Entretien avec Omar Jaén Suárez : « La géopolitique a joué un rôle prédominant dans l’histoire de l’isthme de Panama au cours des cinq derniers siècles »
Texte intégral
1Omar Jaén Suárez a réalisé ses études en France, obtenant un doctorat en Géographie à l’université d’Aix-Marseille (1968) et un doctorat d’État en Lettres et Sciences Humaines à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne (1977). Après avoir dirigé le Centre de recherches sociales et économiques de l’université de Panama, il a entamé une carrière de diplomate en participant aux négociations des traités Torrijos-Carter entre 1974 et 1977. Il a décrit ce processus dans deux ouvrages publiés en 2001 et 2005. Vice-ministre et ministre chargé des Affaires étrangères au milieu des années 1990, il a ensuite été ambassadeur du Panama en France et délégué permanent de son pays auprès de l’UNESCO entre 2004 et 2008. Parmi ses ouvrages de référence, on peut citer La Población del Istmo de Panamá del siglo XVI al siglo XX (1979), 500 años de la Cuenca del Pacífico (2016) et Reflexiones sobre Panama y su destino de 1990 a 2024 (2024), lequel regroupe les nombreuses chroniques qu’il a publiées au cours de ces années dans le quotidien La Estrella de Panamá. L’entretien a été mené par David Marcilhacy par un échange de courriels en novembre 2025.
David Marcilhacy : L’identité que s’est construite le Panama au fil du temps est marquée par sa position géographique exceptionnelle et privilégiée. En quoi l’interocéanité explique-t-elle la place et le rôle géopolitiques du Panama à la fois aujourd’hui et sur la longue durée ?
Omar Jaén Suárez : La géographie définit plus que tout l’isthme panaméen. Le mot isthme est pertinent car, à moins de 80 kilomètres de distance (50 kilomètres en sa portion la plus courte), il sépare les deux plus grands océans de la planète au centre de la masse continentale américaine de plus de 17 000 kilomètres du nord au sud. Passer d’un océan à l’autre plus rapidement est un privilège que l’on trouve uniquement au Panama. Il est donc naturel que cette fonction se soit imposée au fil des siècles, dès que cet isthme – où, d’ailleurs, les Espagnols ont aperçu le Pacifique en 1513 – a été intégré à l’histoire universelle commencée au début du XVIe siècle. Depuis lors, la géopolitique, comprise comme la capacité de contrôle territorial et de pouvoir des États, jouera un rôle prédominant dans l’histoire de l’isthme de Panama au cours des cinq derniers siècles, c’est-à-dire durant la longue durée des historiens.
D. M. : Pro Mundi Beneficio est la devise nationale que se choisit le Panama au moment d’accéder à l’indépendance vis-à-vis de la Colombie en 1903. Que pensez-vous de cette idée de service du monde au cœur du projet national panaméen du début du XXe siècle ? Dans quelle mesure vous semble-t-elle signifiante aujourd’hui ?
O. J. S. : L’expression, ou plutôt le concept Pro Mundi Beneficio, était la manière de se présenter, de façon élégante et généreuse, de ceux qui ont donné naissance au nouvel État de la communauté internationale apparu en 1903, la République du Panama. Cela dit au monde que nous ne sommes pas une menace, mais plutôt une opportunité. C’était une invention de la petite élite commerciale urbaine qui contrôlait le Panama lors de sa séparation de la Colombie et de la création de la république souveraine, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Au XXIe siècle, c’est une élite bien plus grande, alimentée de migrants étrangers, et plus diversifiée, par le type de services logistiques qu’elle fournit au marché international, qui définit l’économie panaméenne actuelle : canal, ports, aéroports, banques, commerce, services divers, etc. C’est toujours la géographie, la centralité continentale, qui attire le marché et l’appétit géopolitique non seulement des grandes puissances mais aussi d’autres acteurs sur la scène mondiale depuis des siècles.
D. M. : Les rapports que la république du Panama a entretenus avec les États-Unis depuis le milieu du XIXe siècle ont été conditionnés par une évidente asymétrie. Dans ce contexte, quelles ont été les stratégies déployées par l’État panaméen et sa société pour défendre les intérêts du pays au cours du XXe siècle ?
