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Enquêtes médicales (XIXe-XXIe siècle)

Les enquêtes sur les dangers du vert de Schweinfurt et la santé au travail en France (1835-1860)

Inquiries into the dangers of Schweinfurt green and occupational health in France (1835-1860)
Las investigaciones sobre los peligros del verde de Schweinfurt y la salud laboral en Francia (1835-1860)
Amélie Bonney
p. 23-38

Résumés

Pendant la première moitié du xixe siècle, la production industrielle du vert de Schweinfurt suscite de vifs débats au sein de la communauté scientifique puisque cette couleur est produite à l’aide d’arsenic, une substance fréquemment associée à des cas d’empoisonnement accidentel ou criminel. Face aux incertitudes concernant les propriétés de l’arsenic, les enquêtes se multiplient pour évaluer les risques sanitaires liés à son emploi dans l’environnement de vie et de travail, menant à des désaccords entre médecins, pharmaciens et chimistes, qui se réclament d’influences diverses parmi lesquelles l’hygiénisme, la toxicologie, ou encore la médecine néohippocratique ramazzinienne. Les publications d’Edmé Blandet et d’Alphonse Chevallier sur les maladies des ouvriers qui travaillent le vert de Schweinfurt sont emblématiques d’un clivage qui se creuse à partir de 1845. Les enquêtes et contre-enquêtes sont alors façonnées par les méthodes utilisées et par l’endroit dans lequel elles sont menées, mais surtout par l’objectif de l’enquêteur et sa perception des ouvriers et du rôle de l’État en matière de santé publique.

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Texte intégral

  • 1 Joost Mertens, « Schweinfurt Green and the Sanitary Police. The Fight against Copper Arsenite Pigm (...)
  • 2 Edmond Pelouze, « Vert de Schweinfurt », Secrets modernes des arts et métiers, Paris, Librairie de (...)

1Au tournant du xixe siècle, le développement de la chimie expérimentale permet la découverte de nouvelles teintes de vert, qui suscitent d’abord l’émerveillement, puis la crainte. En 1775, le vert de Scheele (hydrogénoarsénite de cuivre) enrichit la palette existante des peintres et des artisans, qui se servent jusque-là surtout du vert-de-gris, un vert moins vif et moins durable produit lui aussi à base de cuivre. Le succès du vert de Scheele reste cependant limité, car il est difficile d’obtenir une teinte uniforme et de moudre le pigment, qui peut également perdre sa vivacité ou même noircir du fait de sa composition chimique instable1. En tentant de corriger ces défauts, le pharmacien Friedrich Wilhelm Russ (1799-1843) et le chimiste Wilhelm Sattler (1784-1859) découvrent en 1814 le vert de Schweinfurt (acéto-arsénite de cuivre) et le commercialisent à partir de 1816, date à partir de laquelle ils bénéficient d’un véritable monopole de production2. La manufacture de couleurs et de blanc de plomb de Wilhelm Sattler située à Schweinfurt, en Bavière, devient l’épicentre d’un réseau de distribution de cette nouvelle teinte de vert, qui enthousiasme rapidement artistes et consommateurs par sa luminosité et sa composition chimique plus stable. Des applications industrielles de cette couleur s’ensuivent rapidement, notamment en tant que colorant pour l’industrie textile, mais aussi pour la production de biens aussi variés que les bougies, le savon, ou encore le papier peint.

  • 3 Peter Bartrip, The Home Office and the Dangerous Trades. Regulating Occupational Disease in Victor (...)
  • 4 Anne-Françoise Garçon, Mine et métal, 1780-1880. Les non-ferreux et l’industrialisation, Rennes, P (...)
  • 5 Justus von Liebig, « Darstellung der unter dem Namen Wienergrün im Handel vorkommenden Malerfarbe (...)

2La beauté du vert de Schweinfurt a cependant un prix, puisqu’elle s’obtient à l’aide d’arsenic, un produit dérivé de l’extraction du cuivre initialement considéré comme un simple déchet du fait de ses propriétés toxiques3. L’accélération de l’extraction du cuivre grâce à de nouvelles techniques apparues dans les années 1760 et la découverte des verts arsenicaux permettent cependant de rentabiliser la vente d’arsenic en produisant du vert de Schweinfurt à des prix accessibles4. Si le procédé de production du vert de Schweinfurt de Sattler reste secret pendant quelque temps, le chimiste allemand Justus von Liebig (1803-1873) en découvre la recette et la publie en 18225. La même année, une recette simplifiée est également rendue disponible en France par le pharmacien-chimiste nancéen Henri Braconnot (1780-1855). Grâce à ce procédé, les entreprises françaises cessent ainsi de dépendre des importations allemandes, et se mettent à produire leur propre vert de Schweinfurt.

  • 6 Judith Rainhorn, Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal, Paris, Presses de Sciences Po, 2019.

3La production du vert de Schweinfurt ne tarde pas à faire des victimes, comme en attestent les cas d’empoisonnement accidentel liés à l’entreprise de papiers peints Noël à Nancy en 1835, qui font l’objet d’une première enquête du Conseil d’hygiène local dans laquelle Braconnot se trouve impliqué. S’il s’agit d’abord de déterminer l’origine d’un accident, cette enquête pionnière donne rapidement lieu à des questionnements sur la santé des ouvriers qui manient les verts arsenicaux dans les ateliers et entreprises. Les propriétés du vert de Schweinfurt deviennent alors une question d’hygiène publique et les enquêtes menées à son sujet ne s’opèrent pas en vase clos, mais en parallèle à d’autres enquêtes liées à des couleurs comme le blanc de plomb, dont l’histoire est déjà bien connue6. Pour saisir l’intégralité des enjeux de ces enquêtes sur le vert de Schweinfurt, il est ainsi essentiel de comprendre comment elles se rattachent aux projets épistémiques des enquêteurs qui les mènent.

  • 7 José-Ramón Bertomeu-Sánchez, « The Truth About the Lafarge Affair. Poisons in Salons, Academies, a (...)
  • 8 Éric Geerkens et Judith Rainhorn, « Des médecines enquêtent sur le travail ouvrier. Terrains et pr (...)
  • 9 Dominique Kalifa, « Enquête et « culture de l’enquête » au xixe siècle », Romantisme, 149 (3), 201 (...)

