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Le Point Sur

La pédagogie au Musée du quai Branly - Jacques Chirac

Focus
Peggy Derder
p. 109-113

Résumé

Le Musée du quai Branly - Jacques Chirac s’attache à préserver et à valoriser les arts et les civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, à la croisée d’influences artistiques, culturelles, historiques multiples. Si les missions de l’établissement ne s’inscrivent pas directement dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, certaines de ses expositions, événements ou outils pédagogiques, de par leur propos sur les représentations des cultures extra-européennes, peuvent y contribuer. En prônant « le dialogue des cultures », le musée concourt à lutter contre l’essentialisation, la hiérarchisation, la stigmatisation des différences culturelles et de l’altérité.

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Texte intégral

  • 1 Déclaration de M. Jacques Chirac, président de la République, sur le Musée du Quai Branly et le dia (...)

1Le 20 juin 2006, le président de la République Jacques Chirac inaugure le Musée du quai Branly en ces termes : « Au cœur de notre démarche, il y a le refus de l’ethnocentrisme, de cette prétention déraisonnable et inacceptable de l’Occident à porter, en lui seul, le destin de l’humanité. Il y a le rejet de ce faux évolutionnisme qui prétend que certains peuples seraient comme figés à un stade antérieur de l’évolution humaine, que leurs cultures dites “primitives” ne vaudraient que comme objets d’étude pour l’ethnologue ou, au mieux, sources d’inspiration pour l’artiste occidental. Ce sont là des préjugés absurdes et choquants. Ils doivent être combattus. Car il n’existe pas plus de hiérarchie entre les arts et les cultures qu’il n’existe de hiérarchie entre les peuples. C’est d’abord cette conviction, celle de l’égale dignité des cultures du monde, qui fonde le musée du quai Branly1. »

Le refus de l’ethnocentrisme

2La médiation et la pédagogie au Musée du quai Branly - Jacques Chirac s’inscrivent dans cette optique. Les activités de médiation portant sur les collections ou les expositions conduisent à remettre en cause nos représentations, nos regards occidentaux et l’ethnocentrisme en privilégiant l’interaction avec et entre les visiteurs, ainsi que la découverte et la pratique. Des visites guidées thématiques, transversales aux quatre continents (Afrique, Asie, Océanie et Amériques), sont particulièrement propices à cette approche. C’est le cas en particulier, des visites guidées intitulées « Métissages », « Différences », « Mariages d’ailleurs », « Des environnements et des hommes », « Féminin-masculin ».

  • 2 Le « troisième sexe » social chez les Inuits consiste à attribuer à un enfant un genre qui ne corre (...)

3À titre d’exemple, la visite thématisée « Féminin-masculin » suit un parcours conçu comme une progression dans la compréhension des rapports entre hommes et femmes dans différentes sociétés extra-européennes. À partir de quelques exemples choisis et en partant des représentations des visiteurs, il s’agit aussi de déconstruire certaines idées reçues sur le genre, la place des femmes dans les sociétés extra-occidentales, le mariage, etc. Sans nier les rapports de domination hommes-femmes, l’objectif n’est ni de les systématiser ni de les associer à des sociétés vues comme « traditionnelles ». Les visiteurs découvriront ainsi le matriarcat chez les Touaregs (filiation par la mère dans de nombreuses communautés touarègues et transmission de la tente et des biens mobiliers par voie matrilinéaire) ou le « troisième sexe2 » chez les Inuits. La visite « Féminin-masculin » conduit donc à s’interroger sur la définition du genre et sur l’universalité de la domination des hommes sur les femmes.

La portée pédagogique des expositions

4Depuis l’ouverture du Musée du quai Branly - Jacques Chirac en 2006, plusieurs expositions ont permis d’aborder plus directement, avec les classes, les questions d’altérité, de stigmatisations, de discriminations ou de racisme. Ce fut le cas d’Exhibitions. L’invention du sauvage (29 novembre 2011-3 juin 2012). Cette exposition a mis en lumière l’histoire de femmes, d’hommes et d’enfants, venus d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou d’Amérique, exhibés en Occident à l’occasion de numéros de cirque, de représentations de théâtre, de revues de cabaret, dans des foires, des zoos, des défilés, des villages reconstitués ou dans le cadre des expositions universelles et coloniales. L’exposition explorait les frontières parfois ténues entre représentations exotiques et monstres, science et voyeurisme, et questionnait le visiteur sur ses propres préjugés dans le monde d’aujourd’hui.

