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La douleur de l’autre. XVIe-XVIIe siècles

La douleur de l’autre, xvie-xviie siècles

The pain of the other, XVIth-XVIIth centuries
El dolor del otro, siglos XVI y XVII
Raphaële Andrault et Ariane Bayle
p. 9-16

Texte intégral

  • 1 « La vérité de la douleur réside en celui qui souffre. L’historien se trouve donc condamné à trava (...)
  • 2 Voir le projet collectif « Archéologie de la douleur » (LabEx COMOD, Lyon, 2017-2021), qui a donné (...)
  • 3 Les médecins de l’époque moderne – c’est le cas de Cureau de La Chambre, qui fait l’objet d’un art (...)

1Pourquoi se confronter à un objet aux contours si incertains et a priori si peu propice à l’historicisation que « la douleur » ? Et de surcroît, « la douleur de l’autre »1 ? Derrière cet intitulé, il y a une intention assez précise de notre part. Dans le cadre d’un projet pluridisciplinaire mené à Lyon entre 2017 et 20212, nous avons conduit une étude sur la douleur à l’époque moderne en adoptant une méthode d’investigation fondée notamment sur l’analyse du lexique : il s’agissait de partir des textes anciens et de leur vocabulaire pour historiciser la question spécifique de la perception de la douleur physique, en nous démarquant d’études qui traitent indistinctement tous types de souffrance, corporelle ou morale3. Or cette opération, d’abord centrée sur l’attitude du médecin face à ses patients, nous a amenées à proposer pour la douleur une chronologie différente de celle défendue par d’autres approches historiques (histoire des sensibilités, histoire des pratiques judiciaires et histoire des pratiques religieuses en particulier). Afin d’approfondir cette investigation et ses conclusions historiographiques, nous avons ici étendu notre questionnement à la perception de la douleur de l’autre au-delà de la seule relation thérapeutique.

  • 4 Alain Corbin, Le village des cannibales, Paris, Aubier, 1990, p. 132.
  • 5 Alain Corbin dans Histoire du corps, vol. 2, op. cit., p. 261. Pour l’idée d’un « abaissement du s (...)

2Nous avons en effet choisi de nous situer dans une époque lointaine, les xvie et xviie siècles, souvent abordée avec des préjugés quand il s’agit de la prise en charge de la douleur. Cette période est généralement perçue comme antérieure à l’éveil d’une sensibilité à la douleur, et l’on a parfois avancé que le seuil de tolérance à celle-ci était alors bien plus élevé qu’aujourd’hui. Le xviiie siècle est toujours présenté comme une époque charnière. Alain Corbin évoque ainsi « une montée de l’intolérance à la lisibilité de la cruauté collective4 » à partir de la fin du xviiie siècle et affirme dans un ouvrage plus récent : « Tenter une histoire de la douleur, comme du plaisir, revient à faire celle du corps propre. Cet objet historique se dessine à la fin du xviiie siècle […]5. »

  • 6 Citons l’article d’Anne Carol, « Devant l’échafaud : du spectacle de la douleur au théâtre pédagog (...)
  • 7 Roselyne Rey, Histoire de la douleur, Paris, La Découverte, 1993.
  • 8 En particulier, pour l’époque moderne : Lisa Silverman, Tortured Subjects. Pain, Truth, and the Bo (...)

3Un tel découpage dans la chronologie, qui fait débuter l’histoire de la douleur en tant que telle à la fin de l’époque moderne, tient d’abord à l’observation d’une mutation réelle de certaines pratiques publiques, par exemple celles relatives aux exécutions et tortures, à partir de la fin du xviiie siècle6. Mais depuis l’ouvrage pionnier de Roselyne Rey7, qui propose une histoire de la douleur sur le temps long, plusieurs études récentes ont contribué à défaire cette chronologie. La plupart d’entre elles – et ce sera aussi notre choix ici – examinent une période restreinte de l’histoire8.

  • 9 La civilisation des mœurs de Norbert Elias (Bâle, 1939 pour la première éd.), qui affirme notammen (...)

4L’hypothèse, largement vulgarisée, d’une plus grande sensibilité à la douleur de l’autre à partir du xviiie siècle nous semble liée à la proximité entre le lexique et les cadres théoriques qui sont les nôtres aujourd’hui et ceux véhiculés par les sources sur lesquelles se penchent les historiens de l’époque contemporaine. Sans contester la réalité d’un changement progressif d’attitude à l’égard de la douleur, il nous semble possible de nuancer la périodisation opérée par la majorité des historiens des sensibilités9.