4Les acteurs de ces enquêtes ont des profils variés tant par leur formation que par leur statut. Tantôt médecins, pharmaciens ou chimistes de formation, ils se considèrent parfois hygiénistes ou toxicologues, et peuvent être nommés en tant qu’experts par des tribunaux ou des comités d’hygiène. Les médecins sont en contact direct avec les victimes d’empoisonnement et les observent dans les hôpitaux, mais aussi dans leur environnement de vie et de travail, tandis que les chimistes et pharmaciens mènent surtout l’enquête dans les laboratoires, tout en réalisant des expériences dans les entreprises et leurs environs lors d’enquêtes liées aux industries insalubres. Les résultats de ces enquêtes sont principalement disséminés à travers des journaux et revues spécialisées telles que les Annales d’hygiène publique ou encore le Journal de médecine, mais certains cas d’empoisonnement accidentel à l’arsenic sont aussi relayés dans la presse à l’instar de l’affaire Marie Lafarge7. Les publications portant sur la toxicité du vert de Schweinfurt se multiplient à la fin des années 1850, laissant entrevoir des divergences entre les enquêtes menées au sujet de la santé des ouvriers et celles menées pour préserver les consommateurs, divergences qui ont également été observées au sujet du blanc de plomb8. Malgré une multiplication des publications, on constate cependant que celles-ci ne mènent pas à une reconnaissance accrue des risques encourus, ce qui pousse à penser que l’on se trouve face à ce que Dominique Kalifa a appelé une « dialectique de l’enquête », c’est-à-dire un processus menant les enquêteurs à s’éloigner de leur objectif initial (la production de savoirs nouveaux destinés à résoudre un problème précis) pour produire un discours simplifié et normatif9.

5Cet article propose d’étudier comment les méthodes d’enquête et les objectifs des enquêteurs ont orienté les discours sur les risques liés à l’usage des verts arsenicaux entre 1835 et 1860. Comment divers enquêteurs ont-ils appréhendé les cas d’empoisonnement observés et en quoi l’environnement même de l’enquête joue-t-il un rôle déterminant ? Par quels moyens certains enquêteurs ont-ils pu imposer leurs conclusions plus que d’autres ? Pour répondre à ces questions, la première partie se penche sur l’enquête menée en 1835 à Nancy à la suite d’un cas d’empoisonnement accidentel lié à l’entreprise de papiers peints Noël. Cette première enquête locale sur le vert de Schweinfurt joue un rôle dans la définition d’une ligne directrice en matière de réglementation des industries en ce qui concerne les pigments arsenicaux. La seconde partie compare les méthodes d’enquête du pharmacien Alphonse Chevallier (1793-1879) et du médecin Edmé Antoine Émile Blandet (18..-18..) à travers leurs écrits sur la santé des ouvriers manipulant le vert de Schweinfurt. Une troisième partie situe le conflit entre Blandet et Chevallier dans une perspective plus large, et montre comment des enquêtes menées en parallèle sur d’autres substances toxiques ont participé à l’émergence d’un consensus sur la dangerosité du vert de Schweinfurt pour les ouvriers.

Les risques liés au vert de Schweinfurt dévoilés par l’enquête de terrain

  • 10 François Leuret, « Observations d’asphyxie lente due à l’insalubrité des habitations et à des éman (...)
  • 11 Ibid. p. 29-30 ; Thomas Le Roux, « Risques et maladies du travail. Le Conseil de salubrité de Pari (...)

6Après la publication du procédé simplifié de fabrication du vert de Schweinfurt par Braconnot en 1822, la production et l’usage croissant de vert arsenical donnent rapidement lieu à des accidents qui nécessitent l’intervention de la police ainsi que de membres du Conseil de salubrité pour déterminer s’il s’agit d’empoisonnements accidentels ou criminels. En 1835, au faubourg Saint-Pierre à Nancy, un jeune charpentier du nom de Gillet ainsi que sa femme et ses trois enfants développent soudain des symptômes d’empoisonnement sans cause apparente. Les suspicions du commissaire de police chargé de l’enquête se portent d’abord sur une servante qui prépare les repas de la famille. Cependant, Henri Braconnot et le médecin Charles Haldat (1770-1852), qui se rendent sur les lieux pour examiner la demeure des Gillet, finissent par incriminer une cour « restée sans usages bien avant la révolution » où le producteur de papiers peints Noël « jette toutes sortes de débris de la fabrique, par une petite croisée obscure10 ». Dans une lettre adressée à l’anatomiste François Leuret (1797-1851), Braconnot s’interroge sur l’origine des miasmes observés, tandis que le chimiste Jean Darcet (1777-1844), qui entretient des liens étroits avec l’industrie et se désintéresse de la santé des ouvriers à partir de 1822, estime que les symptômes de la famille sont causés par une mauvaise ventilation de l’air, énumérant en guise de preuve de nombreux cas d’asphyxie causés par la fumée des poêles11. Dans un premier temps, malgré des discours qui suggèrent une étiologie différente, faute de preuve tangible, tous trois s’accordent pour dire qu’il est nécessaire de nettoyer la cour remplie d’immondices et de mieux ventiler la maison.

  • 12 Jean-Baptiste Fressoz et Thomas Le Roux, « Protecting Industry and Commodifying the Environment. T (...)
  • 13 Saint-Charles Clérault, Traité des établissements dangereux, insalubres ou incommodes, Paris, Coss (...)

7Dès le début de l’enquête, Haldat et Braconnot suspectent cependant l’entreprise de papiers peints Noël d’avoir pollué l’eau avec des effluves d’arsenic et d’oxyde de cuivre servant à la production du vert de Schweinfurt. La production de papiers peints, qui se trouve au cœur des enquêtes sur les dangers du vert de Schweinfurt, est alors soumise au décret du 15 octobre 1810 sur les industries insalubres et incommodes. Comme l’ont montré Thomas le Roux et Jean-Baptiste Fressoz, ce décret a largement contribué à protéger les intérêts industriels et à légitimer des pratiques dangereuses12. L’utilisation du vert de Schweinfurt dans les ateliers de papiers peints et les accidents qu’il occasionne viennent confirmer les failles de ce décret en matière de protection environnementale et sanitaire. La réforme de la loi en 1815 n’y change rien, puisque les manufactures et ateliers de papiers peints continuent de faire partie de la troisième classe des industries insalubres, celle des établissements considérés les moins dangereux. Cela permet aux producteurs de papiers peints de « rester sans inconvénient auprès des habitations », une fois l’autorisation d’installation signée par le sous-préfet, qui prend en compte l’avis des maires et de la police locale13.

  • 14 Anonyme, « Couleurs : nouvelle couleur verte par M. Braconnot », Archives des découvertes et des i (...)
  • 15 François Leuret, « Observations d’asphyxie... », art. cit., p. 26 ; Leuret est alors médecin en ch (...)
  • 16 Anonyme, « Puits empoisonnés par la filtration d’eaux chargées d’arsenic provenant d’une fabrique (...)

