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Comptes rendus

Benoît Santini, La route ardente de Gabriela Mistral. Du Chili au sud de la France

Adrián Valenzuela Castelletto
Référence(s) :

Benoît Santini, La route ardente de Gabriela Mistral. Du Chili au sud de la France, Avignon, Éditions universitaires d’Avignon, 2025, 332 pages

Texte intégral

Santini B., Couverture. La route ardente de Gabriela Mistral. Du Chili au sud de la France, EUA : Avignon, 2025Afficher l’image
Crédits : © Éditions Universitaires d’Avignon

1Si la poétesse chilienne Gabriela Mistral a suscité en France un intérêt certain, Benoît Santini explore ici un aspect encore peu examiné de la vie et l’œuvre de la première femme latino-américaine lauréate du prix Nobel de littérature en 1945 : les liens de Mistral avec le sud de la France, et plus particulièrement la place qu’occupent la Provence et la Côte d’Azur dans son œuvre littéraire.

2L’ouvrage s’inscrit dans un regain d’intérêt pour Gabriela Mistral en France, perceptible notamment à travers les recherches de Santini, mais aussi grâce aux traductions contemporaines de ses recueils poétiques – Tala, Lagar et Poema de Chile par Irène Gayraud, parues respectivement en 2021, 2023 et 2025 – et Bendita mi lengua sea. Diario íntimo, traduction d’Anne Picard parue en octobre 2024. L’étude de Santini se présente ainsi comme une contribution rigoureuse à la recherche universitaire, mais aussi comme un hommage à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire du prix Nobel de Gabriela Mistral.

3Les cinq chapitres retracent les séjours français de la poétesse entre 1926 et 1940, suivant l’itinéraire d’une diplomate « vagabonde » en quête de terres chaudes. Son itinéraire se dessine entre Aix-en-Provence, Marseille, Bédarrides, Avignon, Arles et Nice, mais aussi à travers d’autres localités évoquées au fil du texte, témoignant du nomadisme de la poétesse.

4Le premier chapitre s’attache à la question du pseudonyme choisi par Gabriela Mistral, ouvrant une réflexion sur une identité littéraire déjà étroitement associée au sud de la France avant même tout séjour sur place. Dès 1904, dans le nord du Chili, Mistral découvre la littérature européenne grâce à Bernardo Ossandón, qui met à sa disposition sa bibliothèque ainsi que les pages de son journal, El Coquimbo. Elle s’imprègne alors de l’œuvre de Frédéric Mistral et de la culture provençale. Santini met d’ailleurs en évidence une analogie récurrente entre le nord du Chili et la France méridionale, fondée sur une isotopie de la chaleur et de la sécheresse, qui relie la vallée semi-désertique d’Elqui au désert de la Crau. Ce rapprochement trouve une expression emblématique dans les liens symboliques entre la « Mireya » de Gabriela Mistral, conte écrit en 1916, et Mirèio – ou Mireille – de Frédéric Mistral. Le lien est d’autant plus significatif que cette même année la poétesse chilienne entreprend une réécriture de la fuite de Mireille, une réécriture que Santini interprète comme une première esquisse de « La Fuga », le poème qui ouvre le recueil Essart.

5Santini enrichit son analyse par des références à d’autres poèmes, tel que « Mis libros » dans Desolación et « La medianoche » dans Tala, où se manifeste ce qu’il nomme une forme de « fictophilie » : une relation passionnée à la fiction, par laquelle la voix lyrique, sensiblement bouleversée, s’en trouve métamorphosée – à l’image de cette Gabriela Mistral littérairement – et peut-être littéralement – éprise de la jeune Provençale. Mais l’influence de Mirèio revêt également une portée politique, que Santini analyse dans la suite de ce premier chapitre, à travers les implications de la revue Mireya, fondée par la poétesse en 1919, lors de son séjour à Punta Arenas. Dans cette ville isolée du sud chilien, Mistral y affirme sa vocation de médiatrice culturelle et son engagement pédagogique, dans une perspective transnationale – un engagement qui trouvera un prolongement concret quelques années plus tard, lorsqu’elle contribuera à la réforme des écoles rurales dans le Mexique post-révolutionnaire.

6Le deuxième chapitre conduit le lecteur en Provence, à travers une enquête archivistique minutieuse afin de déterminer les lieux et les dates de résidence de Mistral. Santini s’attarde sur la villa du « Coteau fleuri », près d’Aix-en-Provence, et sur la vie que la Chilienne y mène avec Palma Guillén, en nous livrant de nombreuses anecdotes sur cette maison : l’acte d’achat, le prix de vente, les travaux entrepris, ainsi que sa location temporaire à un certain Romain Coste. Mais le séjour marseillais revêt sans doute une portée plus significative, car il permet d’éclairer le réseau intellectuel de Gabriela Mistral, notamment ses échanges avec César Arroyo, consul de l’Équateur avec lequel elle s’entretient sur la question de l’agrarisme, et Francisco Nicolaides Vignolo, vice-consul équatorien qui l’accueillera à Guayaquil en 1938. À travers une série de lettres et correspondances envoyées depuis Marseille, Santini met à jour la précarité économique dans laquelle vit alors Mistral. Sa correspondance avec lhomme politique costaricain, Joaquín García Monge occupe ici une place particulière : au-delà de ses observations météorologiques, qui comparent le climat marseillais à celui d’autres latitudes, c’est le rôle de Mistral dans la publication du Repertorio Americano qui est mise en évidence. Marseille semble ainsi occuper une place centrale dans l’imaginaire géopoétique et politique de la poétesse, comme en témoignent les articles qu’elle y rédige à cette époque et que Santini analyse avec précision.

