- 1 « Secretary Kissinger’s bilateral meeting with Argentine Foreign Minister Vignes », [Mexico, 22 fév (...)
1En marge d’un sommet qui se tient à Mexico le 22 février 1974, Henry Kissinger, alors secrétaire d’État étatsunien et conseiller à la sécurité de Richard Nixon, s’entretient avec son homologue argentin. Lorsque la conversation vient à porter sur l’Argentine, la transcription déclassifiée de l’échange indique que Kissinger tient Juan Domingo Perón dans sa plus haute estime : c’est un « homme intéressant » et d’autant plus « remarquable » que, malgré le coup d’État qui a été orchestré contre lui en 1955 et qui avait reçu le blanc-seing de Washington, malgré dix-huit années d’exil et de proscription de son parti, c’est « le seul homme capable de gouverner son pays1 ».
- 2 « Industrial terrorism. Guerrilla warfare on factory floor » [American Embassy Buenos Aires to Depa (...)
2En revenant au pouvoir en 1973, le péronisme promet aux Argentin.es de rétablir la concorde nationale mais il assure également à qui veut bien l’entendre qu’il saura rétablir un ordre social et politique sérieusement mis à mal depuis l’année 1969 par une série de soulèvements en province et par une dangereuse conflictualité d’usine qui ne saurait se prolonger. En dépit de tous ses efforts, le péronisme au pouvoir se révèlera malgré tout incapable de stabiliser la situation. Le problème n’est pas uniquement les actions des organisations politico-militaires de gauche mais bien davantage ce que, depuis les bancs du Parlement jusqu’aux couloirs des directoires des grandes entreprises en passant par l’ambassade étatsunienne à Buenos Aires, on appelle la « guérilla industrielle », à savoir cette tendance à l’insubordination ouvrière qui remet non seulement en cause l’ordre systémique mais également les tuteurs traditionnels du monde du travail : le péronisme et ses relais syndicaux2.
3Alors, le seul chemin à pratiquer face au danger de la lutte des classes « par en bas », c’est la conduire à front renversé, de façon résolue et « par en haut », en suivant les modèles des coups d’État menés dans la région au cours des années précédentes, en Bolivie, en août 1971, ou en Uruguay et au Chili, en juin et en septembre 1973. En Argentine, c’est ce qui adviendra, finalement, le 24 mars 1976, il y a cinquante ans.
4Aujourd’hui, la lecture du passé et les usages et mésusages de l’Histoire, sont devenus un enjeu clef dans la « bataille culturelle » (Laje, A., 2022) que prétend mener le gouvernement d’extrême droite dirigé par Javier Milei contre celles et ceux qui sont montrés du doigt comme les responsables du déclin, pas uniquement de l’Argentine mais du monde actuel en général : la gauche, le « wokisme », les féminismes, celles et ceux qui entendent combattre le changement climatique (Stefanoni, P., 2024) et, bien entendu, le mouvement ouvrier organisé, qui est la cible de la contre-réforme du Code du travail que le gouvernement actuel entend faire passer pour la rentrée parlementaire 2026 (Thomas, J.-B., 2025).
5Ce dossier « Éclairages » prend le parti d’analyser ce « champ de bataille » (Traverso, E., 2011) depuis les ateliers, bureaux, usines, entreprises, ces lieux où le travail s’organise et s’auto-organise dans les années 1970 et face auquel le capital se raidit et finit par choisir la voie du coup d’État. Martín Mangiantini brosse un panorama général de cette poussée sociale et politique entre 1969 et 1976. Andrea Andújar et Juliana Torres resituent des luttes ouvrières et des ouvrières et employées au cours de ce cycle. En prenant appui sur le cas emblématique de Córdoba et de ses usines automobiles, Carlos Mignon dresse le portrait conflictuel de l’usine Renault de Santa Isabel, la « Billancourt d’Argentine ». Sur le terrain entrepreneurial, précisément, Victoria Basualdo analyse les liens et les complicités entre le monde patronal et les militaires ainsi que le combat historiographique et judiciaire pour les faire reconnaître. Enfin, en conclusion, Gabriel Piro Mittelman cartographie l’espace miné dans lequel se font les débats sur les cinquante ans du coup d’État et sur les années 1970, à un moment où l’extrême droite entend écrire une « mémoire complète » de la période.
6Dans le sillage du séminaire SETEnTAS, soutenu par l’Institut des Amériques, ainsi que d’un colloque international sur ces mêmes thématiques et qui s’est tenu sur le Campus Condorcet, les 9 et 10 février 2026, nous avons fait le choix de ne pas mettre exclusivement la focale sur « l’après 24 mars 1976 », cette dictature brutale qui s’est rendue coupable de crimes contre l’Humanité, et ce de façon à saisir ce qui se joue au cours des années précédentes et ce que, « par en bas », les classes populaires, la jeunesse et le monde du travail revendiquent et mettent en pratique dans les années 1970 : non seulement un horizon réellement démocratique d’existence mais aussi une transformation sociale à la hauteur de leurs aspirations. À cinquante ans d’un coup d’État qui a coupé net ces espoirs, dans le contexte politique particulier que connaissent l’Argentine et nombre d’autres pays des Amériques, ce dossier se veut également une invitation à réfléchir et à recommencer.