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Santé et nature

Le temps des biologiques : holisme industriel et révolution thérapeutique au xxe siècle

In the Time of Biologicals: Industrial Holism and Therapeutic Revolution in the 20th Century
El tiempo de los biológicos: holismo industrial y revolución terapéutica en el siglo XX
Jean-Paul Gaudillière
p. 103-121

Résumés

Pour l’histoire de la médecine et de la pharmacie, la période qui court des années 1930 aux années 1970 est associée à l’idée d’un changement radical des pratiques de soin résultant de la découverte et de l’usage de molécules issues de la chimie pharmaceutique. Cet article revient sur les relations entre savoirs cliniques, biologiques et pharmaceutiques pour s’intéresser à l’émergence puis à la marginalisation d’une alternative majeure à l’approche moléculaire de l’efficacité thérapeutique privilégiée par la biomédecine après-guerre, autrement dit sur le régime de savoirs et de pratiques centré sur les processus d’invention, de production et d’usage de ce que les acteurs de l’époque appelaient des biologiques. Ce régime d’action a joué un rôle très important dans la quête de nouveaux médicaments en Europe entre le début du xxe siècle et la fin des années 1950. L’article analyse les caractéristiques et le déclin d’une forme de « holisme industriel » qui reposait sur une vision très spécifique des relations entre substances thérapeutiques, recherche et production à grande échelle des médicaments.

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Texte intégral

1Pour l’histoire de la médecine et de la pharmacie, la période qui court des années 1930 aux années 1970 a un statut très particulier : elle correspondrait à un changement radical des pratiques de soin résultant de la découverte et de l’usage de produits issus de la recherche en laboratoire. Nombre de travaux ont ainsi abordé les enjeux de scientificité de la médecine à partir de l’histoire de médicaments ou familles de médicaments caractéristiques de ces décennies, considérées comme celles de la révolution thérapeutique. La pénicilline et les nombreux antibiotiques qui ont « vaincu » les grandes maladies infectieuses, les hormones sexuelles et leurs dérivés qui ont transformé notre relation à la sexualité et à la reproduction, les psychotropes qui ont facilité le traitement des psychoses en dehors de l’asile et ont rendu visible et guérissable la dépression, les anti-cancéreux qui ont apporté une troisième modalité de lutte contre les tumeurs en sus de la chirurgie et de la radiothérapie, ou encore les hypotenseurs et aux statines qui ont radicalement changé le sens de la prévention des accidents cardio-vasculaires et réduit leur impact – toutes ces substances ont été inscrites dans le récit selon lequel les progrès de la recherche pharmaceutique ont alors conduit à l’invention de thérapeutiques efficaces.

  • 1 Il ne s’agit donc pas de réexaminer le rôle de la chimie industrielle et de ses laboratoires dans l (...)

2L’ambition de l’article qui suit est de partir de ce que l’historiographie récente et européenne du médicament nous dit des relations entre savoirs cliniques, biologiques et pharmaceutiques pour s’intéresser à l’émergence, puis à la marginalisation, d’une alternative majeure à l’approche moléculaire de l’efficacité thérapeutique privilégiée par la biomédecine après-guerre. Cette alternative reposait sur un régime de savoirs et de pratiques centré sur les processus d’invention, de production et d’usage de ce que les acteurs de l’époque ont appelé des « biologiques » pour les distinguer de la matière médicale traditionnelle des pharmaciens. Ce régime d’action a joué un rôle très important dans la quête de nouveaux médicaments en Europe entre le début du xxe siècle et la fin des années 1950, avant d’être marginalisé par la molécularisation du vivant et l’essor des laboratoires de synthèse chimique au sein des firmes. Il s’agit donc de revenir sur la façon dont s’est opéré un « effet de boucle » (I. Hacking) très spécifique entre usage des substances thérapeutiques, recherche et production industrielle des médicaments1. C’est sur cette base que nous discuterons de l’artificialisation des médicaments, de la critique de l’industrie au nom de la nature, ainsi que de l’existence, pour certains acteurs de la production pharmaceutique, d’un holisme industriel.

  • 2 Alexander von Schwerin, Heiko Stoff et Bettina Wahrig, Biologics: A History of Agents Made from Liv (...)
  • 3 Heiko Stoff, Wirkstoffe: Eine Wissenschaftsgeschichte der Hormone, Vitamine und Enzyme (1920-1970), (...)

3Durant près d’un demi-siècle, des années 1910 aux années 1950, les termes de « substances naturelles » en français, de biologicals en anglais ou de Wirkstoffe en allemand, ont été associés à un ensemble de produits thérapeutiques considérés comme nouveaux et particulièrement efficaces. Ceux-ci incluaient des extraits de plantes, des préparations hormonales, des dérivés de microorganismes, des vitamines et des enzymes2. Ce qui faisait toute l’importance et la valeur de ces biologiques (comme on les désignera dans le reste de ce texte) n’était pas seulement leur origine naturelle au sens où il s’agissait de formes plus ou moins isolées et transformées de constituants des organismes animaux ou végétaux. Leur originalité, leur spécificité d’action et leur importance thérapeutique tenaient au fait qu’il s’agissait d’entités physiologiquement actives, d’agents essentiels à la régulation des fonctions organiques et donc au maintien en vie des organismes. Comme le souligne l’historien Heiko Stoff pour le cas de l’Allemagne, le concept de Wirkstoffe a ainsi permis de lier, en théorie et en pratique, trois registres de transformations de la pharmacie et de la médecine : une nouvelle physiologie des substances régulatrices agissant à très faibles doses, l’essor de la production industrielle de médicaments, et un discours de réforme de la vie (Lebensreform) centré sur les corps, leur pureté et leur rapport à la nature3.

4L’article qui suit, plutôt que d’analyser ce temps des biologiques sur la base d’une étude de cas nouvelle impliquant la constitution d’un corpus original d’archives, procède à partir non seulement de quelques sources revisitées mais surtout d’un retour critique sur l’historiographie du médicament. Par ce biais, il s’agit de restituer l’importance, les caractéristiques et les modalités de marginalisation d’une approche de l’industrialisation du médicament qui était à l’époque pensée soit comme complémentaire, soit comme alternative à la pharmacie chimique.

Le temps des biologiques : une approche holiste des médicaments

  • 4 Dr Albert Joanin, Les remèdes galéniques, Paris, Laboratoires Dausse, 1er fascicule 1921, dernier f (...)

Si l’état actuel de la science ne permet d’isoler des complexes de la plante que des principes douteux et très altérables, que représente donc l’extrait ? L’extrait est la somme des principes utiles de la plante, lorsqu’il a été bien préparé. Malheureusement, toute une génération de médecins a été amenée à considérer les principes actifs isolés comme s’ils étaient équivalents aux plantes, sous le prétexte que l’on a retiré de celles-ci des corps, cristallisés parfois, à la formule établie et à la constitution souvent élucidée : cette médication chimique s’est vulgarisée au détriment des extraits. […] L’emploi du principe actif est excellent pour atteindre un but déterminé ; mais son emploi exclusif prive le médecin d’une arme de choix dans la lutte contre la maladie : on reconnaît aujourd’hui que la digitaline n’a pas l’action de l’extrait de digitale, la morphine celle de l’extrait d’opium, ni la quinine celle de l’extrait de quinquina ; la conicine n’apaisera pas les douleurs comme le peut faire un emplâtre d’extrait de cigüe, etc.4

  • 5 Jusque dans l’entre-deux-guerres, une part importante de l’activité de pharmacien consistait à comb (...)

