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Le point sur

Restituer et après ? Les musées face aux collections coloniales

Katia Kukawka, Stephen Little, Valika Smeulders, Hamady Bocoum et Sarah Hugounenq
p. 81-87

Résumé

Table ronde réunissant Katia Kukawka, conservatrice en chef, directrice adjointe du Musée d’Aquitaine (Bordeaux), Stephen Little, conservateur d’art chinois, chef du département d’art chinois, coréen et d’Asie du Sud et du Sud-Est au Los Angeles County Museum of Art (États-Unis), Valika Smeulders, cheffe du département d’histoire au Rijksmuseum, Amsterdam (Pays-Bas), et Hamady Bocoum, directeur du Musée des civilisations noires, Dakar (Sénégal), modérée par Sarah Hugounenq, journaliste.

La question des restitutions d’objets à l’Afrique et à l’Asie s’est imposée comme un élément central de justice et de réparation. Si « restituer » signifie littéralement rendre un bien à son propriétaire légitime, cet acte n’est pourtant pas à sens unique. Il s’agit de préciser l’objet de ces demandes de restitution, la façon dont elles sont reçues par les musées et la manière dont les institutions y répondent. Outre la définition des modalités de la restitution d’artefacts, il en va de la représentation du vol colonial à l’origine de la présence de ces objets dans les collections des musées occidentaux, et des conditions de leur circulation renouvelée.

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Texte intégral

1Les différents intervenants commencent par présenter leurs institutions et leur politique de restitution. Les collections du musée d’Aquitaine, musée municipal de Bordeaux, résultent d’une longue histoire de reconfiguration de musées. Katia Kukawka explique que, dans ce musée né après la Seconde Guerre mondiale avec une identité régionale, les collections extra-européennes sont restées en caisse jusqu’aux années 1980. À cette époque, le transfert du musée vers le vaste bâtiment actuel, celui de l’ancienne faculté des sciences et lettres de Bordeaux, a permis d’en exposer une sélection. En marge du parcours chronologique, quatre petites salles rassemblent ainsi, depuis le début des années 1990, environ 200 pièces originaires d’Afrique subsaharienne, d’Océanie et d’Arctique, dans des présentations très inspirées de l’ancien musée de l’Homme et qui feront prochainement l’objet d’une complète rénovation. Le musée d’Aquitaine n’a à ce jour pas reçu de demande de restitution.

2Le Rijksmuseum, musée national des Pays-Bas qui date de la fin du XIXsiècle, comporte surtout des collections du XVIIsiècle d’artistes nationaux comme Rembrandt, Vermeer… Bien que non coloniales, avance Valika Smeulders, le fait qu’elles soient ancrées dans le XVIIe siècle signifie qu’elles parlent de l’époque coloniale, ce qui doit influencer notre regard esthétique. Par ailleurs, le musée a organisé des expositions temporaires qui évoquent l’esclavage et la colonisation en tant que faits de l’histoire nationale. Ces savoirs vont désormais être inclus dans le parcours permanent du musée, avec une approche plus inclusive vis-à-vis des pays qui ont une histoire commune avec les Pays-Bas, cela afin de d’être en symbiose avec les nouvelles règles appliquées dans les musées du pays.

3Hamady Bocoum explique que l’idée du musée de Dakar date des années 1960. Senghor l’avait d’abord envisagé comme un musée des civilisations négro-africaines avant de le requalifier, en 1974, « Musée des civilisations noires ». Une conférence internationale de préfiguration organisée en 2016 a décidé de faire de ce lieu un musée de l’insubordination, un musée comme aucun autre, qui ne serait ni ethnographique, ni anthropologique. Cette logique a conduit à une première décision concernant ses collections : africaniser le musée et travailler sur de larges séquences, de l’Afrique berceau de l’humanité à l’art contemporain. Hamady Bocoum insiste sur le fait que le patrimoine culturel de l’Afrique s’échelonne sur 6,5 millions d’années, et qu’il ne faut pas faire une fixation sur deux siècles de période coloniale – même si les colons ont emporté en Europe 100 % de ce qui leur semblait désirable. Ce serait une grande erreur d’essentialiser cette période coloniale. Le musée voudrait défragmenter le schéma pré-colonial/colonial/post-colonial et penser une nouvelle narration.