8Même si l’entreprise Noël entre dans cette catégorie, Braconnot sait qu’elle utilise du vert de Schweinfurt à base d’arsenic obtenu en Allemagne, puisque c’est de M. Noël en personne qu’il a reçu l’échantillon qui lui a permis de déterminer la composition de cette couleur en 182214. Ainsi informés de la composition du vert de Schweinfurt, Braconnot et Haldat décident d’examiner l’eau du puits local afin de voir si elle recèle de l’arsenic, mais Braconnot écrit à Leuret qu’une « première analyse [lui] a fait voir que cette eau était d’une bonne qualité et ne contenait point de matières vénéneuses15 ». Leuret se sert alors du récit de Braconnot et Haldat pour étayer un article destiné à dénoncer l’insalubrité des habitations dans une logique hygiéniste, plaçant l’attention sur les conditions de vie et la saleté plutôt que sur les substances toxiques et les nuisances industrielles. On voit ainsi bien comment cette enquête initialement destinée à comprendre les symptômes d’empoisonnement de la famille Gillet est détournée et réappropriée pour venir étayer un argument incriminant la saleté des habitations ouvrières. Ce processus n’échappe pas à la presse, qui relate la mort de nombreux riverain·es pendant les vingt-sept ans précédant l’enquête, avant d’ajouter, avec un semblant de sarcasme, que les enquêteurs ont inculpé la cour parce qu’il « fallait trouver une cause à une mortalité aussi effrayante16 ».

  • 17 Alphonse Chevallier, « De la fuchsine », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 2 (...)
  • 18 Michel Letté et Thomas Le Roux (dir.), Débordements industriels. Environnement, territoire et conf (...)
  • 19 Henri Braconnot, « Sur une circonstance qui peut induire en erreur dans la recherche de l’arsenic  (...)
  • 20 Alphonse Chevallier, Manuel pratique de l’appareil de Marsh, Paris, Labé, 1843, p. 61-62.
  • 21 Henri Braconnot, « Sur une circonstance... », art. cit., p. 152.

9Deux ans plus tard, en février 1838, les symptômes de la famille Gillet refont cependant surface, affectant cette fois-ci la totalité du quartier et causant la mort du pharmacien local. Après cet accident mortel, la population résidant à proximité de l’entreprise adresse une pétition à la police afin d’exiger de nouvelles enquêtes scientifiques17. Cet accident lié au vert arsenical s’inscrit pleinement dans ce que Thomas Le Roux et Michel Letté ont qualifié de « débordements industriels », à savoir une perturbation de l’environnement immédiat, tant sous la forme de pollutions que de peurs et de pathologies pouvant mener à des contestations18. Chargé de mener l’enquête, Braconnot examine les pompes à eau et les puits en compagnie de François Simonin, un pharmacien membre de la Société de médecine et du Conseil d’hygiène de Nancy. L’enquête de terrain menée par les deux hommes les amène à creuser à proximité du puits infecté « une longue et profonde tranchée qui ne tarda point à se remplir d’eau infiltrée de la cour où se fabriquent les couleurs19 ». Les deux hommes disposent alors d’un nouvel outil pour analyser l’eau prélevée dans leur laboratoire : l’appareil de Marsh, inventé en 1836 par le chimiste anglais du même nom, et utilisé pour la première fois en France en 1838. Cet appareil permet de déterminer si l’eau prélevée contient de l’arsenic en l’exposant à du zinc et de l’acide sulfurique20. Grâce à cette méthode, les deux enquêteurs ont une preuve concrète et démontrent que l’eau des puits en question contient de grandes quantités d’oxyde d’arsenic ainsi que de l’alumine et de la potasse, substances utilisées par la manufacture de papiers peints Noël. Ces analyses leur permettent de prouver que ces substances stagnent périodiquement avant de s’infiltrer dans les puits des maisons voisines, créant ainsi des nuisances difficiles à surveiller21.

  • 22 Anonyme, « Puits empoisonnés par la filtration d’eaux chargées d’arsenic… », art. cit., p. 823.
  • 23 José-Ramón Bertomeu-Sánchez, « Managing Uncertainty in the Academy and the Courtroom. Normal Arsen (...)

10Les enquêtes de terrain et les preuves concrètes fournies par Braconnot et Simonin permettent dans un premier temps d’étayer les connaissances existantes sur le vert de Schweinfurt, et deviennent un point de référence dans les publications subséquentes à ce sujet, sans pour autant parvenir à obtenir une meilleure surveillance des producteurs et utilisateurs de vert arsenical. Compte tenu de l’accident, Braconnot encourage la mise en place d’une surveillance accrue des producteurs de papiers peints, menant le Comité d’hygiène publique local à analyser annuellement l’eau des puits ayant déjà été pollués pour prévenir d’autres accidents. Cependant, cette surveillance se limite aux seuls puits situés à proximité de la manufacture Noël, sans être étendue aux abords de l’ensemble des entreprises utilisant le vert arsenical. Bien qu’elle soit par la suite relayée dans la presse, l’enquête de Braconnot et Simonin ne parvient donc à faire reconnaître les risques environnementaux et sanitaires des verts arsenicaux que de manière limitée22. L’appareil de Marsh, qui jouit en 1838 d’une certaine notoriété, est quant à lui l’objet de critiques dans le cadre d’enquêtes médico-légales23.

  • 24 Charles de Freycinet, Bulletin du musée de l’industrie, Bruxelles, Bruylant-Christophe et Compagni (...)

11L’intervention de Braconnot et Simonin ne permet pas d’empêcher d’autres accidents similaires. Peu après l’enquête de 1838, l’entreprise de papiers peints de Pierre-Hippolyte Huin-Thervay pollue les nappes phréatiques du même quartier à Nancy, tandis qu’en 1862, le quartier de la Pierre-Bénite à Lyon est lui aussi victime d’un empoisonnement important induit par la production de couleurs à base d’arsenic24. Ces cas de débordements industriels liés à la production de couleurs arsenicales incitent certains médecins à s’interroger sur les limites de la réglementation de 1810, qui précise que la santé des ouvriers n’est pas de son ressort. Certains considèrent alors que la santé ouvrière est un indicateur permettant de détecter des procédés de production insalubres susceptibles de devenir un danger public.

Le vert de Schweinfurt et les risques professionnels : plusieurs modes d’enquête

  • 25 Edmé Blandet, « Mémoire sur l’empoisonnement externe produit par le vert de Schweinfurt, ou de l’œ (...)
  • 26 Andrew Cunningham, « Mercury, “One of the Most Valubale Drugs We Have” (1937) », dans Ole Peter Gr (...)
  • 27 Magali Bloch, « Justice et science au xixe siècle ou la difficile répression du crime d’empoisonne (...)
  • 28 Anonyme, « Ordonnance du Roi portant règlement sur la vente des substances vénéneuses », Bulletin d (...)