5Ainsi s’exprimaient, au début des années 1930, les responsables de Dausse, la plus importante firme française productrice de remèdes issus de plantes médicinales. En sus de ceux conformes aux recettes de la Pharmacopée française5, Dausse faisait ainsi la promotion de ses « intraits ». Il s’agissait d’extraits obtenus à partir de plantes fraîches en éliminant la chlorophylle et les substances grasses à l’aide de solvants organiques puis en faisant subir au mélange qui en résultait une déshydratation sous vide. Outre leur capacité de conservation, la principale vertu revendiquée pour ces intraits était leur complexité et leur statut de mélanges.

  • 6 Sophie Chauveau, L’invention pharmaceutique. La pharmacie française entre l’État et la société au x (...)

6À l’inverse de compagnies comme Rhône-Poulenc qui mettaient en avant la pureté et la composition chimique parfaitement connue de leurs produits, Dausse insistait sur l’origine naturelle de ses préparations6. Ce qui était ainsi mis en avant était toutefois moins l’inscription dans un ordre du vivant liant l’organisme et le cosmos que la préservation d’une complexité garante de l’efficacité clinique. Pour les dirigeants de Dausse, purifier les principes actifs était sans doute une bonne pratique de laboratoire, mais, d’un point de vue thérapeutique, il s’agissait d’une mauvaise stratégie, d’une approche réductionniste et appauvrissante. Comme le disait aussi le même chapitre : « Contrairement à ce que les médecins ont été formés à croire, la purification n’augmente pas ou n’améliore l’efficacité clinique des médicaments. » L’intrait de digitale (la plante entière) valait mieux que la substance active qui pouvait en être isolée, la digitaline. Les problèmes rencontrés dans la fabrication des remèdes issus de plantes étaient précisément d’une nature inverse à ce que supposait l’idéal de purification : éviter l’inactivation des principes actifs résultant des traitements mécaniques ou chimiques de l’industrialisation, préserver les interactions entre substances naturelles, et tirer bénéfice des synergies thérapeutiques qui en résultent. L’objectif premier de la fabrication mécanisée et à grande échelle ne devait donc pas être la simplification de la materia medica mais sa stabilisation pour faciliter circulations, approvisionnement régulier et fiabilité des dosages tout autant que pour réduire les coûts et faciliter l’accès par les prix.

7Que cette sorte de revendication industrielle de l’utilité de la plante entière entretienne des rapports problématiques avec la notion de principe actif et les définitions quantitatives de l’efficacité est particulièrement visible dans les ouvrages à destination des pharmaciens d’officine que Dausse a publié tout au long de l’entre-deux-guerres. Il en est par exemple ainsi dans les Remèdes galéniques, ce compendium de plus de 3 000 pages, publié chapitre par chapitre au cours des années 1920 et 1930, et organisé comme une pharmacopée puisque chaque plante médicinale y était présentée selon une succession de sections thématiques : morphologie, anatomie, collecte et culture, effets et toxicité, préparations et mélanges utilisés en clinique. Dans le cas de la digitale, la présentation insistait non seulement sur les mélanges, la pluralité des indications et des symptômes cibles, mais aussi sur l’intérêt particulier d’une substance parmi toutes celles contenues dans la plante, cette même digitaline. Le plaidoyer en faveur des intraits était donc complété par une présentation des méthodes chimiques permettant de la doser, sur les relations entre quantités administrées et toxicité observées au laboratoire, ainsi que sur leurs conséquences pour la définition des posologies que médecins et pharmaciens devraient observer. Comme si la substance biologique, support de la partie visible de l’efficacité, pouvait malgré tout – en l’état actuel de nos connaissances et faute de mieux – remplacer la plante.

  • 7 Alexander von Schwerin, Heiko Stoff et Bettina Wahrig, Biologics: A History…, op. cit..

8Cette tension entre substance isolée et substances physiologiques/substances en action est une caractéristique fondamentale de la vision holiste des remèdes industriels qu’a inventée la pharmacie de l’entre-deux-guerres avec les biologiques. Dans Biologics: A History of Agents Made from Living Organisms in the 20th Century, Bettina Wahrig et ses collègues soulignent que les termes utilisés pour désigner les agents thérapeutiques issus du vivant n’ont jamais reçu de définition claire et univoque : ils sont restés polysémiques, recouvrant des assemblages hétérogènes et historiquement contingents7. Ainsi, non seulement les biologics, les substances naturelles et les Wirkstoffe ne correspondaient pas aux mêmes types d’agents du fait des trajectoires différentes de la pharmacie selon les pays, mais au sein même de contextes d’usage bien définis comme, par exemple, la régulation du marché par une administration nationale, les composés considérés comme des biologiques pouvaient n’avoir rien à voir les uns avec les autres.

9La recherche d’une définition compréhensive des biologiques qui ne soit pas une construction rétrospective semble une entreprise vouée à l’échec. Il n’en est pas de même de l’inventaire des significations attribuées aux termes qui ont servi à en parler. Pour les auteurs du même Biologics, les agents thérapeutiques issus d’organismes vivants ont tour à tour – et de façon non exclusive – été : 1) des constituants du vivant ou leurs dérivés immédiats ; 2) des agents médiateurs des régulations du vivant explorées par une palette de nouvelles sciences de laboratoire (bactériologie, immunologie, biochimie, endocrinologie…) ; 3) des substances transformées en masse par l’industrie pharmaceutique pour préparer extraits et mélanges constitutifs des remèdes dits biologiques ou naturels ; 4) des produits résultant de la copie, au laboratoire ou à l’usine, des processus ou voies métaboliques utilisés par les êtres vivants pour la synthèse de leurs propres constituants ; 5) des médiateurs d’une vie plus saine car supports de relations « naturelles » entre êtres vivants, voire entre microcosme et macrocosme. Si aucune des grandes catégories de substances qualifiées de biologiques n’a été dotée de tous ces attributs, il n’en est pas non plus qui n’en ait reçu au moins un. Ainsi, si l’on considère les trois ensembles de médicaments de ce type les plus étudiés par l’historiographie – les dérivés obtenus par manipulation des micro-organismes (vaccins et sérums), les hormones, et les préparations de plantes médicinales –, on peut considérer que les deux premiers relèvent des significations 1, 2, 3 et 4 tandis que les significations 1, 3 et 5 s’appliquent aux préparations de plantes.

  • 8 Jean-Paul Gaudillière et Ulrike Thoms (dir.), The Development of Scientific Marketing in the Twenti (...)

