-86.
35 Jean-François Sacombe, Encore une victime de l’opération césarienne, ou le Cri de l’humanité, Paris, Maret, Desenne, Durand, 1796, p. 21. Italique original de Sacombe.
36 Ibid., p. 3.
37 Ibid.
38 Ibid., p. 22.
39 Ibid., p. 51.
40 Jean-François Sacombe, Les Douze mois de l’école anti-césarienne. Ouvrage périodique, vol. 1, Paris, Möller, 1797.
41 Jean-François Sacombe, Lucine française, ou recueil d’observations médicales, chirurgicales, pharmaceutiques, historiques, critiques et littéraires, relatives à la science des accouchemens, Paris, Bidault [Lefebvre], 1802. L’audience de Sacombe reste difficile à mesurer avec précision. Nos informations proviennent essentiellement de ses propres écrits, notamment de la Lucine française, le périodique dont il était l’unique auteur, et dont on peut supposer qu’il constituait un outil pédagogique pour son école.
42 Elizabeth Ann Williams, A Cultural History of Medical Vitalism in Enlightenment Montpellier, Londres, Routledge, 2016.
43 Jean-Jacques Rousseau, Discours qui a remporté le prix à l’academie de Dijon. En l’année 1750. Sur cette question proposée par la même académie : si le rétablissement des sciences & des arts a contribué à épurer les mœurs. Par un citoyen de Genève, Genève, Barillot & fils, 1750.
44 L’expression « mains de fer » fait référence aux premiers proto-modèles des forceps obstétricaux, initialement développés par Jean Palfyn (1650-1730). Son instrument, présenté à l’Académie des Sciences de Paris en 1723, était composé de deux « mains » métalliques séparées conçues pour saisir la tête du fœtus. Cette métaphore des « mains de fer » devint un puissant symbole dans les débats sur la médicalisation de l’accouchement : pour les critiques comme Sacombe, elle incarnait la violence de l’intervention masculine mécanisée opposée à la douceur « naturelle » des mains des sages-femmes.
45 Autour des dynamiques de genre entre accoucheurs et sages-femmes, voir Jacques Gélis, La Sage-femme ou le médecin, op. cit. ; Mireille Laget, Naissances: l’accouchement avant l’âge de la clinique, Paris, Seuil, 1982 ; Schiebinger, The Mind Has No Sex?, op. cit. ; Monica Green, Making Women’s Medicine Masculine: the Rise of Male Authority in Pre-Modern Gynaecology, Oxford, Oxford University Press, 2008.
46 Sacombe fut également combattu sur le terrain scientifique : des accoucheurs comme Delamalle contestèrent la validité de ses observations cliniques et la pertinence de ses critiques méthodologiques. Cf. Jean-Baptiste Delamalle, Examen critique de la doctrine et des procédés du citoyen Sacombe dans l’art des accouchements, ou Sacombe en contradiction avec les autres accoucheurs, avec la physique, avec la géométrie et avec lui-même, Paris, chez l’auteur, 1798.
47 Le Journal de Paris, 18 novembre 1804.
48 Jacques Gélis, La Sage-femme ou le médecin, op. cit.
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Pour citer cet article
Référence papier
Elena Danieli, « « Contre-nature » : le débat sur la naissance naturelle et artificielle en France à la fin du xviiie siècle », Histoire, médecine et santé, 29 | 2026, 43-59.
Référence électronique
Elena Danieli, « « Contre-nature » : le débat sur la naissance naturelle et artificielle en France à la fin du xviiie siècle », Histoire, médecine et santé [En ligne], 29 | été 2026, mis en ligne le 02 juillet 2026, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/hms/10921 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hu6
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