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Comptes rendus

Christen Bryson, Hélène Le Dantec-Lowry, Favian Mostura (dirs), Pour une société meilleure ? La littérature prescriptive aux Etats-Unis, entre mise en conformité et approche émancipatrice

Claire Parfait
Référence(s) :

Christen Bryson, Hélène Le Dantec-Lowry, Favian Mostura (dirs), Pour une société meilleure ? La littérature prescriptive aux Etats-Unis, entre mise en conformité et approche émancipatrice, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, collection « Monde anglophone », 2025, 329 pages

Texte intégral

Christen Bryson, Hélèné Le Dantec-Lowry, Favian Mostura (dir.), Couverture, Pour une société meilleure ? La littérature prescriptive aux États-Unis, entre mise en conformité et approche émancipatriceAfficher l’image
Crédits : © Presses Sorbonne Nouvelle

1Pour beaucoup de spécialistes de l’aire anglophone au XIXe siècle, le terme « littérature prescriptive » évoque en premier lieu les guides d’étiquette et autres traités de savoir-vivre, mais aussi les manuels d’économie domestique rédigés à l’intention des femmes et destinés à leur apprendre comment bien tenir leur foyer. En Grande-Bretagne, par exemple, on pense à l’immense succès de Mrs. Beeton’s Book of Household Management, publié en 1861.

2L’ouvrage collectif Pour une société meilleure ?, coordonné par Christen Bryson, Hélène Le Dantec-Lowry et Favian Mostura, envisage la littérature prescriptive au sens large, ainsi que l’indique son sous-titre, La littérature prescriptive aux États-Unis. Entre mise en conformité et approche émancipatrice. Selon son postulat de départ, en effet, si la littérature prescriptive (le terme « littérature » est également entendu au sens large, puisqu’il est question dans le volume de supports et formats très divers, d’écrits de toutes sortes, mais aussi de films) vise essentiellement à imposer un « cadre normatif » (p. 304) ayant pour objectif d’uniformiser et de renforcer les codes et les conduites tels qu’ils sont définis à un moment donné, elle peut également avoir une ambition libératrice et être « conçue comme un outil d’émancipation » (p. 306). C’est ce que les auteurs des 12 chapitres du livre, issu d’une série de journées d’études et séminaires à la Sorbonne Nouvelle, s’attachent à démontrer. L’ouvrage, qui couvre du début du XIXe siècle à nos jours, est centré sur les États-Unis, à l’exception d’un chapitre consacré à la version russe du magazine Cosmopolitan dans les années 1990. Trois des chapitres sont en anglais, avec un résumé en fin d’ouvrage, choix qui surprend un peu puisque la préface de Beth Bailey a fait l’objet d’une traduction. L’historienne américaine y rappelle utilement l’attention croissante prêtée par les historiens à la littérature prescriptive, qui reflète une société en dessinant en creux ce qui y est proscrit. L’introduction des coordinateurs de l’ouvrage souligne également « l’intérêt de la littérature prescriptive pour comprendre l’ordre social, en fonction des aspirations des Américain.e.s telles qu’elles étaient perçues dans la société étatsunienne à un moment donné » (p. 40). Dans un chapitre introductif, la philosophe Sameh Dellaï examine les liens complexes entre autorité, pouvoir et expertise.

3La première partie, intitulée « Informer et conseiller sur les pratiques hégémoniques dans une société changeante », est composée de 5 chapitres. Dans le premier, Hélène Le Dantec-Lowry offre une analyse très fine des contradictions d’un livre d’étiquette rédigé en 1899 par un Africain-Américain à l’intention de sa communauté ; l’auteur s’attache à enseigner les codes de la société dominante afin de permettre une meilleure intégration, tout en encourageant une certaine fierté raciale chez son lectorat. Dans son examen de deux courts-métrages pédagogiques réalisés par le Bureau des affaires indiennes (Bureau of Indian Affairs) en 1952 (au moment où le gouvernement fédéral se désengage de la question indienne) et destinés aux jeunes Amérindiens, Matthieu Charle livre un fascinant portrait de deux sociétés dans lesquelles la communication interpersonnelle obéit à des codes différents, voire opposés. Christen Bryson explore le rôle rassurant de la littérature prescriptive, en particulier par le biais de manuels (dont celui du célèbre Dr Spock) et de films pédagogiques produits à partir de 1945. La famille y apparaît comme le socle d’une société harmonieuse et une garantie de stabilité, à une période où la guerre froide suscite d’intenses inquiétudes. C’est la publicité comme forme de prescription qu’analyse Ksenia Gusarova, dont la contribution met en lumière les tensions entre valeurs occidentales et valeurs soviétiques à travers l’exemple de la version russe du magazine américain Cosmopolitan dans la Russie ex-soviétique des années 1990-2000. Melaine Harnay se penche sur les scripts utilisés aujourd’hui par les guides de certaines plantations de Louisiane, entre passage sous silence et dénonciation de l’esclavage, pour livrer une analyse convaincante des motivations des directeurs de plantations-musées, des guides individuels et de leurs conséquences sur les visites.