10Porter un regard plus historique sur l’hétérogénéité des biologiques suppose donc d’interroger ce par quoi la pharmacie de la première moitié du xxe siècle se distingue, d’une part, de l’ordre professionnel basé sur la pharmacopée et la materia medica botanique qui l’a précédé, et, d’autre part, de l’ordre biomédical et industriel qui l’a suivi, lequel a fait de la synthèse de molécules l’alpha et l’oméga de l’invention de médicaments8. De ce point de vue, on peut considérer, pour compléter l’analyse de Heiko Stoff, que l’essor des biologiques trouve ses origines dans la convergence de trois tendances : 1) la cristallisation, dans les sciences de la vie et à partir des années 1880, de nouveaux savoirs de laboratoire distincts de l’histopathologie et de la physiologie ; 2) les adaptations et usages industriels des entités et les savoir-faire qui en ont été dérivés et 3) le succès, dans le contexte de crise de la modernité que renforce la Première Guerre mondiale, d’une relecture holiste, centrée sur les capacités créatrices du vivant, de ces nouvelles biologies.

11Notre hypothèse est donc que la période 1910-1950 a été un moment original de réorganisation de la pharmacie mettant à distance le pharmacien préparateur de l’ensemble des remèdes de la pharmacopée au profit de deux figures distinctes : celle de l’apothicaire devenant distributeur de spécialités conditionnées et prêtes à l’emploi, et celle de l’entrepreneur industriel, propriétaire d’usines de production en masse désormais doublées de leurs propres laboratoires. L’accent mis sur les biologiques, c’est-à-dire sur l’ensemble des entités thérapeutiques issues de plantes ou d’animaux susceptibles d’agir comme agents physiologiques spécifiques, puissants, et isolables, a été un moyen privilégié de combiner l’ancien et le nouveau, de prendre acte de cette industrialisation de la pharmacie par la mécanisation et la standardisation sans abandonner complètement les savoirs de la materia medica, en premier lieu ceux de la botanique et de la physiologie végétale.

  • 9 Christian Bonah, Christophe Masutti, Anne Rasmussen et Jonathan Simon (dir.), Harmonizing Drugs. St (...)

12Les biologiques n’ont pas seulement été des agents thérapeutiques « faits » à partir d’organismes biologiques, c’est-à-dire renvoyés à leur appartenance au vivant pour en expliquer les effets tout en étant des produits de masse de l’industrie et de ses machines. Ils ont constitué une scène privilégiée des tensions entre médecine, nature et technique. Parce qu’elle s’est beaucoup intéressée aux pratiques industrielles, l’historiographie récente de la pharmacie a bien identifié ces enjeux. L’accumulation de travaux sur la standardisation biologique en témoigne9. Un des grands mérites des histoires de biologiques est ainsi d’avoir exploité, autant que faire se peut, les archives d’entreprises dans leurs multiples dimensions : travail dans les laboratoires internes, gestion de la propriété intellectuelle, organisation de la production, relations avec les médecins et commercialisation, etc. Parce que les conditions de préservation et d’accès de ces archives privées sont très différentes d’une firme ou d’un pays à l’autre, une des conséquences de l’exercice est toutefois que la France occupe une place marginale dans une littérature dominée, pour ce qui est de l’Europe, par les transformations de la pharmacie en Allemagne et en Suisse.

Contrôler la variabilité du vivant pour garantir la production de masse

13La création, au sein des firmes pharmaceutiques, de laboratoires de tests des produits, en particulier de tests de leurs effets thérapeutiques, a commencé à prendre de l’importance dans le dernier quart du xixe siècle. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de standardisation des médicaments qui a été nourri de pratiques aussi diverses que la calibration des instruments, les tentatives de stabilisation des compositions, la définition d’unités de mesure spécifiques pour objectiver les dosages, la quête de modèles animaux pour mesurer les toxicités, ou encore l’écriture de protocoles de production et d’usage formalisés.

14En 1938, le biologiste Walter Hohlweg, à l’époque directeur du pôle de test et de recherche de la compagnie berlinoise Schering, rappelait que le fort engagement de sa compagnie dans l’invention, la production et la commercialisation d’hormones avait eu de profondes conséquences sur ce qui avait initialement été conçu comme un lieu de contrôle des propriétés physiques et chimiques des substances :

  • 10 Walter Hohlweg, « Biologisches Arbeiten im Chemischen Laboratorium », Medizinische Mitteilungen, no(...)

Lorsque le chimiste est impliqué dans la recherche sur les hormones, il doit faire face à de nouvelles tâches et équipements de laboratoire. Il faut en effet reconnaître les différences profondes qui séparent le travail mené à l’aide de pipettes, de solutions normales, d’indicateurs colorés de celui qui repose sur la mesure quantitative des substances à l’aide de rats, de souris, de lapins, de cochons d’Inde ou d’autres animaux utilisés comme instruments de tests et de recherches visant à identifier et quantifier les effets spécifiques de l’inoculation d’une hormone. […] Pour ce type de tâches, des nouveaux laboratoires sont nécessaires. Il faut agencer l’espace et les cages pour les animaux tout autant que construire et organiser les pièces où se feront les opérations chirurgicales et les analyses histologiques. […] Chez Schering une infrastructure de ce type a d’abord été mise en place pour réaliser des tests (biologiques). L’existence de ces nouveaux outils a toutefois conduit au développement d’investigations proprement biologiques, sans rapport direct avec les tâches de test des agents thérapeutiques10.

15Tests de qualité et processus de standardisation n’ont rien d’unique à l’histoire de la pharmacie, on les retrouve dans tous les secteurs dont la production a été industrialisée entre 1850 et 1950. Il s’agit de pratiques fondamentales de la production de masse, jouant un rôle essentiel dans la capacité à monter en échelle, à assurer la croissance de la fabrication. Le cas des médicaments, parce que l’enjeu est d’agir avec et sur les corps, sains et malades, présente toutefois des contraintes particulières, qui tiennent à la normativité du soin et à la variabilité du vivant.

16Comme l’indique Hohlweg, la pratique industrielle, confrontée aux biologiques, a dû prendre en compte – et essayer de contrôler – la variabilité propre aux organismes vivants et transférée aux préparations issues de leur manipulation. La standardisation a été investie comme source de technologies matérielles et sociales pour vérifier la qualité des produits ou la bonne mise en œuvre des protocoles, mais aussi pour surveiller les résultats intrinsèquement variables des opérations de préparation. Leur contrôle était d’autant plus problématique que, pour l’écrasante majorité des biologiques, leur composition – au sens de la chimie des substances organiques – n’était pas connue voire pas investiguée. La frontière entre effets thérapeutiques et effets indésirables, entre soin et empoisonnement, devait donc être abordée en d’autres termes que ceux définis par la science des molécules : purification, mesure des constantes spécifiques et établissement des courbes liant concentrations et effets.

  • 11 Nelly Oudshoorn, Beyond the Natural Body. An Archeology of Sex Hormones, Londres, Routledge, 1994 ; (...)