12En 1845, le médecin Edmé Blandet étudie la toxicité du vert arsenical dans l’environnement de travail. Blandet affirme que les verts arsenicaux peuvent provoquer de véritables « empoisonnements professionnels », dont certains symptômes sont similaires à ceux que l’on peut observer dans des cas d’empoisonnement criminel25. Cette approche est alors loin d’être courante, d’autant plus que le corps médical continue de prêter des vertus médicinales à l’arsenic suivant l’adage de Paracelse énonçant que « c’est la dose qui fait le poison », une croyance répandue jusqu’au tournant du xxe siècle à propos de toutes sortes de substances aux propriétés toxiques comme le mercure ou encore le plomb, et qui explique pourquoi la vente d’arsenic ne fait longtemps l’objet d’aucun contrôle26. Blandet publie les résultats de son enquête peu après la proclamation de la loi du 19 juillet 1845 qui exige des pharmaciens la tenue d’un registre pour garder une trace des acheteurs de cette substance, qui ne faisait jusque-là l’objet d’aucune restriction. Cette loi est cependant facilement contournée et ne s’applique qu’aux particuliers27. Les chimistes et manufacturiers qui utilisent l’arsenic doivent quant à eux en faire la déclaration auprès du maire ou du commissaire de police local, mais l’usage d’arsenic dans le contexte professionnel ne fait l’objet d’aucune véritable surveillance, puisque c’est aux manufacturiers qu’incombe la responsabilité d’en vérifier l’emploi28. En se penchant sur les maladies des ouvriers dans ce contexte, Blandet attire ainsi l’attention sur la portée trop limitée des mesures prises.

  • 29 Bernardino Ramazzini, Traité des maladies des artisans, Paris, A. Delahays, 1855, p. 40.
  • 30 Edmé Blandet, « Mémoire sur l’empoisonnement... », art. cit., p. 114.
  • 31 Ibid.
  • 32 Alphonse Chevallier, « Essais sur les maladies qui atteignent les ouvriers qui préparent le vert a (...)

13Les méthodes d’enquête de Blandet se situent à la croisée de plusieurs influences. D’une part, Blandet préconise l’enquête de terrain dans la même veine que le médecin Bernardino Ramazzini (1633-1714), qui avait lui aussi consacré une partie entière de son essai sur les maladies des artisans aux effets nocifs des vapeurs et des poussières29. Pour Blandet, il est essentiel de se rendre dans les ateliers et entreprises, car les symptômes des ouvriers travaillant le vert de Schweinfurt restent méconnus dans les hôpitaux, où les ouvriers ne se rendent qu’en dernier recours puisqu’ils n’y reçoivent qu’un « diagnostic qui ne veut rien dire30 ». Grâce à son expérience de médecin et aux consultations qu’il dispense dans les ateliers, Blandet conclut que les poussières arsenicales présentes dans l’environnement de travail sont à l’origine d’empoisonnements professionnels. Il précise que ces empoisonnements peuvent être locaux ou externes, mais aussi internes dès lors que l’acide arsénieux est absorbé par l’organisme. À partir de ses observations des ouvriers et de leurs symptômes, Blandet démontre que tous les ouvriers ne sont pas affectés de la même manière, puisque c’est la fabrication des pigments secs et le tamisage de ce vert qui est le plus dangereux, tandis que ce sont « les ouvriers adonnés à la débauche » qui sont les plus exposés à l’action des poussières arsenicales31. On retrouve donc également sous la plume de Blandet certaines considérations moralisatrices proches des travaux de certains hygiénistes comme les médecins Louis René Villermé (1782-1863) et Alexandre Parent-Duchâtelet (1790-1836). Malgré cette influence, Blandet récuse le diagnostic rendu par d’autres médecins hygiénistes qui jugent que l’affection des parties génitales des ouvriers travaillant le vert de Schweinfurt serait en réalité une manifestation syphilitique, car les ulcérations observées sont similaires32.

  • 33 Sacha Tomic, Aux origines de la chimie organique. Méthodes et pratiques des pharmaciens et des chi (...)
  • 34 Alphonse Chevallier, « De la nécessité de faire de nouvelles recherches sur les maladies qui affli (...)

14Afin d’éviter les empoisonnements de ce type, Blandet propose d’interdire la production du vert arsenical aux artisans et de la concentrer dans des industries spécialisées. Il préconise également d’interdire l’utilisation du vert arsenical pour l’impression des fonds et de ne l’utiliser que pour peindre des ornements. L’expertise de Blandet est cependant mise à mal par les écrits du pharmacien et toxicologue Alphonse Chevallier, qui est alors membre du Conseil de salubrité de la Seine33. En 1835, Chevallier soutient déjà que les ouvrages consacrés aux maladies des ouvriers sont écrits « avec une exagération qui les rend pour ainsi dire inutiles », et propose une nouvelle méthodologie d’enquête afin de mieux évaluer la part de l’environnement de travail et des substances utilisées par les ouvriers dans le développement de certaines maladies34. Celle-ci donne une place privilégiée à l’enquête de terrain et semble de prime abord assez similaire à celle de Blandet puisque, comme lui, il s’éloigne des préceptes hygiénistes à travers une préconisation de l’interrogation systématique des ouvriers, du moins en théorie :

  • 35 Ibid., p. 307.

Pour bien remplir une pareille tâche, il faudrait étudier non dans des livres, mais dans les ateliers et dans les manufactures ; il faudrait : 1° consulter les ouvriers les plus anciens et les plus habiles, non d’une fabrique seulement, mais de plusieurs fabriques ; 2° noter les faits avancés par ces ouvriers et les vérifier en interrogeant d’autres ouvriers sur ces faits ; 3° prendre des renseignements près des chefs des manufactures afin de comparer ces renseignements avec ceux donnés par les ouvriers ; 4° consulter les praticiens qui ont été dans la position de traiter ces ouvriers ; 5° enfin établir d’après les listes de décès une statistique qui pourrait encore fournir des renseignements35.

  • 36 Dominique Kalifa, « Enquête et « culture de l’enquête » … », art. cit., p. 14.
  • 37 Ibid., p. 62.
  • 38 Ibid., p. 58.

15Chevallier ne se tient cependant pas à toutes les étapes de son propre carnet de route, ce qui illustre bien à quel point l’observation directe n’est bien souvent que secondaire et tend à s’effacer devant le travail théorique36. Un article publié en 1847 montre qu’en pratique, Chevallier n’interroge pas systématiquement les ouvriers et chefs de manufactures, et ne produit pas non plus de statistiques spécifiques au sujet du vert arsenical. L’absence de témoignages venant des ouvriers des industries en question suggère que Chevallier a lui-même révisé les maximes méthodologiques qu’il a proposées en 1835, qui plaçaient le questionnement des ouvriers au cœur du processus d'enquête. Le seul témoignage qu’il publie est celui d’un ouvrier ayant été à la tête d’une société de secours mutuels, qui signale qu’il a lui-même été victime « d’accidents d’une certaine gravité », mais que le médecin de la société de secours en question « ne lui a jamais parlé des accidents dus au vert arsenical37 ». Chevallier n’inclut pas non plus l’avis des praticiens qui traitent les ouvriers en question. Il mentionne avoir demandé des informations aux médecins habitant le 8e arrondissement sans qu’aucun d’entre eux n’ait « daigné l’honorer d’un mot de réponse38 ».