4La seconde partie de l’ouvrage, qui compte 7 chapitres, est intitulée « Prescriptions réformistes et militantes : améliorer la société, émanciper les individus ». Pour Ferdinand Nyberg, dont l’essai porte sur le mouvement de tempérance au XIXe siècle, loin d’être réactionnaires, les militants contre l’alcool étaient tournés vers un avenir plus harmonieux et une société que des individus sobres rendraient plus prospère. Favian Mostura explore le mouvement d’éducation progressiste, du début du XIXe siècle au milieu des années 1950, en s’appuyant sur les rapports et les recommandations produits par des syndicats d’enseignants et des experts. Dans son essai passionnant sur la campagne menée à partir des années 1930 par l’historienne américaine Mary Beard pour créer une archive internationale de l’histoire des femmes, Claire Delahaye souligne à juste titre l’importance des archives dans la désinvisibilisation d’un groupe minoritaire. Pierre Cras, quant à lui, analyse un film d’animation de 1946 produit en collaboration avec le syndicat des travailleurs de l’automobile. Pour créer une solidarité de classe entre ouvriers blancs et noirs, le film s’efforce de déconstruire les stéréotypes sur les Africains Américains, en contraste avec les productions de Disney à la même époque. Le sujet de la contribution d’Amélie Ribieras surprend quelque peu dans une partie de l’ouvrage consacrée à l’amélioration de la société et l’émancipation des individus, puisqu’il porte sur le mouvement lancé par la militante conservatrice Phyllis Schlafly, qui, dans les années 1970 et 1980 (et à rebours de son époque), tente de convaincre les Américaines que leur place est au foyer. Cette analyse fondée sur des entretiens et des documents internes à l’organisation fournit un exemple significatif de la manière dont l’autorité du prescripteur se construit et s’exerce. Olivier Maheo revisite le mouvement pour les droits civiques en explorant des documents à usage interne produits par le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee), entre 1960 et 1966, qui mettent en lumière un certain nombre de tensions. Enfin, dans une contribution qui résonne tristement avec la période actuelle, Anne Légier examine un objet tout à fait surprenant : les guides rédigés par une association de pasteurs et de rabbins pour aider les femmes qui souhaitaient avorter à rejoindre des cliniques soit à l’étranger, soit dans l’État de New York, où l’avortement était légal avant l’arrêt Roe v. Wade de 1973.

  • 1 Michel Oustinoff examine les origines sémantiques du mot prescription pour souligner qu’« en matièr (...)

5Les contributions se caractérisent par une grande diversité, tout en partageant une même exigence de contextualisation précieuse pour un lectorat qui ne peut être spécialiste de tous les thèmes et périodes abordés. L’ouvrage juxtapose des exemples de prescription institutionnelle dont l’objet est d’abord de former de bons citoyens (par le biais de matériaux pédagogiques) ou d’intégrer des communautés perçues comme à la marge de la société et n’en possédant pas les codes (le chapitre sur les Amérindiens est à cet égard significatif), et des cas très différents, où un individu ou une association tentent d’infléchir ou de modifier des valeurs ou des pratiques hégémoniques (par exemple, la lutte contre les stéréotypes raciaux ou l’effort pour rendre visible l’histoire des femmes). La prescription peut avoir un objectif progressiste, comme dans ces derniers exemples, ou réactionnaire. Le cas de Phyllis Schlafly peut ainsi expliquer le point d’interrogation dans le titre Pour une société meilleure ? La question de l’influence des injonctions sur les pratiques, posée dès la préface par Bailey qui cite l’historien américain Carl Degler (« Pourquoi devrait-on croire que des personnes adoptaient les conseils dans les manuels et guides et autres formes de littérature prescriptive, même quand ceux-ci s’étaient extrêmement bien vendus ? », p. 12), demeure inévitablement posée, tout comme en histoire du livre la question de la réception populaire des ouvrages, « point aveugle de la recherche », comme l’a rappelé Pascal Ory (Ory P., 2004 : 87)1.

6La définition de la littérature prescriptive peut sembler un peu vaste, ce qui amène le lecteur à se demander si le terme de « prescription », certes polysémique, peut englober tout document comportant des conseils, des recommandations ou des injonctions. Reste que ce très riche ouvrage a le grand mérite de mettre au premier plan des documents rarement examinés par les chercheurs. Pour une société meilleure ? met ainsi admirablement en évidence la variété des agents et des publics de la littérature prescriptive, les formes et les enjeux de la prescription, et le poids croissant des experts.

7Au-delà du public premier de chercheurs et d’étudiants du monde anglophone et en particulier étatsunien (le collectif paraît dans la collection « Monde anglophone » des PSN), cet ouvrage stimulant intéressera historiens et sociologues spécialistes d’autres aires géographiques, de même que tous ceux qui, de près ou de loin, se préoccupent d’histoire culturelle.

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Bibliographie

Ory, Pascal, L’histoire culturelle, Paris, PUF, Que sais-je ?, 2004.

Oustinoff, Michel, « Aux origines de la prescription : retour vers le futur ? », in Brigitte Chapelain et Sylvie Ducas (dir.), Prescription culturelle : avatars et médiamorphoses, Lyon, Presses de l’Enssib, 2018, p. 39-48.

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Notes

1 Michel Oustinoff examine les origines sémantiques du mot prescription pour souligner qu’« en matière de prescription, le degré de liberté dont on dispose est donc une question centrale » (p. 44) : « Aux origines de la prescription : retour vers le futur ? », in Brigitte Chapelain et Sylvie Ducas (dir.), Prescription culturelle : avatars et médiamorphoses, Lyon, Presses de l’Enssib, 2018, p. 39-48.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Claire Parfait, « Christen Bryson, Hélène Le Dantec-Lowry, Favian Mostura (dirs), Pour une société meilleure ? La littérature prescriptive aux Etats-Unis, entre mise en conformité et approche émancipatrice »IdeAs [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ideas/23572 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15uhz

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Auteur

Claire Parfait

Claire Parfait est professeur émérite à l’Université Sorbonne Paris Nord et membre de Pléiade. Elle est spécialiste d’études africaines-américaines et d’histoire du livre et de l’imprimé.
claire.parfait[at]univ-paris13.fr

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