17L’invention des essais biologiques a été la pierre de touche de cette stratégie d’évitement. Ceux-ci ne font en effet appel qu’aux propriétés physiologiques des préparations sans avoir besoin de connaître leur composition chimique. Il s’agit d’utiliser la quantification expérimentale de l’action biologique pour définir la puissance des préparations sans ouvrir la boîte noire de la substance. La majorité de ces essais biologiques, par exemple ceux destinés à objectiver les extraits d’hormones « femelles » (estrogène ou progestérone) ou d’hormones « mâles » (testostérone), ont de fait été inventés dans le contexte de laboratoires de physiologie académique avant de devenir des outils industriels11. Idéalement, la standardisation biologique procède en trois étapes. La première est la mise au point d’une méthode de mesure de l’effet physiologique ou thérapeutique visé, de préférence chez l’animal ; par exemple la croissance de la crête chez le poulet dans le cas des tests de mise en évidence des hormones mâles. La seconde étape est la mise en rapport des résultats de ces mesures avec les quantités de substance biologique utilisées ; dans notre exemple, la mise en rapport des surfaces de crête avec les quantités de préparation injectée. Enfin, il faut s’accorder sur la définition d’une unité de référence et d’un matériel qui servirait d’étalon pour pouvoir faire des comparaisons entre des tests pratiqués en des lieux et temps différents ; l’unité localement utilisée par Schering pour le contrôle des préparations de testostérone était ainsi définie par l’objet biologique utilisé et désignée comme unité « poulet ». Dans ces conditions, on pouvait, pour chaque lot fabriqué ou avec chaque préparation inconnue établir sa puissance, laquelle, une fois inscrite sur les emballages, permettait aux praticiens de santé de calculer les doses à administrer.

  • 12 Double vie qui pouvait parfaitement se dérouler au sein d’une seule et même firme.
  • 13 Jean-Paul Gaudillière, « Une marchandise scientifique ? Savoirs, industrie et régulation du médicam (...)

18Parce que l’utilité des essais biologiques était à la fois de rendre manifestes les propriétés physiologiques des extraits et de quantifier leur puissance thérapeutique, ceux-ci ont mené une double existence, au laboratoire et à l’usine12. À ce titre, ils n’étaient pas seulement utilisés en fin de course, pour vérifier la qualité de chacun des lots. Ils étaient aussi mobilisés en début de chaîne, pour vérifier la valeur d’usage des matières premières, à commencer par les organes ou fluides collectés dans les abattoirs ou les hôpitaux à partir desquels les firmes préparaient leurs extraits. Si Schering a initialement utilisé de l’urine de femme enceinte pour en tirer ses estrogènes, les objectifs de croissance de la production ont vite exigé une source plus abondante, que les biochimistes de la maison identifièrent sous la forme de l’urine de juments gravides. À partir de la fin des années 1920, la firme a donc organisé un système de ramassage quotidien dans les fermes des environs de Berlin. La teneur en hormones des liquides ainsi collectés était mesurée par le second laboratoire de la firme, dirigé par un chimiste, Karl Junkmann, à l’aide d’un protocole simplifié, plus rapide et plus économe en animaux de laboratoire que celui utilisé dans le laboratoire physiologique d’Hohlweg13.

  • 14 Iris Borowy, Coming to Terms with World Health. The League Of Nations Health Organization, 1921-194 (...)

19Parce qu’elle multipliait standards et unités locales, la création de ces laboratoires de tests associés à la fabrication a souvent été perçue par les cliniciens comme une source de désaccords entre chercheurs, industriels ou non, ainsi que de problèmes pour la pratique. D’où des pressions visant à renforcer la standardisation en lui donnant une signification plus générale grâce à la définition d’unités partagées par l’ensemble des laboratoires et des firmes intéressées par une même catégorie de biologiques. C’est ce que le Bureau de la standardisation biologique de la Ligue des Nations, créé en 1921, s’attacha à promouvoir d’abord pour les sérums, puis pour les hormones et les vitamines14. La diversité des essais n’avait toutefois pas que des inconvénients dans la mesure où elle ne reflétait pas seulement les idiosyncrasies de la production, mais traduisait la variabilité et l’adaptation métabolique des organismes. Les pressions à la standardisation ont donc souvent été contrebalancées – y compris dans les laboratoires de firmes – par la diversification des essais, par exemple pour explorer la palette des fonctions physiologiques – et donc les indications potentielles – d’une même préparation.

  • 15 Walter Hohlweg, « Die biologischen Grundlagen der Kausalen therapeutischen Wirkungen des Follikelsh (...)

20Dans son article de 1938, Hohlweg insiste ainsi sur la poursuite d’activités de recherche physiologique sans lien avec le contrôle de qualité. Dans la section des laboratoires Schering dirigée par le pharmacien Karl Junkmann, les plus révélatrices de l’importance accordée aux régulations physiologiques propres au vivant ont porté sur les hormones de l’hypophyse et leur rôle dans le contrôle de l’activité des ovaires. Le point de départ était l’existence, chez les animaux ayant subi une ovariectomie, de cellules hypophysaires hypertrophiées appelées « cellules de castration », un phénomène supprimé par l’administration de Progynon, la préparation d’estrogènes vendue par Schering. Les biologistes de la firme interprétèrent cette situation comme la manifestation d’un contrôle de l’activité de l’hypophyse par les hormones ovariennes, donc comme ce qu’ils vont appeler une rétro-inhibition empêchée par la castration. Afin d’explorer ces corrélations et le phénomène qu’ils appelèrent Rückwirkung, les chercheurs de Schering entreprirent une longue série d’expériences d’ablation et de transplantation d’organes dont ils conclurent que la rétro-inhibition, ou feedback, n’était pas un phénomène artificiel créé par les manipulations d’organes et d’hormones, mais qu’il s’agissait d’un mécanisme de régulation endogène, participant de l’intégration des fonctions reproductrices de l’organisme et de ses capacités de maintien en vie par l’intermédiaire d’un jeu subtil entre les concentrations des sécrétions respectives des ovaires et de l’hypophyse15.

21L’administration d’estrogènes industriels dans ces expériences n’était pas seulement capable de contrer les effets de la castration. Chez des animaux indemnes, quand il était utilisé à fortes doses, le Progynon était aussi à même d’induire la maturation des follicules ovariens et la formation de corps jaune, typiques de la seconde phase du cycle reproductif féminin. Ce second effet fut lui aussi analysé comme la conséquence d’une régulation hypophysaire dans la mesure où l’ablation de cette glande le faisait disparaître. En 1937, une nouvelle vision, hormonale, du cycle menstruel avait été stabilisée par Hohlweg et ses collègues, intégrant cette seconde hormone dite « lutéinisante » mais attribuant sa libération au feedback de l’ovaire sur l’hypophyse, de sorte que celui-ci devenait le mécanisme fondamental de la régulation reproductive.

