Seth M. Holmes, Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis
Traduit de l’anglais par Frédéric Joly, avant-propos de Philippe Bourgois, Paris, CNRS éd., 2024, 403 p., 26 €
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1Voici une édition actualisée d’un livre, déjà traduit en espagnol, portugais, allemand et italien, de Seth M. Holmes, anthropologue et médecin, plusieurs fois primé pour ses travaux en anthropologie. Fruits frais, corps brisés est un travail de terrain « multisitué » consacré à la migration des Indiens triquis aux États-Unis. Débutée en 2003 depuis le foyer d’origine, à San Miguel, dans l’État d’Oaxaca au Mexique, cette « anthropologie incarnée de la migration » se poursuit jusqu’aux lieux de travail et de vie dans les États de Washington et de Californie. Seth Holmes risque sa vie en passant clandestinement la frontière, traversée qualifiée par ses « compagnons triquis », d’« expérience de sufrimiento (souffrance) primordiale ». Il se fait embarquer par la police, suit les migrants dans les champs nord-américains de la côte Ouest, partage les mêmes baraques et travaille, du moins tente de le faire, à la cueillette des fraises et des myrtilles, la plus dure des conditions à la ferme.
2Seth Holmes décrit pas à pas, au plus près du quotidien, mêlant descriptifs et cadres théoriques. Il expose les souffrances endurées par ces travailleurs classés au plus bas de l’échelle du secteur agricole américain, leurs effets sur les corps – et les psychologies –, décortique les hiérarchies : hiérarchies de travail, sociales, éducatives, nationales, ethniques, citoyennes, de santé, hiérarchie jusque dans la perception des corps… Toutes étant liées, il s’applique à montrer en quoi ce « continuum de violence » fait structure, jusqu’à cette violence symbolique (Bourdieu) qui conduit les victimes elles-mêmes à naturaliser et à normaliser leur état – perception courante dans les fermes, les médias ou les hôpitaux.
3L’intérêt méthodologique est de relier plusieurs champs d’analyse, différentes réalités, de montrer comment la question de la migration doit, pour être comprise et solutionnée – du point de vue des citoyens-électeurs et des migrants –, se saisir de cet enchevêtrement de réseaux et de relations, depuis les rapports de domination à l’échelle internationale jusqu’aux corps des migrants. Pour être à l’intersection de plusieurs réalités – de classe, de genre, nationale – et disciplines – médecine, ethnologie, sociologie, anthropologie –, point de recours ici à la notion d’intersectionnalité. L’auteur mobilise plutôt les analyses de Bourdieu ou la notion d’« oppression conjuguée » de l’anthropologue, lui-même bourdieusien, Philippe Bourgois.
4Selon cette perspective holistique, les « études migratoires focalisées sur l’individu » empêchent de saisir les logiques globales à l’œuvre, de questionner « le cadre d’interprétation » dans lequel on s’inscrit (Judith Butler), d’intégrer « les logiques et les dispositifs juridiques et politiques qui sont en premier lieu à l’origine de la migration de travail ». Quand, en matière de frontière ou de santé publique, de grands médias condamnent des « comportements individuels à risque », c’est oublier – ou masquer – le cadre d’interprétation, réduire la focale, ignorer les mécanismes structurels qui obligent à émigrer : politiques néolibérales, destructions des économies locales, répressions militaires, par exemple.
5Seth M. Holmes décrit les conditions de travail, de logement, les rapports hiérarchiques humiliants, le racisme subi, y compris de la part des Latinos d’origine américaine. Les effets sur les corps sont multiples : gastrites, maux de tête, douleurs aux genoux, au dos, aux hanches, diabètes, naissances prématurées, malformations du développement cortical, maladies cardiaques, cancers, etc. La souffrance est aussi psychologique : « Après avoir traversé une frontière au péril de leur vie, ils ne peuvent se départir ni de la crainte d’être expulsés […], ni de l’angoisse inhérente à l’irrémédiable instabilité de leur situation, quel que soit leur lieu de travail – leurs enfants n’échappant pas à ce destin puisqu’ils se retrouvent dans l’impossibilité de suivre un cursus scolaire normal et donc d’envisager un avenir meilleur. » Une angoisse qui « rejaillit également sur les relations interpersonnelles ».
