Lignes de vie
Texte intégral
1Filipe Vilas-Boas est un artiste né au Portugal en 1981. Il vit et travaille à Ivry. Artiste conceptuel jouant de la porosité entre les mondes IRL (In real Life) et URL, ses créations combinent récupération, détournement et nouveaux médias. Sa pratique artistique explore en particulier les accès et les excès du numérique et tente d’en matérialiser les implications éthiques et esthétiques. Il a récemment exposé au Tate à Londres, et présente actuellement son travail au CCBB Belo Horizonte au Brésil et au Centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson à Noisiel, non loin de Paris. Il revient sur l’installation Lignes de vie, créée à partir de messages de personnes souhaitant accueillir chez elles des réfugiés.
Hommes & Migrations : Votre réflexion porte depuis plusieurs années sur les pratiques numériques, notamment collectives et qui se déploient dans l’espace public, notamment lors de programmations comme la Semaine de la langue française et de la Francophonie. Vos installations pluridisciplinaires et « pluriformes » interpellent nos usages du numérique et leurs conséquences sur les relations sociales et sur les comportements démocratiques, comme par exemple l’installation The Punishment au CentQuatre à Paris dans le cadre de l’exposition Jusqu’ici tout va bien ? Archéologies d’un monde numérique (2020). Pouvez-vous nous expliquer comment ce projet autour des messages des accueillants a été conçu et si vous aviez déjà mis en place un tel dispositif auparavant sur une thématique liée aux migrations ?
- i Pop_Down Project - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com).
- ii Sous les claviers la plage - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com)
- iii Carrying The Cross - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com)
Filipe Vilas-Boas : En effet, une partie conséquente de mon travail tente d’examiner les espaces numériques comme une forme d’espaces publics bis. À travers le prisme de la technique, et plus précisément via les différents usages de la technologie numérique, je m’intéresse en particulier aux questions qui régissent ces espaces et, par conséquent, à la teneur et à la qualité de nos mobilités à l’intérieur, et donc aux formes que prennent ainsi nos identités et le corps social tout entier. Plusieurs œuvres jalonnent cette recherche-action qui porte in fine sur les modes d’appropriations collectifs de ce nouveau muscle de synchronicité connectée. Il y a, notamment, le Pop_Down Projecti (2008) sur la gestion de l’espace public, Sous les claviers, la plageii (2018) sur les mobilisations sociales, ou encore Carrying the Crossiii (2019) sur l’espoir et l’oppression liée à cette « révolution » numérique.
Fils d’immigrés portugais, moi-même né au Portugal, j’ai migré et grandi en France dès la petite enfance – en Corse d’abord, puis en région parisienne du côté de Fontainebleau quelques années plus tard, avant de terminer mes études et de vivre à Paris. Je porte donc en moi la thématique de la migration depuis toujours, si je puis dire. Je connais bien à la fois le sentiment de déracinement avec la saudade d’un pays et d’une famille qui m’ont vu naître et, par ailleurs, j’ai fort bien pris racine dans le pays de la langue de Molière.
Artistiquement parlant, tout a commencé pour moi avec l’écriture – technique fondamentale s’il en est – et la poésie en particulier, dès l’adolescence. Un goût des lettres qui me vient probablement de ma mère qui, à côté de son travail, a longtemps joué le rôle d’écrivaine publique pour la communauté portugaise. Elle a, pour ainsi dire, appris le français en même temps que ses enfants, et ce fut d’ailleurs l’unique terrain sur lequel elle acceptait de voir ses progénitures lui contester légitimement son autorité : à la grande surprise de nos amis, avec ma sœur et mon frère, nous avions expressément le droit de la corriger, y compris publiquement, pour perfectionner sa langue française. Prononciation, grammaire, conjugaison… tout y passait et, en bons « camarades de classe », tout était prétexte à de franches rigolades. La balance s’équilibrait certainement lorsque nous apprenions à notre tour à parler et écrire le portugais. Au passage, aujourd’hui, je suis encore étonné de constater qu’en dehors des efforts de quelques associations, l’apprentissage de la langue française ne soit pas enseigné aux adultes qui s’installent en France ; ce serait une main tendue fort naturelle et la seconde des hospitalités, la première étant d’avoir un toit. Et c’est là, précisément, le sujet du projet Lignes de vie puisqu’il met en scène les messages des gens qui sont prêts à accueillir chez eux des réfugiés.