22Dans quelle mesure cette découverte d’un système de régulation par rétro-inhibition particulièrement sophistiqué illustre-t-elle la physiologie industrielle propre au temps des biologiques ? Sa spécificité tient à la juxtaposition de deux registres de pratiques. Le premier est celui de l’étude des hormones telle que pratiquée par l’endocrinologie, avec ses organes aux fonctions distinctes, avec ses fluides circulants assurant les connections entre ces derniers, avec l’intégration des régulations au niveau de l’organisme. Les opérations privilégiées étaient alors d’ordre chirurgical, comme les ablations et greffes visant à déplacer les glandes sécrétrices d’une localisation anatomique à une autre, d’un animal à l’autre, ou encore à les relier par des dispositifs de circulation artificielle. Le second registre, celui de la substance, était lié à la pharmacologie avec ses expériences d’administration des produits, à des doses variées, dans des situations considérées comme modèles des pathologies humaines. Parce qu’initialement la culture industrielle de la quantification et de la standardisation procédait sans caractérisation chimique ou moléculaire, elle préservait le vitalisme de l’endocrinologie, c’est-à-dire la centralité accordée aux complémentarités fonctionnelles entre organes et, donc, à l’intégrité de l’organisme.

Travailler et produire avec la complexité des organismes

  • 16 Robert Bud, Penicillin: Triumph and Tragedy, Oxford, Oxford University Press, 2008 ; Sophie Chauvea (...)
  • 17 Voir par exemple, pour les sérums et vaccins, l’ouvrage collectif coordonné par Christoph Gradmann (...)

23Il existe toutefois une autre lecture de l’intégration de la physiologie à l’univers industriel que celle proposée ici, selon laquelle la standardisation biologique impliquait une forme de réduction à la substance analogue à celle pratiquée par les chimistes. Cette dernière interprétation a, de fait, été partagée par une majorité d’historiens de la pharmacie, lesquels ont vu dans l’industrialisation des biologiques une étape fondamentale vers leur transformation en entités moléculaires et leur artificialisation par la synthèse organique16. Font exception à l’usage de cette grille rétrospective la plupart des travaux qui se sont intéressés soit à des biologiques chimiquement moins bien caractérisés que les vitamines et les hormones, comme les vaccins ou les extraits de plantes, soit à la façon dont la manipulation et la production industrielle des biologiques ont changé le travail clinique17.

  • 18 L’ouvrage princeps coordonné par Christopher Lawrence et George Weisz, Greater than the Parts: Holi (...)
  • 19 Carsten Timmermann, « Rationalizing “Folk Medicine” in Interwar Germany: Faith, Business and Scienc (...)

24L’exemple de la firme allemande Madaus permet ainsi de discuter l’importance prise par les revendications du « naturel » et le développement de pratiques de la complexité dans l’essor de ce que nous proposons d’appeler un « holisme industriel », lequel a été peu étudié, à la différence du holisme médical de la même période malgré les liens étroits qui les unissaient18. Dans l’Allemagne des années 1920 et 1930, Madaus était non seulement l’une des grandes compagnies productrices d’extraits et de mélanges thérapeutiques à base de plantes médicinales, mais aussi un des centres les plus actifs dans la défense des thérapies biologiques en opposition au réductionnisme de la médecine dite de faculté (Schulmedizin)19. Madaus a en effet été créée en 1919 pour vendre des remèdes homéopathiques et végétaux.

  • 20 Voir par exemple, Gerhard Madaus, Lehrbuch der biologischen Heilmittel, vol. I, Leipzig : Georg Thi (...)

25Dans les nombreux documents destinés à promouvoir la firme, ses produits et son corpus de connaissances, l’industrialisation des extraits de plantes est associée à une double argumentation20. La première met en avant les symptômes plutôt que les entités nosographiques ; la dimension constitutionnelle de maladies qui ne peuvent se comprendre et être traitées qu’à l’échelle de l’organisme ; l’importance des traitements biologiques respectueux des activités physiologiques, efficaces à faibles doses. Cette perspective – privilégiant l’intégrité et les fonctionnalités des organismes – était associée à un second discours valorisant la production à grande échelle de préparations homogènes et prêtes à l’emploi. Chez Madaus, l’enjeu de l’industrialisation était en effet, comme ailleurs, de produire plus pour moins cher grâce aux économies d’échelle, grâce à l’homogénéité de composition des produits, grâce à leur stabilisation sous des présentations favorables au stockage et au transport.

26Ces deux registres se rejoignaient dans la critique de la pureté. Madaus a progressivement élaboré un plaidoyer pour la scientifisation des préparations centré sur la complexité biologique et l’importance des mélanges. Ce discours mettait en avant la composition globale des extraits de plantes faisant intervenir des dizaines de substances ; l’impossible réduction de leurs effets à un seul principe actif ; le rôle des synergies entre composants et des interactions physiologiques dans l’obtention d’une action thérapeutique efficace ; la prise en compte des relations entre corps et environnement pour intégrer la pathologie dans un contexte de vie mais aussi dans une perspective d’écologie botanique liant les propriétés d’une plante (en particulier les variations de composition dans le temps ou l’espace) et la dynamique des interactions entre espèces végétales.

  • 21 Gerhard Madaus prit la direction de Madaus & Cie qu’il avait fondée avec ses deux frères en 1919 af (...)

27Cette version de la culture de la préparation a sans aucun doute été nourrie par les discussions des cercles de la médecine alternative allemande auxquels appartenait Gerhard Madaus ainsi que par ses activités de publiciste, mais ses origines sont aussi à chercher du côté des pratiques de production et de recherche internes à la firme21. L’industrialisation des extraits de plantes telle que pratiquée au sein de Madaus a, en sus de la standardisation biologique, fait intervenir deux façons de travailler avec – et non pas contre – la complexité du vivant : la mécanisation et la mise en culture des plantes.

28De façon tout à fait intéressante, la manipulation de la matière médicale par les machines est le seul domaine d’invention pour lequel les frères Madaus jugèrent utile de demander des brevets. Le principal succès revendiqué par la firme était la mise au point d’une méthode de fabrication de pilules à partir des plantes fraîches. Les préparations dites « Teep » (pour Tee-Pulver) permettaient en effet de transformer les poudres ou décoctions de plantes communes à toute la pharmacie galénique en véritables comprimés et dragées sans en passer par l’isolement. Les annonces Madaus proclament ainsi que les Teep conservent tous les éléments accompagnateurs, qu’elles n’éliminent ni les protéines, ni les hormones végétales, qu’elles sont de ce fait bien supérieures aux teintures et décoctions homéopathiques.

29Telle que résumée (et idéalisée) par les experts de Madaus, la fabrication d’un Teep partait de la plante entière, ou du moins du matériel stocké immédiatement après la récolte, broyé en présence de sucre puis séchée partiellement à l’air chaud. Ce mélange, dit « dilution zéro » (par comparaison avec les décoctions homéopathiques), était ensuite « dilué » par mélange et pétrissage avec de nouvelles quantités de sucre pour obtenir le dosage de la plante tenu pour adéquat à la formulation. La machinerie utilisée pour faire des Teep était la même que celle rencontrée dans les firmes classiques : broyeurs, mélangeurs, dessiccateurs et surtout machines capables de compresser la poudre des mélanges pour fabriquer les comprimés. Le lien entre mécanisation et défense de la médecine biologique reposait sur une série continue d’expérimentations pratiquées au laboratoire de chimie de la firme et qui avait pour objectif non pas de trouver des principes actifs mais de démontrer la capacité de la procédure Teep à préserver le maximum de principes végétaux, autrement dit à industrialiser tout en restant proche de la plante native.