  • 39 Caroline Moriceau, Les douleurs de l’industrie, Paris, Éditions de l’EHESS, 2009, p. 65.
  • 40 Alphonse Chevallier, « De la nécessité... », art. cit., p. 60.
  • 41 Roger Cooter et Bill Luckin, « Accidents in History. An Introduction », dans Roger Cooter et Bill (...)
  • 42 Alphonse Chevallier, « Essais sur les maladies... », art. cit., p. 68.
  • 43 Ibid., p. 59.

16On voit ainsi apparaître un décalage entre les dires et les actes de Chevallier, similaire à celui observé par Caroline Moriceau à propos des hygiénistes industriels des années 186039. Le mode d’enquête de Chevallier diffère en réalité drastiquement de celui de Blandet, puisqu’il utilise son autorité en tant que membre du Conseil de salubrité de la Seine pour obtenir des informations directement auprès des propriétaires d’usines de papiers peints, qu’il prie de bien vouloir lui communiquer leurs propres observations fondées sur leur savoir pratique et leurs interactions avec les ouvriers. Parmi les dix manufacturiers de papiers peints interrogés, un seul mentionne le processus de préparation du vert de Schweinfurt et explique que « les mains restent continuellement exposées à la vapeur qui s’élève de la chaudière dans laquelle s’opère la dissolution arsenicale », induisant de fortes douleurs sous les ongles40. Dans la plupart des autres témoignages évoquant des symptômes de ce que Blandet considère comme des « maladies », c’est le terme « accident » qui est privilégié. La prépondérance de cette terminologie n’est pas anodine, et indique que les « maladies professionnelles » de Blandet sont une relative nouveauté, dont l’existence en tant qu’entité nosographique est loin de faire l’unanimité. En parlant systématiquement d’accidents plutôt que de maladies, Chevallier contribue ainsi à la « normalisation » de l’accident décrite par Roger Cooter et Bill Luckin ainsi qu’à un effacement des maladies chroniques liées à l’environnement de travail41. L’enquête sert ainsi à présenter les symptômes des ouvriers empoisonnés par le vert de Schweinfurt comme une occurrence exceptionnelle due soit à un manque de propreté, soit à une faiblesse de l’ouvrier, soit à une mauvaise préparation du vert de Schweinfurt, conduisant Chevallier à conclure « que les accidents, qui sont rares, n’ont pas autant de gravité qu’on l’avait avancé42 ». Seuls deux témoignages qu’il décide de publier mentionnent des accidents graves, tandis qu’un autre témoignage estime que les éruptions cutanées sont des « accidents » dont les ouvriers peuvent se débarrasser complètement grâce à « un bain et un ou deux jours de repos43 ».

Les enquêtes sur le vert de Schweinfurt en contexte

  • 44 Jean-Pierre Barruel, « Rapport sur une prétendue falsification du pain par les sulfates de cuivre (...)
  • 45 Alphonse Chevallier et Jules Boys de Loury, « Mémoire sur les ouvriers qui travaillent le cuivre e (...)

17On comprend mieux le désaccord entre Chevallier et Blandet au sujet du vert de Schweinfurt en l’inscrivant dans un contexte plus vaste, puisque d’autres enquêtes sur la toxicité du plomb et du cuivre se déroulent en parallèle et influencent le cours de l’enquête sur le vert de Schweinfurt. Avant de s’intéresser à cette couleur, les deux enquêteurs se sont penchés sur la question de la toxicité du cuivre, du plomb et du zinc, sur laquelle ils sont également en désaccord. En 1829, alors qu’il est appelé à résoudre un cas de médecine légale avec le médecin légiste Jean-Pierre Barruel (1780-1838), Chevallier estime que le cuivre est un danger public lorsqu’il est employé pour frelater des aliments44. Il développe cependant un discours tout autre lorsqu’il s’agit d’évaluer la toxicité du cuivre pour les ouvriers qui le manient. Avec le médecin Jules Boys de Loury (1802-1875), il avance que les symptômes ressentis par ces ouvriers sont dus à la fatigue, la chaleur, l’alcoolisme et d’autres excès, ou encore à la présence d’arsenic qui est souvent allié au cuivre45. Non seulement les conclusions changent en fonction du contexte de l’enquête, mais on constate également que l’utilisation de diverses substances potentiellement toxiques au sein d’un même atelier sème une certaine confusion qui complique l’enquête.

  • 46 Edmé Blandet, Maladies des professions insalubres, Paris, Paul Dupont, 1845.
  • 47 Ibid., p. 5.

18C’est pour cette raison que Blandet juge impératif de se rendre dans les ateliers pour comprendre la maladie des ouvriers travaillant le cuivre, car ceux-ci ne se rendent à l’hôpital qu’en dernier recours, ce qui explique que « l’observateur qui veut connaître [leur maladie] ne la rencontrera guère que dans l’atelier qu’il devra fréquenter46 ». Comme pour le vert de Schweinfurt, il remet en question la nosologie des hôpitaux et estime qu’il faut séparer les « coliques de cuivre » des « coliques de plomb ». À partir d’une étude menée auprès des ouvriers de fonderies, Blandet explique que les symptômes observés sont bien distincts. Enfin, alors que le médecin Auguste-Nicolas Gendrin (1796-1890) estime que des bains de plomb sont à l’origine des maux des fondeurs, Blandet attaque vivement cette théorie et estime qu’il « suffit d’entrer dans une fonderie de cuivre pour reconnaître que ce bain est imaginaire », regrettant que « ces déplorables erreurs chimiques se copient de livre en livre », commentaire qui peut se lire comme une critique à peine voilée de la méthodologie employée par Chevallier, Gendrin et Boys de Loury47.

  • 48 Alphonse Chevallier, Rapport sur les maladies que contractent les ouvriers qui travaillent dans le (...)
  • 49 Edmé Blandet, « Recherche sur les maladies produites par le cuivre et par le zinc », Journal de mé (...)

19La question du blanc de plomb est un autre point d’achoppement. En 1837, alors qu’il est à la tête d’un comité chargé d’enquêter sur la toxicité du blanc de plomb, Chevallier rédige un rapport sur les maladies des ouvriers de cette industrie et estime qu’il est préférable d’y substituer le blanc de zinc, qu’il juge inoffensif48. Cette conclusion est contestée par Blandet, qui montre que le zinc peut être à l’origine de maladies professionnelles lorsqu’il est utilisé en conjonction avec d’autres métaux49. Le Conseil central de salubrité de Bruxelles approuve d’ailleurs ces résultats, ce qui témoigne de la notoriété dont Blandet bénéficie.