4Le Los Angeles County Museum of Art (LACMA) est un musée jeune, fondé en 1965, et le plus grand musée d’art à l’ouest de la rivière Mississipi. Son objectif est d’avoir des collections représentant toutes les zones géographiques du monde. Mais Stephen Little précise que, pour les musées des États-Unis, la plupart des questions de restitution concernent l’Asie, avec laquelle ils entretiennent d’intenses relations depuis longtemps, et dans une certaine mesure le monde méditerranéen. Le LACMA est connu pour ses collections indiennes, himalayennes, et dans une moindre mesure d’Asie du Sud-Est. Le musée a également une forte expertise dans l’art préhispanique, les périodes mayas, aztèques, et de ce fait entretient des liens étroits avec les gouvernements du Mexique et du Guatemala.

L’évidence de la provenance, facteur essentiel dans la décision de restitution

5Stephen Little évoque deux cas de restitutions effectuées par le LACMA. Tout d’abord, celui d’une sculpture volée en 1961 sur le site archéologique de Nalanda, en Inde, en même temps que 60 petites sculptures bouddhistes en bronze. Le LACMA, qui avait acheté au début des années 1970 environ 1 600 œuvres à un marchand d’art de Mumbai, dont une de ces sculptures, a accepté de la restituer récemment, sur la base de documents de propriété très clairs. Le deuxième exemple concerne la Corée. Voici 11 ans, le LACMA s’est rendu compte qu’il détenait une peinture bouddhiste coréenne volée à un temple du Nord-Est de la Corée du Sud, fondé au VIe siècle. Cette peinture sur soie, retrouvée dans le grenier d’une maison du New Hampshire, avait été achetée par le musée en 1998. Considérant la qualité extraordinaire de cette œuvre, le musée avait alors écrit au temple commanditaire de cette peinture – et dont le nom se trouvait indiqué sur l’œuvre –, ainsi qu’au ministère de la culture de Corée afin de leur faire savoir qu’il en faisait l’acquisition, sans obtenir de réponse. Après sa restauration, terminée en 2011, grâce notamment à des experts venus de Corée, le musée édita un catalogue bilingue exposant environ 600 œuvres de la collection coréenne du musée, dont cette peinture. En 2015, un ordre de moines Seon (Zen) de Corée approcha le musée avec les preuves que cette peinture, utilisée dans des rituels bouddhistes, avait été volée par l’armée américaine sur le site du temple lors de la fin de la guerre de Corée, en 1954. Une délégation de cet ordre réclama en 2016 la restitution de l’œuvre. Après deux voyages en Corée de Stephen Little pour discuter avec les moines, le musée a décidé en 2019 de rendre la peinture à l’ordre monacal en raison des preuves indiscutables qu’il fournissait sur son origine. La restitution fut effective en 2020. Cet échange très transparent avec la Corée et les échos médiatiques favorables qui se sont ensuivis ont généré beaucoup de bonne volonté, ce qui est important en raison des liens forts entre Los Angeles, où vivent un million de Coréens, et la Corée.

6Stephen Little insiste sur le fait qu’une réflexion sur une demande de restitution doit intégrer les aspects moraux et légaux. Dans le meilleur de cas, ceux-ci vont dans le même sens, mais ce n’est pas toujours le cas. Des situations épineuses peuvent parfois se révéler fructueuses. Suite à l’affaire de la peinture coréenne, le LACMA a désormais un accord avec l’ordre monacal de Corée concerné, auquel il peut emprunter des œuvres. Chaque cas de restitution est différent et les négociations en direct avec les gouvernements sont plus complexes. Stephen Little conclut en remarquant que, même si les Américains ne se considèrent pas comme une puissance coloniale, ils le sont toujours, avec Hawaï, qui a été prise de force aux royaumes de Hawaï, Porto Rico ou encore les Samoa américaines, entre autres.

Les équipes en charge des restitutions

7Stephen Little explique que la question des restitutions est d’abord du ressort du conservateur. C’est à lui, avant tout achat d’œuvre, de se poser la question de la fiabilité de sa provenance. Quand le LACMA reçoit une demande de restitution, la difficulté est de savoir qui est l’interlocuteur légitime – que ce soit une personne ou une institution – et cela peut être difficile à déterminer. Au sein du musée, les recherches sont le plus souvent faites par une équipe comprenant le conservateur, les avocats spécialistes en droit des biens culturels, les salariés travaillant sur les collections concernées et le directeur. En général, le LACMA n’implique pas toujours, en raison de la complexité de ces situations, de personnes extérieures au musée, mais il est arrivé, en lien avec leurs collections préhispaniques, qu’il ait des discussions avec des parties prenantes au Mexique ou au Guatemala.