O. J. S. : L’asymétrie des relations entre la République du Panama et les États-Unis d’Amérique est évidente depuis 1903 comme elle l’était avant, depuis le début du XIXe siècle, avec la République de Colombie, qui exerçait la souveraineté sur l’isthme panaméen. Cette asymétrie s’est toujours manifestée par l’imposition de conditions défavorables au Panama jusqu’au Traité Hay-Bunau Varilla du 18 novembre 1903, qui accorde à perpétuité des droits excessifs aux États-Unis sur le territoire le plus précieux, l’isthme central du Panama.
Pour résoudre le problème, les dirigeants panaméens se sont battus, dès le début, dans une situation qui était bien sûr très inégale. Ils ont vu leurs ambitions progresser partiellement grâce à deux révisions du traité Hay-Bunau Varilla en 1936 et en 1955, mais l’essentiel était en suspens : la disparition du traité de 1903 et la conclusion d’une nouvelle relation contractuelle, plus équilibrée, à durée déterminée. Elle a été réalisée par les traités Torrijos-Carter de 1977, entrés en vigueur le 1er octobre 1979.
D. M. : Vous avez été l’un des négociateurs des traités Torrijos-Carter, signés en 1977 au terme d’un cycle de pourparlers remontant aux événements de 1964 qui aboutirent à la rupture des relations diplomatiques entre Panama et Washington. Pouvez-vous nous rappeler les enjeux de ces négociations et revenir sur leur déroulement et leur résultat ?
O. J. S. : De longues négociations bilatérales se sont déroulées en trois étapes : la première, de 1964 à 1967, aboutit à trois projets de traités qui ont échoué à cause de l’instabilité politique au Panama, prélude d’un coup d’État militaire en 1968 ; la seconde a démarré en 1971 mais a échoué l’année suivante ; la troisième, décisive, à laquelle j’ai participé, se développe entre 1974 et 1977 et aboutit avec succès après de nombreuses réunions de diplomates panaméens et américains, y compris des militaires des États-Unis (qui commandaient tout dans la Zone du Canal, véritable enclave militarisée), tant à Panama qu’à Washington. Cette étape a réussi pour plusieurs raisons : la longue stabilité politique au Panama avec un régime militaire fort ; le large appui international (de l’Amérique latine, du Mouvement des non-alignés et de l’Europe) obtenu par le Panama sous le leadership du général Omar Torrijos Herrera ; et l’arrivée au pouvoir, à Washington, du président démocrate Jimmy Carter en janvier 1977, qui donne priorité absolue dans son agenda international à la solution de l’épineux problème avec le Panama. Il obtient la difficile et couteuse ratification en 1978 au Sénat, juste aux deux tiers plus une voix, des traités très impopulaires auprès aussi bien des partis politiques de la droite républicaine que de la majorité de la population des États-Unis. Il réussit aussi grâce à l’appui du grand capital et des principaux chefs militaires du Pentagone.
Le principal problème était, je le répète, d’éliminer les droits à perpétuité des États-Unis sur la Zone du Canal (1 432 km2), territoire entre les deux mers, placé depuis 1904 sous sa juridiction. Treize années de négociations ardues, avec différentes étapes et dirigeants divers, aboutirent aux traités Torrijos-Carter de 1977. Il s’agit de deux traités. D’abord, le traité du canal de Panama qui abroge le traité Hay-Bunau Varilla et établit une nouvelle relation contractuelle. Dans un premier temps, la Zone du Canal disparaît à l’entrée en vigueur le 1er octobre 1979 des traités Torrijos-Carter, de sorte qu’est supprimée la juridiction étatsunienne sur l’isthme panaméen. Le même jour, la République de Panama récupère l’entière propriété de 64 % des terres et eaux de l’ancienne Zone du Canal. Le reste sera occupé par la frange d’opérations du canal et quatorze bases militaires étrangères. Dans un second temps, le Traité du Canal de Panama arrive à expiration le 31 décembre 1999 à midi et les États-Unis perdent alors tout droit sur le territoire panaméen. Le traité du Canal de Panama prévoyait l’élimination progressive, sur 21 ans, de toute présence étatsunienne civile et militaire dans un territoire sous juridiction entièrement panaméenne. L’objectif a été que la transition se fasse de la manière la moins traumatisante possible : alors que la présence des États-Unis diminuait, la présence panaméenne augmentait jusqu’à atteindre 100 % à la fin de 1999, lorsque la dernière base militaire disparaît et que le canal lui-même est transféré au Panama.
