Navigation – Plan du site

AccueilNuméros29Comptes rendusKarel Černý, Bohdana Divišová, Me...

Comptes rendus

Karel Černý, Bohdana Divišová, Mezi Markem Marci a Löwem z Erlsfeldu. Myšlení a výuka na pražské lékařské fakultě v době barokní [Entre Markus Marci et Löw von Erlsfeld. La pensée et l’enseignement à la faculté de médecine de Prague]

Nicolas Richard
p. 203-205
Référence(s) :

Karel Černý, Bohdana Divišová, Mezi Markem Marci a Löwem z Erlsfeldu. Myšlení a výuka na pražské lékařské fakultě v době barokní, Prague, Karolinum, 2023, 220 pages.

Texte intégral

1L’histoire de l’université Charles de Prague à l’époque baroque est marquée par sa prise de contrôle par les Habsbourg après leur victoire de la Montagne Blanche (1620) et sa restauration par les jésuites, après deux siècles de contrôle par les utraquistes et une provincialisation marquée de l’alma mater Pragensis. Il était dès lors légitime que les chercheurs s’attelassent, en priorité, à en reconstituer l’histoire institutionnelle (cf. par ex. Hedvika Kuchařová, Dix-septième siècle, vol. 2011-1, p. 59-72) ou à dresser la biographie des professeurs. Karel Černý et Bohdana Divišová ont choisi d’étudier la faculté de médecine – ce qui est déjà une originalité. Nul n’était plus légitime qu’eux pour s’y intéresser : tous deux, l’un comme docent (habilité), l’autre comme docteur, travaillent à l’institut d’histoire de la médecine de la première faculté de médecine de l’Université Charles. Mais ils adoptent en outre une voie d’analyse intéressante, en s’attachant au contenu des manuels et des cours proprement dits, source largement sous-estimée jusqu'à eux par l'historiographie. On en apprend ainsi beaucoup sur la nature de la science académique appelée médecine en ce temps, c'est-à-dire de 1620 à aux débuts de la guerre de Succession d’Autriche, en 1740.

2La base de l’étude est constituée d’un manuel de 1693 et de deux statuts de la faculté du second xviisiècle, qui sont comparés aux manuels de Copenhague (1628) et de Leyde (1643). La distribution en cinq matières de la structure des manuels reste fixe. Mais cette apparence est trompeuse, les autorités et les sources alléguées changeant considérablement. La bibliographie pragoise destinée aux étudiants est 3,5 fois plus riche que celle du manuel de 1628 – et la confession religieuse ou la provenance des ouvrages y importent peu, la censure ecclésiastique laissant circuler librement les livres médicaux venus du monde protestant (faciles semble-t-il à se procurer à Prague), de même que la peregrinatio academica recommandée par la faculté pragoise à ses gradués les fait visiter les universités protestantes de Leyde et de Copenhague. À l’aune de ce que l’on sait aujourd’hui de la quasi absence de censure des ouvrages médicaux ou de la Respublica litterarum médicale dans l’Europe catholique, cela n’est plus guère surprenant – mais il importait de le vérifier à Prague, et il importait pour l’historiographie tchèque de réviser ce point.

3Ce que les auteurs écrivent de la méthode d’enseignement amène aussi à remettre en cause l’image volontiers ossifiée que l’on a de l’enseignement médical dans la Prague baroque. L’accent est mis sur l’aspect pratique de la formation, sur l’assistance régulière aux autopsies pendant les trois à cinq années d’études – alors qu’on pensait jusqu’ici que la première autopsie, effectuée en 1600 à Prague par le professeur de Wittenberg Jessenius, avait été la seule pour un siècle et demi à cause de l’opposition présumée des jésuites – idée parfaitement infondée donc, comme le montrent les auteurs. Autre trouvaille intéressante : la frontière présumée étanche entre médecine et chirurgie s'avère beaucoup plus poreuse qu’on ne le supposait. D’un côté, les chirurgiens, tout artisans qu’ils fussent et structurés en métier, devaient passer un examen d'anatomie à la faculté, manifestement fondé sur des traités latins. De l’autre, les étudiants devaient pratiquer la chirurgie, ou au minimum assister comme observateurs réguliers aux opérations effectuées par les professionnels. La même remarque vaudrait pour les pharmacies publiques du royaume, que les médecins étaient tenus d’inspecter, ce qui prouve de leur part une compréhension au moins rudimentaire de cet art. Les auteurs notent l’appel que faisait la faculté aux sage-femmes dans des cas difficiles mais ces voix féminines, si elles ne sont donc pas méprisées, sont difficiles à retrouver dans les sources.

