« La nécessité d’un combat spécifique pour les femmes étrangères »
Résumé
La Cimade porte depuis les années 1970 une attention particulière aux réalités et aux enjeux de la migration au féminin. Organisation d’ateliers et de formations pour favoriser leur insertion dans la société, permanence de soutien aux victimes de violences, développement de collaborations avec des associations de femmes étrangère, etc., la Cimade multiplie ses actions de solidarité active avec les femmes immigrées.
Texte intégral
Hommes & Migrations : Dans les années d’après-guerre, les mouvements de populations en Europe étaient-ils aussi composés de femmes seules ou accompagnées d’enfants ? La Cimade était-elle à l’écoute de leur situation particulière ?
Geneviève Jacques : Bien que les femmes migrantes aient constitué une part non négligeable des flux migratoires pendant la période d’après-guerre, elles sont restées relativement invisibles dans l’espace public des pays d’accueil, que ce soit en termes d’objet de recherche, de cibles médiatiques ou de mobilisations collectives.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les mouvements migratoires vers la France comprennent, d’une part, des personnes réfugiées, essentiellement en provenance des pays de l’Est et, d’autre part, et surtout, des travailleurs embauchés en masse pour la reconstruction du pays. Parmi le flot des réfugiés qui fuient en famille les régimes dits « communistes », des femmes sont bien présentes mais elles ne font l’objet d’aucune attention spécifique face aux problèmes d’intégration : apprentissage de la langue, logement, travail.
Le recours à la « main-d’œuvre étrangère » va concerner surtout des hommes recrutés pour des travaux pénibles et mal rémunérés. La figure du « travailleur immigré » est celle de l’homme venu seul, jeune célibataire ou ayant laissé sa famille au pays, qui n’a pas « vocation » à rester. C’est en tout cas la caractéristique de la migration en provenance d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. L’immigration portugaise comprend beaucoup plus de femmes et d’enfants.
Si l’immigration familiale reste très limitée jusqu’aux années 1970, elle existe néanmoins pour les Algériens et se réalise le plus souvent dans des conditions de précarité et d’insalubrité extrêmes : les bidonvilles se multiplient aux alentours des grandes villes. Les femmes immigrées, laissées à elles-mêmes, vont néanmoins « se débrouiller » pour élever les enfants et assurer l’équilibre de la famille. Pendant la période de la guerre d’Algérie, certaines vont contribuer à aider les réseaux de résistance en France.
C’est à cette période que la Cimade va commencer à porter une attention particulière à la situation des femmes immigrées algériennes. À Marseille, à Paris ou à Lyon, des activités spécifiques sont organisées par les équipes pour les sortir de leur isolement, leur permettre de se retrouver dans des endroits « sûrs » autour d’ateliers de cuisine ou de couture. De plus, la Cimade apporte son soutien aux femmes des Algériens internés en France comme « suspects » en facilitant les contacts et les visites dans les camps d’internement, comme celui du Larzac.
À partir de 1975, la France va fermer ses frontières à l’immigration de travail et mettre en place des procédures de plus en plus complexes pour le regroupement familial. Des femmes rejoignant leur mari avec les enfants vont arriver en nombre, mais, jusqu’en 1984, elles n’auront droit qu’à une carte de séjour « famille » n’ouvrant pas droit au travail. Elles vont commencer à sortir de l’invisibilité mais dans l’ombre de leur époux !
H&M : À partir de quelle période la question des femmes immigrées a-t-elle émergé dans les préoccupations de la Cimade ? Vous souvenez-vous quels étaient alors les demandes des femmes, leurs besoins ou leurs difficultés pour que votre organisation décide d’intervenir ?
G. J. : La manifestation « d’une solidarité active » avec les femmes immigrées s’est d’abord concrétisée par des activités locales pour accompagner et favoriser leur insertion dans la société en proposant des cours socio-culturels ou d’alphabétisation, ou encore la création de lieux d’échanges dans les lieux d’implantation de la Cimade au sein de quartiers populaires.
Ce n’est qu’en 1982 que la Cimade crée un poste spécifique dédié aux actions auprès des femmes immigrées, confié à une Brésilienne immigrée. Très vite, les questions liées aux aspirations des femmes immigrées à acquérir leur autonomie grâce à un droit de séjour et de travail propres s’imposent. Les femmes immigrées commencent à bouger et des associations de femmes africaines, portugaises, maghrébines, chiliennes se créent. La Cimade apporte son soutien à une plateforme de coordination des associations parisiennes de femmes immigrées. Créée en 1983, elle réunit une soixantaine de femmes immigrées à Strasbourg pour échanger des expériences, des projets, des initiatives culturelles dans les régions.
La Cimade pilote de plus le projet de formation « Tannina », qui veut dire « l’oiseau de liberté » en berbère. Son objet est de proposer à des femmes immigrées une formation à la « socio-économie du quotidien » qui réponde à leurs besoins et à leurs demandes concrètes : gérer un budget familial, ouvrir un compte chèque postal (CCP), remplir une déclaration d’impôts, etc. Dans une logique d’émancipation, ce sont les stagiaires elles-mêmes qui décident du thème à aborder.