  • 50 Alphonse Chevallier, « Essais sur les maladies… », art. cit.
  • 51 Alphonse Chevallier et Jules Boys de Loury, « Mémoire sur les ouvriers qui travaillent le cuivre e (...)
  • 52 Alphonse Guérard, « Sur les effets des vapeurs de zinc », Annales d’hygiène publique et de médecin (...)
  • 53 Louis Alfred Becquerel, Traité élémentaire d’hygiène privée et publique, Paris, Labé, 1854, p. 705
  • 54 Ann La Berge, Mission and Method. The Early Nineteenth-Century Public Health Movement, Cambridge, (...)

20On comprend ainsi mieux pourquoi Chevallier choisit de traiter de la question du vert arsenical, alors qu’il s’investit dans une véritable campagne dans la presse médicale visant à discréditer Blandet et sa définition des maladies professionnelles50. Chevallier et Boys de Loury contestent la toxicité du cuivre dans un article et vont jusqu’à nier l’existence de la « colique de cuivre » de Blandet51. Chevallier, Guérard et Flandin s’opposent également à l’idée que le zinc puisse être dangereux52. L’animosité de ces publications pousse le médecin Louis Alfred Becquerel (1814-1862) à dire, au sujet de ces disputes, que Chevallier et Boys de Loury ont cherché à « détruire les assertions de M. Blandet », alors même que leurs propres documents médicaux n’étaient pas suffisants53. Si l’on peut reconnaître, comme le fait Ann La Berge, le caractère pionnier des publications de Chevallier sur la santé des ouvriers au travail, il convient de nuancer leur portée : en minimisant l’origine professionnelle et la gravité des symptômes des ouvriers qui travaillent le vert arsenical ou le cuivre, Chevallier préfère manifestement imputer à leurs maux des causes sociales54. Cet exemple illustre également comment ces multiples enquêtes interconnectées finissent par donner lieu à des arguments relativement tranchés, non seulement sur les propriétés du vert de Schweinfurt, mais aussi sur celles du cuivre, du plomb et du zinc.

  • 55 Thomas Le Roux et François Jarrige, « Naissance de l’enquête. Les hygiénistes, Villermé et les ouv (...)
  • 56 Helge Berger et Mark Spoerer, « Economic Crises and the European Revolutions of 1848 », The Journa (...)

21Le conflit entre Blandet et Chevallier montre comment l’enquête devient un enjeu de pouvoir où s’affrontent deux visions différentes des maladies des ouvriers, un contraste qui s’accentue lors de périodes conflictuelles comme le constatent Thomas Le Roux et François Jarrige55. C’est bien pendant les années précédant la révolution de 1848, caractérisées par des tensions sociopolitiques accrues, que l’enquête ouvrière permet d’exprimer des modes d’organisation alternatifs du travail perçus comme une menace potentielle par la classe dirigeante. Les attitudes contrastées de Blandet et de Chevallier au sujet du vert de Schweinfurt peuvent ainsi être lues comme deux réponses différentes à la crise traversée par la monarchie de Juillet. Alors que celle-ci est secouée par une vague de contestation réformiste, elle doit également faire face dès 1846 à une crise économique, qui aurait été le véritable catalyseur de la crise et de la révolution de 1848 d’après Helge Berger et Mark Spoerer56. Les réponses à cette crise économique et industrielle se traduisent aussi par diverses manières d’aborder la question des substances toxiques et de la santé au travail. Si Blandet estime que des changements structurels sont nécessaires, Chevallier se focalise au contraire sur les besoins immédiats de l’industrie. Les méthodes de Blandet et de Chevallier ainsi que leurs conclusions sont donc profondément marquées par le contexte économique et social dans lequel se déroulent leurs enquêtes, et par leurs convictions politiques personnelles.

  • 57 « Rapport fait par M. Pommier, au nom de la section d’économie et de législation, sur l’organisati (...)
  • 58 Gustave Hamoir, « Rapport sur les ouvrages nouvellement reçus et signalés à la Classe d’agricultur (...)

22En effet, en dehors de ses enquêtes médicales, Blandet se prononce également sur la question de la propriété, notamment dans un mémoire sur l’organisation du fermage datant de 1848. À ce propos, un rapport l’accuse ouvertement d’appartenir « à une école fort nombreuse, aujourd’hui fort divisée surtout ; il est socialiste57 ». Cette association au socialisme est confirmée par un autre article qui rapporte également que son mémoire défend « des vues tout à fait socialistes58 », qui ne sont cependant pas ouvertement revendiquées par Blandet lui-même. Avéré ou non, le socialisme de Blandet est avant tout un prétexte pour des auteurs cherchant manifestement à le décrédibiliser.

  • 59 Alphonse Chevallier, Recherches sur les dangers que présentent le vert de Schweinfurt, le vert ars (...)

23Si le jeune médecin est enclin à défendre les intérêts des ouvriers, il n’en est rien pour Chevallier. En août 1856, un groupe d’ouvriers de l’industrie du papier peint adresse une pétition au superintendant de la police du département de la Seine, dans laquelle ils décrivent les symptômes dont ils souffrent du fait de leur profession et indiquent la mort de l’un d’entre eux sur son lieu de travail. Chevallier discrédite cependant leur version des faits et estime que « les recherches faites sur les dires contenus dans cet acte [adressé au Préfet de police par les ouvriers], ont démontré que l’ouvrier qui avait, dit-on, succombé par suite de son travail, s’était suicidé et n’était pas mort par suite de ses travaux », coupant court à toute tentative de réévaluer la dangerosité des conditions de travail dans les entreprises de papiers peints59. Les modes d’enquête et les interprétations des maladies des ouvriers liées aux couleurs arsenicales et au cuivre étaient ainsi largement liées aux perceptions que les enquêteurs avaient des ouvriers ainsi que du rôle de l’État dans la gestion des affaires de santé publique. En contestant les théories de Blandet sur le vert de Schweinfurt, Chevallier s’attaque en réalité à la vision prétendument socialiste de la santé publique qu’il incarne.

Conclusion

24Les premières enquêtes menées sur les risques environnementaux et sanitaires liés à la production du vert de Schweinfurt permettent de mieux comprendre comment la dialectique de l’enquête se met en place pendant la première moitié du xixe siècle. Tout d’abord, l’enquête menée par Henri Braconnot et François Simonin montre que les désaccords sur le vert de Schweinfurt sont initialement liés à un manque de preuves tangibles et à une méconnaissance des risques associés à la production du vert de Schweinfurt. L’enquête vise ainsi dans un premier temps à mieux cerner les propriétés de cette couleur et les dangers environnementaux et sanitaires qu’elle pose. Dans ce contexte, l’appareil de Marsh permet de démontrer le lien entre les symptômes d’empoisonnement locaux et la production de vert arsenical, sans parvenir cependant à faire reconnaître les risques liés aux usages industriels de cette couleur à l’échelle nationale.