  • 3 Le dossier est consultable en ligne sur le site du Musée du quai Branly - Jacques Chirac : https:// (...)

5The Color Line : les artistes africains-américains et la ségrégation (4 octobre 2016-15 janvier 2017) empruntait son titre à un célèbre article du leader noir américain Frederick Douglass paru en 1881. Symbolisant la ségrégation, cette ligne va structurer la société américaine durant des décennies. Dans le dossier pédagogique3 et la médiation proposée in situ pour les groupes scolaires et périscolaires, il s’agissait avant toute chose d’étudier le propos de l’exposition : la ségrégation aux États-Unis et les expressions artistiques qui l’ont dénoncée. Plus largement, il a permis aux enseignants et à leurs élèves de réfléchir aux formes de ségrégations, de discriminations, aux luttes pour les droits civiques et pour l’égalité.

  • 4 Idem.

6Plus récemment l’exposition Peintures des lointains. La collection du musée du quai Branly - Jacques Chirac4 (30 janvier 2018-3 février 2019) a questionné l’évolution, à travers les siècles, du regard porté en Occident sur les peuples, sociétés et territoires plus ou moins lointains. Dans une Europe en pleine expansion coloniale, l’art occidental emprunta différentes voies : de l’exotisme à un regard plus réaliste, ethnographique, non sans céder parfois aux préjugés et aux représentations racistes.

Un renouvellement des approches muséographiques

7Deux prochaines expositions du Musée du quai Branly - Jacques Chirac permettront d’autres questionnements pédagogiques avec les classes à travers le croisement des regards et des points de vue. La conception même de ces expositions est portée conjointement par des professionnels du Musée du quai Branly - Jacques Chirac et des spécialistes issus du pays ou de la zone géographique en question, tout en intégrant les points de vue des communautés d’origine. Pour les élèves, ce sera l’occasion de constater les effets de cette méthodologie et de croiser les regards européens et non européens sur ce patrimoine.

  • 5 Avec pour commissaires associées Cindy Olohou (historienne de l’art) et Dr Rachel Mariembe (enseign (...)

8Ce sera le cas lors de l’exposition Sur la route des chefferies du Cameroun. Du visible à l’invisible (5 avril-17 juillet 2022), dont le commissariat a été confié à Sylvain Djache, fondateur et coordinateur général du programme « Route des Chefferies5 ». Les chefferies de la région des Grassfields au Cameroun ont été étroitement impliquées dans la conception de cette exposition.

9L’exposition Wampum6. Perles de diplomatie en Nouvelle-France (8 février-15 mai 2022) est quant à elle portée par un comité scientifique composé de spécialistes européens et amérindiens. Elle s’inscrit dans le cadre du projet de recherche CROYAN (Collections royales d’Amérique du Nord7) qui porte sur les objets collectés entre 1650 et 1850 dans les régions des Plaines et des Grands Lacs (Canada, États-Unis). Arrivées en France, ces pièces ont d’abord été intégrées aux collections royales puis, suite à la Révolution française, aux collections nationales. Il s’agit d’une collection exceptionnelle pour la connaissance des nations autochtones habitant ces régions, ainsi que pour mieux comprendre leurs relations avec les Européens à partir du XVIIsiècle. La recherche repose sur une approche pluridisciplinaire, associant des professionnels aux spécialités et aux profils académiques et culturels variés : anthropologues, historiens, conservateurs, restaurateurs, chimistes, experts autochtones, aînés et artistes. Leur dialogue est essentiel pour une meilleure compréhension de ces collections et pour rendre compte des biais présents dans les pratiques académiques, dont les chercheurs ne sont pas toujours conscients.

Mener un travail pédagogique sur l’histoire des collections du musée

  • 8 Roxana Azimi, « Comment chercheurs et musées enquêtent sur l’origine des objets pillés en Afrique » (...)