6Confronté à un tel continuum de violence, le regard des cliniciens sur le corps malade du migrant est incapable d’envisager ce contexte social et professionnel. La médecine « dépolitise la maladie, fonctionnant en bonne partie comme s’il s’agissait de gommer systématiquement les déterminants structurels de la souffrance », rapporte l’auteur. Il évoque même « une forme de complicité objective involontaire entre leurs interventions [des médecins] et les déterminants sociaux des souffrances endurées ». Pas étonnant, dès lors, que, pour les « compagnons triquis » de l’auteur, « los médicos no saben nada » – les médecins ne savent rien.
7Remarquable de précisions, Fruits frais, corps brisés balaie les mensonges en vogue sur la réalité des migrations : partir, quitter les siens n’est jamais un choix, une liberté individuelle mais une obligation – « pour survivre, il leur faut traverser cette frontière ». Aucun mur et autre discours obsidional ne peuvent briser cet instinct de survie. Pire : murs et discours sont idiots et contre-productifs. Idiots parce que les besoins des économies exigent de recourir à cette main-d’œuvre. Contre-productifs parce que ces politiques obligent les « migrants » à « s’attarder à contrecœur sur le sol américain », à contrarier un projet qui n’est pas à l’origine d’installation. D’ailleurs, écrit l’auteur, « je n’ai jamais entendu, du début à la fin de mon travail de terrain, un seul migrant affirmer qu’il avait traversé la frontière pour bénéficier des prestations sociales ou des prestations de santé ». Mieux, Seth Holmes montre comment « tout ce qui est nécessaire à la reproduction comme à la convalescence de cette main-d’œuvre est fourni au Mexique et par le Mexique, les États-Unis ne fournissant ici que ce qui est nécessaire au travail des migrants venant s’épuiser à la tâche sur leur sol ».
8La réduction des migrants à des individus ne sert pas seulement à la « reproduction » du système. En détournant l’attention « des logiques structurelles à l’œuvre », elle condamne la recherche de vraies solutions. Arrivé à ce point, l’auteur ne cache pas un moment de découragement. C’est du côté de Gramsci et de Bourdieu (non plus celui de la reproduction mais des possibilités de la transformation), actualisé par les travaux de Vincent Crapanzano et Hirokazu Miyazaki qu’il va chercher des raisons de garder espoir, d’ouvrir plusieurs chantiers théoriques et pratiques : « dévoiler les rouages cachés de l’hégémonie » ; dégager de vastes coalitions pour s’engager dans « une guerre de position » ; engager une bataille du vocabulaire pour mieux nommer les choses ; dénoncer les logiques binaires et les fausses dichotomies (réfugiés/migrants, politiques/économiques, contraints/volontaires, langue/dialecte) ; engager des actions juridiques, politiques, citoyennes et économiques ; élargir la focale pour penser structure et non individu, non par simple souci méthodologique, mais comme condition de solidarité et d’action : contre les multinationales, pour un système économique international moins inique, pour une pratique de l’interdépendance entre individus et groupes. Notamment, dans le cadre de systèmes alimentaires transnationaux, en reliant ouvriers agricoles et consommateurs, tout en rappelant que « chacun de nous dépend du corps et de l’état de santé d’autrui ». Pour que nos fruits frais et autres crèmes glacées n’aient plus le goût de corps brisés.
Pour citer cet article
Référence papier
Mustapha Harzoune, « Seth M. Holmes, Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis », Hommes & migrations, 1346-1347 | 2024, 280-281.
Référence électronique
Mustapha Harzoune, « Seth M. Holmes, Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis », Hommes & migrations [En ligne], 1346-1347 | 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hommesmigrations/17993 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12man
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