  • 10 C’est le cas de l’étude de Roselyne Rey, qui porte d’abord sur la physiologie de la douleur, bien q (...)
  • 11 Voir l’article déjà cité d’Anne Carol ainsi que son ouvrage Au pied de l’échafaud : une histoire s (...)
  • 12 Voir notamment Javier Moscoso, Histoire de la douleur, xvie-xxe siècle, trad. de l’espagnol par Fr (...)
  • 13 Jan Frans van Dijkhuizen et Karl A. E. Enenkel (dir.), The Sense of Suffering, op. cit., p. 10 : « (...)
  • 14 Par « histoire de la religion », nous entendons ici l’histoire sociale et culturelle qui s’est int (...)

5Nous le faisons en examinant des discours qui ne s’inscrivent à proprement parler ni dans l’histoire de la physiologie10 – cette dernière ne s’intéresse que marginalement au problème de « la douleur de l’autre » – ni dans l’histoire des pratiques judiciaires11, ni dans celle, plus massive encore, des pratiques religieuses, où la question des réactions à la douleur d’autrui est pourtant plus centrale. Les études qui se penchent sur le corpus théologique, en particulier, mettent généralement en relief l’intérêt spirituel de la souffrance ou le rôle dévotionnel de la douleur comme de la compassion12. Il ne s’agit pas ici de contester l’idée selon laquelle « le discours religieux fournit l’un des instruments les plus importants d’interprétation de la douleur13 ». Mais nous avons simplement choisi de ne pas faire de l’histoire de la religion14 notre point de départ. Nous adoptons ici une démarche plus inductive.

  • 15 Ph. Rieder, La figure du patient, op. cit. p. 503.

6Le corpus rassemblé dans les articles de ce numéro relève principalement de la médecine pratique et des écritures du for privé. Or, dès que l’on fait ce pas de côté, on est conduit à minorer l’hypothèse selon laquelle la douleur de l’autre était mieux tolérée jusqu’à la fin du xviiie siècle. Non seulement ces textes prennent très au sérieux la douleur et la nécessité de la soulager, mais la façon dont ils mobilisent une connaissance fine de ses signes observables incite à penser que cette question est d’abord thématisée à partir de la perception de la douleur de l’autre. Dans ce numéro, les textes mobilisés invitent à s’interroger sur les modalités de la compassion en considérant que « l’autre » peut être un malade auquel fait face un médecin, un étranger dont les réactions à la douleur sont observées par un voyageur, le représentant d’une altérité sociale, comme les paysans pour la noblesse, ou d’une altérité naturelle, souvent incarnée par les enfants ou les animaux. Nous ne pouvons qu’assumer cet effet kaléidoscopique et cette approche « au cas par cas ». Pour le dire avec Philippe Rieder, « la multiplication des points de vue et des interprétations particulières frustre la tendance naturelle de l’historien qui l’incite à privilégier les théories médicales dominantes15 ».

  • 16 Le questionnaire de Saint-Antoine (François Boureau et al., « Élaboration d’un questionnaire d’aut (...)
  • 17 Voir l’article de Dominique Brancher dans le présent dossier.
  • 18 Marin Cureau de La Chambre, Les charactères des passions, vol. IV, La douleur, Paris, Jacques d’Al (...)
  • 19 On retrouve cette ambivalence par exemple chez Nicolas Malebranche, De la recherche de la vérité, (...)
  • 20 Michel de Montaigne, Essais, éd. par Pierre Villey, Paris, Presses universitaires de France, 1992 (...)