8Valika Smeulders explique qu’au Rijksmuseum il n’y a pas eu de recherches de provenance concernant les objets de l’époque coloniale en raison de l’absence de règles spécifiques les concernant. Ce chantier est désormais en cours car une politique gouvernementale est mise en place pour rendre possible la restitution d’État à État. En revanche, depuis dix ans, une équipe travaille sur l’origine d’objets issus de la Seconde Guerre mondiale et a notamment effectué des recherches sur les familles qui avaient un lien avec leurs collections. Depuis cette première phase, le musée pense qu’il doit réinventer la manière dont il interagit avec le public. À cet effet, l’équipe chargée des recherches de provenance a rejoint le département de Mme Smeulders. Des chercheurs seront embauchés pour entreprendre de nouvelles recherches de provenance sur les objets de l’époque coloniale afin d’opérer, en concertation avec les gouvernements étrangers, des restitutions plus structurelles. Valika Smeulders précise qu’aux Pays-Bas la décision de restitution revient à l’État, propriétaire des collections coloniales. La mission du musée est de lui fournir tous les documents qui lui permettront de prendre sa décision, ainsi qu’un avis du comité de restitution, formé de chercheurs du pays concerné et de chercheurs néerlandais. L’objectif de ce processus est la transparence. Le Rijksmuseum sera bientôt doté d’un site en ligne fournissant toutes les informations connues sur les objets détenus par les musées des Pays-Bas. N’importe qui dans le monde pourra le compléter avec de nouvelles informations. Ce processus permettra au comité de restitution de prendre des décisions solides.

9En ce qui concerne les collections du musée d’Aquitaine, qui sont municipales, toute demande de restitution passerait par la voie étatique pour redescendre vers la mairie de Bordeaux, puis le musée. Pour Katia Kukawka, la première étape du processus de restitution a été, dans les années 1980, d’ouvrir enfin les caisses, de dépoussiérer les objets et de les informatiser. L’inventaire, pour les collections extra-européennes, est encore assez sommaire, avec une désignation, une photo, une description matérielle et une provenance souvent supposée. Les archives permettant de rattacher les objets à un donateur ou à un vendeur sont très rares. Le musée d’Aquitaine est très favorable au partage de cet inventaire avec les autres musées, notamment subsahariens et océaniens : le rapport Sarr-Savoy insiste sur l’impératif de transparence, c’est-à-dire la publication et la mise en ligne des inventaires, en assumant les lacunes et les erreurs. Cette démarche permettra de progresser dans la connaissance du fonds (5 000 pièces sur les quelque 1,3 million d’items conservés au musée d’Aquitaine) et de corriger les informations erronées.

Les restitutions, une question essentielle mais non centrale pour l’Afrique

10Au Sénégal, une commission nationale pour la restitution des biens culturels détenus dans les musées occidentaux a été mise en place. Hamady Bocoum explique qu’elle a déjà pris des contacts avec le quai Branly et au Havre. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), organisation qui représente 15 États d’Afrique de l’Ouest, est en train d’établir une position et une méthodologie commune pour parler d’une seule voix. La question souvent posée : « Qu’allez-vous faire de ces objets, avez-vous des musées, des réserves ? », est selon M. Bocoum un faux problème. Ces objets n’ont pas été pris dans des musées et il est possible de les retourner dans les forêts sacrées, de les brûler si on estime qu’ils sont souillés, etc. Dans les inventaires, les objets ayant une charge rituelle, symbolique, affective forte seront la priorité. Une autre préoccupation est de ne pas créer de nouvelles querelles en rendant à des États des objets pris à des communautés et de ne pas contribuer à une balkanisation de l’Afrique. Il faut éviter de fossiliser la continuité culturelle que l’Union africaine cherche à construire. L’Afrique ne veut pas être prise dans la nostalgie mais se projeter vers l’avenir. La restitution est une question importante, essentielle, nécessaire mais non centrale. Selon Hamady Bocoum, nous vivons une époque où le dialogue est essentiel, entre les problèmes liés à la décolonisation des musées d’Europe, comme Tervuren, et ceux liés à la construction de musées en Afrique. La nouvelle muséologie, prévient-il, doit tenir compte de l’échec des musées issus de la décolonisation. La question de la restitution est une opportunité de collaboration entre musées d’Afrique et musées occidentaux. C’est une vieille question qui a été redynamisée par le président Macron, et de nouvelles avancées sont possibles. Par ailleurs, la restitution peut contribuer à de nouvelles dynamiques entre musées africains. Un objet comme le sabre d’El Hadj Oumar Tall, récupéré récemment par le Sénégal, a appartenu à un homme qui a vécu dans de nombreux lieux d’Afrique. Cet objet à plusieurs vies pourrait être revendiqué par plusieurs États ! Finalement, la question des restitutions est, dit Hamady Bocoum, « une formidable occasion de travailler à la fondation d’un nouvel humanisme ».

