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Au Musée
Pédagogie

Cinéma pour Tous : l’histoire de l’immigration par le cinéma

Entretien avec Véronique Servat, coordinatrice des ressources pédagogiques au musée, réalisé par Marie Poinsot, rédactrice en chef de la revue Hommes & Migrations.
Véronique Servat et Marie Poinsot
p. 175-178

Texte intégral

Hommes & Migrations : Pouvez-vous donc nous rappeler quelles sont les missions et les activités de Cinéma pour Tous ?

Véronique Servat : Le projet Cinéma pour Tous est un dispositif qui croise les démarches de différents organismes unissant ensemble leurs efforts. Il y a d’abord eu la création en 2006 de l’association éponyme d’Isabelle Jordano – « faire partager au plus jeune sa passion du cinéma » dit-elle – qui se donne pour but d’amener les adolescents et les adolescentes vers les salles de cinéma et de leur donner le goût du cinéma. Ensuite, le Musée national de l’histoire de l’immigration a développé des actions à destination des établissements scolaires qui portent sur la connaissance de l’histoire de l’immigration, sous l’impulsion d’un partenariat avec la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations (Dilcrah). Il y a un autre partenaire du projet qui est susceptible d’intervenir lors des projections, le groupe de recherche Achac fondé par Pascal Blanchard pour commenter des films comme Indigènes, Le Thé au harem d’Archimède, etc. Ce projet cinéma propose à des adolescents scolarisés de visionner des films qui parlent de l’histoire de l’immigration pour soulever des débats de société et des questionnements autour de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

H&M : Comment ce partenariat est-il né ? Quelles ont été les motivations des uns et des autres ?

V. S. : Ce projet de partenariat a été voulu par toutes les parties : Cinéma pour Tous, le MNHI et l’Achac. Chacun y a vu son propre intérêt à unir ses efforts sur la base d’une complémentarité évidente, pour impacter davantage les élèves et leurs enseignants. C’est d’abord Isabelle Giordano qui a pris l’attache du Musée pour proposer ce partenariat à trois. L’idée d’accompagner les séances, déjà existantes de Cinéma pour Tous, en y rajoutant une dimension institutionnelle et culturelle via le MNHI (qui peut accueillir du public) et intellectuelle via l’Achac a tout de suite soulevé l’adhésion des parties.

Pour le MNHI, l’enjeu était double. D’une part, ces séances de cinéma en visio offraient une possibilité de contourner le contexte du confinement lié au Covid qui ne permettait plus d’accueillir en présentiel au Musée des élèves scolarisés, et donc de poursuivre nos missions dans le champ éducatif. Au travers de ce dispositif, nous avons donc pu poursuivre nos interventions en milieu scolaire, en diffusant de la connaissance et des ressources scientifiques au travers des films projetés auprès de la communauté éducative.

D’autre part, ce dispositif permet de toucher tous les territoires de la France, Outre-mer compris, puisqu’il ne nécessite pas de déplacement à Paris. Cette couverture territoriale inédite pour le Musée a permis et permet encore de faire connaître ce musée national pas seulement aux élèves parisiens et d’Île-de-France, mais aussi à celles et ceux issus de toutes les régions de France. Une première pour le Musée.

H&M : Comment s’opère la sélection des films ?

V. S. : Le projet se situe dans un positionnement assez décalé par rapport aux structures qui s’adressent d’ordinaire aux publics scolaires, et dont les démarches sont davantage celles de cinéphiles. Le Musée souhaite aussi faire connaître, à travers la programmation de films, l’histoire de l’immigration par le cinéma. Cette programmation repose sur un subtil équilibre entre des films grand public, des documentaires et des films d’animation. Elle s’inscrit dans une démarche de démocratisation cinématographique qui met en avant le cinéma comme un art populaire cristallisant des enjeux citoyens.

En novembre 2021, avec la panthéonisation de Joséphine Baker, la chaîne Arte avait programmé un documentaire d’une jeune réalisatrice – Joséphine Baker. Première icône noire d’Iana Navaro – qui apportait véritablement un vent de fraîcheur sur la façon d’analyser et de comprendre le personnage Joséphine Baker. Il était intéressant de voir à quel point le regard sur l’histoire de Joséphine Baker s’était extrêmement renouvelé au prisme des discriminations, du sexisme, de la lutte et de l’engagement dans la Résistance. Nous l’avons choisi pour une projection à distance. Plus de 1 000 établissements s’étaient inscrits à cette séance qui a été très appréciée.

La programmation tente également de varier les sujets abordés. Nous avons ainsi sélectionné l’an dernier le film Bébé tigre qui traite de la question des mineurs isolés et braque le projecteur sur une communauté récemment arrivée en France dont l’implantation est géographiquement assez bornée : la communauté Sikh. C’était l’occasion de découvrir certains aspects de sa culture et de poser la question de l’immigration à hauteur de l’adolescence. Le dernier film projeté, Nous trois ou rien, abordait la question des réfugiés politiques iraniens et celle de la vie dans des quartiers multiculturels des banlieues françaises. Outre l’attrait du film et de son propos, le débat qui s’en est suivi a permis aux élèves présents dans l’auditorium – c’était la dernière séance de l’année réalisée au Musée – de rencontrer en chair et en os Fereshteh Tabib, un des personnages dont la migration est racontée dans le film. Les échanges étaient riches dans leurs contenus et plein d’émotions.

