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Comptes rendus

Gabriel Entin, En quête de république : une histoire de la communauté politique en Amérique hispanique

Francisco Parra
Référence(s) :

Gabriel Entin, En quête de république : une histoire de la communauté politique en Amérique hispanique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2025, 360 pages

Texte intégral

En quête de république. Une histoire de la communauté politique en Amérique hispaniqueAfficher l’image
Crédits : Presses universitaires de Rennes

1Associé en général aux expériences anglaise, française et étasuniennes, ainsi qu’aux cités italiennes de la Renaissance, c’est pourtant dans l’Amérique espagnole, au moment des révolutions d’indépendance, que le républicanisme trouva son terrain d’expérimentation le plus fécond, donnant naissance au plus grand nombre de régimes républicains dans le laps de temps le plus court (1810-1824). Telle est la conclusion que l’on peut légitimement tirer de l’œuvre de Gabriel Entin. L’instabilité politique, le sous-développement économique et les inégalités de toutes sortes ont sans doute contribué à éclipser cette relation et à reléguer le continent au rang de contre-exemple, de « mauvais élève » d’un républicanisme normatif conçu comme un corpus de théories de la liberté politique, prôné par les auteurs de l’école de Cambridge, Quentin Skinner, Philip Pettit et J. G. A. Pocock.

2Pourtant, cette histoire conceptuelle que nous offre l’auteur montre que la république a été l’un des termes les plus fluides du vocabulaire politique occidental, associé tant à la subordination qu’à la liberté, à la monarchie comme à la démocratie, à la foi chrétienne autant qu’à la séparation entre les Églises et l’État, à une idée de justice uniquement compatible avec les différences sociales comme à un égalitarisme social radical.

3La question implicite qui traverse le texte de Gabriel Entin est de savoir comment fonder nos institutions politiques sur des mots tels que liberté, justice, bien commun, république, qui n’ont aucune signification pérenne à travers l’histoire et qui sont plutôt associés à des significations contraires avec une facilité remarquable. C’est dans l’élasticité de ces mots que réside la clé de leur succès et de leur diffusion, davantage comme terrains d’expérimentation politique et sociale que comme institutions données.

4Pour revenir au cas hispano-américain, le mot « république » est devenu le vecteur par lequel les villes d’Amérique ont pu se donner une légitimité non transcendantale et unitaire pendant les révolutions d’indépendance, sans dépendre du corps du monarque comme incarnation de l’unité qui maintient l’uniformité et la légitimité d’une communauté de citoyens.

5Pour corriger certains des biais géographiques et normatifs de l’école de Cambridge, représentés par Skinner, Pettit et Pocock et en pensant le républicanisme non pas comme une forme de gouvernement (avec sa trinité de formes virtuoses et dégénérées) mais comme une forme politique – c’est-à-dire une modalité d’institution et de représentation d’une communauté politique limitée par des lois (interprétation que l’auteur considère plus fidèle aux formulations de la res publica chez Cicéron et Rousseau) – Gabriel Entin explique la diffusion fulgurante de régimes républicains sur un continent régi pendant plus de trois siècles par une monarchie catholique.

6Historien formé à l’EHESS sous la direction de Pierre Rosanvallon, chercheur au CONICET et professeur à l’UNSAM (Argentine) et à l’université du Chili, Gabriel Entin nous livre une histoire conceptuelle du républicanisme qui traverse les auteurs clés de cette tradition (Cicéron, Saint Augustin, Machiavel, Bodin, Hobbes, Spinoza, Rousseau, Montesquieu) mais qui intègre également des penseurs tels que Francisco de Vitoria (1483-1546), Fernando Vázquez de Menchaca (1512-1569), Domingo de Soto (1494-1560) et Francisco Suárez (1548-1617). Ces derniers ont justifié, à l’intérieur même de la monarchie catholique espagnole, à la fois l’obéissance au roi et la légitimité du tyrannicide. L’auteur comprend en effet la monarchie catholique espagnole pendant la dynastie des Habsbourg comme une république de républiques, puisque jusqu’aux Bourbons elle s’organisa des deux côtés de l’Atlantique comme un réseau de cités dotées des droits et privilèges, entretenant avec la Couronne une relation constante de conflit, d’obéissance et de négociation.