L’autre traité concerne la Neutralité Permanente du Canal, qui n’est rien d’autre qu’un régime de libre transit, sans discrimination pour les navires portant tous les drapeaux du monde, selon les règles égales pour tous établies par Panama, le souverain territorial.
D. M. : Dans son discours d’investiture comme président des États-Unis, le 20 janvier 2025, Donald Trump a dit son intention de « récupérer le canal » au prétexte qu’il aurait été livré à la Chine. Dans le même discours, Trump a explicitement fait référence à la « destinée manifeste » des États-Unis et a également fait allusion aux prétentions de son pays à l’égard du Canada et du Groenland. Que pensez-vous de ces déclarations ?
O. J. S. : Les déclarations du président Trump semblaient véritablement stupéfiantes pour les Panaméens, pour le reste de la communauté internationale et sans doute pour beaucoup de ses compatriotes. En ce qui concerne la prétendue présence chinoise dans le canal de Panama, cela n’avait aucun sens car elle n’a tout simplement pas existé et n’existe pas. Au fil du temps, nous avons remarqué que le président Trump change constamment d’avis face à une réalité internationale complexe et en évolution. Le problème majeur pour le président des États-Unis semble être la rivalité croissante de son pays avec la République populaire de Chine. Nous n’avons rien à voir avec cette situation, bien que pour des raisons géopolitiques nous ayons une position privilégiée en tant que petite puissance au centre du continent américain, propriétaire d’un canal protégé par le Traité de Neutralité Permanente, au protocole duquel 41 puissances ont déjà adhéré (le Brésil étant le plus récent), et auquel nous nous conformons au pied de la lettre. Espérons que d’autres scénarios internationaux et internes occuperont davantage l’attention du président Trump.
D. M. : En tant que géographe, historien et diplomate, que pensez-vous du titre de ce dossier monographique, « Le Panama, trait de (dés)union entre le Nord et le Sud » ?
O. J. S. : Il me semble que le Panama, plutôt que la désunion, a toujours impliqué le contraire, l’union entre le Nord et le Sud, du moins du continent américain. Rien que par sa fonction géographique, il est évident que durant ces cinq derniers siècles – et encore plus si l’on remonte aux 15-20 millénaires précolombiens – l’isthme de Panama a servi de lieu de passage, pour toutes sortes de migrations, des hommes, des animaux et des plantes. Par conséquent, c’est un lieu d’union par excellence. Pendant la longue ère coloniale hispanique, plus de trois siècles, l’isthme servait de pont entre, d’un côté, la façade Pacifique d’Amérique centrale et du Sud et, de l’autre, l’Espagne et, de là, l’Europe. Depuis le XIXe siècle, notamment depuis l’exploitation du chemin de fer de Panama, le premier chemin de fer transcontinental au monde inauguré en 1855, l’isthme panaméen unissait le monde entier, en particulier les côtes atlantiques et pacifiques des États-Unis, de l’Europe ainsi que de l’Amérique centrale et du Sud. Depuis 1914, date de l’inauguration du canal de Panama, c’est un lieu d’union d’hommes, de biens et d’informations venus de toute la planète, du nord et du sud, mais aussi de l’est et de l’ouest, de l’Europe et de l’Extrême-Orient. L’activité logistique prédomine dans le pays le plus prospère de la région, avec le revenu par habitant le plus élevé, bien qu’il soit également l’un des plus inégalitaires en termes de revenus de ses 4,5 millions d’habitants. Il nous reste une lourde tâche à réaliser : renforcer les institutions publiques, améliorer sensiblement le système d’éducation national, combattre la corruption politique et le clientélisme populiste et faire baisser les inégalités territoriales et sociales, tout en assurant la croissance économique. Cela devra s’accomplir tout en veillant à protéger le Panama des menaces extérieures, à accroître le système portuaire le plus important de l’Amérique latine et des Caraïbes localisé sur les rives du Canal (Pacifique et Atlantique), et à trouver de nouvelles sources pour alimenter en eau le Canal de Panama et les villes voisines qui abritent la moitié de la population nationale.
Pour citer cet article
Référence électronique
David Marcilhacy, « Entretien avec Omar Jaén Suárez : « La géopolitique a joué un rôle prédominant dans l’histoire de l’isthme de Panama au cours des cinq derniers siècles » », IdeAs [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ideas/23658 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15ui6
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