7Notre démarche consiste par ailleurs à prêter une attention particulière aux manières de dire, et notamment au lexique, en rendant lisible, dans ces textes, un vocabulaire qui résonne avec les réflexions actuelles sur la douleur. La contribution de Concetta Pennuto et Jon Arrizabalaga, dans la rubrique « Sources et documents », permet ainsi d’appréhender, à partir d’un traité de Gaspar Torrella (De Dolore, 1500), la grande variété du lexique dont disposent les médecins lorsqu’ils cherchent à caractériser la douleur à partir de l’examen clinique du patient. L’intérêt du travail de traduction du latin vers le français auquel se sont livrés ces deux historiens – qui proposent ici une première approche bilingue de ce texte – permet de repérer un certain nombre de catégories très proches de celles qui, aujourd’hui encore, demeurent pertinentes pour évaluer la douleur (si l’on se réfère à celles du questionnaire de Saint-Antoine16, par exemple). En ce qui concerne la manière d’appréhender la douleur de l’autre, c’est là encore toute une constellation sémantique qui apparaît dans les textes que nous avons examinés. Aux notions de pitié et de charité s’ajoutent celles d’entraide, de compassion, ainsi que les mots « condoléance » et « condouloir » – qui signifie « souffrir avec »17. La portée comme les limites de ces différents rapports à autrui sont explicitement pesées, et même débattues, bien au-delà du cadre religieux à travers lequel on tend à lire cette époque. Le terme le plus fréquent reste celui de compassion, dont Marin Cureau de La Chambre donne la définition suivante : « une douleur qui nous attendrit le cœur et qui nous fait ressentir les peines et les afflictions d’autrui18 ». La définition de Cureau, relativement consensuelle au xviie siècle, catégorise la compassion comme « douleur » et la pense sous le même régime qu’elle : compatir, c’est être entraîné vers une douleur ou une tristesse qui risque d’être dommageable aussi bien pour celui qui éprouve ce sentiment que pour celui qui est l’objet de la compassion. Bien des textes que nous avons étudiés reflètent cette tension entre deux devenirs possibles de la « compassion ». Dans les textes des xvie et xviie siècles, la compassion est en effet généralement perçue comme une vertu à encourager quand la raison contrôle et définit ceux qui en sont les objets19. Dans ce cas, elle est appréhendée comme le corollaire affectif d’une volonté guidée par la maîtrise de soi et la connaissance de l’humaine condition. En revanche, lorsqu’elle est assimilée à un instinct naturel, ses effets délétères sont volontiers soulignés, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, pour ses effets sur la personne qui souffre de la compassion et dont la puissance est amoindrie, mais aussi pour la manière dont elle agit dans le corps social : la dimension instinctive de la compassion fait qu’elle se porte d’abord vers ceux que l’on identifie comme proches ou ressemblants et tend à exclure les autres. Enfin, Montaigne, parlant d’une « volupté maligne à voir suffrir autruy20 », reconnaît même qu’elle est un sentiment dans lequel entre une composante que l’on dirait aujourd’hui sadique.

  • 21 Voir René Descartes, Les passions de l’âme, art. 187, publié dans Œuvres, éd. par Charles Adam et (...)
  • 22 N. Malebranche, De la recherche de la vérité, op. cit., livre II, part. I, chap. VII, p. 177 : « A (...)
  • 23 Voir par exemple François de La Rochefoucauld à propos de la compassion, cité par Michèle Rosellin (...)

8Selon la nature de celui qui la ressent – faible ou au contraire généreuse –, la compassion est donc tantôt considérée comme le moteur d’actions avisées et louables, tantôt comme une passion inappropriée21. Ce second jugement s’applique en particulier dans le cas des femmes, des enfants22 ou du « peuple23 », êtres jugés moins ou non rationnels, dont la disposition à la compassion est référée à la faiblesse, voire à la mollesse, plutôt qu’à une vertu du caractère.

9Les médecins qui écrivent sur la douleur reconnaissent explicitement ou implicitement l’importance des manières de dire, des questions de style, du jeu des figures, quand il s’agit de rendre compte de la douleur d’un patient. Ainsi, le quatrième tome des Caractères des passions de Marin Cureau de La Chambre, étudié par Raphaële Andrault, analyse les signes de la douleur et accorde une place de choix aux « façons de parler », notamment à l’usage commun des hyperboles par les malades. Il les décrit comme des expressions exagérées, tout en justifiant cette démesure comme une réaction naturelle à la sous-estimation habituelle de la douleur des autres. L’article d’Elisa Andretta s’intéresse, quant à lui, aux récits de l’agonie de Philippe II d’Espagne, en 1598, par des témoins directs – dont plusieurs médecins. D’une part, l’écriture du médecin, loin de se conformer à une supposée froideur professionnelle, ne cherche pas à contenir l’expression de sa propre compassion ; d’autre part, le travail du style, dans le récit des souffrances du roi, marqué par une foule de détails saisissants et pathétiques, en fait une pièce maîtresse dans l’édification du portrait d’un roi-saint, qui se soumet aux prescriptions d’un ars moriendi.