7Le troisième chapitre retrace le séjour de Gabriela Mistral à Bédarrides, dans la villa Saint-Louis, ainsi que son passage à Avignon et les impressions qu’elle en a tirées. Santini s’interroge sur les motivations qui ont conduit la poétesse à choisir cette résidence, tout en mettant en lumière le rôle joué par Yin-yin, son neveu adopté, dans cette décision. La villa apparaît non seulement comme un lieu de vie, mais aussi comme un espace dédié aux livres – un lieu où, cette étrangère peut également faire l’expérience de l’égarement poétique. L’auteur établit un lien entre cet espace et la poésie de la Chilienne, en développant la notion de jardin, inspirée par le cadre naturel de la région. Cette idée trouve des résonances dans plusieurs textes rédigés par la poétesse durant cette période, portant sur l’agrarisme et le peuple chilien. Le récit de ce séjour est émaillé de quelques anecdotes marquantes – parmi lesquelles le décès de sa mère, Petronila Alcayaga, ou encore la visite l’essayiste mexicain Andrés Iduarte en 1929. Mais, au-delà de ces éléments biographiques, une interrogation demeure : quelle place ce séjour a-t-il occupé dans l’élaboration de Tala, son célèbre recueil publié en 1938 ? A-t-il été en partie rédigé à Bédarrides ?

8Le chapitre suivant retrace le séjour niçois de 1939 et l’activité consulaire de Mistral. Un mystère entoure cependant la question de sa résidence permanente, qui semble incertaine quasiment jusqu’à son départ pour le Brésil, où elle assumera, à partir de 1940, une nouvelle mission diplomatique. La suite du chapitre adopte un ton plus synthétique et retrace les multiples déplacements de la poétesse : Carcassonne, Toulouse, Lourdes, Arles, Montpellier, Bandol, Lyon, Vichy. Ces étapes sont ponctuées par des lettres et des chroniques rédigées en chemin, dans lesquelles émergent plusieurs références significatives – parmi lesquelles la découverte de Charles Péguy, qui mérite d’être soulignée tant elle éclaire une facette importante de ses affinités intellectuelles.

9Enfin, le cinquième chapitre se présente comme une digression, en ce qu’il ne s’inscrit plus strictement dans la continuité du parcours mistralien en France. Il s’agit davantage d’un chapitre thématique consacré à la place de l’artisanat dans l’œuvre de la Chilienne, envisagé comme travail manuel opposé au machinisme du monde moderne. Cette perspective éclaire le rôle essentiel de l’artisan dans la pensée démocratique de Mistral, en tant que dépositaire d’un savoir ancestral. Santini met ainsi en évidence le lien étroit que la poétesse établit entre le métier d’artisan et celui d’écrivaine, qu’elle comprend comme un acte transcendant d’incarnation – démonstration que le chapitre développe à travers une série d’articles et de poèmes. On soulignera ici la place accordée aux femmes artisanes dans la pensée mistralienne, et notamment à la figure de la Mireille provençale, ouvrière dont la révolte représente, selon Santini, un désir d’émancipation.

10Le parcours mistralien à travers le sud de la France, on le voit, apparaît comme bien plus qu’un simple itinéraire géographique. Les détails parfois très anecdotiques relatifs aux conditions matérielles de vie de la poète – problème de loyers, achats de maisons et autre documentation ponctuelle – ne doivent pas détourner le lecteur de ce que le passage de Mistral dans ces différents lieux représente pour sa pensée : un espace de cristallisation poétique et intellectuelle. La Mireille, sorte de mythe fondateur d’une enquête à la fois poétique et sociale, que la Chilienne poursuit avant même son arrivée en France, en constitue le point d’ancrage essentiel.

11C’est peut-être sur ce point que l’ouvrage laisse entrevoir une limite : l’érudition de la documentation, dont l’intention – restituer avec précision la vie de la poétesse en France – est parfaitement légitime, tend parfois à occulter le fil directeur d’une recherche plus profonde, qui dépasse le cadre strict du livre. Il ne s’agirait pas seulement de Gabriela Mistral dans le sud de la France – de ses traces, de son passage, de ses actions et de ses réseaux –, mais de Gabriela Mistral et de la France. Autrement dit, de la manière dont l’imaginaire français, nourri de lieux et de lectures, infléchit son écriture et engendre sa poésie dans ce qu’elle possède, pour reprendre un terme mistralien, d’incarnation.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Adrián Valenzuela Castelletto, « Benoît Santini, La route ardente de Gabriela Mistral. Du Chili au sud de la France »IdeAs [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 21 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ideas/23600 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15ui0

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Auteur

Adrián Valenzuela Castelletto

Adrián Valenzuela Castelletto, docteur en littérature française de Sorbonne Université, et docteur en études humanistes transculturelles de l’université de Bergame. Actuellement professeur de lettres à l’université Polytechnique Hauts-de-France et chercheur associé au Centre d’études en langue et littératures françaises (CELLF).
acastelletto.v[at]gmail.com

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Droits d’auteur

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