Dans les années 1990, le service Femmes de la Cimade développe des initiatives en lien avec des associations de femmes étrangères qui revendiquent une reconnaissance plus grande de leur rôle « d’actrices de développement » dans leur quartier. Pendant trois ans, un programme de formation pour les femmes étrangères engagées dans le milieu associatif est entrepris avec le Collège coopératif autour de thèmes apportés par les femmes elles-mêmes : la question de la création et du développement d’initiatives économiques locales est jugée prioritaire en raison du contexte et de la volonté de ces femmes de s’impliquer dans la vie économique et sociale de leurs quartiers. Ce service devra malheureusement être suspendu en 1997, conséquences des difficultés financières de la Cimade à cette époque.
H&M : Les mouvements féministes des années 1960-1970 ont-ils permis à la Cimade de se mobiliser sur les luttes des femmes immigrées pour leurs droits ?
G. J. : La prise de conscience de la nécessité d’un combat spécifique pour les femmes étrangères est venue à la Cimade avant tout de son action sur le terrain, et d’un double constat : d’un côté, des femmes étrangères « invisibilisées » doublement précarisées, en tant que femmes dans un contexte où l’égalité hommes-femmes est loin d’être une réalité, en tant qu’étrangères dont l’accès aux droits reste dépendant de leur statut matrimonial. D’un autre côté, des associations de femmes étrangères qui commencent à se constituer et se tournent vers la Cimade pour un accompagnement et un soutien.
Sans être directe, l’influence des luttes des mouvements féministes dans les transformations progressives des mentalités a certainement joué un rôle pour les équipiers et équipières de la Cimade comme pour les femmes étrangères.
H&M : Quelle est selon vous la place réservée aux femmes migrantes, immigrées ou d’origine étrangère dans les activités de la Cimade aujourd’hui ? Les interventions sont-elles orientées par les protections diverses à leur garantir ?
G. J. : En 2004, la Cimade Île-de-France a ouvert une permanence de soutien aux femmes étrangères victimes de violences. En 2013, elle crée un poste national suite aux nombreuses sollicitations en interne et en externe, ayant pris plus largement conscience de la nécessité d’intégrer dans ses activités et actions la dimension du genre et de la protection des droits fondamentaux des femmes. Le travail de la Cimade sur la thématique des violences faites aux femmes a pour objectif de sensibiliser l’opinion publique et d’améliorer les dispositifs législatifs existants, notamment via un travail de plaidoyer. Par ailleurs, l’action requiert aussi de former non seulement ses militantes et ses militants, mais également les différents acteurs associatifs et institutionnels sur les droits des personnes étrangères victimes de violences. La Cimade travaille également sur la situation des femmes migrantes, notamment sur les questions liées au travail, à la santé…
H&M : S’intéresser aux femmes engagées, est-ce porter un autre regard sur les migrations féminines et sur le rôle des femmes dans les sociétés d’accueil et d’origine (pour certaines d’entre elles) ? Comment transformer les représentations négatives ou « domestiques » de ces femmes ?
G. J. : Oui, s’intéresser aux femmes, à leurs engagements, leurs différents rôles permet de changer le regard et de sensibiliser l’opinion publique à ces questions.
Changer les regards, c’est peut-être d’abord commencer à regarder la réalité de la migration au féminin, encore trop souvent occultée ou réduite à des clichés de femmes dépendantes ou victimes.
Changer les regards, c’est donner à voir et à comprendre leurs identités multiples, leurs ressources de courage, de résistance, d’inventivité pour arriver à surmonter des obstacles incroyables tout au long de leur parcours migratoire : que l’on pense aux conditions du départ des pays d’origine, aux dangers et aux violences sur les routes, aux humiliations et à l’insuffisance des conditions d’accueil, à la précarité économique et sociale.
Le témoignage de « femmes de courage », les vecteurs de la culture (cinéma, théâtre, littérature, musique) sont de puissants leviers pour aider à ouvrir les yeux et les intelligences sur les drames et les richesses de l’immigration féminine. C’est ce que la Cimade tente de réaliser avec le festival Migrant’Scène.
Mais, pour que les injustices et les discriminations dont elles sont victimes cessent, pour que leurs contributions soient reconnues et valorisées, il faut davantage : il faut que les politiques publiques changent ! Dans le combat politique de longue haleine pour une transformation des politiques migratoires menées par des associations et des actions citoyennes, il faut aussi veiller à rendre visibles la partie féminine de l’immigration, par exemple en utilisant un langage inclusif qui parle des « personnes étrangères » et non plus « des étrangers » ou des « migrants ». C’est plus qu’un détail pour aider à modifier les représentations.
Pour citer cet article
Référence papier
Violaine Husson, « « La nécessité d’un combat spécifique pour les femmes étrangères » », Hommes & migrations, 1331 | 2020, 24-27.
Référence électronique
Violaine Husson, « « La nécessité d’un combat spécifique pour les femmes étrangères » », Hommes & migrations [En ligne], 1331 | 2020, mis en ligne le 07 décembre 2020, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/11752 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.11752
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