4Quant au contenu de l’enseignement au sein des « institutions », il passe au cours de la deuxième moitié du xviie siècle de la conception dogmatico-rationnelle fondée sur Galien à une nouvelle théorie médicale dogmatico-mécanique fondée sur les idées de Descartes. L’originalité du livre est d’en retracer l’avènement, lié aux relations entre Prague et la faculté de médecine d’Innsbruck dont deux professeurs, Linsing et Weinhart, étaient auteurs de manuels utilisés en Bohême – d’où l’accent mis par les auteurs sur les liens entre universités des pays habsbourgeois, en particulier Prague, Innsbruck et Vienne, problème laissé totalement de côté par l’historiographie jusqu’ici. Cette question des circuits de diffusion de la connaissance médicale se retrouve avec l’inoculation contre la variole, transmise à Prague très tôt, au début du xviiie siècle, par les chrétiens de l’Empire ottoman – avant sa présentation londonienne par Lady Montagu (1721). Un autre cas de diffusion de l’innovation médicale est la théorie de la circulation du sang de William Harvey, qui effectue une mission diplomatique à Prague dans les années 1630, et dont la théorie est reprise en Bohême dans une thèse de 1642 ; le livre, grâce à l’étude des thèses, reconstitue tout le processus de diffusion de cette nouvelle théorie de la circulation du sang dans les universités d’Europe centrale.

5L’idée assez générale d’une diffusion ouest-est de la modernité scientifique et intellectuelle dans l’Europe moderne trouve donc dans ce livre une correction assez considérable – ce qui n’est pas sans évoquer les nuances que multiplient les historiens de l’art d’Europe centrale à propos de l’idée simpliste de modèles occidentaux purement copiés plus à l’est. Dans la perspective de l’histoire générale de la circulation des idées, Karel Černý et Bohdana Divišová versent donc d’importantes pièces nouvelles au dossier.

6Qu’a apporté la faculté praguoise, à son tour, à la science médicale de son temps ? Les auteurs se penchent sur la pensée du gradué puis professeur praguois Joannes Marcus Marci de Kronland, figure importante de la faculté au temps de la guerre de Trente Ans, célèbre comme ami d’Harvey, mais étudié ici comme philosophe, spécialiste d'optique, d'embryologie et de neurologie. En cherchant la frontière entre la vie et la mort, il observe le maintien de signes de vie dans le corps humain et animal longtemps après la mort, annonçant la grande peur du xviiie siècle d'être enterré vivant. Il s'intéresse aux comportements instinctifs et à leur transmission familiale, à l’épidémiologie (les animalcula), etc. Sans doute Marci a-t-il été surestimé par l’historiographie qui ne connaît que lui (et oublie par exemple la figure de Jacob Smith de Balroe), concluent les auteurs après avoir étudié son influence sur la génération suivante.

7D’autres savants, eux en histoire de la médecine, sauront se prononcer sur la justesse des remarques faites par les auteurs dans ce livre important sur la faculté de Prague à l’époque baroque. Il nous a semblé cependant utile d’en signaler l’existence et le contenu au public français.

8nicolas.richard10@seznam.cz

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Nicolas Richard, « Karel Černý, Bohdana Divišová, Mezi Markem Marci a Löwem z Erlsfeldu. Myšlení a výuka na pražské lékařské fakultě v době barokní [Entre Markus Marci et Löw von Erlsfeld. La pensée et l’enseignement à la faculté de médecine de Prague] »Histoire, médecine et santé, 29 | 2026, 203-205.

Référence électronique

Nicolas Richard, « Karel Černý, Bohdana Divišová, Mezi Markem Marci a Löwem z Erlsfeldu. Myšlení a výuka na pražské lékařské fakultě v době barokní [Entre Markus Marci et Löw von Erlsfeld. La pensée et l’enseignement à la faculté de médecine de Prague] »Histoire, médecine et santé [En ligne], 29 | été 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/hms/11596 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hug

Haut de page

Auteur

Nicolas Richard

Sorbonne Université

nicolas.richard10@seznam.cz

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search