La programmation a permis d’articuler, tant que faire se peut, des objectifs différents : projeter des films accessibles qui traitent de l’actualité ou de l’histoire des migrations, sur des tons et dans des formes artistiques variées, en brassant des thématiques parfois familières, parfois nouvelles ; multiplier les focales, les points de vue pour s’extraire des idées reçues et appréhender nos histoires de France dans leur diversité.

H&M : En dehors des projections, quelles sont les actions menées en direction des enseignants ?

V. S. : Toutes les projections, qu’elles soient à distance ou en présence, font l’objet d’un accompagnement spécifique du Musée à destination des publics scolaires. Puis, une fois le film projeté, les enseignants se tournent vers leur classe pour récolter un certain nombre de questions qui sont transmises sur le tchat de Cinéma pour Tous quand la projection se fait à distance. Cette participation des élèves permet de libérer leur parole, d’exprimer leur perception du film et des questions de racisme ou sur la place de l’individu dans une société aux identités multiples. Ce projet leur permet de réfléchir à leur place et de se construire leur propre boîte à outils intellectuels pour aborder ces questionnements sur leur société.

H&M : Quelle est la réception par les élèves ayant pris part à Cinéma pour Tous ?

V. S. : Le projet Cinéma pour Tous touche des établissements scolaires très divers. Un panachage a été réalisé entre lycées et collèges, mais également des associations d’adolescents en difficulté. Au Musée, nous avons essentiellement des visiteurs de la région parisienne. Avec les projections des films à distance, nous touchons également des établissements en régions et en Outre-mer. Les séances ont lieu le jeudi à 14h30, en dépit du décalage horaire, et la barrière de la distance se lève comme par magie !

Globalement, les films étant plutôt accessibles, la parole se libère assez facilement au moment des débats avec les intervenants. Les questions des élèves peuvent relever du domaine de l’intime ou, au contraire, monter en généralité et pousser à développer certains points relatifs au contexte historique ou à des enjeux de société. La collecte des questions à distance implique leur modération par le professeur, mais le retour des projections en présence, comme celle faite en fin d’année dans des espaces où deux parties dialoguent face à face, a montré que les fictions produisent souvent les effets escomptés : questionner les représentations, découvrir des parcours de vie avec leurs bifurcations parfois brutales, révéler la complexité des identités.

Pour la saison qui vient, nous avons établi une programmation qui va se caler sur certaines dates piliers du futur parcours permanent dont l’ouverture est attendue en mai. Ainsi, Chocolat s’accroche aux dates 1889 et 1917, La marche à celle de 1983. Nous devrions aussi projeter Les Harkis de Philippe Faucon qui va avec la date repère 1962.

H&M : Pourquoi travailler sur ces productions culturelles pour aborder des questions sensibles avec les jeunes ?

V. S. : Je pense que tous les supports issus des productions culturelles (film, littérature, théâtre, etc.), surtout ceux dits « populaires » qui ont parfois mauvaise presse, sont porteurs de réflexion sur l’évolution des sociétés, parfois un peu à rebours ou en creux, parfois, au contraire de façon évidente. Le film La Haine est sorti alors que j’enseignais dans les quartiers nord d’Aulnay-sous-Bois dont est originaire un des acteurs du film. C’était très intéressant de comparer, à l’époque, les débats suscités par le film parmi mes élèves avec ceux qu’il suscitait, par ailleurs, dans le public en général. La fierté des adolescents de voir des acteurs incarner leur quotidien, monter sur scène à Cannes et occuper les hautes places du box-office, d’un côté ; de l’autre, des questions sur l’esthétique du film (son usage du noir et blanc) pour représenter le réel, les discussions sans fin sur l’authenticité de ce qui était décrit dans le film. Voilà l’exemple typique d’une œuvre artistique populaire qui a eu le mérite d’enclencher de multiples discussions sur les banlieues et leurs représentations.

Depuis, le Musée a accueilli une exposition sur Juifs et musulmans de la France coloniale à nos jours qui donnait à voir un extrait de ce film, preuve que ce type d’œuvre ancrée dans son époque dit toujours quelque chose de nos sociétés. Le fait que le cinéma soit un art populaire permet aussi de désacraliser le rapport à la création artistique qui peut parfois tétaniser un peu les jeunes. Aussi, les fictions cinématographiques sont des outils bien utiles pour l’éducation culturelle et artistique car elles comportent cette vertu de la familiarité et parce qu’elles invitent plus facilement à la réflexion.

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Pour citer cet article

Référence papier

Véronique Servat et Marie Poinsot, « Cinéma pour Tous : l’histoire de l’immigration par le cinéma », Hommes & migrations, 1339 | 2022, 175-178.

Référence électronique

Véronique Servat et Marie Poinsot, « Cinéma pour Tous : l’histoire de l’immigration par le cinéma », Hommes & migrations [En ligne], 1339 | 2022, mis en ligne le 01 janvier 2024, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/14623 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.14623

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Auteurs

Véronique Servat

Coordinatrice des ressources pédagogiques au musée.

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Marie Poinsot

Rédactrice en chef de la revue Hommes & Migrations.

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