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Éclairages
Deux cents ans de doctrine Monroe

La doctrine Monroe, 1823 : les dernières heures d’un républicanisme interaméricain ?

Marie-Jeanne Rossignol

Texte intégral

1Entre 1810 et 1830, les États-Unis passèrent d’un soutien aux combats indépendantistes d’Amérique latine à un « intérêt limité, voire du dédain envers les peuples et les institutions des républiques émergentes » (Johnson J., 1990 : ix). La doctrine Monroe, cette portion du discours annuel du président des États-Unis James Monroe au Congrès en décembre 1823, constitue en quelque sorte le point culminant d’un moment d’histoire presque commun. Après la fin des années 1820, les États-Unis se détournèrent de l’ensemble latino-américain jusqu’à la guerre de 1846-1848 contre le Mexique, qui ouvrit une nouvelle ère de relations interaméricaines.

  • 1 1 Voir la thèse de Monica Henry, Vers une Amérique ? Les relations entre les États-Unis et les nouv (...)

2Nous évoquons tout d’abord la période des indépendances américaines, de 1776 à 1826, où s’inscrivent aussi bien les États-Unis que les anciennes colonies espagnoles des Amériques, mais aussi Haïti et le Brésil. Puis, il est utile de rappeler l’enthousiasme états-unien initial envers les révolutions du Sud du continent bien qu’il ne se traduise finalement que par une reconnaissance assez tardive, un processus diplomatique complexe1. Paradoxalement, cette reconnaissance, puis l’expression de la doctrine Monroe, sanctionnent en fait l’impossibilité d’un réel rapprochement. Seule la figure bolivarienne du président Andrew Jackson, élu en 1828, rappelle la nature profondément post-impériale et post-monarchique des nouvelles républiques, qu’elles soient au Nord ou au Sud.

Les indépendances des Amériques : 1776, 1804, 1826

3Avec la déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776, coup d’envoi des mouvements d’indépendance des Amériques, les jeunes États-Unis, refusant les taxes imposées par la métropole depuis 1765, se drapent dans de larges revendications politiques où leurs « droits d’Anglais » (représentation au Parlement par exemple) se conjuguent aux « droits de l’homme » hérités des Lumières (liberté, égalité, bonheur). Leur victoire finale n’est due qu’à l’aide massive de la France, elle-même encore à la tête d’un empire colonial en partie basé aux Amériques. Dans les années suivant la Guerre d’indépendance (1775-1783), la nouvelle nation peine à réaliser son unité, puis à s’imposer face à son ancienne métropole, la Grande-Bretagne. Du Canada, cette dernière arme les nations indiennes de la région des Grands Lacs afin de ralentir l’expansion états-unienne, entre autres mesures de rétorsion. Alors que les États-Unis prennent conscience des obstacles qu’ils rencontrent dans l’affirmation de leur indépendance, ils ne reconnaissent pourtant pas pour autant l’indépendance d’Haïti (1er janvier 1804), seconde nation post-coloniale des Amériques, née d’une grande révolte d’esclaves. Haïti partage pourtant les principes humanistes affichés par les États-Unis, offrant refuge et soutien aux révolutionnaires latino-américains. Si le président Jefferson (1800-1808) n’aide pas la France à reconquérir sa colonie, il met cependant la nation noire au ban des relations commerciales et diplomatiques de son pays. La question de la race s’inscrit au cœur de la définition nationale des États-Uniens : en dépit de larges émancipations au moment de la Révolution, les citoyens « blancs » de la nouvelle nation considèrent de plus en plus que la citoyenneté ne peut être accordée à des Noirs ou des Indiens.

4C’est moins par idéologie qu’à la suite de circonstances (l’invasion de l’Espagne par les troupes napoléoniennes et l’incarcération du roi Ferdinand VII) que l’Amérique latine entame son processus d’indépendance à compter de 1807. Les Créoles en profitent pour adopter un credo constitutionnel et exprimer leur nationalisme culturel comme leur défiance envers la mère patrie. Après son retour au pouvoir, Ferdinand VII lance en 1815 une contre-révolution féroce : c’est un échec qui aboutit à l’indépendance des anciennes colonies. Pourtant, ces nouvelles républiques ne parviennent pas à établir des régimes démocratiques stables dans les décennies suivantes, pas plus qu’elles ne mettent un terme définitif aux discriminations ethniques et raciales. En Haïti, Dessalines, vainqueur des forces napoléoniennes, proclame l’Empire dès septembre 1804. Les États-Unis avaient-ils mieux réussi leur stabilisation politique post-coloniale ?