11Katia Kukawka évoque les échanges du musée d’Aquitaine avec le musée de la Nouvelle-Calédonie à Nouméa. Ces échanges sont directement liés à la démarche d’inventaire des collections kanak dispersées à travers le monde, l’IPKD (pour Inventaire du patrimoine kanak dispersé), débuté dans les années 1980. Le musée d’Aquitaine conserve 300 pièces kanak, provenant principalement de deux legs importants réalisés à la fin du XIXe siècle par un missionnaire mariste, et dans les années 1920 par un préhistorien local. Dès la fin des années 1980, le musée de la Nouvelle-Calédonie a demandé le prêt de pièces au musée d’Aquitaine et 14 objets sont partis en 1991 à Nouméa où ils sont toujours exposés. La demande récente d’un nouveau prêt d’objets ne fait pas débat. Le prêt est un procédé qui permet de contourner le principe d’inaliénabilité des collections. Maintenant, la question se pose pour le musée d’Aquitaine d’expliquer dans les salles le vide laissé par ces « restitutions ». Quels récits partagés allons-nous pouvoir faire avec nos collègues du musée de Nouméa ? Il est important de garder trace de ces objets et de partager avec les visiteurs ce sujet des restitutions, qui sont aussi des réparations, dans les salles d’exposition et en organisant des rencontres, des projections-débats… Katia Kukawka se réjouit d’exercer son métier dans le cadre de relations reposant sur cette « nouvelle éthique relationnelle », que Felwine Sarr et Bénédicte Savoy appellent de leurs vœux.

12Valika Smeulders, du Rijksmuseum, renchérit sur le travail nécessaire pour changer le récit : comment présente-t-on ces histoires liées à la période coloniale de manière plus inclusive et connectée ? La mise en ligne des objets est très importante car elle permet une disponibilité permanente du savoir, pas seulement lors des expositions. Du fait de la nature de leurs collections, beaucoup de leurs antiquités issues de l’époque coloniale sont des objets hybrides, fabriqués par des Néerlandais puis envoyés dans des pays lointains. Il faut travailler de manière interdisciplinaire pour saisir toute la signification de ces objets.

L’impact des restitutions sur les habitudes des curateurs

13Stephen Little abonde dans le sens de Valika Smeulders. Désormais, il faut expliquer l’origine des objets sur le site Internet du musée. Certains cas de restitution se distinguent des problématiques coloniales. Le Metropolitan Museum of Art (MET) et d’autres musées américains ont rendu des sculptures khmères volées au Cambodge à partir de 1975 par les Khmers rouges. Ce sont eux qui ont organisé leur vente à l’étranger. Le Tibet, actuellement colonisé par la Chine, pose des questions encore plus complexes. Le Dalaï-Lama a fui ce pays dans les années 1950 suite à l’occupation militaire chinoise. Ensuite, et notamment lors de la révolution culturelle, les Chinois, dans une tentative d’éradication de la culture bouddhiste, brûlèrent de nombreux temples et des manuscrits tibétains partirent en fumée. À cette époque, les moines bouddhistes tibétains firent sortir de nombreux objets sacrés du pays. C’était l’une des seules manières de sauver ces objets religieux. Cette histoire soulève le problème du propriétaire légitime de ces objets. Qui est la victime ? Qui est le criminel ? Les musées peuvent exprimer les nuances de ces histoires.