10Cette attention portée aux jeux énonciatifs, à leur singularité, permet aussi de ne pas résorber les contradictions qui peuvent s’exprimer dans un même discours. Ainsi, on constate que ce qui semble être la norme comportementale quant à la manière d’exercer la compassion – à savoir le principe selon lequel on éprouverait plus volontiers ce sentiment pour ceux qui nous sont proches dans l’échelle des êtres – reste souvent implicite. Ceux qui nous ressemblent appelleraient plus volontiers notre attitude compassionnelle. Mais bien des textes adoptent des présupposés qui contredisent la validité de cette norme. Dans les récits de voyages en Orient rapportant des supplices, la compassion est la plupart du temps déterminée par l’appartenance à une même communauté ethnique ou religieuse, mais, comme le montre Mathilde Mougin, certains facteurs peuvent au contraire activer une compassion interculturelle. L’article d’Augustin Lesage, sur les traités d’équitation et d’hippiatrie du xvie siècle, met en évidence d’autres tensions : si le cheval est une créature jugée inférieure à l’homme dans l’échelle des êtres, ce qui justifie que la douleur de l’animal soit considérée sous un angle purement instrumental, les auteurs de ces traités supposent pourtant une proximité psychologique et physiologique entre l’homme et sa monture. C’est le cas lorsqu’ils insistent sur le caractère contre-productif de la violence sur l’animal. D’autres manières de remettre en cause cette norme supposée affleurent dans les textes examinés. Dans le cas de Montaigne qu’étudie Dominique Brancher, elle est ainsi fragilisée lorsque l’auteur des Essais déclare ne pas supporter de voir « égorger un poulet sans déplaisir » et qu’il reconnaît la « tendresse de sa nature si puérile ».

11Une forme d’opposition entre norme sociale et énonciation dans des récits personnels se lit chez Madame de Sévigné, lorsqu’elle est témoin de la répression de la révolte bretonne des « bonnets rouges ». Sa correspondance manifeste un habitus aristocratique, un art de la « contenance » et de la maîtrise des émotions. Mais comme le montre Michèle Rosellini, « cette posture d’impassibilité distinctive de la noblesse » est modulée par une énonciation à double entente. Le style comique qu’elle choisit pour relater l’événement, loin d’être un signe d’insensibilité, est la trace de sa propre compassion et vise indirectement à faire naître une forme d’indignation chez son lecteur.

12Tous ces comptes rendus d’expériences, dans un cadre privé ou professionnel, témoignent d’écarts, de libertés prises à l’égard des normes comportementales supposées être caractéristiques de la période.

13Nous espérons avoir montré par cette incursion dans des textes aux statuts très divers, mais qui témoignent tous d’une forme de réflexivité des locuteurs sur leur expérience de « la douleur de l’autre », que la compassion, aussi mêlée et ambivalente soit-elle, peut être le point de départ d’une objectivation d’un savoir sur la douleur. C’est l’un des résultats importants de cette enquête que d’avoir montré que le discours sur la compassion aux xvie et xviie siècles échappait au seul domaine de la morale et revêtait parfois une dimension épistémologique.

  • 24 Sur l’hétérogénéité de ce champ d’études, voir l’introduction de Céline Lefève, François Thoreau e (...)
  • 25 Le terme d’empathie devient courant dans le lexique spécialisé de la psychologie à partir des anné (...)
  • 26 Parmi les études récentes, voir l’article de Juliette Ferry-Danini, « L’humanisme médical au-delà (...)

14Notre travail offre des analyses permettant de nouer un dialogue avec les « humanités médicales », généralement centrées sur le contemporain24. En effet, bien des acteurs de ce champ d’études très hétérogène, à l’intersection de la philosophie, de la psychologie et des neurosciences, réfléchissent aujourd’hui au rapport entre empathie25 et souci de l’autre : quelle doit être la place de la compassion au sein de la relation thérapeutique entre le médecin et son patient ? Plus spécifiquement, l’empathie est-elle toujours la condition d’une approche plus humaine du soin ou risque-t-elle de devenir la marque d’un rapport paternaliste créant un traitement inégalitaire entre les patients ? Quels sont les critères qui distinguent l’empathie, la sympathie et la compassion26 ? Certes, ces questions ne sont jamais posées explicitement dans les textes de l’époque moderne sur lesquels nous avons travaillé, mais ces derniers témoignent d’un rapport plus complexe qu’on ne l’aurait cru à l’idée de compassion, et à ce titre ils fournissent des matériaux discursifs qui méritent d’être intégrés dans la réflexion contemporaine sur ce problème.