  • 22 Sächsiche Staatsarchiv Dresden, 11610 Firma Dr Madaus, Aktenordner 127 et 128, Pharmazeutische Unte (...)
  • 23 Gerhard Madaus, Lehrbuch der biologischen Heilmittel, op. cit., vol. I, p. 675-690.

30La seconde dimension de l’industrialisation des préparations par le travail de la complexité concerne la mise en culture de certaines plantes médicinales. La conduite et le rendement de la collecte annuelle étaient des problèmes récurrents, suscitant des inquiétudes dès le début de la saison, au printemps, et aboutissant fréquemment à un constat de pénurie, une fois les plantes rentrées en fin d’été ou début d’automne22. La solution rêvée par la direction de Madaus était la mise en culture et l’abandon des prélèvements en prairies et forêts. Pour quelques espèces comme la digitale, la domestication avait réussi mais le processus était exceptionnel et n’était pas sans susciter des réserves quant à ses effets sur la vie, la physiologie, la composition et du coup l’efficacité des extraits de ces plantes cultivées23.

  • 24 Gerhard Madaus « Die Wirkung von Digitalis purpurea und ihrer Abhängigkeit von der Düngung », Jahrb (...)

31Une part significative du travail du laboratoire de la firme et de sa ferme expérimentale portèrent donc sur l’exploration des conditions qui pourraient rendre possible la mise en culture. Une série d’expérimentations a ainsi porté sur les associations entre végétaux. La botanique de Madaus était une botanique approchant les plantes non pas comme des organismes isolés mais comme des espèces intégrées à des communautés relativement stables. Madaus entendait donner un caractère scientifique à l’importante littérature sur les « antipathies » et « sympathies » entre plantes, qui faisait le lien entre botanique populaire et écologie académique. Sans atteindre la complexité de la notion alors émergente d’écosystème, ces associations entre plantes compagnes étaient, pour les phytosociologues que Madaus aimait citer, des regroupements hiérarchisés et caractéristiques d’un milieu de vie. Qu’il s’agisse d’échanges matériels directs ou de changements des sols, la nature des communautés végétales affectait la physiologie et la composition des espèces collectées. Trouver un bon système de culture supposait donc de reproduire, sous une forme stabilisée et raisonnablement simplifiée, les relations les plus importantes entre une variété médicinale et certaines de ses compagnes. Encore fallait-il pouvoir les définir et donc les rendre visibles, par exemple en étudiant la diffusion de produits sécrétés par les racines qui était, pour Madaus, une explication essentielle conférant une identité matérielle aux influences que l’étude des populations végétales et de leurs associations ne faisait que postuler24.

Conclusion : la fin inachevée des biologiques

  • 25 John E. Lesch, The First Miracle Drugs: How the Sulfa Drugs Transformed Medicine, Oxford, Oxford Un (...)

32Dans son ouvrage The First Miracle Drug, consacré à l’invention des sulfamides comme agent anti-infectieux par les chercheurs de Bayer dans les années 1920-1930, l’historien John Lesch avance que cette découverte et la mise en place, par l’entreprise, du criblage (screening) moléculaire comme modèle de recherche industrielle ont lancé la révolution thérapeutique de la seconde moitié du xxe siècle25.

  • 26 Ibid., p. 4.

33Il explique ainsi que le screening en tant que forme systématique d’enquête sur les propriétés biologiques et les effets thérapeutiques des substances chimiques a été le point de départ méthodologique et organisationnel de la découverte des sulfamides et, plus tard, quand il a été adopté par la plupart des firmes, d’un « ensemble d’évènements incluant une croissance rapide de la recherche, du développement, et de la production pharmaceutique, laquelle a débouché sur l’arrivée sur le marché et dans le quotidien de la médecine d’un flux continu de nouvelles molécules quantitativement sans précédent ; un flux qui a persisté des années 1930 à nos jours et qui a profondément changé la pratique médicale26 ». Si l’on suit cette logique, la généralisation de ce modèle avec l’organisation en « pipe-line » des étapes de synthèse chimique, tests pharmacologiques, expérimentation thérapeutique au laboratoire et essais cliniques chez l’homme, a transformé les biologiques en chimiques. Les mélanges de produits biologiques ont ainsi été ramenés à quelques constituants par une conjonction de chimie analytique et de tests pharmacologiques. Les substances actives ont été isolées, leurs structures moléculaires identifiées, et, finalement, les réactions de la chimie organique ont été mobilisées pour inventer des séquences de réactions permettant leur synthèse industrielle complète.

  • 27 Gladys L. Hobby, Penicillin: Meeting the Challenge, New Haven, Yale University Press, 1985 ; Robert (...)

34Malheureusement, ce scénario idéal ne vaut pas pour nombre de médicaments caractéristiques de la révolution thérapeutique de la seconde moitié du xxe siècle, par exemple pour cette icône de la pharmacie industrielle qu’est la pénicilline27. Les premières étapes de son histoire ont certes été conformes au schéma ci-dessus, par l’étude microbiologique du champignon Penicillium, la mise en évidence des effets inhibiteurs de ses sécrétions sur les cultures de certaines bactéries dans le laboratoire londonien d’Alexander Fleming, suivies de tentatives pour isoler le principe actif. Mais la trajectoire idéale s’est arrêtée là. Tentatives de purification et tests d’efficacité sont restés non conclusifs jusqu’en 1940 quand, dans le contexte de mobilisation de la recherche britannique pour la guerre, une équipe spécialement assemblée par les biochimistes Howard Florey et Boris Chain à l’Université d’Oxford obtint suffisamment d’extrait pour démontrer sa capacité à guérir quelques souris d’infections à staphylocoques. La production élargie de la substance désormais appelée pénicilline a ensuite reposé sur des protocoles de culture du champignon et non sur la synthèse chimique. Dans la mesure où les expériences chez les souris n’avaient pu être reproduites avec des patients humains, les biochimistes d’Oxford eurent quelques difficultés à convaincre les autorités britanniques et leurs partenaires industriels du fait qu’il suffisait de monter la production en échelle pour obtenir suffisamment de pénicilline et assurer la guérison. Aux États-Unis, les contraintes financières étaient bien moindres et l’Office for Scientific Research and Development (OSRD), le nouvel organisme fédéral en charge de la recherche de guerre, se montra beaucoup plus ouvert, finançant et pilotant l’adaptation des techniques de fermentation agricole pour la culture en masse de Penicillium et la récolte, à chaque cycle de culture, de milliers de litres d’extraits.

  • 28 Robert Bud, The Uses of Life…, op. cit., 1994.

