Anatole Le Bras, Aliénés. Une histoire sociale de la folie au xixe siècle
Anatole Le Bras, Aliénés. Une histoire sociale de la folie au xixe siècle, Paris, CNRS Éditions, 2024, 394 pages.
Texte intégral
1Dans cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2021, Anatole Le Bras propose une très belle étude de la « condition aliénée » (p. 20) au xixe siècle en France, permettant de retracer non seulement les parcours des individus confrontés à l’institution asilaire, mais aussi plus généralement, d’interroger l’internement comme instrument de régulation sociale dans la société du xixe siècle.
2L’introduction s’ouvre sur le récit de vie d’Yves Lozach, aliéné interné à l’asile Saint-Athanase de Quimper et annonce la tonalité de l’ouvrage. Il s’agit de replacer le malade au cœur de l’étude, de mettre en valeur les parcours de vie et les récits produits par les hommes et les femmes qui ont été, à un moment donné, définis par leur état « d’aliénation mentale ». À ce titre, et alors que ce sujet fait régulièrement débat parmi les historiens et historiennes de la santé, l’auteur explique son choix de ne pas avoir procédé à l’anonymisation des sources utilisées, au risque, selon lui, de conforter une vision stigmatisante de la maladie mentale et qui lui apparaissait en outre contradictoire avec son objectif d’étudier les manifestations de l’agency des acteurs.
- 1 Hervé Guillemain, « L’historien·ne passe-muraille », Histoire, médecine et santé, no 15, 2019, p. 1 (...)
3Son étude porte plus précisément sur trois établissements accueillant des hommes et des femmes aliénés : l’asile pour hommes de Quimper, le quartier pour femmes aliénées de l’hospice de Morlaix et l’asile de Ville-Évrard dans le département de la Seine. Si ces trois institutions sont des observatoires privilégiés de la prise en charge de la folie et constituent un point de départ, Anatole Le Bras souhaite néanmoins dépasser les murs de l’asile, revendiquant de pratiquer une histoire « passe-muraille1 » afin de comprendre comment les individus qui franchissent le seuil des institutions parviennent à s’affranchir (ou non) des catégories administratives qui leur sont imposées. Le cadre administratif, juridique et médical installé par la loi de 1838 est utilisé par l’auteur comme un point de référence pour discuter de ses applications, de ses adaptations et de ses critiques.
4Si la majorité des sources utilisées est issue de la pratique asilaire (archives administratives et institutionnelles, registres d’entrées, dossiers personnels), l’auteur mobilise également d’autres types de documentation qui lui permettent judicieusement de sortir du cadre institutionnel : presse, débats parlementaires (notamment à la fin du xixe siècle lors des discussions sur la loi de 1838) ou encore des sources judiciaires. Une lecture très fine des sources lui permet ainsi de mobiliser et de mettre en valeur des écrits de patients, retrouvés en partie dans les dossiers personnels et abondamment cités dans l’ouvrage. Cette approche est enrichie d’une analyse quantitative menée à partir des registres d’entrée et des dossiers d’internement qui livrent de nombreux éléments pour déterminer les principales variables explicatives des trajectoires asilaires. Le dossier d’annexes est riche et offre un panorama des profils sociaux des individus étudiés et des principaux déterminants de la sortie d’asile.
- 2 Roy Porter, « The Patient’s View. Doing Medical History from Below », Theory and Society, vol. 14, (...)
- 3 Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Éditions de Min (...)
5L’un des apports majeurs de cette étude à l’histoire de la folie et de la psychiatrie, et plus généralement à l’histoire sociale de la santé, est de prendre au sérieux l’appel lancé par Roy Porter à faire une histoire « du point de vue du patient2 » en parvenant non seulement à retracer des trajectoires biographiques et la « carrière3 » des aliénés tout en faisant entendre les voix de ces individus, replacées très justement dans leurs conditions d’énonciation. L’étude de la correspondance retrouvée dans les dossiers personnels, adressée à l’administration et parfois aux proches permet à l’auteur de saisir la parole aliénée, en sortant du prisme du personnel soignant. Anatole Le Bras fait ici le pari (réussi) de proposer une « histoire incarnée et à hauteur d’individu » (p. 11). Cet ouvrage constitue également un apport certain à l’historiographie récente cherchant à mettre en valeur le rôle des proches et de la famille dans le cadre de la prise en charge et du soin. Si l’internement ne signifie pas toujours rupture avec le monde extérieur, il contribue néanmoins à redéfinir, à remodeler les liens avec les proches.