15Ce dossier a bénéficié du soutien du LabEx COMOD (ANR-11-LABX-0041) et de l'IHRIM (UMR 5317)

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Notes

1 « La vérité de la douleur réside en celui qui souffre. L’historien se trouve donc condamné à travailler à l’aide de traces évanescentes, vestiges d’une expérience presque indicible », selon Alain Corbin (« Douleurs, souffrances et misères du corps », dans Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello [dir.], Histoire du corps, vol. 2, De la Révolution à la Grande Guerre, volume dirigé par A. Corbin, Paris, Éditions du Seuil, 2005, p. 263).

2 Voir le projet collectif « Archéologie de la douleur » (LabEx COMOD, Lyon, 2017-2021), qui a donné lieu notamment à la réalisation du webdocumentaire « Le médecin face à la douleur, 16e-18e siècles », en ligne : https://medecin-et-douleur-16e18e.huma-num.fr/.

3 Les médecins de l’époque moderne – c’est le cas de Cureau de La Chambre, qui fait l’objet d’un article de ce dossier – parlent parfois de « douleur corporelle », pour distinguer la sensation douloureuse de la « tristesse » ou douleur morale. Il faut noter notamment qu’ils soulignent tous la porosité de ces catégories, dont ils n’adoptent d’ailleurs pas les mêmes définitions (parfois la tristesse est perçue comme une douleur de l’âme, parfois plutôt comme une douleur de tout l’individu, voire une douleur persistante, sans que le partage âme/corps soit spécialement en jeu).

4 Alain Corbin, Le village des cannibales, Paris, Aubier, 1990, p. 132.

5 Alain Corbin dans Histoire du corps, vol. 2, op. cit., p. 261. Pour l’idée d’un « abaissement du seuil de tolérance » à la douleur, voir p. 269, et pour celle d’un « nouveau régime de sensibilité », p. 273.

6 Citons l’article d’Anne Carol, « Devant l’échafaud : du spectacle de la douleur au théâtre pédagogique », dans A. Corbin, J.-J. Courtine, G. Vigarello (dir.), Histoire des émotions, vol. 2, Des Lumières à la fin du xixe siècle, volume dirigé par A. Corbin, Paris, Éditions du Seuil, 2016, p. 145-168.

7 Roselyne Rey, Histoire de la douleur, Paris, La Découverte, 1993.

8 En particulier, pour l’époque moderne : Lisa Silverman, Tortured Subjects. Pain, Truth, and the Body in Early Modern France, Chicago, University of Chicago Press, 2001; Michael Stolberg, Homo patiens. Krankheits- und Körpererfahrung in der Frühen Neuzeit, Köln, Böhlau, 2003 (trad. anglaise par Leonhard Unglaub et Logan Kennedy : Experiencing Illness and the Sick Body in Early Modern Europe, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2011) ; Lisa Wynne Smith, « “An Account of an Unaccountable Distemper”. The Experience of Pain in Early Eighteenth-Century England and France », Eighteenth-Century Studies, 41 (4), 2008, p. 459-480 ; Philip Rieder, La figure du patient au xviiie siècle, Genève, Droz, 2010 ; Concetta Pennuto, « Confiance et espoir de guérison : Gaspar Torrella, médecin de la pudendagra », Histoire, médecine, santé, 9, 2016, dossier « Syphilis » coordonné par Ariane Bayle et Concetta Pennuto ; et Paolo Savoia, dans la dernière partie de son ouvrage Gaspare Tagliacozzi and Early Modern Surgery. Faces, Men, and Pain, Abingdon/New York, Routledge, 2019.