En 2018 déjà sur ce thème, avec William Elong, un ami camerounais, et la Science Gallery de Venise, j’avais initié un projet intitulé Drones vs Drownediv, dont le dispositif cherchait à utiliser des temps courts de bénévolat numérique, et donc potentiellement distanciés, pour participer à l’entraînement d’une intelligence artificielle capable de reconnaître les frêles embarcations de migrants, et ainsi aider les rares navires encore autorisés à porter secours en mer Méditerranée à augmenter leur vision et leur champ d’action. Un jour ou l’autre, et probablement dans pas longtemps – j’ai vu passer un appel à projet de Frontex sur le sujet l’été dernier –, un système similaire sera mis en place pour contrôler les frontières européennes, mais il me semblait primordial de travailler collectivement à équiper au même titre et d’augmenter techniquement nos forces humanitaires.
En chemin, je suis donc passé de l’écriture tout court à l’écriture automatique comme disait Bernard Stiegler pour parler des algorithmes dont je me sers aujourd’hui. Mais, depuis quelque temps, justement, j’envisage un retour à l’écriture, avec notamment un projet qui mélange littéralement les deux langues, français et portugais, comme ma mère le faisait et comme beaucoup d’expatriés français à Lisbonne ou à Rio le font aujourd’hui : un dictionnaire amoureux du frantugais, pour faire honneur à l’erreur, à l’apprentissage et à la fertilisation des langues aussi. J’aimerais encore une fois en faire un projet participatif. Je suis d’ailleurs en ce moment même à la recherche de partenaires pour le mener à bien.
Le projet autour des messages des accueillants participe finalement de ce même mouvement, de retour au texte écrit de la main de l’homme, à ceci près qu’avant de devenir aussi le mien, il est d’abord et avant tout le sujet d’une sociologue et enseignante-chercheure à Télécom ParisTech spécialiste des migrations connectées, Dana Diminescu – une femme brillante –, rencontrée lors d’une exposition à l’Institut des systèmes complexes à Paris où je présentais L’Astrophonev, une œuvre interactive qui explore la musicalité de la Voie lactée. Une installation méditative qui utilise la puissance du traitement massif de données tout en conservant ce pouvoir en main avec une simple manivelle ; le projet propose une forme de sonification du cosmos en revisitant le principe d’un orgue de Barbarie. Je le souligne parce qu’il est aussi question de la main dans notre projet : la main qui donne, la main qui reçoit et, entre les deux, la formulation écrite qui accompagne ce geste. Esthétiquement, j’ai immédiatement pensé qu’il serait intéressant de lire ces témoignages sur les lignes au creux de nos mains ; comme si l’étroit espace entre la ligne de vie et la ligne de cœur constitué par les cellules de notre peau devenait de la cellulose, le papier sur lequel s’inscrivent ces mots de bienvenue.
- vi Filipe Vilas-Boas sur Instagram : ( ͡° ʖ̯ ͡°)⊃―━━✲⌒* Les Gaulois Réfractaires ⛥⌒*゚.❉・゜・。. (2019) # (...)
Le corpus de textes utilisé est issu du travail de Singa, une association française spécialisée dans l’intégration des personnes réfugiées et migrantes. Dana Diminescu travaille depuis des années à analyser l’évolution sémantique de son contenu, et un jour elle m’a proposé de réfléchir à une proposition artistique pour valoriser ces mots d’accueil. Dana connaissait bien mon intérêt pour la question de l’hospitalité française ; en 2019 à Vitry, pour une exposition en soutien aux grévistes sans papiers de Chronopost, j’avais créé avec mon père, maçon à la retraite, une sculpture en hommage à la fraternité, à la solidarité historique de l’hexagone : Les Gaulois Réfractairesvi, une carte de France réalisée avec des briques aux propriétés thermiques du même nom. Dana était venue voir la carte et m’a alors partagé davantage encore son histoire personnelle et professionnelle, commencée de son côté en Roumanie, et elle aussi faite de cette chaleur humaine bien française que l’œuvre représentait à ses yeux. C’est ainsi que, l’hiver dernier, elle m’a proposé de prendre un café au Palais de la Porte Dorée pour me passer le relais.
H&M : Comment votre réflexion et vos pratiques de résidence et d’ateliers avec des publics divers se nourrissent-elles des recherches universitaires sur les incidences numériques des migrations, et notamment des travaux de Dana Diminescu ?
