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Comptes rendus

Lori Jones (dir.), Disease and the Environment in the Medieval and Early Modern Worlds

Philip Rieder
p. 205-208
Référence(s) :

Lori Jones (dir.),

Disease and the Environment in the Medieval and Early Modern Worlds

, London, Routledge, 2022, 212 pages

Texte intégral

1L’importance que prend l’écologie aujourd’hui est une invitation à reconsidérer à nouveaux frais les interactions entre les environnements et la santé dans l’histoire. L’ouvrage dirigé par Lori Jones propose dix contributions originales pour ce chantier. Les chapitres s’organisent en deux groupes. Une première série de textes porte sur l’histoire des politiques sanitaires de différents groupes sociaux dans leur rapport avec l’environnement de la fin du Moyen Âge à la fin de l’époque moderne, et une seconde série de contributions s’efforce de dresser une interprétation scientifique de l’histoire des épidémies. Ces deux approches répondent à des problématiques distinctes. Le premier groupe s’articule autour de la question des transformations profondes (« deeper patterns », p. 1) de l’interaction entre maladie et environnement au cours d’un temps long. La seconde s’interroge sur les apports de données scientifiques modernes à notre compréhension des paramètres environnementaux et écologiques, ainsi que de leur évolution pendant la même période.

2L’exploration des politiques sanitaires pensées en fonction de l’environnement occupe deux premières sections chronologiques. Alan M. Peterson et Courtney Krolikowski analysent les statuts des villes de Sienne et de Bologne avant la Peste noire, au regard de l’historiographie de ces villes, pour valoriser l’importance des considérations sanitaires dans les prises de positions politiques. Abigail Agrest s’intéresse pour sa part aux efforts déployés à Valence pour contrôler le danger sanitaire que constitue l’eau avant et après la Peste noire. Son étude montre, à travers la lecture de documents contemporains, que la municipalité promeut à la fois l’irrigation autour de la ville et des mesures afin d’assurer le mouvement continuel de l’eau dans la ville. Plus intéressant encore, elle révèle que la population elle-même réclame des mesures pour faire retirer les détritus odorifères, signalant au passage que les habitants de la cité partagent les conceptions sanitaires de leurs soignants. Dans son étude de la Rhénanie à la fin de l’époque médiévale, Lucy C. Barnhouse étudie des chartes, ainsi que les sources hospitalières et les archives des plénipotentiaires relatives à trois villes (Mainz, Worms et Speyer), pour identifier les initiatives des autorités qui mettent à disposition des institutions de soins comme les hôpitaux et les bains, tout en assurant, avec des encouragements de la population, un certain contrôle sur les sources de contamination physique et morale, organisant notamment l’accès à l’eau, la propreté des rues et celle de l’air.

3Une seconde section est centrée sur la fin de l’Ancien Régime. Un premier article de Lori Jones analyse des écrits médicaux sur la peste des xviie et xviiie siècles pour montrer qu’au-delà de l’enracinement des postures médicales dans la littérature hippocratique, les auteurs européens tendent – au xviiie siècle – à considérer que la source de la peste ne peut se maintenir durablement en Europe, si ce n’est dans les quartiers urbains défavorisés. Jones montre ainsi qu’à cette époque un nombre important d’auteurs considère que l’origine de la peste est étrangère aux contrées européennes, c’est-à-dire essentiellement turque. Si sa démonstration est convaincante, il est difficile de la suivre dans certaines de ses généralisations. Par exemple, l’auteur souhaite montrer une différence de posture entre les traités de peste anglais où l’effet des émanations provenant de quartiers défavorisés était régulièrement décrié, et les publications françaises où cette idée serait reprise par un petit nombre d’auteurs (« a very small number of French treatises », p. 78) : le lecteur aurait besoin de données plus précises pour en être convaincu. Cindy Ermus, dans le deuxième chapitre de cette section, prend appui sur le tremblement de terre de Lisbonne (1755) pour reconsidérer l’historicité de la prise de conscience par les acteurs historiques de leur responsabilité dans les crises qui les frappent. Elle montre que la gestion de crises telle que la peste de Marseille dans le premier tiers du xviiie siècle tend à renforcer les processus de formation des états modernes : les effets positifs des interventions étatiques sont reconnus par des contemporains. Le dernier chapitre de cette section, signé par Guillaume Linte, revient sur la question du danger sanitaire que représente pour les Européens la « zone torride ». Associée à une chaleur excessive à la fin du Moyen Âge, la zone inter-tropicale est reconsidérée au gré des recherches et observations de naturalistes, de voyageurs et de médecins dans les siècles qui suivent. Ces derniers insistent dans un premier temps sur l’humidité de cette région, conséquence des pluies tropicales, qui engendre corruption de l’air, pourriture et miasmes. Ce faisant, ils réduisent le risque sanitaire à la période limitée des pluies. Au xviiie siècle, l’apport de naturalistes et de médecins attentifs aux effets de la topographie sur la santé, ouvrent sur une nouvelle perception de la zone et la possibilité de mieux contrôler les risques, voire d’assainir cet environnement.