14Il y a quelques années, le LACMA a organisé une grande exposition sur l’art colonial au Mexique et au Pérou, période durant laquelle l’enjeu était de créer l’image d’une nouvelle Espagne, incluant ces pays. Mais il a été possible de montrer que ces objets de propagande, fabriqués par des indigènes, contiennent aussi un aspect contestataire. Cette exposition a été un grand succès à Los Angeles et au Mexique. Selon Stephen Little, les musées américains tentent tous, à des degrés divers, de se décoloniser : nombre de leurs collections proviennent d’Europe et beaucoup de musées suivent des modèles européens. Le nouvel immeuble construit par le LACMA et dessiné par un architecte suisse suscite beaucoup de débats. En effet, le directeur a voulu décentraliser l’Europe, déstabiliser les attentes du visiteur avec plusieurs entrées possibles au sein du musée. Le visiteur pourra ainsi commencer son parcours par l’Afrique, l’Asie, etc.

15Pour revenir à la question des équipes chargées des restitutions, Valika Smeulders explique que les musées savent désormais qu’ils n’ont pas toutes les compétences et qu’ils doivent trouver à l’extérieur l’expertise qu’ils n’ont pas. Ils recherchent des curateurs avec de l’expérience sur les sujets des expositions, par exemple en embauchant des curateurs spécialistes de l’Indonésie pour une exposition sur la guerre d’indépendance de l’Indonésie. Elle mentionne que l’effectif des membres de son équipe a doublé depuis deux ans car ils ne sont plus seulement curateurs mais aussi chercheurs de provenance, un nouveau type de travail qui demande de travailler vite et bien car les décisions d’acquisition se prennent rapidement. Les curateurs doivent désormais, en plus de leur travail traditionnel, prendre en compte la nouvelle relation avec les publics qui ne venaient pas nécessairement au musée, mais qu’ils voudraient voir plus régulièrement et avec lesquels ils voudraient avoir une conversation régulière. L’exposition sur l’esclavage a été bien reçue par le public car le musée a ouvert la discussion sur ce sujet plusieurs années auparavant. Les visiteurs ont été des portes-paroles. Ils ont parlé de l’importance de ce sujet dans leur histoire familiale ou dans leur vie quotidienne. Faire cela permet d’élargir les cercles autour du musée. D’ailleurs, le musée a signé un pacte : d’ici 2025, un quart des employés du musée devront être d’origine non européenne pour refléter la population des Pays-Bas.

16Selon Katia Kukawka, les restitutions mettent en jeu le rôle des musées, notamment comme lieu de reconnaissance pour les jeunes issus de la diversité qui ne s’y sentent pas reconnus. En accueillant une structure comme Alter Natives, le musée d’Aquitaine tente de contribuer aux objectifs d’éducation populaire de cette association qui accompagne des jeunes franciliens dans des recherches sur l’histoire coloniale à partir de collections muséales. Les jeunes font une démarche d’identification d’un objet qui les intéresse et conduisent une recherche de provenance approfondie. C’est un travail d’éducation populaire et citoyenne très utile.

17Ce qui a changé et qui est important, insiste Hamady Bocoum, est que les musées africains savent désormais qu’il y a des inventaires dans la plupart des musées occidentaux : « On connaît assez bien la cave du receleur et on sait que la conservation coûte très cher. » Selon lui, il est bon que les musées occidentaux continuent à assurer la conservation. C’est le prix à payer pour le vol des objets. Les musées africains vont donc sélectionner parcimonieusement ce qui les intéresse et organiser des expositions itinérantes autour de ces objets qui permettront de construire de nouveaux récits. Avec les inventaires maintenant disponibles, et toutes les formations existantes aujourd’hui, des étudiants africains pourront se charger de l’identification d’œuvres qu’ils connaissent souvent mieux que les Occidentaux, car elles font partie de leur culture.

18Retranscription et synthèse des échanges réalisées par Flore Talamon

Échanges avec le public

Des restes humains dans les musées

Un membre du public demande pourquoi les musées possèdent encore des restes humains. Hamady Bocoum est formel : leur place n’est ni dans les vitrines, ni dans les caves des musées. Il faut restituer ces restes à leurs communautés qui feront les traitements appropriés. Aucun musée à sa connaissance ne s’opposerait à cela.