L’enthousiasme initial pour les libérations aux États-Unis : 1810-1817

5À compter de 1805, la Grande-Bretagne voit d’un mauvais œil la neutralité états-unienne, qui permet à cette nouvelle nation de devenir le principal transporteur atlantique des puissances en guerre et l’enrichit considérablement. Les relations se dégradent jusqu’à ce qu’éclate la guerre de 1812, seconde guerre d’indépendance lors de laquelle les troupes britanniques envahissent une partie de la côte est des États-Unis, brûlant la capitale Washington D.C. et menaçant la Nouvelle-Orléans. Émerge alors une génération de jeunes politiciens nationalistes très attachés au républicanisme ; ils voient dans les libéraux latino-américains des frères de pensée et d’action et mettent provisoirement de côté leurs réticences envers le catholicisme des sociétés latines. Cherchant à obtenir la Floride de l’Espagne, ils partagent l’hostilité croissante des Latino-Américains envers une puissance européenne qu’ils méprisent. Dès juin 1810, le président Madison dépêche dans le sud du continent des agents de son administration pour qu’ils lui rendent compte de l’évolution des événements ; puis en novembre 1811, il encourage les diplomates états-uniens en poste en Europe à promouvoir la reconnaissance des nations latino-américaines en formation (Madison J., 1811). Les insurgés reçoivent en même temps un excellent accueil dans les ports des États-Unis où ils trouvent ravitaillement et soutien. L’opinion publique s’enthousiasme et Henry Clay, président de la Chambre des représentants, lance au Congrès une campagne en faveur des patriotes latino-américains dès 1816. Réclamant une position plus ouvertement favorable des États-Unis envers les colonies qui, selon lui, sont dans la même situation que son pays lors de la guerre d’Indépendance, il déclare dans un discours en décembre 1817 : « ils sont dans la même situation malheureuse que nous en 1778 et 1779 » et propose en mars 1818 la reconnaissance des Provinces du Rio de la Plata (plus tard Argentine, Paraguay et Uruguay), dans la perspective d’une reconnaissance de toutes les autres nations indépendantes d’Amérique latine (Clay H., 1857 :111, 113, 136-137).

Vers la doctrine Monroe : 1817-1823

6Comme le remarquait Clay en 1817, en dépit des similitudes entre les situations révolutionnaires des États-Unis et des nations d’Amérique latine, la position officielle des États-Unis restait très prudente. Depuis 1793, la jeune république avait cherché à afficher une position de neutralité envers les querelles européennes, un des principes fondateurs de sa politique étrangère, théorisé par George Washington en 1797 dans son Discours d’adieu : « L’Europe a des intérêts prééminents qui ne nous concernent aucunement, ou seulement de très loin » et réaffirmé en 1801 par Thomas Jefferson dans son discours d’inauguration (Rossignol M.J., 1994 : 97-104, 173-178). Dans le cas des guerres d’indépendance en Amérique latine, la raison de tant de prudence officielle en dépit du soutien de l’opinion publique tenait aux ambitions territoriales de la jeune nation états-unienne. Celle-ci cherchait à s’étendre au Sud et à l’Ouest aux dépens de l’Espagne et le gouvernement ne voulait heurter ni ce pays ni les Britanniques, leurs alliés. Voilà pourquoi, en 1817 et 1818, deux lois réaffirment le principe de neutralité, bien que le général Jackson envahisse la Floride en mai 1818 à la recherche d’Indiens jugés hostiles, accroissant ainsi la pression mise par la diplomatie états-unienne sur l’Espagne. En 1819 est enfin signé le traité entre l’Espagne et les États-Unis leur cédant la Floride et offrant un accès à la côte Pacifique à la république d’Amérique du Nord. Ce traité n’est pas immédiatement ratifié par l’Espagne, qui craint que les États-Unis ne reconnaissent ensuite les nouvelles républiques, ce qui retarde encore une prise de position des États-Unis.

  • 2 2 Le texte de la doctrine Monroe est disponible sur le site de la Bibliothèque du Congrès mais fait (...)