F. V.-B. : Je suis un rat de laboratoire comme on dit être un rat de bibliothèque ; à ceci près qu’on ne réalise pas d’expériences sur moi, c’est même plutôt l’inverse. J’ai pris l’habitude de toquer aux portes des chercheurs, d’échanger avec eux sur leur pratique et d’en apprendre un maximum sur l’état de l’art dans leur discipline, et en particulier sur la façon dont l’ère du numérique fait évoluer les choses. J’essaie de comprendre où nous en sommes, d’où nous venons et ce vers quoi nous tendons pour nourrir ma pratique artistique. J’assiste aussi régulièrement à des conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), à l’École normale supérieure (ENS), au Collège de France et à une foultitude d’autres institutions par curiosité intellectuelle. Je me considère comme un éternel étudiant et un chercheur aussi, à ma manière. L’art est l’un des rares champs transdisciplinaires où l’on peut conjuguer librement recherche et création. C’est donc le terrain d’expérimentation idéal pour créer des collisions ou des coalitions inattendues, relier ensemble des disciplines qui ne se rencontrent jamais. Je crois que j’y réalise aussi un rêve d’enfant, qui était de travailler pour la recherche. J’ai le sentiment que chaque artiste explore à sa façon sa propre montagne Sainte-Victoire. En pleine révolution numérique, je dirais que ma montagne à moi, ma topographie, elle, est mouvante, en partie ouverte et visible, et en partie contrôlée et largement invisibilisée aussi.
Avec Dana Diminescu, comme je le disais, c’est d’abord une rencontre, cela a plus à voir avec le hasard et certes, oui, ma pratique orientée arts-sciences, y compris sociales. En France, du côté des sciences humaines, je suis particulièrement les travaux de Laurence Allard, Paola Tubaro, Antonio Casilli, Alexandre Monnin, Jen Schradie, à l’international, Evgeny Morozov et Zeynep Tüfekçi en particulier. Tou.te.s traitent d’un ou de plusieurs aspects de la société connectée contemporaine, de leurs usages et de leurs implications sociales, économiques, politiques et environnementales. C’est le terreau de mon travail.
H&M : Comment s’est déroulée la participation des personnes qui ont accepté de livrer leurs messages sur l’expérience ? N’est-ce pas difficile de les interroger sur cette thématique qui peut toucher leur vie quotidienne sur une durée relativement importante et concerner leur relation de proximité avec ces personnes exilées ?
F. V.-B. : En réalité, dans ce cas, la difficulté a été moindre : les messages me sont arrivés anonymisés par ricochets via Dana Diminescu, qui elle-même les obtient après traitement par l’association Singa qui les récolte. Les données proviennent en fait du formulaire en ligne que les personnes complètent pour s’enregistrer en tant que foyer d’accueil au sein du programme « J’accueille » mené par l’association. Elles y renseignent des informations sur l’espace qu’elles peuvent mettre à disposition et la durée associée pour aider l’association à former des paires et orienter au mieux les réfugiés. L’analyse sémantique permet de mieux comprendre les ressorts et les motivations des participants, et ce de manière fine, géolocalisée et dans la durée : Singa part régulièrement en campagne pour recruter de nouveaux participants selon les besoins en capacité d’accueil. Celles et ceux qui s’inscrivent souhaitent aider comme ils peuvent d’autres êtres humains qui ont besoin d’un toit, et ils ou elles expriment plus ou moins leurs motivations en début de parcours.
Quand elles me sont transmises pour le projet artistique, je le disais, les données sont bien entendu préalablement anonymisées par respect de la vie privée des participants. Ceci dit, avant la pandémie, avec Dana, je me souviens avoir participé à la réflexion sur la réalisation d’un projet avec des vidéos 360° qui avaient été tournées par les participants du même programme (accueillants et réfugiés) : de la surprise mutuelle lors de l’arrivée à l’aéroport aux adieux, en passant par la vie quotidienne à table ou de sortie le week-end, les innombrables heures de vidéo témoignaient d’un contraste émotionnel élevé. Du plaisir de la découverte gastronomique aux problématiques de cohabitation, tout était là sans filtre. Avec le recul, cela fait beaucoup écho à la période de confinement et au temps d’adaptation qu’il nous a tous et toutes fallu traverser pour retrouver nos marques.
H&M : Pensez-vous que cela peut donner plus de visibilité aux actions de solidarité et d’hospitalité qui sont peu valorisées et s’effacent dans les discours méfiants, voire haineux, sur l’immigration ? Est-ce que cette installation peut-être un espace de paroles pour ceux qui en sont privés malgré leur engagement fort et personnel vis-à-vis des migrants ?