35En parallèle, l’OSRD impulsa un vaste programme d’investigations chimiques pour trouver une voie de synthèse artificielle permettant d’obtenir une pénicilline pure. Quoique celui-ci se soit soldé par un succès scientifique, la production synthétique n’a jamais été considérée par l’industrie comme une alternative sérieuse, ni pendant ni après la guerre. Pour des raisons de simplicité et de coût, la pénicilline est restée un produit de fermentation à grande échelle réalisée par des moisissures vivantes. Autrement dit, comme l’écrasante majorité des antibiotiques alors identifiés, la pénicilline était un biologique dont la fabrication relevait des biotechnologies28. Indice supplémentaire de cette molécularisation incomplète, dans les années 1950 et 1960, même si la diversification des pénicillines en familles d’analogues a reposé sur la capacité des chimistes industriels à modifier ou ajouter certains radicaux à la structure de base, l’essentiel de la recherche sur les antibiotiques a procédé selon les termes d’un screening biologique basé sur la collecte d’autres champignons, leur mise en culture et les tests systématiques de leurs extraits de culture sur des souches bactériennes. Autrement dit, ni la synthèse, ni le screening chimique ne sont devenus les procédés de choix de l’industrie des antibiotiques.

  • 29 Nelly Oudshoorn, Beyond the Natural Body…, op. cit., 1994.
  • 30 Christina Ratmoko, Damit die Chemie stimmt. Die Anfänge der industriellent Herstellung von webliche (...)
  • 31 Jean-Paul Gaudillière et Volker Hess, Ways of Regulating Drugs…, op. cit., 2013 ; Jean-Paul Gaudill (...)
  • 32 Luitgard Marschall, Im Schatten der chemischen Synthese…, op. cit., 2000.

36Les voies par lesquelles les biologiques sont devenues des chimiques sont par conséquent diverses, fonction des substances et des firmes, historiquement contingentes. Dans la palette des substances thérapeutiques associées à la révolution du milieu du xxe siècle, les hormones restent celles dont les trajectoires de molécularisation sont les mieux documentées, notamment à partir des archives de firmes telles qu’Organon29, Ciba30 ou Schering31. Comme dans la trajectoire de la pénicilline et de ses dérivés, si les entités à produire ont bien été ramenées au statut de molécules aux structures connues, les voies de synthèse sont restées le plus souvent biochimiques pour deux raisons au moins. La première est que les étapes envisagées et explorées pour la production étaient définies par analogie avec les voies métaboliques utilisées par les organismes vivants pour fabriquer ou dégrader les stéroïdes naturels. La seconde est que l’écrasante majorité des protocoles de fabrication industrielle des biologiques ont fait appel aux microorganismes pour réaliser des étapes clés de la production32. La molécularisation a donc bien eu lieu mais elle est restée limitée dans son extension et dans ses modalités.

37Le temps des biologiques – disions-nous en introduction – est celui d’une industrialisation de la pharmacie centrée sur la production en masse d’agents thérapeutiques préparés à partir d’organismes animaux ou végétaux. Ces biologiques sont d’une très grande variété, utilisés dans des formes de médecine hétérogènes qui peuvent, ou non, participer de ce que les historiens ont décrit, pour les mêmes décennies, comme un moment holiste où les trajectoires de maladie et le tout de l’organisme tendent à primer sur les seules lésions et parties, qu’il s’agisse de celles de l’anatomie, de l’histologie ou de la microbiologie.

38Faut-il alors utiliser la notion de « holisme industriel » pour décrire cette configuration de la pharmacie ? Le terme a tout de l’oxymore puisque, comme nous l’avons souligné en suivant la culture de la standardisation biologique, la production de masse de ces agents est passée par des processus de mises à l’échelle impliquant simplification, homogénéisation, et réduction épistémique a priori peu compatibles avec une vision holiste des corps malades et des agents thérapeutiques. Le terme nous semble toutefois pertinent pour insister sur le fait que la culture médico-industrielle du temps des biologiques a fait émerger des configurations d’invention et d’usage des substances issues du vivant qui reposaient sur les savoirs et le travail de la complexité, sur la promotion des mélanges et associations, sur le renvoi de l’efficacité thérapeutique aux régulations physiologiques propres aux organismes vivants. La complexité ainsi conçue comme ressource plutôt que comme problème a, en premier lieu, concerné les interactions entre substances et leurs rôles dans l’intégration fonctionnelle, mais elle a aussi, comme le montre l’exemple de la production des extraits de plantes médicinales, pu porter sur les interactions entre espèces et les écosystèmes. Autrement dit, le « holisme industriel » à l’origine de la diversification des biologiques ainsi que de la revendication de leur spécificité d’action par rapport aux préparations chimiques a été la forme prise par le holisme médical dans le contexte d’une pharmacie aux prises avec l’industrialisation et l’émergence d’une nouvelle économie politique.

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Notes

1 Il ne s’agit donc pas de réexaminer le rôle de la chimie industrielle et de ses laboratoires dans la révolution thérapeutique de la seconde moitié du siècle, ce que nous avons fait par ailleurs. Cf. Jean-Paul Gaudillière, « Cadmean Victory: The 20th Century Therapeutic Revolution, Chemistry and the Industrialization of Pharmacy », dans Carsten Reinhardt (dir.), Oxford Handbook of the History of Chemistry, Oxford, Oxford University Press, 2026.

2 Alexander von Schwerin, Heiko Stoff et Bettina Wahrig, Biologics: A History of Agents Made from Living Organisms in the Twentieth Century, Londres, Pickering & Chatto, 2013.

3 Heiko Stoff, Wirkstoffe: Eine Wissenschaftsgeschichte der Hormone, Vitamine und Enzyme (1920-1970), Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2012.

4 Dr Albert Joanin, Les remèdes galéniques, Paris, Laboratoires Dausse, 1er fascicule 1921, dernier fascicule 1939, chapitre « Extraits pharmaceutiques », p. 1708-1738. Albert Joanin (1867-1922) était pharmacien, préparateur de matière médicale à la Faculté de Médecine de Paris, associé de longue date de Dausse et coordinateur de cet ouvrage publié par la firme. Il est resté associé à son nom après son décès.

5 Jusque dans l’entre-deux-guerres, une part importante de l’activité de pharmacien consistait à combiner des substances dont les procédés de préparation ainsi que les propriétés étaient décrits dans ce formulaire national qu’était la Pharmacopée. Chaque pharmacien diplômé était tenu de le connaître et d’en posséder un exemplaire.

6 Sophie Chauveau, L’invention pharmaceutique. La pharmacie française entre l’État et la société au xxe siècle, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1999 ; Viviane Quirke, Collaboration in the Pharmaceutical Industry: Changing Relationship in Britain and France (1935-1965), Londres, Routledge, 2008.

7 Alexander von Schwerin, Heiko Stoff et Bettina Wahrig, Biologics: A History…, op. cit..

8 Jean-Paul Gaudillière et Ulrike Thoms (dir.), The Development of Scientific Marketing in the Twentieth Century. Research for Sales in the Pharmaceutical Industry, Londres, Routledge, 2015 ; Jean-Paul Gaudillière, « Cadmean Victory… », art. cit., 2016.

9 Christian Bonah, Christophe Masutti, Anne Rasmussen et Jonathan Simon (dir.), Harmonizing Drugs. Standards in 20th Century Pharmaceutical History, Paris, Glyphe, 2009 ; Jean-Paul Gaudillière et Volker Hess (dir.), Ways of Regulating Drugs in the 19th and 20th Centuries, Londres, Palgrave Macmillan, 2013 ; Christoph Gradmann et Jonathan Simon (dir.), Evaluating and Standardizing Therapeutic Agents, 1890-1950, Londres, Palgrave Macmillan, 2010.