4La troisième section du livre porte sur les apports de la science moderne et de l’anthropologie sur la même thématique. Dans une première contribution, Gérard Chouin cherche à donner du sens à des récits pathologiques associés à la zone tropicale au vu des savoirs d’aujourd’hui. Ses développements sont ponctués d’hypothèses et d’interprétations possibles, suggérant finalement que les remèdes traditionnels étaient « peut-être » (« might have been » p. 135) plus efficaces que la thérapeutique des Européens. Plus assurée est sa comparaison, fondée sur ses propres travaux anthropologiques, des points de vue des populations autochtones et européennes ; l’auteur prend clairement position contre l’image réductionniste de l’Afrique comme étant un continent malade et source de maladies (« diseased continent »). Une seconde contribution de Nükhet Varlik s’intéresse aux origines (endogènes ou exogènes) des différentes épidémies de peste en se focalisant sur les réservoirs de la maladie. Abordant à la fois les possibles vecteurs de peste et les éventuelles modalités de diffusion entre différentes sections de territoires et différents lieux, il reconsidère l’histoire naturelle de l’Anatolie depuis le Moyen Âge dans l’hypothèse que cet espace servait peut-être de réservoir à la peste. Dans le chapitre qui clôt le volume, Sharon N. DeWitte analyse l’état de squelettes issus de cimetières londoniens afin de mettre en lumière les effets de la Grande Peste sur l’état de santé de la population. Ses conclusions attestent de la faiblesse de l’état de santé des individus avant l’épidémie et d’une amélioration après l’épidémie (résultant sans doute de la baisse numérique de la population), et ce jusqu’au xvie siècle quand des crises de subsistance provoquent une nouvelle vulnérabilité sanitaire.

  • 1 Deux références parmi d’autres : Jon Arrizabalaga, « Problematising retrospective diagnosis », Asc (...)
  • 2 Lisa Seifert et al., « Genotyping Yersinia pestis in Historical Plague: Evidence for Long-Term Per (...)