7En parallèle, au sein des élites états-uniennes, il existe un vrai débat de 1818 à 1821 sur la nature des relations entre république du Nord et nouvelles républiques du Sud : Henry Clay envisage un système interaméricain qui rassemblerait Nord et Sud dans une grande alliance de républiques dédiées à la liberté face aux despotismes européens, tandis que John Quincy Adams, secrétaire d’État, conseille la poursuite de l’isolement des États-Unis : il prévoit un avenir exceptionnel à son pays alors qu’il se défie encore de nations catholiques jugées inférieures (Clay H.,1857 : 145 ; Henry M., 2004 : 177-223). Une fois la ratification du traité effectuée par l’Espagne en 1821, le président Monroe s’engage enfin sur la voie de la reconnaissance : les indépendances de la Colombie et du Mexique sont reconnues en 1822, celle de Buenos Aires et du Chili en 1823, les autres pays ont suivi en 1824 (Confédération d’Amérique centrale et Brésil) et en 1826 (le Pérou). En 1823, lors de son message annuel au Congrès, le président Monroe énonce les principes de ce que l’on connaît sous le nom de « doctrine Monroe », un subtil message diplomatique rédigé par le nationaliste John Quincy Adams à la veille d’assumer la présidence2. On peut en citer quelques passages emblématiques, ici traduits par l’autrice. Les États-Unis rappellent leur proximité politique des nations d’Amérique latine tout en soulignant leur neutralité :

[…] Les citoyens des États-Unis nourrissent les sentiments les plus amicaux envers la liberté et le bonheur des autres hommes qui peuplent l’Amérique. Nous n’avons jamais pris part aux guerres des puissances européennes lorsqu’elles ne concernaient que leurs propres affaires, conformément à nos principes politiques. C’est seulement quand nos droits sont violés ou sérieusement menacés que nous désapprouvons les offenses qui nous sont faites et que nous nous préparons à nous défendre. Il va de soi que nous sommes bien plus étroitement concernés par les événements de l’hémisphère où nous nous trouvons [le Nouveau Monde républicain], et les causes de notre intérêt doivent être évidentes pour tous les observateurs éclairés et impartiaux. Le système politique des puissances alliées [Sainte-Alliance] est différent par nature de celui de l’Amérique […].

8Nation post-coloniale, ils s’opposent à tout retour de l’impérialisme européen dans les Amériques libres et indépendantes, qu’avait pu faire craindre l’existence de la Sainte-Alliance (union des puissances européennes les plus conservatrices pour éviter le retour du sécularisme et du libéralisme) :

[…] les continents américains, en raison de la situation libre et indépendante qu’ils ont choisie et continuent d’adopter, ne peuvent désormais plus être considérés comme des sujets qu’une puissance européenne pourrait à l’avenir coloniser. […] Par conséquent, nous devons aux relations sincères et amicales que les États-Unis entretiennent avec ces puissances de déclarer que nous considèrerions toute tentative de leur part pour étendre leur système à une partie de notre hémisphère comme dangereuse envers notre paix et notre sécurité. […] Nous ne saurions voir toute interposition d’une puissance européenne visant à les opprimer ou à les contrôler autrement que comme la manifestation d’une disposition inamicale envers les États-Unis.

Des lendemains qui déchantent : 1823-1830

  • 3 3 Pour un rappel de l’historiographie de la doctrine Monroe, voir : Monica Henry, 2002.

9Les historiens ont proposé différentes interprétations de ce texte à la formulation diplomatique et qui n’engageait pas les États-Unis à grand-chose3. La déclaration n’eut guère d’impact en Europe où nul ne craignait les États-Unis ; mais la Grande-Bretagne, puissance mondiale dominante, partageait la volonté de ne pas voir un retour de l’impérialisme européen dans les Amériques et s’employa à calmer les ardeurs de la Sainte-Alliance (Sexton J., 2011 : 62-63). Les révolutionnaires latino-américains furent initialement soulagés de cette prise de position nord-américaine où s’exprimait un engagement anti-impérialiste et anti-colonialiste précoce et fondateur, mais la déclaration n’empêcha cependant pas l’Espagne de tenter de reprendre le Mexique une dernière fois en 1829. La doctrine Monroe ne fut pas non plus l’occasion d’un rapprochement durable entre Amérique du Nord et Amérique latine : dès la ratification du traité de 1819 par le Sénat en 1821, les élus de l’Ouest états-unien s’étaient indignés de constater que le Texas n’avait pas encore été intégré aux États-Unis, annonçant le conflit ultérieur avec le Mexique ; le racisme croissant aux États-Unis plomba les débats sur le congrès de Panama en 1826 (Fitz C., 2016 : 10). Les bonnes intentions affichées ne se traduisirent pas non plus par d’étroits liens économiques. Entre 1815 et 1830, les États-Unis avaient connu un développement territorial et économique spectaculaire, renforçant leur nationalisme : mais une fois l’Amérique latine indépendante, les milieux d’affaires états-uniens comprirent que la Grande-Bretagne en deviendrait le principal partenaire économique et commercial. Par ailleurs, les nouvelles républiques semblaient peiner à stabiliser leurs systèmes politiques, par contraste avec la démocratie états-unienne qui exerçait une fascination certaine en Europe (pensons au voyage de Tocqueville et Beaumont, entamé en 1831). Aux États-Unis, on se remit à mépriser des sociétés catholiques et métissées où l’on cédait au césarisme, crime suprême selon Henry Clay. Seul le président Jackson, élu en 1828, héros de la guerre de 1812 et partisan d’un exécutif fort, pouvait encore se réjouir en 1829 de l’arrivée de Bolivar au pouvoir sans s’inquiéter des possibles dérives dictatoriales du régime. Mais Jackson ne chercha pas un réel rapprochement avec l’Amérique latine d’autant que sa présidence inaugura une période de polarisation politique aux États-Unis, annonçant les grandes divisions des décennies précédant la guerre de Sécession, autour de l’esclavage, de l’expansion vers l’Ouest et de la nature du développement économique.