10Un autre enjeu consiste à donner à voir aux publics scolaires et aux visiteurs en général le travail scientifique sur les origines des objets. Au-delà des chantiers de récolement, d’importants travaux portant sur les notices des objets sont menés depuis plusieurs années. Depuis 2013, des collaborations avec des professionnels des musées travaillant dans les pays d’origine des pièces en question permettent notamment d’enrichir la base de données en langue d’origine, d’affiner les informations sur l’usage ou l’origine de l’objet. Depuis le début de l’année 2019, un nouveau chantier de grande ampleur porte sur les origines et les contextes d’acquisition d’un certain nombre d’œuvres. Lise Mész, conseillère historique au Musée du quai Branly - Jacques Chirac, qui coordonne les recherches sur l’histoire des collections, pointe plus spécifiquement « une centaine d’objets, dont la légalité ou la légitimité de l’acquisition sont mises en doute », sur lesquels s’est engagée une recherche qui « s’inscrit dans un temps long et nous engage pour plusieurs années8 ».

  • 9 Notamment dans le cadre de l’enseignement de spécialité « Histoire géographie géopolitique sciences (...)

11Cet axe de travail pédagogique sur l’histoire des collections du musée permet plus largement de questionner la notion de patrimoine9 (en distinguant le patrimoine matériel et le patrimoine immatériel, ce qui fait patrimoine, l’imprescriptibilité et l’inaliénabilité du patrimoine), le rôle de l’institution muséale et du Musée du quai Branly - Jacques Chirac en particulier, ce qu’est une collection, la manière dont elle est constituée par héritages successifs et quels sont ses acteurs.

12Ainsi, la trajectoire des objets, leurs modes d’acquisition et leur intégration aux collections nationales, les regards posés sur eux et l’évolution de ces regards peuvent donner lieu à de riches questionnements pédagogiques. C’est notamment l’objectif de la visite guidée « Histoire des collections » programmée pour les collégiens et les lycéens.

13En effet, lors de sa création en 199810, le Musée du quai Branly est l’héritier des collections de deux institutions : 250 000 pièces provenant des collections ethnographiques du Musée d’ethnographie du Trocadéro, puis Musée de l’Homme, et 25 000 œuvres issues du Musée des Arts africains et océaniens. Le premier, ouvert dans la foulée de l’Exposition universelle de 1878, rassemblait des collections extra-européennes d’origines très diverses, certaines provenant du Muséum national d’histoire naturelle, de la Bibliothèque nationale ou de la bibliothèque Sainte-Geneviève, d’autres de l’ancien Musée national de marine et d’ethnographie, abrité un temps au Louvre. Parmi ces pièces figurent des collections royales, celles du baron Denon, des pièces océaniennes rapportées par Cook, La Pérouse, Bougainville, Dumont d’Urville. Ce fonds fut ensuite abondé par d’importantes expéditions de collecte scientifique, comme celle de la Korrigane en Océanie (1934-1936), par des pillages avérés – comme la prise des 26 œuvres du trésor royal d’Abomey par les troupes du général Dodds dans le palais incendié par le roi Béhanzin, après les combats de la campagne du Dahomey en 1892, et prochainement restituées à la République du Bénin11 – ou encore par des collectes en contexte colonial, comme la mission Dakar-Djibouti (1931-1933) pilotée par Marcel Griaule. Le second, le Musée des Arts africains et océaniens a été créé par André Malraux en 1961 dans le bâtiment du Musée de la France d’outre-mer, qui avait lui-même succédé en 1935 au Musée des Colonies. Il était marqué par une idéologie coloniale assortie d’un certain goût pour le pittoresque. André Malraux transforme sa vocation pour en faire un musée « d’arts primitifs ».

14À travers ses collections, comme ses expositions, le Musée du quai Branly - Jacques Chirac est donc porteur de valeurs à partager avec les publics scolaires : le dialogue entre les cultures, l’opposition à l’ethnocentrisme, la découverte de l’altérité, le respect des différences… Les chantiers scientifiques et muséographiques en cours sur l’histoire et les origines des collections ouvrent également de nouvelles perspectives pédagogiques. Une démarche qui, indirectement, permet de lutter efficacement contre les préjugés racistes.