25La question des maladies des ouvriers se pose à la suite des restrictions sur la vente de l’arsenic de 1845 et 1846, donnant lieu à une enquête lourde de conséquences économiques et sociales. C’est dans ce contexte que l’on voit le plus clairement comment l’enquête devient un outil de contrôle, puisque celles menées par Blandet et Chevallier sont façonnées à la fois par les méthodes utilisées, par l’endroit dans lequel elles sont menées, et surtout par l’objectif des enquêteurs. Les médecins qui, comme Blandet, cherchent à dénoncer l’existence de maladies du travail sont ainsi discrédités et évincés des sphères d’influence. Cet article démontre donc que, malgré ses publications sur la santé des ouvriers travaillant le vert de Schweinfurt, Alphonse Chevallier devient en réalité un acteur majeur de l’effacement des voix qui ont cherché à dénoncer la gravité des maladies professionnelles suscitées par le vert arsenical. Son enquête prend la forme d’une contre-enquête invalidant les conclusions de Blandet et induit une véritable minimisation des risques industriels liés au vert arsenical, tout en défendant une conception de la santé publique qui rend les ouvriers responsables de leurs maux. Si un consensus sur la toxicité du vert arsenical a pu s’établir vers 1860, c’est tout d’abord grâce à une redéfinition des méthodes d’enquête et à une mise à l’écart des médecins cherchant à établir un lien entre empoisonnements criminels et empoisonnements professionnels ainsi qu’un rapport de causalité entre substances toxiques et maladies des ouvriers.

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Notes

1 Joost Mertens, « Schweinfurt Green and the Sanitary Police. The Fight against Copper Arsenite Pigments », dans Ernst Homburg et Elisabeth Vaupel (dir.), Hazardous Chemicals. Agents of Risk and change, 1800-2000, New York, Berghahn, 2019, p. 63-64.

2 Edmond Pelouze, « Vert de Schweinfurt », Secrets modernes des arts et métiers, Paris, Librairie de Maison, 1840, vol. 3, p. 297.

3 Peter Bartrip, The Home Office and the Dangerous Trades. Regulating Occupational Disease in Victorian and Edwardian Britain, Amsterdam, Rodopi, 2002, p. 137-170.

4 Anne-Françoise Garçon, Mine et métal, 1780-1880. Les non-ferreux et l’industrialisation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1999.

5 Justus von Liebig, « Darstellung der unter dem Namen Wienergrün im Handel vorkommenden Malerfarbe vom Herrn J. Liebig in Darmstadt », Repertorium für die Pharmacie, 13, 1822, p. 446-457.

6 Judith Rainhorn, Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal, Paris, Presses de Sciences Po, 2019.

7 José-Ramón Bertomeu-Sánchez, « The Truth About the Lafarge Affair. Poisons in Salons, Academies, and Courtrooms During the Nineteenth Century », dans Heike Klippel, Bettina Wahrig et Anke Zechner (dir.), Poison and Poisoning in Science, Fiction and Cinema, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2017, p. 37-56.

8 Éric Geerkens et Judith Rainhorn, « Des médecines enquêtent sur le travail ouvrier. Terrains et pratiques en Belgique et en France, c. 1840-c. 1914 », dans Éric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Isabelle Lespinet-Moret et Xavier Vigna (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, La Découverte, 2019, p. 221-237.

9 Dominique Kalifa, « Enquête et « culture de l’enquête » au xixe siècle », Romantisme, 149 (3), 2010, p. 5.

10 François Leuret, « Observations d’asphyxie lente due à l’insalubrité des habitations et à des émanations métalliques, recueillies par M. D’Arcet et Braconnot », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 16, 1836, p. 27.

11 Ibid. p. 29-30 ; Thomas Le Roux, « Risques et maladies du travail. Le Conseil de salubrité de Paris aux sources de l’ambiguïté hygiéniste au xixe siècle », dans Anne-Sophie Bruno, Éric Geerkens, Nicolas Hatzfeld et Catherine Omnès (dir.), La santé au travail, entre savoirs et pouvoirs (19e-20e siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 58.

12 Jean-Baptiste Fressoz et Thomas Le Roux, « Protecting Industry and Commodifying the Environment. The Great Transformation of French Pollution Regulation, 1700-1840 », dans Geneviève Massard-Guilbaud et Stephen Mosley (dir.), Common Ground. Integrating the Social and Environmental History, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2011, p. 340-367.

13 Saint-Charles Clérault, Traité des établissements dangereux, insalubres ou incommodes, Paris, Cosse et Delamotte, 1845, p. 80-211.

14 Anonyme, « Couleurs : nouvelle couleur verte par M. Braconnot », Archives des découvertes et des inventions nouvelles, Paris, Treuttel et Würtz, 1823, p. 362.

15 François Leuret, « Observations d’asphyxie... », art. cit., p. 26 ; Leuret est alors médecin en chef à l’hôpital Bicêtre et fait partie du comité de rédaction des Annales d’hygiène publique.

16 Anonyme, « Puits empoisonnés par la filtration d’eaux chargées d’arsenic provenant d’une fabrique de papiers peints », L’Écho du monde savant, 6 (503), 1839, p. 823.

17 Alphonse Chevallier, « De la fuchsine », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 2, 25, 1866, p. 16.

18 Michel Letté et Thomas Le Roux (dir.), Débordements industriels. Environnement, territoire et conflit (xiiie-xxie siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, p. 18-19.

19 Henri Braconnot, « Sur une circonstance qui peut induire en erreur dans la recherche de l’arsenic », Mémoires de la Société royale des sciences et belles-lettres de Nancy, Nancy, Grimblot, Thomas et Raybois, 1839, p. 150.

20 Alphonse Chevallier, Manuel pratique de l’appareil de Marsh, Paris, Labé, 1843, p. 61-62.

21 Henri Braconnot, « Sur une circonstance... », art. cit., p. 152.

22 Anonyme, « Puits empoisonnés par la filtration d’eaux chargées d’arsenic… », art. cit., p. 823.

23 José-Ramón Bertomeu-Sánchez, « Managing Uncertainty in the Academy and the Courtroom. Normal Arsenic and Nineteenth-Century Toxicology », Isis, 104 (2), 2013, p. 197-225.