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Bibliographie

Clay, Henry, The Speeches of Henry Clay, A.S. Barnes edition, New York, A.S. Barnes, 1857.

Fitz, Caitlin, Our Sister Republics. The United States in an Age of American Revolutions, New York, Norton, 2016.

Henry, Monica, Vers une Amérique ? : Les relations entre les États-Unis et les nouvelles républiques hispano-américaines, 1810-1826, thèse de doctorat, Université Paris VII, 2004.

Henry, Monica, « « America for the Americans »: Revisiting Monroe’s Message », Reviews in American History, vol. 40, n° 2, 2002, p. 243-247.

Johnson, John J., A Hemisphere Apart. The foundations of United States Policy toward Latin America, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1990.

Madison, James, « Annual Message to Congress, 5 November 1811 », Founders Online, National Archives, 1811, https://founders.archives.gov/documents/Madison/03-04-02-0001, page consultée le 28 août 2023.

Rossignol, Marie-Jeanne, Le ferment nationaliste. Aux origines de la politique extérieure des États-Unis 1789-1812, Paris, Belin, 1994.

Sexton, Jay, The Monroe Doctrine: Empire and Nation in 19th century America, New York, Hill & Wang, 2011.

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Notes

1 1 Voir la thèse de Monica Henry, Vers une Amérique ? Les relations entre les États-Unis et les nouvelles républiques hispano-américaines, 1810-1826, soutenue à l’Université Paris VII en 2004, qui constitue l’unique travail en français consacré aux relations États-Unis/Amérique latine pendant cette période et intègre une analyse de la doctrine Monroe (chapitre 7).

2 2 Le texte de la doctrine Monroe est disponible sur le site de la Bibliothèque du Congrès mais fait également partie des documents virtuels des Initiatives de paix inter-américaines, réunis par l’Organisation des États Américains : https://memory.loc.gov/cgi-bin/ampage?collId=llac&fileName=041/llac041.db&recNum=3, p.12-24, page consultée le 26 juillet 2023, et https://www.oas.org/sap/peacefund/VirtualLibrary/MonroeDoctrine/Treaty/MonroeDoctrine.pdf, page consultée le 26 juillet 2023.

3 3 Pour un rappel de l’historiographie de la doctrine Monroe, voir : Monica Henry, 2002.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Jeanne Rossignol, « La doctrine Monroe, 1823 : les dernières heures d’un républicanisme interaméricain ? »IdeAs [En ligne], 22 | 2023, mis en ligne le 01 octobre 2023, consulté le 09 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ideas/16630 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ideas.16630

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Auteur

Marie-Jeanne Rossignol

Marie-Jeanne Rossignol est professeure d'études américaines (États-Unis) à Université Paris Cité. Spécialiste de la jeune république américaine (1776-1865), elle a tout d'abord publié en 1994 Le ferment nationaliste. Aux origines de la politique extérieure des États-Unis 1789-1812. Elle s'est plus particulièrement intéressée ensuite à l'antiesclavagisme : en 2022 est parue Noirs et Blancs contre l'esclavage. Une alliance antiesclavagiste ambiguë aux États-Unis 1754-1830, que complète une Anthologie de la pensée noire États-Unis-Haïti (XVIIIe-XIXe). Elle dirige avec Claire Parfait une collection de récits d'esclaves états-uniens aux PURH et travaille actuellement sur la confrontation entre l'historiographie actuelle du premier XIXe américain et les idées de Tocqueville.
marie-jeanne.rossignol[at]u-paris.fr

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