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Agnès Desarthe, Le Château des Rentiers

Paris, éd. de l’Olivier, 2023, 224 p., 19,50 €.
Mustapha Harzoune
p. 231
Référence(s) :

Agnès Desarthe, Le Château des Rentiers, Paris, éd. de l’Olivier, 2023, 224 p., 19,50 €.

Texte intégral

1« Dans certaines civilisations […], lorsque l’on parle de l’avenir, on désigne ce qu’il y a en arrière, et si on évoque le passé, à l’inverse, on a les mains, les doigts qui pointent vers l’avant. Pourquoi, selon toi ? » Serait-ce LA phrase de ce livre ? Celle qui en éclaire la marche. L’avenir, pour « notre » auteure, quinquagénaire titillée par les fourberies de l’âge, serait de réunir ses amis d’enfance dans une sorte d’« hospice autogéré », « une utopie du grand âge ». Le passé, lui, conduit rue du Château des Rentiers dans le 13e arrondissement parisien, dans l’appartement de Tsila et Boris, mamie et papi Jampolski. Le projet ou « fantasme » d’une vie communautaire du grand âge serait-il le miroir de ce phalanstère inventé par ses grands-parents et leurs voisins, tous immigrés bessarabiens, tous juifs et communistes ? « Personne n’était riche », écrit Agnès Desarthe, « sur certains poignets, on lisait une série de chiffres tatoués ». « Avaient-ils compris que la vieillesse est plus âpre quand elle est solitaire ? »

2Toute à son projet, souvenir après souvenir, réflexion après réflexion, anecdote après anecdote, Agnès Desarthe chemine, entame un voyage immobile, enlaçant, avec tendresse, les périodes, les géographies des origines et des parcours, les morts et les vivants, les âges de l’existence, les dialogues, réels ou imaginaires. Il faut croire qu’« un jardin contient toutes les saisons, celles qui ont fui et celles à venir ». Discrète et élégante, Agnès Desarthe fournie un carnet de voyage par temps agité ; une leçon de vie à offrir à celles et ceux qui comptent. Jeunes ou vieux !

3Subtile est cette balance entre passé et avenir ; tout aussi subtile est cette spéculation – empreinte d’humour et un brin d’(auto)dérision – sur le vieillissement, la mort et le deuil, car, in fine, il n’est question que de vie. Mieux, selon la formule maternelle teintée de pensée hassidique : « Il faut s’efforcer d’être joyeux par pudeur, par politesse, quitte à ce que les autres pensent que tu ne souffres pas. Il faut organiser l’avenir, et pas seulement pour notre propre bien-être. C’est aussi pour les enfants qu’on le fait. » Il faut écouter maman et « ne pas se laisser faire par les méchantes femmes, par les affreux messieurs ». Et pas besoin d’avoir souffert pour bien écrire, justement parce que « ce qui est beau avec les livres » tient à « ce grand pas impossible vers l’autre » et que « l’imagination devient une fabrique de réel ». Le paradis est un état d’esprit !

4Alors, même si le paradis est incertain et que la vieillesse joue la patience, pourquoi ne pas imaginer cet éden pour vieux ? Reviennent ici Tsila et Boris, les saveurs de la langue russe, le goût du gâteau aux noix, les mélodies yiddish, et surtout le fait que « vieux au Château des rentiers était synonyme de temps […], celui, délicieux et coupable, du sursis. Ils avaient survécu ». Si, à écouter Simone Veil, « l’expérience concentrationnaire est incommunicable », ne serait-elle pas « transmissible » et même « contagieuse » demande Desarthe. « La mort était ce à quoi ils avaient échappé. Elle était reléguée dans le passé. Quand j’allais manger du gâteau aux noix au Château des Rentiers, je croquais la génoise de l’immortalité. »

5Agnès Desarthe progresse, consulte des amis, un architecte, une comptable, sa banquière, collige les paroles de personnes âgées, rassemblées dans des chapitres « Chœur » qui dessinent une sociologie du grand âge, un caléidoscope des corps et des âmes vieillissants, grandeurs et misères du grand soir. Émouvant et édifiant ! Elle écoute l’insoupçonnable histoire de Z., doyenne assidue du cours de danses orientales que fréquente la narratrice depuis 1995.

6Après 26 ans de « hantise », elle se décide à regarder sa mère filmée en 1996 par la fondation Spielberg. Elle y raconte l’enfance, l’année 1943, cachée chez des paysans dans la Sarthe (tiens !) ; retrace les origines de la famille, dévoile un fait jusqu’alors insoupçonné par sa fille. Cette dernière se souvient des mots prononcés par sa mère, le 11 septembre 2001 : « J’étais sûre qu’on avait vu le pire […]. Je te demande pardon. » Comme un pari perdu sur l’avenir, les portes de la barbarie ne s’étaient pas refermées en 1945. Le monde qui lui avait permis de « survivre » venait de s’écrouler.

7L’avenir étant inconnu, autant le laisser derrière et se tourner devant, vers le passé. En faisant « revenir le passé et se dresser les morts », Agnès Desarthe a armé « un fusil au canon tordu » et touché un point qu’elle ne visait pas, celui « où les souvenirs cessent d’être un poids. Où les souvenirs deviennent… », une rente.

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Pour citer cet article

Référence papier

Mustapha Harzoune, « Agnès Desarthe, Le Château des Rentiers », Hommes & migrations, 1343 | 2023, 231.

Référence électronique

Mustapha Harzoune, « Agnès Desarthe, Le Château des Rentiers », Hommes & migrations [En ligne], 1343 | 2023, mis en ligne le 01 janvier 2024, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/16173 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16173

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Auteur

Mustapha Harzoune

Journaliste

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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