Katia Kukawka explique qu’un grand débat agite en ce moment Bordeaux. Le musée d’Aquitaine est implanté dans l’ancienne faculté des sciences et lettres, édifiée à la fin du XIXe siècle à l’emplacement du Couvent des Feuillants où Michel de Montaigne a été inhumé à la fin du XVIe siècle. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la dépouille du philosophe, maire de Bordeaux, a été plusieurs fois déplacée. En 1886, avec la construction de la faculté, il a été décidé d’un nouveau transfert des restes de Montaigne, et son cercueil a été installé dans un caveau aménagé dans les sous-sols de la faculté. Récemment, une opération de fouille a permis de dégager les restes d’un homme du XVIe siècle, actuellement en cours d’analyse. La question se pose : que faire de ces restes humains ? Les réinhumer au cimetière ? Les conserver dans le bâtiment où ils ont été transférés il y a plus d’un siècle et qui est aujourd’hui un musée ? Le cas échéant, comment y seront-ils conservés, et devront-ils y être exposés ?

Aux États-Unis, la question des restes se pose sérieusement, dit Stephen Little. Il y en a dans de nombreuses institutions, comme au musée Bishop d’Hawaï. Une loi de la fin des années 1990, promue par le sénateur Daniel Inouye, le Native american grave protection and repatriation Act, a donné aux tribus amérindiennes le droit de récupérer les restes et de les réinhumer. Il y a maintenant un protocole national, c’est un vrai progrès. Interrogé par le public sur ce qui dans 20 ans aura remplacé dans les musées ces objets restitués, Stephen Little réplique que ce n’est pas vraiment une question, car ce qui est montré représente à peine 15-20 % des collections des musées américains. La restitution devrait n’avoir que peu d’effet sur la représentation des cultures. L’important est de faire ce qui est juste.

Instrumentalisation des restitutions

Les restitutions sont en effet devenues des sujets de négociation, rappelle Hamady Bocoum. Ce qui est important, c’est la position africaine commune en cours d’élaboration et l’implication des sociétés civiles, sans oublier les universités qui devraient jouer un rôle important dans l’accumulation des savoirs liés à cette catégorie de patrimoine. Grâce au digital, n’importe qui dans les villages peut envoyer son message et partager sa version des faits. Il faut faire la différence entre la mémoire et l’histoire. La mémoire s’approprie la chose ; les historiens ont en revanche besoin d’un doute épistémologique. Quand le sabre a été restitué au Sénégal, il est momentanément passé entre les mains de la famille omarienne ; il est normal qu’elle ait été émue.

L’origine économique des œuvres détenues par les musées

Une personne du public met l’accent sur les aspects économiques qui ont permis la constitution des collections et la nécessité de les faire connaître. Katia Kukawka acquiesce : depuis le XVIIIe siècle, Bordeaux a fondé sa prospérité en grande partie sur la production et le commerce de productions coloniales, par exemple le sucre, le café, le cacao, puis le caoutchouc, la gomme arabique, l’arachide… La prospérité de la ville est donc directement issue de son implication dans la traite atlantique, l’esclavage (à Saint-Domingue particulièrement) et la colonisation. Ces faits sont livrés aux milliers de scolaires qui visitent chaque année les espaces du musée consacrés à ces périodes de l’histoire et à leurs héritages. Les visiteurs individuels risquent en revanche ne pas prendre pleinement la mesure de cette histoire.

19Retranscription et synthèse des échanges réalisées par Flore Talamon.

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Pour citer cet article

Référence papier

Katia Kukawka, Stephen Little, Valika Smeulders, Hamady Bocoum et Sarah Hugounenq, « Restituer et après ? Les musées face aux collections coloniales »Hommes & migrations, 1340 | 2023, 81-87.

Référence électronique

Katia Kukawka, Stephen Little, Valika Smeulders, Hamady Bocoum et Sarah Hugounenq, « Restituer et après ? Les musées face aux collections coloniales »Hommes & migrations [En ligne], 1340 | 2023, mis en ligne le 01 janvier 2024, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/14949 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.14949

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Auteurs

Katia Kukawka

Conservatrice en chef, directrice adjointe du Musée d’Aquitaine (Bordeaux)

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Stephen Little

Conservateur d’art chinois, chef du département d’art chinois, coréen et d’Asie du Sud et du Sud-Est au Los Angeles County Museum of Art (LACMA)

Valika Smeulders

Cheffe du département d’histoire au Rijksmuseum, Amsterdam

Hamady Bocoum

Directeur du Musée des civilisations noires, Dakar (Sénégal)

Sarah Hugounenq

Journaliste

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