24 Charles de Freycinet, Bulletin du musée de l’industrie, Bruxelles, Bruylant-Christophe et Compagnie, 1867, p. 38 ; Charles de Freycinet, « Fabriques de couleurs », Annales des Mines. Rapport sur l’assainissement industriel et municipal en France, 20, 1866, p. 25. Au sujet du cas de pollution arsenicale à Lyon, voir : Henk Van Den Belt, « Why Monopoly Failed. The Rise and Fall of Société La Fuchsine », The British Journal for the History of Science, 25 (1), 1992, p. 45-63 ; Anthony S. Travis, « Contaminated Earth and Water. A Legacy of the Synthetic Dyestuffs Industry », Ambix, 49 (1), 2002, p. 26-27.

25 Edmé Blandet, « Mémoire sur l’empoisonnement externe produit par le vert de Schweinfurt, ou de l’œdème, et de l’éruption professionnels des ouvriers en papiers peints », Journal de médecine, 3, 1845, p. 113.

26 Andrew Cunningham, « Mercury, “One of the Most Valubale Drugs We Have” (1937) », dans Ole Peter Grell, Andrew Cunningham et John Arrizabalaga (dir.), “It All Depends on the Dose”. Poisons and Medicines in European History, New York, Routledge, 2018, p. 184.

27 Magali Bloch, « Justice et science au xixe siècle ou la difficile répression du crime d’empoisonnement », Recherches contemporaines, 4, 1997, p. 111.

28 Anonyme, « Ordonnance du Roi portant règlement sur la vente des substances vénéneuses », Bulletin des lois et ordonnances publiées depuis la révolution de juillet 1830, Paris, Paul Dupont, 1848, p. 140.

29 Bernardino Ramazzini, Traité des maladies des artisans, Paris, A. Delahays, 1855, p. 40.

30 Edmé Blandet, « Mémoire sur l’empoisonnement... », art. cit., p. 114.

31 Ibid.

32 Alphonse Chevallier, « Essais sur les maladies qui atteignent les ouvriers qui préparent le vert arsenical », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 38, 1847, p. 75.

33 Sacha Tomic, Aux origines de la chimie organique. Méthodes et pratiques des pharmaciens et des chimistes (1785-1835), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 60.

34 Alphonse Chevallier, « De la nécessité de faire de nouvelles recherches sur les maladies qui affligent les ouvriers et observations sur celles qui se font remarquer chez les imprimeurs », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 13, 1835, p. 305.

35 Ibid., p. 307.

36 Dominique Kalifa, « Enquête et « culture de l’enquête » … », art. cit., p. 14.

37 Ibid., p. 62.

38 Ibid., p. 58.

39 Caroline Moriceau, Les douleurs de l’industrie, Paris, Éditions de l’EHESS, 2009, p. 65.

40 Alphonse Chevallier, « De la nécessité... », art. cit., p. 60.

41 Roger Cooter et Bill Luckin, « Accidents in History. An Introduction », dans Roger Cooter et Bill Luckin (dir.), Accidents in History. Injuries, Fatalities and Social Relations, Amsterdam, Rodopi, 1997, p. 7.

42 Alphonse Chevallier, « Essais sur les maladies... », art. cit., p. 68.

43 Ibid., p. 59.

44 Jean-Pierre Barruel, « Rapport sur une prétendue falsification du pain par les sulfates de cuivre et de zinc », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 3, 1830, p. 342-346 ; Alphonse Chevallier, « Sur l’emploi d’un sel de cuivre dans la préparation du pain », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 4, 1830, p. 20-24.

45 Alphonse Chevallier et Jules Boys de Loury, « Mémoire sur les ouvriers qui travaillent le cuivre et ses alliages », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 43, 1850, p. 357 et 44, 1850, p. 27.

46 Edmé Blandet, Maladies des professions insalubres, Paris, Paul Dupont, 1845.

47 Ibid., p. 5.

48 Alphonse Chevallier, Rapport sur les maladies que contractent les ouvriers qui travaillent dans les fabriques de céruse, Paris, impr. de P. Renouard, 1837 ; Alphonse Chevallier, « Note sur la santé des ouvriers qui travaillent le cuivre », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 30, 1843, p. 258.

49 Edmé Blandet, « Recherche sur les maladies produites par le cuivre et par le zinc », Journal de médecine, 3, 1845, p. 68 ; Edmé Blandet, « Du délire produit par l’inspiration des vapeurs d’oxyde de zinc », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 44, 1845, p. 222.

50 Alphonse Chevallier, « Essais sur les maladies… », art. cit.

51 Alphonse Chevallier et Jules Boys de Loury, « Mémoire sur les ouvriers qui travaillent le cuivre et ses alliages », art. cit., p. 45.

52 Alphonse Guérard, « Sur les effets des vapeurs de zinc », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 24, 1845, p. 224 ; Alphonse Chevallier, « Applications diverses du zinc », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, série 1, 41, 1849, p. 464.

53 Louis Alfred Becquerel, Traité élémentaire d’hygiène privée et publique, Paris, Labé, 1854, p. 705.

54 Ann La Berge, Mission and Method. The Early Nineteenth-Century Public Health Movement, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. 311.

55 Thomas Le Roux et François Jarrige, « Naissance de l’enquête. Les hygiénistes, Villermé et les ouvriers autour de 1840 », dans Éric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Isabelle Lespinet-Moret et Xavier Vigna (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, op. cit., p. 43.

56 Helge Berger et Mark Spoerer, « Economic Crises and the European Revolutions of 1848 », The Journal of Economic History, 61 (2), 2001, p. 318.

57 « Rapport fait par M. Pommier, au nom de la section d’économie et de législation, sur l’organisation du fermage », Bulletin des séances de la Société nationale et centrale d’agriculture, série 2, tome 4, 1848, p. 130 (en italiques dans le texte d’origine).

58 Gustave Hamoir, « Rapport sur les ouvrages nouvellement reçus et signalés à la Classe d’agriculture par le Rapporteur général », Revue agricole, industrielle et littéraire du Nord, 1, 1849, p. 167.

59 Alphonse Chevallier, Recherches sur les dangers que présentent le vert de Schweinfurt, le vert arsenical, l’arsénite de cuivre, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1859, p. 4.

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Pour citer cet article

Référence papier

Amélie Bonney, « Les enquêtes sur les dangers du vert de Schweinfurt et la santé au travail en France (1835-1860) »Histoire, médecine et santé, 19 | 2022, 23-38.

Référence électronique

Amélie Bonney, « Les enquêtes sur les dangers du vert de Schweinfurt et la santé au travail en France (1835-1860) »Histoire, médecine et santé [En ligne], 19 | été 2021, mis en ligne le 12 janvier 2022, consulté le 19 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/hms/4370 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hms.4370

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Auteur

Amélie Bonney

University of Oxford, Wellcome Unit for the History of Medicine

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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