7Même si, sur le papier, ces républiques étaient comme des courroies de transmission du pouvoir royal, cette logique de privilèges et de négociation qui prévalait dans la pratique, n’excluait pas les Indiens, qui étaient également organisés en communautés appelées « républiques indiennes », au sein desquelles certains commandaient et d’autres obéissaient dans l’intérêt commun, en l’occurrence l’extraction de métaux précieux pour la Couronne.

8Prenant pour étude de cas la révolution du Rio de la Plata et les écrits de ses trois principaux idéologues – Mariano Moreno (1778-1811), Bernardo de Monteagudo (1789-1825) et le doyen Gregorio Funes (1749-1829) – ainsi que la presse périodique de l’époque, Entin montre comment le républicanisme trouva parmi ses plus fervents défenseurs des personnages monarchistes et religieux, et comment, malgré la promotion d’un discours sur l’égalité naturelle, il ne fut pas contradictoire avec l’esclavage ni avec la reconnaissance d’inégalités sociales, économiques, politiques et raciales.

9En comprenant le républicanisme comme une modalité d’auto-institution d’une communauté politique, comme un champ d’expérimentation multiple et ambigu autour de la res publica, on peut mieux éclairer plusieurs des contradictions apparentes mises en évidence par le cas de la Junte de Buenos Aires : proclamer la liberté de presse tout en établissant la censure en matière religieuse et gouvernementale ; invoquer l’égalité tout en recourant à l’esclavage comme principale source de recrutement de soldats ; se proclamer seul gouvernement légitime du vice-royaume du Rio de la Plata tout en rejetant toute tentative d’autonomie locale dans le reste du territoire ; ou encore lutter contre des armées royalistes composées, pour près des deux tiers, de soldats américains.

10Au-delà du cas du Rio de la Plata, Entin rappelle que l’assimilation de la République à la démocratie est rare dans l’histoire de la pensée républicaine, et que même les acteurs et théoriciens des révolutions américaine et française, qui promurent la République comme langage de la liberté politique à travers les lois, les vertus publiques et le renoncement de soi au nom de la communauté, n’associèrent pas nécessairement le républicanisme à une forme particulière de gouvernement. Ce corpus d’idées ne fut pas davantage contradictoire avec l’esclavage, avec la monarchie en tant que forme de gouvernement, ni avec le christianisme.

11L’auteur nous montre comment les mots que nous considérons comme les piliers de nos sociétés et institutions politiques, tels que république, bien commun, liberté, communauté, ont été les plus fluides du vocabulaire politique, s’associant en permanence à différentes significations, même les plus contradictoires entre elles, comme des métaux qui, soumis aux températures des grands bouleversements politiques, perdent leurs anciens alliages et en forment de nouveaux. C’est ce vertige des mots qui ne semblent conserver aucune signification intrinsèque que l’auteur illustre en faisant référence au conte de Borges, Le langage analytique de John Wilkins, où, selon ses mots : « L’abîme s’ouvre lorsque les mots ne renvoient plus à nos choses, forcent à envisager d’autres vocabulaires et à reculer les frontières du possible. »

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Pour citer cet article

Référence électronique

Francisco Parra, « Gabriel Entin, En quête de république : une histoire de la communauté politique en Amérique hispanique »IdeAs [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ideas/23503 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15uhw

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Auteur

Francisco Parra

Francisco Parra, doctorant, Sorbonne Université, Histoire et Cultures des Mondes Ibéro-américains (IBERHIS). Sa recherche doctorale a pour titre Panlatinisme hispanophone : usages et circulations du concept de ‘race latine’ dans la presse hispanophone de l’Amérique et de l’Europe latines (1871-1906).
frampa715[at]gmail.com

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