6L’ouvrage, composé de huit chapitres, propose de suivre le cheminement d’aliénés, depuis une première prise en charge familiale jusqu’à l’entrée dans l’asile, et l’éventuelle sortie. Le premier chapitre présente une étude originale des cas de séquestration à domicile d’aliénés, qui certes constituent des cas-limites non représentatifs, mais qui donnent à voir le bouleversement que peut provoquer le surgissement de la maladie mentale dans le cadre familial. L’entrée à l’asile est alors considérée très souvent comme le dernier recours pour des familles qui ne parviennent plus à maintenir leur proche à domicile. Le chapitre 2 est consacré à la procédure d’internement et permet de souligner la multiplicité d’acteurs qui entre en jeu dans le processus de reconnaissance sociale de la folie (médecins, maires, officiers de police ou de gendarmerie, voisins), même si la famille demeure l’acteur privilégié de l’identification de la maladie mentale. Le placement à l’asile apparaît alors comme un mode de régulation sociale mais aussi, parfois, familiale. Dans le troisième chapitre, intitulé « Manières d’être fou », l’auteur s’intéresse aux diagnostics posés par les médecins en montrant que la définition de la folie relève aussi en partie d’une construction sociale qui reflète les enjeux culturels et politiques du moment. Il montre notamment comment la maladie mentale est de plus en plus pensée comme une « pathologie du progrès », particulièrement liée à l’urbanité. Il interroge également l’internement au prisme du genre et montre qu’il y a, en réalité, plus d’hommes que de femmes admis dans les asiles de la deuxième moitié du xixe siècle. L’asile est autant un outil de répression des comportements féminins qu’un instrument de « régulation des excès de la masculinité » (p. 167). Le chapitre 4 est consacré au temps passé à l’asile et à ce que l’auteur qualifie de « capture institutionnelle » : plus de la moitié des individus qui entrent n’en sortent jamais. Au cours de l’isolement thérapeutique que constitue l’internement, les liens entre l’aliéné et sa famille sont particulièrement mis à l’épreuve : c’est l’objet du cinquième chapitre. L’internement, plus qu’une rupture brutale des liens familiaux, participe davantage à accentuer la marginalisation des individus déjà isolés avant leur entrée à l’asile. Les relations familiales sont également au centre du sixième chapitre qui interroge les conditions de mise sous tutelle, la procédure d’interdiction étant souvent utilisée comme une stratégie pour s’approprier ou faciliter la gestion du patrimoine familial. Les « subjectivités aliénées » sont au cœur du chapitre 7, dont l’objectif est d’étudier les récits d’aliénés destinés à la fois à leurs proches mais aussi à engager des formes de résistance et de contestation auprès de l’administration. La principale préoccupation pour les aliénés semble être de parvenir à négocier leur sortie pour regagner leur liberté. L’ouvrage se termine sur un chapitre consacré à l’après asile. L’auteur analyse tout d’abord les stratégies mises en place par les aliénés et leurs familles pour négocier la sortie, en analysant notamment les chances de sortie en fonction du genre, du mode de placement ou encore du statut marital. Les dernières pages tentent de suivre les aliénés qui ont franchi les murs de l’institution, à travers l’étude de dispositifs mis en place pour favoriser leur retour dans la société. Les difficultés restaient néanmoins nombreuses, et la dépendance à l’institution asilaire demeurait forte, expliquant les retours fréquents à l’asile.
7L’ouvrage ne se concentre ni sur les pratiques thérapeutiques ni sur une étude détaillée des conditions de vie ou des relations entre patients et médecins. Son objectif principal est plutôt d’analyser les effets sociaux de l’aliénation mentale.
8Ce livre promet une lecture enrichissante et stimulante pour quiconque s’intéresse à la prise en charge de l’aliénation mentale, à l’histoire de la santé et plus généralement au rôle primordial que jouent les structures familiales dans la société française du xixe siècle.
9pau.teyssier@gmail.com
Notes
1 Hervé Guillemain, « L’historien·ne passe-muraille », Histoire, médecine et santé, no 15, 2019, p. 143-151.
2 Roy Porter, « The Patient’s View. Doing Medical History from Below », Theory and Society, vol. 14, n° 2, 1985, p. 175-198.
3 Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Éditions de Minuit, 1968.
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Référence papier
Pauline Teyssier, « Anatole Le Bras, Aliénés. Une histoire sociale de la folie au xixe siècle », Histoire, médecine et santé, 29 | 2026, 207-210.
Référence électronique
Pauline Teyssier, « Anatole Le Bras, Aliénés. Une histoire sociale de la folie au xixe siècle », Histoire, médecine et santé [En ligne], 29 | été 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/hms/11617 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16huh
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