5L’ouvrage n’est pas pensé pour être lu de la première à la quatrième de couverture. Chaque chapitre porte ses propres éléments contextuels et méthodologiques, ce qui donne lieu à un certain nombre de redites. Ainsi, le lecteur est confronté à la répétition de descriptions élémentaires du paradigme humoral (p. 21, p. 98, p. 112) et à la réitération de définitions de concepts employés par plusieurs auteurs : le terme healthscaping est ainsi défini à plusieurs reprises d’une manière similaire (p. 20, p. 38, p. 52). Le lecteur pourra faire un choix parmi les chapitres, en fonction des deux méthodologies distinctes autour desquelles l’ouvrage s’articule. La première tient compte du fait que la maladie (« disease ») est toujours socialement construite et interroge la nature de cette construction à travers le temps1. La seconde se base sur l’hypothèse (« assumption » selon la terminologie d’Andrew Cunningham) d’une certaine stabilité biologique et de l’identité continue de la maladie. Pour le dire autrement, la première approche se propose de révéler quelque chose sur les sociétés du passé, alors que la seconde a pour objectif de proposer un récit à même d’expliquer ce qui s’est réellement passé… à un niveau microscopique. En soi, ce sont deux récits distincts. Il convient de relever que la peste est certainement la maladie où l’entité nosologique moderne peut le plus facilement correspondre aux descriptions historiques, et ce notamment en raison des découvertes récentes d’ADN dans des squelettes datant de la Grande Peste et de différentes crises ultérieures2. Cela étant, les données scientifiques confirment la présence du bacille dans certains contextes épidémiques, mais pas plus. Aller au-delà des résultats pour chercher à généraliser, ou, du moins, mettre les données scientifiques en rapport avec des informations prises d’autres sources, est une entreprise périlleuse, comme en témoigne la prédominance du champ lexical de la supposition dans les articles de Gérard Chouin et Nükhet Varlik. L’effort en vaut peut-être la chandelle pour postuler une histoire biologique, ou pour fonder l’épidémiologie, mais ne nous apprend pas grand-chose sur le passé : les acteurs historiques ignoraient le monde microscopique et ne pouvaient comprendre le récit que cette connaissance fonde.

6Les deux récits ont une légitimité pour le lecteur d’aujourd’hui. L’essentiel est de ne pas les mélanger ou du moins, d’être prudent. Il est dès lors étonnant de constater que la peste est traitée comme une entité biologique constante dans le texte de Lori Jones, dans lequel l’auteure se réfère à des données sur le bacille Yersinia pestis pour penser des écrits du xviiie siècle (p. 72). Ailleurs, le lecteur pourra être surpris par la posture des auteurs Alan M. Peterson et Courtney Krolikowski qui s’interrogent sur l’efficacité des mesures prises par des autorités urbaines médiévales (p. 20) sans expliciter ce que le terme « efficacité » recouvre (chasser les miasmes ? réduire le nombre de malades ?). De même, Cindy Ermus flirte avec le présentisme en affirmant que les idées médicales dans un livre publiée en 1721 correspondent (« reflect ») à ce que nous appelons aujourd’hui « transmission aérienne » (p. 101). Les deux explications prennent pourtant place dans des paradigmes très différents ; le lecteur aimerait comprendre le sens du parallèle. La même auteure affirme qu’une explication plus rationnelle (« more rational », p. 98) de la contagion émerge à la suite de la peste de Marseille : elle décrit pourtant elle-même le très rationnel paradigme humoral sur la même page. Y aurait-il ici une confusion entre « scientifique » et « rationnel » ?

7La lecture du volume est stimulante en ce qu’elle expose nombre de faits, de stratégies historiques et d’hypothèses historiographiques articulés autour de la dangerosité des environnements. Elle convainc aussi qu’aujourd’hui, aborder cette histoire mérite une réflexion conceptuelle et historiographique rigoureuse.

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Notes

1 Deux références parmi d’autres : Jon Arrizabalaga, « Problematising retrospective diagnosis », Asclepio, vol. 54, p. 51-70 ; Andrew Cunningham, « Identifying Disease in the Past: Cutting the Gordian Knot », Asclepio, vol. 54, p. 13-34.

2 Lisa Seifert et al., « Genotyping Yersinia pestis in Historical Plague: Evidence for Long-Term Persistence of Y. pestis in Europe from the 14th to the 17th Century », PLoS One, vol. 11, no 1 <doi.org/10.1371/journal.pone.0145194>. Pour d’autres références, voir dans le volume le chapitre de Sharon N. DeWitte, p. 185.

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Pour citer cet article

Référence papier

Philip Rieder, «  Lori Jones (dir.), Disease and the Environment in the Medieval and Early Modern Worlds », Histoire, médecine et santé, 26 | 2024, 205-208.

Référence électronique

Philip Rieder, «  Lori Jones (dir.), Disease and the Environment in the Medieval and Early Modern Worlds », Histoire, médecine et santé [En ligne], 26 | hiver 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hms/8774 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12ris

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Auteur

Philip Rieder

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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