F. V.-B. : A minima, c’est à l’évidence une tentative sensible de lire et de faire lire une France solidaire et fraternelle qui a moins de place dans les médias que les discours méfiants, haineux ou carrément racistes qui empestent notamment aujourd’hui les plateaux de télévision. Il n’y a qu’à regarder le tapis rouge médiatique déroulé à Éric Zemmour pendant toute la campagne présidentielle au regard de son score final. Ridicule. Révoltant. Certes, l’extrême droite bat des records mais comment s’en étonner quand on entend un bruit médiatique en boucle sur les thèmes historiques racistes ? Tout comme les algorithmes des réseaux sociaux font mécaniquement plus remonter les sentiments négatifs et ce, sans régulation pour générer plus de réactions et donc plus de données, colonne vertébrale de leur modèle d’affaire ; de la même façon, les télévisions agitent à longueur d’émissions les mêmes sentiments nauséabonds pour booster leur audimat et confisquer le débat démocratique au passage. Inutile de nous cacher derrière notre petit doigt qui nous sert à scroller dans ce puits sans fond de mauvaises nouvelles : la peur de l’étranger est une marotte du paysage médiatique français et ce, alors même que nous vivons sur une terre d’accueil historique. Comment expliquer ce paradoxe ? Notre histoire est-elle si mal assumée et enseignée ? Fort probable.
Enfant, j’ai le souvenir d’avoir régulièrement passé des vacances chez des cousins qui vivaient en HLM. Même si fatalement, faible mixité sociale oblige, nous y étions entre pauvres ou de classes sociales dites « inférieures », la vie en communauté, elle, y était bien riche. Nous y parlions une langue fleurie qui ne s’apprend que dans la rue au contact de toutes les communautés ; un subtil mélange franco-arabo-portugais twisté de verlan et teinté de manouche. Sans pour autant ignorer les stigmatisations ou les problèmes, je constate, attristé, aujourd’hui que le glissement à droite de tout l’échiquier politique masque structurellement ce pan de l’histoire et agite a contrario plus que jamais le chiffon rouge de la peur de l’étranger. Il s’agit là d’une manipulation ignoble qui met de l’huile sur le feu en transformant l’arène médiatique en chambre d’accusationvii in fine des populations les plus vulnérables : personnes réfugiées et précarisées en première ligne. À ce titre donc, tout espace de parole et d’échange est bon à prendre.
H&M : Pour la réalisation de l’installation, quelles sont vos options techniques et esthétiques pour permettre aux publics d’accéder à des bouts de narrations sur l’accueil qui ne soient pas trop fragmentés ? Quelle en est la structure « dorsale » qui pourrait favoriser une meilleure appropriation de l’œuvre par les publics ?
F. V.-B. : Concernant la narration, j’utilise directement les textes rédigés par les participants sur le formulaire d’inscription. Ce sont généralement deux trois phrases assez courtes, parfois même une seule – comme un slogan, un cri du cœur. Il y a aussi des motivations simplement listées comme une to-do list ou encore juste une petite poignée de mots, comme si l’interface écran nous dispensait de soigner la formulation. Un phénomène courant en humanités numériques (voir le langage texto) où la vitesse prime sur l’orthographe ou la qualité du phrasé.
Esthétiquement, j’ai choisi de travailler autour de mains tendues qui symbolisent à la fois le donneur et le receveur, et plus particulièrement sur les lignes de nos paumes pour en accueillir les textes avec de la projection. J’aime imaginer que les visiteurs pourront interagir avec l’œuvre en interférant avec leurs mains tendues de la même manière que les mains moulées fixées au mur, et récolter eux-mêmes les messages en se projetant comme un accueillant ou comme un.e réfugié.e. L’expérience étant particulièrement riche, il me paraît important de pouvoir virtuellement se positionner et de s’imaginer d’un côté comme de l’autre. L’instabilité et les catastrophes climatiques – que l’on ne se souhaite pas – et l’inéluctable montée des eaux, par exemple, font peser une lourde épée de Damoclès sur les populations qui vivent à proximité des zones menacées et annoncent des phénomènes de migration nouveaux dans l’histoire de l’anthropocène.
Plus concrètement, pour revenir au développement du projet, j’étais dernièrement occupé à finaliser de nouvelles installations pour l’exposition Le Palais des villes imaginaires à Noisiel, je vais donc bientôt passer aux tests pour réaliser ces moulages de mains et choisir la matière adéquate pour projeter du texte dessus. Et, enfin, je dois aussi poursuivre ma sélection et corriger un peu les textes. Ce travail de préparation en amont sur la matière atomique et numérique est fait d’essais-erreurs qui me donneront les clés pour véhiculer au mieux, non pas l’excès, mais toute la profondeur de la sensibilité humaine. Il est à noter d’ailleurs un bilatéralisme que l’on soulève peu : certains accueillants ont tout autant besoin de rompre leur solitude que les réfugiés. Cela dit quelque chose de la société parfois asséchée dans laquelle nous baignons.
