Konstantinos Gkotsinas, Poisons sociaux. Histoire des stupéfiants en Grèce (1875-1950)
Konstantinos Gkotsinas, Poisons sociaux. Histoire des stupéfiants en Grèce (1875-1950), Athènes, École française d’Athènes, 2022, 380 pages
Texte intégral
1Dans Poisons sociaux. Histoire des stupéfiants en Grèce (1875-1950), Konstantinos Gkotsinas propose une analyse particulièrement exhaustive de la manière dont la société grecque de l’entre-deux-guerres se confronte aux psychotropes. Bien que les bornes chronologiques annoncées soient plus larges, Gkotsinas se concentre en effet principalement sur ce moment charnière, qui voit se mettre en place à la fois des nouvelles formes de consommations (avec l’apparition de l’héroïne dans les années 1920) et l’élaboration d’une législation prohibitionniste, sur le plan national et international. L’histoire spécifique de la Grèce dans ses rapports avec les stupéfiants est ainsi importante de par sa position géographique, faisant du pays un lieu de transit des substances entre l’Orient et l’Occident tout à fait privilégié.
2L’auteur choisit, nous y reviendrons, de ne traiter la question de ces substances que par le prisme des « poisons sociaux », c’est-à-dire de leurs conséquences néfastes tant pour les individus que pour la communauté. S’appuyant sur une très grande variété de sources et de documents d’archives, richement illustré, cet ouvrage permet de saisir les peurs de la société grecque face aux bouleversements contemporains, entre migrations et réaménagement territorial, émancipation féminine, tensions politiques et transformations des normes traditionnelles. Dans ce contexte, l’apparition de nouvelles formes de consommation de psychotropes induit de vives inquiétudes, et permet également l’élaboration d’un discours normatif et conservateur parfaitement analysés dans ce travail. L’ouvrage se sépare en deux grandes parties : « La scène grecque des stupéfiants » étudie d’abord l’évolution de l’usage de psychotropes et de leur commerce, puis « Peurs toxiques » s’attache à comprendre les discours et les représentations liées à ces substances. Le recours fréquent aux rébétika, ces chansons populaires grecques décrivant le quotidien et la société, apporte un regard tout à fait spécifique et donne accès aux représentations sur les stupéfiants partagées par la population, parfois très critique des discours plus officiels sur le sujet.
3Dans le premier chapitre, l’historien examine le moment d’introduction de la culture du chanvre indien dans le pays ainsi que la naissance des premières publications médicales sur la « toxicomanie » entre les années 1870 et 1910. Si durant cette période ces nouvelles consommations sont relativement tolérées, le chapitre 2 étudie la mise en place, pendant l’entre-deux-guerres, d’une législation sur les stupéfiants déterminée à la fois par un contexte national d’augmentation des consommations et des discours médiatiques sur le sujet, mais également de directives internationales visant à contrôler la production et le commerce de certaines substances. Le troisième chapitre étudie les deux volets institutionnels de la gestion de ce problème, avec d’une part les tentatives de répression, et de l’autre la mise en place de structures de soin. Comme le montre l’auteur, la législation grecque vise d’abord et avant tout à contrôler la prescription des médicaments. Ce n’est que dans un second temps que la question de la prohibition de l’usage hors cadre médical est traitée. Parmi les mesures de l’arsenal pénal mis en place, la déportation sur de petites îles isolées se développe pendant cette période. Le quatrième chapitre se penche sur les usages des consommateurs et consommatrices en se concentrant sur deux produits : le cannabis et l’héroïne.
4Le cinquième chapitre analyse les enjeux et les discours politiques sur les stupéfiants durant cette première moitié du xxe siècle particulièrement agitée. Il y démontre combien ce thème permet de produire des contenus idéologiques et moraux éminemment efficaces. Le sixième chapitre aborde les représentations des stupéfiants comme « menace nationale », tant sanitaire que pour la réputation du pays, dénoncé sur un plan international comme étant un point central du trafic. L’analyse du « stigmate national » associé au trafic de stupéfiants en Grèce est tout à fait originale. Le chapitre 7 étudie la perception des stupéfiants comme « source de criminalité » en les confrontant aux informations issues des archives. Les comparaisons entre les données statistiques disponibles (par exemple sur le nombre de détenus sanctionnés pour détention de stupéfiants) et les discours médiatiques ou médicaux sont très intéressantes. Elles permettent en effet de montrer la complexité de l’évaluation du nombre de consommateurs. Enfin, le dernier chapitre se penche sur deux catégories d’usagers, les femmes et les « jeunes », particulièrement visés dans les discours sur les stupéfiants, ces deux catégories étant plus susceptibles que d’autres de provoquer, par leurs comportements jugés déviants, des bouleversements de la société.
5Ce livre permet donc d’aborder tous les aspects (agricoles, commerciaux, culturels, médicaux, législatifs, médiatiques, politiques) liés aux « poisons sociaux ». On regrettera toutefois que certaines expressions utilisées ne soient pas définies ni critiquées, à l’image du terme « récréatif » utilisé pour évoquer tous les usages « extra-médicaux », mais qui pourraient également être des pratiques d’automédication, d’autres à visée adaptative et/ou stimulante afin de pouvoir conserver son emploi ou encore des expérimentations psychiques. Dans la même idée, l’auteur fait dans son texte peu de distinctions entre usage et addiction (en dehors de l’introduction), assimilant tous les stupéfiants à des substances provoquant « à court et à long termes des effets et des troubles organiques qui peuvent exiger une intervention médicale » (p. 95), ce qui est faux et empêche de discuter des nuances à apporter face aux discours de dangerosité diffusés par différents acteurs (médicaux, policiers, étatiques, médiatiques, etc.). Dans sa globalité, le plan ne fait apparaître les consommations non problématiques, maîtrisées, les usagers et usagères inséré·es et en bonne santé, que de manière anecdotique. Un chapitre spécifiquement dédié aurait permis de contrebalancer cette impression d’une approche exclusivement négative de l’usage de stupéfiants, entre addiction, déviance, crime, violences, marginalité et déchéance. Une seconde critique, plus formelle, concerne les notes de bas de pages : ne comportant que l’auteur et la date de publication, elles n’apportent souvent pas les informations nécessaires à la bonne compréhension de la source, notamment sur le type de document cité (article de presse, document diplomatique, publication médicale par exemple).
6Le format du livre et la qualité de l’impression doivent être soulignés : ils rendent la lecture de ce texte tout à fait agréable, laissant une large place aux nombreuses illustrations ou photographies tirées des archives. L’iconographie, bien utilisée, apporte beaucoup à ce travail très riche. L’ouvrage est particulièrement intéressant par sa capacité à mettre en lumière les liens intellectuels et scientifiques entre la Grèce et le reste des pays occidentaux, montrant combien le pays s’insère dans l’histoire globale des stupéfiants. L’influence des discours français sur la toxicomanie y est particulièrement mise en évidence. Ainsi, en traitant du contexte spécifique grec, ce livre informe également sur les représentations médicales, politiques et médiatiques de l’ensemble du monde occidental de la première moitié du xxe siècle en lien avec ces substances.
Pour citer cet article
Référence papier
Zoë Dubus, « Konstantinos Gkotsinas, Poisons sociaux. Histoire des stupéfiants en Grèce (1875-1950) », Histoire, médecine et santé, 26 | 2024, 219-221.
Référence électronique
Zoë Dubus, « Konstantinos Gkotsinas, Poisons sociaux. Histoire des stupéfiants en Grèce (1875-1950) », Histoire, médecine et santé [En ligne], 26 | hiver 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 19 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/hms/8816 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12riw
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page






