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Déserts

Film de Faouzi Bensaïdi (France, Allemagne, Belgique, Maroc, Qatar, 2023)
Mouloud Mimoun
p. 225-226

Texte intégral

1Sélectionné à la Quinzaine des cinéastes de Cannes 2023, Déserts de Faouzi Bensaïdi se présente comme une sorte de western dans lequel deux pieds nickelés, Mehdi et Hamid, arpentent le grand Sud marocain pour le compte d’une agence de recouvrement auprès de laquelle des familles de paysans surendettés ont souscrit des crédits qu’ils n’ont pas les moyens de rembourser.

2Au départ, il y a chez le réalisateur une idée selon laquelle il y a un désert pour chaque homme et le pluriel du titre s’explique par le fait que nos deux héros se trouvent chacun dans un désert personnel affectif.

3Le film a germé un jour que Faouzi Bensaïdi se trouvait dans un hôtel à Marrakech, assis aux côtés de deux hommes en costume et mallette presque identiques, qui prenaient leur petit-déjeuner. Dès lors, l’imagination du cinéaste se met en route et il les voit comme d’éventuels inspecteurs d’impôts peu argentés… jusqu’à ce qu’un autre jour, à Casablanca, il aperçoive une immense affiche de publicité pour une agence de recouvrement de crédit. Le projet de la fiction Déserts était parti…

4Faouzi Bensaïdi est à la fois acteur et metteur en scène de théâtre. C’est en 1997 qu’il réalise son premier court-métrage, La Falaise, qui remportera de nombreuses récompenses. Il coécrit ensuite Loin du cinéaste français André Téchiné, avant de réaliser plusieurs courts-métrages présentés à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et à la Mostra de Venise.

5En 2003, il met en scène sa première fiction, Mille mois, qui obtient le prix Le premier regard et le Prix de la jeunesse dans la section Un certain regard à Cannes. Il réalise, en 2006, WWhat a Wonderful World, puis Mort à vendre, Prix art et essai à la Berlinale de 2011, et il signe encore en 2017 Volubilis.

6Dans son film, Faouzi Bensaïdi oscille entre plusieurs genres. De la comédie burlesque (voir la scène de la voiture surchargée qui ne démarre pas…), il passe à la tragédie abstraite et au drame final dont il s’explique ainsi : « J’ai beaucoup de plaisir à travailler ces différents genres ensemble. C’est une sorte de broderie. Mon cinéma est toujours allé dans cette direction. Longtemps, je me suis demandé pour quelle raison. Cela me vient sans doute de l’enfance. J’ai grandi dans une maison où ma mère incarnait la comédie et mon père la tragédie. Ma mère rigolait tout le temps face à un père qui avait la gravité de la vie. Tout pour lui était important, c’était un homme romantique dans son engagement politique. Il est resté fidèle à ses idées de gauche, mais il a abandonné le rêve de devenir politicien, il lui manquait la violence. Il transformait tout en rituel sérieux que ma mère allégeait avec sa dérision. J’ai grandi dans cette atmosphère et je retrouve cela dans mon écriture où je n’ai pas de mal à opérer des virages, y compris à l’intérieur d’une séquence. Il faut dire que j’ai commencé au théâtre, j’avais une fascination pour les pièces de Shakespeare, un auteur capable de dépasser les limites des genres en osant insérer un personnage de bouffon dans la tragédie du roi Lear… »

7Déserts prend appui sur les décors majestueux du Sud marocain, lequel évoque les paysages de la Monument Valley aux États-Unis chers aux westerns de John Ford. Nos deux personnages habitent fortement la première partie du film où on les voit débarquer, souvent avec cris et violence, chez ces paysans qui n’en peuvent plus. Ils vont quand même récupérer, faute d’argent du paysan créditeur, un tapis brodé et une chèvre, sans parler des ennuis que leur occasionne la voiture brinquebalante aux amortisseurs dans un tel état qu’ils se font prêter un autre véhicule par un garage.

8La deuxième partie du film bifurquera vers la tragédie et l’abstrait. À un moment du récit, les deux personnages se font alpaguer par un motocycliste qui convoie un détenu. Ce dernier s’évadera ensuite pour tenter de récupérer la femme dont il est amoureux, laquelle est prisonnière d’un chef de gang (Zemouri dans le film). Il la récupérera mais finira dans un dénouement tragique.

9Hamid (Fehd Benchemsi) et Mehdi (Abdelhadi Taïeb) occupent brillamment l’écran. Ils sont désormais menacés par la directrice de leur agence mécontente de leurs piètres résultats de recouvrement, alors qu’on leur a attribué les villages et les paysans les plus démunis. Le film a recours aux ellipses mais est avare de gros plans, n’en réservant que deux à l’évadé et à sa promise selon la volonté du réalisateur… qui nous explique que le film s’ouvre sur une carte que deux bonshommes tiennent sur le capot d’une voiture : « Je raconte leur histoire mais je préviens d’emblée les spectateurs que s’ils veulent rentrer dans le film, il va falloir qu’ils laissent, comme nos héros, la carte s’envoler. Plus tard, la carte revient avec les migrants qui en dessinent une sur le sol. Oublions les cartes, les autoroutes et prenons les chemins de traverse ! De même, pour les personnages, je construis tout en déconstruisant pour leur apporter plus de complexité. Ainsi, cette séquence du séminaire d’entreprise avec la dirigeante de la société de recouvrement qui rassemble toutes les ambitions du film et son propos politique : le burlesque, le social, l’aspect graphique des images, les pauvres contre les pauvres. Les deux mecs, comme tous les employés, sont en situation de précarité et ils sont envoyés à l’attaque de gens encore plus en difficulté qu’eux. »

10Pour conclure, livrons une dernière réflexion du réalisateur : « On nous dit souvent au cinéma de veiller à la cohérence. Mais depuis quand la vie l’est-elle ? »

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Pour citer cet article

Référence papier

Mouloud Mimoun, « Déserts », Hommes & migrations, 1343 | 2023, 225-226.

Référence électronique

Mouloud Mimoun, « Déserts », Hommes & migrations [En ligne], 1343 | 2023, mis en ligne le 01 janvier 2024, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/16139 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16139

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Auteur

Mouloud Mimoun

Journaliste

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