H&M : À quelle occasion cette installation va-t-elle être présentée et exposée ? Sa circulation en France ou à l’étranger est-elle envisagée ?
F. V.-B. : Avec Dana Diminescu et la galerie Anca Poterașu, nous travaillons déjà sur une première présentation de l’installation dans le cadre d’une exposition collective sur le thème des migrations à Bucarest pour l’automne-hiver prochain. Nous espérons dans la foulée discuter avec le Musée national de l’histoire de l’immigration sur l’importance de ces témoignages et de leur diffusion sous cette forme pour ouvrir justement un espace de discussion et faire place à cette France réfractaire à l’indifférence.
H&M : En conclusion, pouvez-vous nous parler du projet How House, la Maison des savoirs et du faire, que vous décrivez comme un tiers-lieu sans lieu ?
F. V.-B. : How Houseviii est une association d’éducation populaire que j’ai fondée en 2018 avec Benjamin Dallard, un ami mathématicien, un tiers-lieu éducatif et collaboratif qui œuvre pour l’accès à toutes les cultures : arts, sciences, terre et numérique. Nous souhaitons en particulier participer à l’effort d’inclusion et faire exister une école de la collaboration. Mais comment faire ? Comment faire ensemble ? Comment être utile ? Comment construire demain ? Comment apprendre ? Comment transmettre ? Comment défaire aussi ? On a le droit de se tromper, après tout… Bref, la liste des « comment » est longue et c’est bien la raison pour laquelle nous avons choisi de bâtir une maison pour y accueillir toutes les tentatives de réponses. Chez How House – la Maison des savoirs et du faire –, nous développons en particulier une pédagogie qui associe manuel et intellectuel dans un cadre ludique. Des principes éducatifs largement valorisés, mais qui restent inaccessibles à une grande partie de la population. Nous cherchons donc à les redistribuer là où ils font le plus défaut aujourd’hui : auprès des publics isolés, adultes, personnes âgées et enfants. La structure se déploie essentiellement aujourd’hui sous forme d’une école itinérante au sein d’associations partenaires, de centres d’animation, de salles communes aux pieds des HLM, de prisons, d’hôpitaux, d’événements artistiques, numériques ou scientifiques. Nos ateliers sont animés avec un collectif d’artistes, d’ingénieurs, de makers, de designers, d’enseignants, de médiateurs et de bénévoles de tous horizons. Notre itinérance nous pousse donc à nous définir comme un tiers-lieu sans lieu, autrement dit, une utopie.
Accessoirement, pour moi, l’association est aussi devenue le véhicule parfait pour développer des projets de recherche qu’il me serait plus compliqué de monter uniquement avec ma casquette d’artiste. Par exemple, depuis presque trois ans maintenant, et c’est d’ailleurs la seule activité qui a continué durant la pandémie de la Covid-19, j’ai monté un atelier de réalité virtuelle au service du soin cognitifix avec des médecins psychiatres, spécialistes en addictologie, au sein d’un hôpital de jour à Paris. Nous sommes depuis arrivés à des conclusions qui nous ouvrent de nouvelles possibilités de soin et qui pourraient tout à fait s’appliquer ou être transposées dans d’autres cadres. Même s’il n’est pas toujours question de forme artistique pure ici, le sujet m’importe tout autant parce qu’il explore les potentialités curatives de nos fonctions cognitives. Or il s’agit là, il me semble, d’une probable redéfinition de ce qu’est la culture : un sous-ensemble du soin que nous pouvons apporter à l’humanité.
Note de fin
i Pop_Down Project - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com).
ii Sous les claviers la plage - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com)
iii Carrying The Cross - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com)
iv Drones vs Drowned - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com)
v Star Tracks | L’Astrophone - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com)
vi Filipe Vilas-Boas sur Instagram : ( ͡° ʖ̯ ͡°)⊃―━━✲⌒* Les Gaulois Réfractaires ⛥⌒*゚.❉・゜・。. (2019) #filipevilasboas - #mouvementsocial #solidarité #maçonnerie…
vii Le Voyage Intérieur - Filipe Vilas-Boas – Artist (filipevilasboas.com)
viii HOW HOUSE : Maison des Savoirs et du Faire (tumblr.com)
ix Art et santé mentale : le virtuel pour recoller au réel avec Filipe Vilas-Boas : Makery
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Référence papier
Filipe Vilas-Boas et Marie Poinsot, « Lignes de vie », Hommes & migrations, 1337 | 2022, 194-200.
Référence électronique
Filipe Vilas-Boas et Marie Poinsot, « Lignes de vie », Hommes & migrations [En ligne], 1337 | 2022, mis en ligne le 01 janvier 2024, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/14079 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.14079
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