9 La civilisation des mœurs de Norbert Elias (Bâle, 1939 pour la première éd.), qui affirme notamment qu’un processus de contrôle des affects aurait eu lieu entre le Moyen Âge et l’époque moderne, reste toujours influent, même s’il a été très critiqué dans l’historiographie récente. Voir par exemple la synthèse de Jan Plamper, The History of Emotions. An Introduction, trad. de l’allemand par Keith Tribe, Oxford, Oxford University Press, 2015 [2012], sur la réception de la thèse d’Elias (p. 50) et ses conséquences historiographiques – négatives – (p. 71), ainsi que l’article de Didier Lett, « Famille et relations émotionnelles », dans A. Corbin, J.-J. Courtine, G. Vigarello (dir.), Histoire des émotions, vol. 1, De l’Antiquité aux Lumières, volume dirigé par G. Vigarello, Éditions du Seuil, 2016, p. 179-201, ici p. 182.

10 C’est le cas de l’étude de Roselyne Rey, qui porte d’abord sur la physiologie de la douleur, bien que l’autrice évoque aussi, avec Ambroise Paré ou Thomas Sydenham notamment, les solutions thérapeutiques apportées à la douleur.

11 Voir l’article déjà cité d’Anne Carol ainsi que son ouvrage Au pied de l’échafaud : une histoire sensible de l’exécution, Paris, Belin, 2017.

12 Voir notamment Javier Moscoso, Histoire de la douleur, xvie-xxe siècle, trad. de l’espagnol par Frédérique Langue, Paris, Les Prairies ordinaires, 2015 [2012], et surtout Jan Frans van Dijkhuizen et Karl A. E. Enenkel (dir.), The Sense of Suffering. Constructions of Physical Pain in Early Modern Culture, Leiden/Boston, Brill, 2008.

13 Jan Frans van Dijkhuizen et Karl A. E. Enenkel (dir.), The Sense of Suffering, op. cit., p. 10 : « religious discourse provided one of the most important tools for interpreting pain ».

14 Par « histoire de la religion », nous entendons ici l’histoire sociale et culturelle qui s’est interrogée sur la façon dont les différentes croyances et institutions religieuses auraient favorisé, voire instauré, un certain rapport à la douleur. C’est le cas de J. F. van Dijkhuizen et K. A. E. Enenkel, qui identifient entre 1300 et 1700 un « theological pain contest » lié à l’émergence du protestantisme, qui nie l’efficacité sotériologique de la douleur ; la Contre-Réforme, par contraste, aurait intensifié la culture de la souffrance physique (The Sense of Suffering, op. cit., « Introduction, p. 10). On peut aussi mentionner, dans un autre domaine, l’ouvrage d’Antoinette Gimaret, qui identifie une « marginalisation progressive, dans la période 1580-1650, du corps souffrant comme corps zélé ou corps spectaculaire, au profit de la prise en compte, dans le discours religieux et profane, de formes de souffrances plus ordinaires », liée selon elle au fait qu’à partir de la fin du xvie siècle, « le martyr est discrédité […] parce qu’il suggère un zèle dont les guerres de religion ont attesté le pouvoir horrifiant » (Antoinette Gimaret, Extraordinaire et ordinaire des Croix. Les représentations du corps souffrant, 1580-1650, Paris, Honoré Champion, 2011, p. 799‑800). Elle note par ailleurs que le champ médical accorde une large place, à cette même période, à un tout autre regard sur la douleur.

15 Ph. Rieder, La figure du patient, op. cit. p. 503.

16 Le questionnaire de Saint-Antoine (François Boureau et al., « Élaboration d’un questionnaire d’auto-évaluation de la douleur par liste de qualificatifs : comparaison avec le McGill pain questionnaire de Melzack », Thérapie, 39, 1984, p. 119-129) est un outil d’auto-évaluation qui invite les patients à désigner parmi une liste de cinquante-six mots ceux qui permettent de décrire leur douleur. Il s’agit d’une adaptation du questionnaire McGill en anglais (Ronald Melzack, « The McGill Pain Questionnaire. Major Properties and Scoring Methods », Pain, 1, 1975, p. 277-299).

17 Voir l’article de Dominique Brancher dans le présent dossier.

18 Marin Cureau de La Chambre, Les charactères des passions, vol. IV, La douleur, Paris, Jacques d’Allin, 1662 [1659], p. 5.

19 On retrouve cette ambivalence par exemple chez Nicolas Malebranche, De la recherche de la vérité, livre II, part. I, chap. VII, publié dans Œuvres, éd. par Geneviève Rodis-Lewis et Germain Malbreil, Paris, Gallimard, 1979, p. 176-177.

