Emanuel BERTRAND, Extension du domaine de la thermodynamique. Anatomie d’une controverse
Emanuel BERTRAND, Extension du domaine de la thermodynamique. Anatomie d’une controverse, Classiques Garnier, Paris. 2023
Texte intégral
1Le livre d’Emanuel Bertrand Extension du domaine de la thermodynamique. Anatomie d’une controverse est une admirable et passionnante enquête. Une énigme tient le lecteur en haleine de bout en bout : comment La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la science, publié en 1979 chez Gallimard, « un livre aussi difficile d’accès pour les non-spécialistes de la thermodynamique, a-t-il pu devenir un tel succès d’édition ? » (14). À ce jour, les éditions Gallimard en ont vendu 70.000 exemplaires et il a été traduit en 18 langues. Difficile de rêver meilleur succès ! Les deux protagonistes principaux de l’enquête ne forment pas moins un couple énigmatique : Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie, alors âgé de 62 ans, l’a rédigé avec sa jeune doctorante en philosophie, tout juste âgée de 30 ans : Isabelle Stengers. Enfin et surtout, l’ouvrage combine les résultats les plus récents des recherches d’Ilya Prigogine sur la thermodynamique de non-équilibre et un propos philosophique d’envergure : repenser les rapports de l’homme à la nature et rompre avec le dualisme qui caractériserait la modernité.
- 1 La thèse de doctorat d’Emanuel Bertrand (publiée sous le titre : Transitions de mouillage : rôle de (...)
2Mais pour qu’une enquête soit haletante, il ne faut pas seulement une énigme, des protagonistes et un enjeu qui suscite l’attention, mais surtout un fin limier. Car La Nouvelle Alliance est un objet qui requiert des compétences de natures très diverses que peu d’historiens des sciences réunissent. Il faut d’abord être à même de saisir toutes les subtilités de la thermodynamique contemporaine la plus complexe (la thermodynamique de non-équilibre). En la matière, Emanuel Bertrand est indubitablement un expert : après une thèse1 et une habilitation à diriger des recherches dans le domaine, il était tout armé pour comprendre les nombreux développements scientifiques ardus du livre. Mais il fait plus que les comprendre, il sait les expliciter avec une qualité pédagogique rare. Le lecteur qui n’a aucune familiarité avec la physique contemporaine peut tout comprendre ; c’est un sacré tour de force ! Mais ces compétences resteraient très largement insuffisantes pour mettre au jour les enjeux historiques de ce livre et des discussions qu’il a suscitées. Emanuel Bertrand n’est toutefois pas seulement un physicien de haut calibre, enseignant à l’ESPCI Paris, mais il est aussi devenu un historien des sciences, domaine dans lequel il a d’ailleurs obtenu une seconde habilitation. Il maîtrise de ce fait très bien les développements des Science and Technology Studies (STS) et en particulier des études de controverses. Grâce à cela, il déploie un récit qui n’est jamais jugeant, mais qui montre comment le livre a été pris dans une controverse qui a duré plus d’une dizaine d’années et dont il analyse avec maestria les ressorts disciplinaires : ce sont, avant toutes choses, des mathématiciens (et à leur tête René Thom) qui s’en sont pris à un livre dont ils dénoncèrent le caractère mystique. Il faut dire que le choix du titre aux évocations bibliques ainsi que les nombreuses références au philosophe Henri Bergson avaient de quoi surprendre les collègues scientifiques des auteurs. Emanuel Bertrand décèle le jeu complexe des hiérarchies disciplinaires que cette controverse révèle : Prigogine était frustré de n’avoir obtenu le prix Nobel qu’en chimie et pensait mériter celui de physique. Il révélait ainsi de facto que la physique avait, selon lui, beaucoup plus de prestige. Les remontrances voire la morgue de René Thom et d’autres mathématiciens à son endroit témoignaient, quant à elles, qu’en France tout du moins, il ne saurait y avoir de science plus noble que les mathématiques. Il faut dire que Prigogine et Stengers avaient présenté les recherches thermodynamiques du premier comme la nouvelle révolution scientifique et érigé leur auteur en nouveau Newton. Il y avait de quoi susciter la jalousie des collègues scientifiques.
3Ses connaissances en études de genre ont aussi permis à Emanuel Bertrand de déceler l’asymétrie de traitement entre les deux auteurs : fréquents sont les comptes rendus qui ne mentionnent même pas le nom d’Isabelle Stengers.
4Pour saisir l’histoire de ce best-seller, il fallait enfin être au fait de l’histoire du livre et de l’édition. C’est là une autre des cordes à l’arc d’Emanuel Bertrand : fin connaisseur des archives de la maison Gallimard, il a su montrer la fabrique d’un best-seller, le rôle des médias grand public et extérieurs, mais aussi internes à l’éditeur. La revue Le Débat, lancée en 1980, publiée par Gallimard et dirigée par Marcel Gauchet et Pierre Nora, éditeur de Prigogine et Stengers, s’est faite le relais de la controverse en publiant de nombreux articles à ce sujet ; articles qu’elle a même réunis en volume en 1990 dans la nouvelle collection de livres « Le débat », toujours chez Gallimard, sous le titre La querelle du déterminisme. Dix ans après la publication, l’intérêt du public était relancé, et ce qui aurait pu apparaître comme un phénomène éditorial passager devenait la synecdoque de « la » querelle du déterminisme, au singulier. Le préfacier, également membre du comité de rédaction de la revue Le Débat, Krzysztof Pomian, inscrivait la controverse suscitée par le livre de Prigogine et Stengers dans une histoire bimillénaire et transformait la lecture de La Nouvelle Alliance et de la controverse qui en était suivie en un impératif de culture générale.
5Sans le dire, Emanuel Bertrand propose dans ce livre bien plus qu’un cas d’étude, c’est un modèle en matière d’« anatomie de controverse » – pour reprendre ses termes : il montre tout l’intérêt d’une analyse fine mobilisant des outils méthodologiques variés (analyses épistémologique, sociologique, d’histoire éditoriale, du genre…), et, pour reprendre les mots de l’éminent historien de la physique de l’Université Harvard, Peter Galison, préfacier du livre, « Emanuel Bertrand se sert de l’analyse de cet ouvrage pour saisir une époque, dans son livre détaillé et évocateur. Il nous donne à voir ici un monde où la science était encore triomphante, mais où se développait simultanément une profonde anxiété à l’égard des sciences et des technologies » (p. 11).
6La controverse est ainsi dépliée et l’énigme résolue : quoi de plus satisfaisant pour le lecteur tenu en haleine ?
Notes
1 La thèse de doctorat d’Emanuel Bertrand (publiée sous le titre : Transitions de mouillage : rôle des interactions entre interfaces (préface de Pierre-Gilles de Gennes), Éditions Publibook Université, Paris, 2003) a reçu le prix de thèse pour la thermodynamique Ilya Prigogine en 2001, prix décerné tous les deux ans par le European Center for Advanced Studies in Thermodynamics (ECAST).
Haut de pageTable des illustrations
![]() |
|
|---|---|
| URL | http://journals.openedition.org/hrc/docannexe/image/14204/img-1.png |
| Fichier | image/png, 10k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Wolf Feuerhahn, « Emanuel BERTRAND, Extension du domaine de la thermodynamique. Anatomie d’une controverse », Histoire de la recherche contemporaine [En ligne], Tome XIV n°1-2 | 2025, mis en ligne le 24 juillet 2026, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hrc/14204 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15izh
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page