10 Walter Hohlweg, « Biologisches Arbeiten im Chemischen Laboratorium », Medizinische Mitteilungen, no 10, 1938, p. 4-9. Cité dans Christoph Gradmann et Jonathan Simon, Evaluating and Standardizing…, op. cit., 2010, p. 174.

11 Nelly Oudshoorn, Beyond the Natural Body. An Archeology of Sex Hormones, Londres, Routledge, 1994 ; Christoph Gradmann et Jonathan Simon, Evaluating and Standardizing…, op. cit., 2010 ; Heiko Stoff, Wirkstoffe…, op  cit., 2012.

12 Double vie qui pouvait parfaitement se dérouler au sein d’une seule et même firme.

13 Jean-Paul Gaudillière, « Une marchandise scientifique ? Savoirs, industrie et régulation du médicament dans l’Allemagne des années trente », Annales. Histoire, Sciences sociales, no 65, 2010, p. 89-120.

14 Iris Borowy, Coming to Terms with World Health. The League Of Nations Health Organization, 1921-1946, Lausanne, Peter Lang, 2009.

15 Walter Hohlweg, « Die biologischen Grundlagen der Kausalen therapeutischen Wirkungen des Follikelshormons », Medizinische Mitteilungen, no 9, 1937, p. 4-9.

16 Robert Bud, Penicillin: Triumph and Tragedy, Oxford, Oxford University Press, 2008 ; Sophie Chauveau, L’invention pharmaceutique…, op. cit., 1999 ; Jeremy A. Greene, Flurin Condrau et Elizabeth Siegel Watkins (dir.), Therapeutic Revolutions. Pharmaceuticals and Social Change in the Twentieth Century, Chicago, University of Chicago Press, 2016 ; Luitgard Marschall, Im Schatten der chemischen Synthese. Industrielle Biotechnologie in Deutschland (1900-1970), Frankfurt am Main, Campus Verlag, 2000 ; Roy Porter, The Greatest Benefit to Mankind: A Medical History of Humanity, New York, HarperCollins, 1997.

17 Voir par exemple, pour les sérums et vaccins, l’ouvrage collectif coordonné par Christoph Gradmann et Jonathan (Evaluating and Standardizing…, op. cit., 2010), ainsi que Carola Throm, Das Diphterieserum. Ein neues Therapieprinzip, seine Entwicklung und Markteinführung, Stuttgart, Wissenschatliche Verlagsgesellschaft, 1995 ; Axel C. Huntelmann, « The Dynamics of Wertbestimmung », Science in Context, vol. 21, no 2, 2008, p. 229-252.

18 L’ouvrage princeps coordonné par Christopher Lawrence et George Weisz, Greater than the Parts: Holism in Biomedicine (1920-1950) (Oxford, Oxford University Press, 1998) n’en fait par exemple pas mention.

19 Carsten Timmermann, « Rationalizing “Folk Medicine” in Interwar Germany: Faith, Business and Science at “Dr Madaus & Co” », Social History of Medicine, vol. 14, no 3, 2001, p. 459-482 ; Robert Jütte, Geschichte der alternativen Medizin. Von der Volksmedizin zu den unkonventionellen Therapien von Heute, Munich, Beck Verlag, 1996 ; Karl E. Rotschuh, Naturheilbewegungen, Reformbewegung, Alternativbewegung, Stuttgart, Hippokrates-Verlag, 1983.

20 Voir par exemple, Gerhard Madaus, Lehrbuch der biologischen Heilmittel, vol. I, Leipzig : Georg Thieme Verlag, 1938, p. 12.

21 Gerhard Madaus prit la direction de Madaus & Cie qu’il avait fondée avec ses deux frères en 1919 afin d’accompagner la croissance du commerce familial de remèdes homéopathiques. Dès les années 1920, la firme connaît un grand succès. Médecin et entrepreneur, Gerhard Madaus compléta les activités de production par l’édition d’ouvrages et de brochures pour les praticiens, la publication d’une revue de médecine populaire, l’organisation de cours. Il créa au sein de l’usine principale de la firme un complexe de laboratoires chimique, botanique et physiologique pour assurer le contrôle de la qualité, l’étude des plantes et de leur culture, et la diversification des préparations. Parallèlement, G. Madaus a joué un rôle majeur dans le mouvement allemand pour la médecine populaire. Sur cette trajectoire, voir Carsten Timmermann, « Rationalizing “Folk Medicine” in Interwar Germany… », art. cit., 2001.

22 Sächsiche Staatsarchiv Dresden, 11610 Firma Dr Madaus, Aktenordner 127 et 128, Pharmazeutische Untersuchung Berichte, 1937-1942.

23 Gerhard Madaus, Lehrbuch der biologischen Heilmittel, op. cit., vol. I, p. 675-690.

24 Gerhard Madaus « Die Wirkung von Digitalis purpurea und ihrer Abhängigkeit von der Düngung », Jahrbuch Madaus, 1935, p. 21.

25 John E. Lesch, The First Miracle Drugs: How the Sulfa Drugs Transformed Medicine, Oxford, Oxford University Press, 2007.

26 Ibid., p. 4.

27 Gladys L. Hobby, Penicillin: Meeting the Challenge, New Haven, Yale University Press, 1985 ; Robert Bud, The Uses of Life. A History of Biotechnology, Cambridge, Cambridge University Press, 1994 ; Robert Bud, Penicillin: Triumph and Tragedy, op. cit., 2008 ; Viviane Quirke, Collaboration in the Pharmaceutical Industry…, op. cit., 2008 ; Luitgard Marschall, Im Schatten der chemischen Synthese…, op. cit., 2000.

28 Robert Bud, The Uses of Life…, op. cit., 1994.

29 Nelly Oudshoorn, Beyond the Natural Body…, op. cit., 1994.

30 Christina Ratmoko, Damit die Chemie stimmt. Die Anfänge der industriellent Herstellung von weblichen und männlichen Sexualhormon, 1914-1938, Zürich, Chronos Verlag, 2010 ; Léa Haller, Cortison, Geschichte eines Hormons, 1900-1955, Zürich, Chronos Verlag, 2012.

31 Jean-Paul Gaudillière et Volker Hess, Ways of Regulating Drugs…, op. cit., 2013 ; Jean-Paul Gaudillière et Ulrike Thoms, The Development of Scientific Marketing…, op. cit., 2015.

32 Luitgard Marschall, Im Schatten der chemischen Synthese…, op. cit., 2000.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Paul Gaudillière, « Le temps des biologiques : holisme industriel et révolution thérapeutique au xxe siècle »Histoire, médecine et santé, 29 | 2026, 103-121.

Référence électronique

Jean-Paul Gaudillière, « Le temps des biologiques : holisme industriel et révolution thérapeutique au xxe siècle »Histoire, médecine et santé [En ligne], 29 | été 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/hms/11183 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hu8

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