20 Michel de Montaigne, Essais, éd. par Pierre Villey, Paris, Presses universitaires de France, 1992 [1924, 1965], vol. III, 1, p. 791 B.

21 Voir René Descartes, Les passions de l’âme, art. 187, publié dans Œuvres, éd. par Charles Adam et Paul Tannery, Paris, Vrin, 1964‑1974, vol. XI, p. 470.

22 N. Malebranche, De la recherche de la vérité, op. cit., livre II, part. I, chap. VII, p. 177 : « Ainsi les hommes qui sont pleins de force et de vigueur ne sont point blessés par la vue de quelque massacre : et ils ne sont pas tant portés à la compassion, à cause que cette vue choque leur corps, que parce qu’elle choque leur raison. Ces personnes n’ont point de compassion pour les criminels […]. Mais pour les femmes et les enfants, ils souffrent beaucoup de peine par les blessures qu’ils voient recevoir à d’autres. Ils ont machinalement beaucoup de compassion des misérables […]. »

23 Voir par exemple François de La Rochefoucauld à propos de la compassion, cité par Michèle Rosellini dans le présent dossier : « C’est une passion qui n’est bonne à rien au-dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affaiblir le cœur et qu’on doit laisser au peuple qui, n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. » (Maximes suivies des Réflexions diverses, éd. par Jacques Truchet, Paris, Classiques Garnier, 2018 [1967], p. 257)

24 Sur l’hétérogénéité de ce champ d’études, voir l’introduction de Céline Lefève, François Thoreau et Alexis Zimmer à l’ouvrage collectif Les humanités médicales. L’engagement des sciences humaines et sociales en médecine, Arcueil, Doin, 2020.

25 Le terme d’empathie devient courant dans le lexique spécialisé de la psychologie à partir des années 1960. Sa vulgarisation est liée à l’essor de la psychologie cognitive dans son alliance avec les neurosciences qui permettent de décrire les processus cérébraux en jeu dans l’empathie. Pour un état des lieux et une clarification sémantique (différence entre empathie, sympathie, compassion), voir Alain Berthoz, Gérard Jorland (dir.), L’empathie, Paris, Odile Jacob, 2004.

26 Parmi les études récentes, voir l’article de Juliette Ferry-Danini, « L’humanisme médical au-delà de l’empathie », Archives de philosophie, 4, 2020, dossier « La médecine et ses humanismes », coordonné par Juliette Ferry-Danini et Élodie Giroux, p. 103-120, qui présente la « compassion », attitude consistant à se soucier de l’autre, comme une autre conduite possible, préférable à l’empathie. L’irénisme, qui va souvent de pair avec la vulgarisation de la notion d’empathie et son usage lénifiant ou manipulateur dans bien des ouvrages de développement personnel, est critiqué par des psychologues cognitivistes comme par des psychanalystes : voir par exemple Paul Bloom, Against Empathy. The Case for Rational Compassion, New York, Ecco Harper Collins Publishers, 2016 ; Serge Tisseron, Empathie et manipulations : les pièges de la compassion, Paris, Albin Michel, 2017. Dans une tout autre perspective, à titre d’exemple d’étude médico-physiologique sur la question, voir l’article de Nicolas Danziger, Isabelle Faillenot et Roland Peyron, « Can We Share a Pain We Never Felt? Neural Correlates of Empathy in Patients with Congenital Insensitivity to Pain », Neuron, 61 (2), 2009, p. 203-212.

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Pour citer cet article

Référence papier

Raphaële Andrault et Ariane Bayle, « La douleur de l’autre, xvie-xviie siècles », Histoire, médecine et santé, 21 | 2022, 9-16.

Référence électronique

Raphaële Andrault et Ariane Bayle, « La douleur de l’autre, xvie-xviie siècles », Histoire, médecine et santé [En ligne], 21 | printemps 2022, mis en ligne le 17 août 2022, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hms/5494 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hms.5494

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Auteurs

Raphaële Andrault

Institut d’histoire des représentations et des idées dans les modernités (IHRIM, UMR 5317), CNRS/ENS de Lyon

Articles du même auteur

Ariane Bayle

Institut d’histoire des représentations et des idées dans les modernités (IHRIM, UMR 5317), Université Jean Moulin-Lyon 3

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Droits d’auteur

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