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Notes

1 Déclaration de M. Jacques Chirac, président de la République, sur le Musée du Quai Branly et le dialogue entre les cultures du Nord et du Sud, à Paris le 20 juin 2006. Url : https://www.vie-publique.fr/discours/162270-declaration-de-m-jacques-chirac-president-de-la-republique-sur-le-mus.

2 Le « troisième sexe » social chez les Inuits consiste à attribuer à un enfant un genre qui ne correspond pas à son sexe biologique. Cette socialisation inversée est facilitée par l’usage de prénoms androgynes et par la langue inuit, dans laquelle il n’existe pas de genre grammatical féminin ou masculin. Cette pratique est observée dans les familles dans lesquelles les fratries présentent un sex-ratio très déséquilibré. Elle répond également à un impératif cosmogonique. Chaque nouveau-né reçoit un ou plusieurs prénoms (non genrés donc) de sa parentèle récemment décédée. En rêve, l’âme d’un.e défunt.e peut se manifester auprès des futurs parents. Si le sexe du défunt ou de la défunte ne correspond pas à celui du nouveau-né, celui-ci connaît un travestissement et une socialisation inversée pour mieux réincarner l’ancêtre disparu.

3 Le dossier est consultable en ligne sur le site du Musée du quai Branly - Jacques Chirac : https://www.quaibranly.fr/fr/medias/medias-tab/learn/medias-type/Learn/medias-action/list/

4 Idem.

5 Avec pour commissaires associées Cindy Olohou (historienne de l’art) et Dr Rachel Mariembe (enseignante-chercheur à l’Institut des Beaux-arts de l’université de Douala A Nkongsamba, chef de département de Patrimoine et muséologie).

6 Le wampum est un coquillage de la côte Atlantique de l’Amérique du Nord. Matière première convoitée, le wampum est le matériau constitutif d’objets en perles – ceintures diplomatiques, objets religieux, monnaie d’échange, objets de prestige – ayant revêtu une importance considérable dans les sociétés amérindiennes et témoignant de contacts avec les Européens aux XVIIe et XVIIIe siècles.

7 Url : https://croyan.quaibranly.fr/fr/.

8 Roxana Azimi, « Comment chercheurs et musées enquêtent sur l’origine des objets pillés en Afrique », in Le Monde, 29 avril 2021. Url : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/04/29/comment-chercheurs-et-musees-enquetent-sur-l-origine-des-objets-pilles-en-afrique_6078543_3212.html.

9 Notamment dans le cadre de l’enseignement de spécialité « Histoire géographie géopolitique sciences politiques ». En terminale, le 4e thème du programme porte sur « Identifier, protéger et valoriser le patrimoine : enjeux géopolitiques ».

10 En 2019, l’exposition « 20 ans. Les acquisitions du musée du quai Branly - Jacques Chirac » est revenue sur l’histoire du musée et de ses collections enrichies par des acquisitions de plus de 80 000 œuvres. Voir le dossier pédagogique de cette exposition : https://www.quaibranly.fr/fileadmin/user_upload/1-Edito/6-Footer/3-Si-vous-etes/2-Enseignant-animateurs/Dossier_Pedagogique_ExpositionANS_VD.pdf

11 Url : https://www.quaibranly.fr/fr/collections/vie-des-collections/actualites/restitution-de-26-oeuvres-a-la-republique-du-benin/

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Pour citer cet article

Référence papier

Peggy Derder, « La pédagogie au Musée du quai Branly - Jacques Chirac »Hommes & migrations, 1334 | 2021, 109-113.

Référence électronique

Peggy Derder, « La pédagogie au Musée du quai Branly - Jacques Chirac »Hommes & migrations [En ligne], 1334 | 2021, mis en ligne le 01 janvier 2024, consulté le 09 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/12975 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12975

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Auteur

Peggy Derder

Chargée de la médiation tout public-publics scolaires, périscolaires et enseignants, Musée du quai Branly - Jacques Chirac.

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Droits d’auteur

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