Grévistes du Banco Nación (Buenos Aires) arrêtées le 27 mars 1974.
« Una semana más de lucha en los bancarios. El Banco Nación transformado en cárcel », El Descamisado, n°46, Buenos Aires, 2 avril 1974, p. 7.
- 1 « El Banco Nación transformado en cárcel », El Descamisado n° 46, Buenos Aires, 02 avril 1974, p. 6 (...)
1Quatre jeunes femmes installées à l’arrière d’un fourgon de police se transforment, à travers leur gestuelle, en protagonistes d’une scène qui évoque joie et défi, ce qui tranche avec la légende sous la photo qui, en plus d’indiquer leur profession et leur appartenance politique, souligne leur condition de « détenues ». Avec d’autres clichés, cette image accompagne un long article publié dans El Descamisado, organe de presse de Montoneros, organisation politico-militaire de la gauche péroniste, à propos de l’opération policière visant à mettre fin au conflit survenu en mars 1974 au Banco Nación, l’une des plus grosses institutions bancaires du pays et qui a son siège dans la capitale, à la suite du licenciement massif de militants syndicaux1. L’image cherche à illustrer le contraste entre les travailleuses péronistes et les « gorilles », un terme forgé dans les années 1950 pour qualifier les opposants au péronisme et à ses politiques sociales. Ici, le vocable désigne les forces de sécurité, la hiérarchie du Banco Nación et les dirigeants syndicaux péronistes orthodoxes, liés au gouvernement et opposés aux actions menées par les salariés. L’article, en revanche, ne mentionne aucunement les employées, pourtant prises en photo, ni leur arrestation. Néanmoins, leur présence parmi les clichés confirme ce que de nombreux travaux de recherche signalent depuis longtemps : la participation active des travailleuses au processus de radicalisation sociale et politique des années 1970 en Argentine. À partir d’indices fournis, entre autres, par des photographies, des documents journalistiques et syndicaux, des lettres, des écrits autobiographiques et des témoignages, ces travaux ont fait sortir de l’ombre ces femmes pour restituer leur présence active dans ce processus, en s’interrogeant sur leurs modes d’intervention et d’organisation, leurs expériences politiques et syndicales, ainsi que sur les modalités à travers lesquelles elles ont été remémorées (Andújar A. et Antonio D., 2020, Nassif S., 2021, Noguera A., 2021, Peláez P., 2021, Andújar A. et Basualdo V., 2023 ainsi que Torres J., 2023).
2À travers ce texte, nous nous proposons d’analyser la participation des travailleuses aux luttes sociales en Argentine au début des années 1970 en nous arrêtant sur leurs stratégies et leurs pratiques d’engagement syndical et politique. Nous soutenons que cette participation féminine a eu une influence importante sur le processus de radicalisation ouvrière, en façonnant les significations et la portée de celui-ci à partir d’une expérience de classe intrinsèquement sexuée. Nous avançons également l’idée selon laquelle ce processus n’a certes pas réussi à subvertir les inégalités de genre mais en a érodé certains piliers et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’occupation de l’espace public et de militantisme, en minant l’autorité masculine dans ces sphères et en favorisant la revendication de droits spécifiques en tant que femmes et travailleuses. Envisagés dans leur ensemble, ces changements ont transformé les marges de négociation des travailleuses, tant avec vis-à-vis de leurs collègues masculins qu’avec leurs adversaires de classe.
3Faisant sienne la question classique posée par Joan Kelly (Kelly, J., 1977) sur la soi-disant universalité des périodisations historiques avec leurs évènements constitutifs et l’impact des transformations qu’ils impliquent, l’historienne argentine Ana Noguera se demandait il y a quelques années si les femmes avaient eu leur « Cordobazo » (Noguera, A., 2021). L’interrogation de Noguera n’a rien d’anodin. Avec pour protagonistes principaux les secteurs les plus dynamiques de la classe ouvrière, le « Cordobazo » est une insurrection populaire qui éclate fin mai 1969 dans la seconde ville du pays et qui a été interprétée comme un tournant dans les luttes ouvrières de la période. Il ouvre un processus de radicalisation qui marque le début de la fin de la dictature militaire instaurée en 1966, défie les directions syndicales bureaucratisées, interpelle le pouvoir patronal et remet en cause la reproduction de l’ordre capitaliste. Cependant, les travailleuses occupent la portion congrue dans les récits traditionnels de l’événement. Effacées des représentations du « Cordobazo », leur présence n’est pas davantage reconnue au sein de ce monde du travail qui le rendit possible.
4Cette absence tranche avec la réalité historique : depuis la fin du XIXᵉ siècle, le travail salarié féminin est essentiel à la consolidation du capitalisme en Argentine. Malgré l’idéal de domesticité qui les relègue à des occupations peu qualifiées – travail domestique, services, commerce ou encore l’industrie textile, agroalimentaire ou les abattoirs –, les femmes occupent une place non négligeable au sein du marché du travail. Dans les années 1960 et au début des années 1970, elles élargissent leur insertion dans des secteurs traditionnellement masculins, comme la métallurgie ou l’industrie du livre, et leur poids se renforce dans les services et l’administration publique. Pour beaucoup, le travail rémunéré cesse d’être occasionnel, ce qui implique des trajectoires professionnelles bien moins discontinues. Parallèlement, leur accès à l’éducation et aux diplômes augmente et alimente un processus plus large de redéfinition des rôles de genre et des formes de sociabilité. Cela est particulièrement vrai au sein de la classe moyenne urbaine. Le travail salarié féminin acquiert un sens nouveau, en lien avec l’idée d’autonomie et des aspirations qui débordent de la sphère domestique et remettent en cause l’injonction à la maternité.
5Córdoba reflète ce qui se passe dans d’autres centres urbains. À partir du milieu des années 1950, la ville connaît une croissance accélérée en lien avec le développement industriel lié à l’industrie automobile, à la métallurgie et à la chimie. La main-d’œuvre féminine reste largement circonscrite aux services et au commerce, et sa présence dans l’industrie reste limitée et généralement liée aux secteurs du textile et à la confection, à l’industrie du verre et de la chaussure. Toutefois, c’est depuis ces différentes branches que les femmes participent au « Cordobazo » et aux luttes qui en découlent. Leur présence est moins importante que celle des hommes mais nullement marginale. Pendant le « Cordobazo », plusieurs groupes de travailleuses se mobilisent avec des revendications propres et défendent activement leur occupation de l’espace public en dressant des barricades, en affrontant la police et l’armée ou en abritant chez elles des manifestants et manifestantes. Parmi les différents groupes mobilisés, on songe aux employées de maison, organisées depuis 1967 au sein du Syndicat des employées de maison autour de revendications liées à l’instabilité de l’emploi, aux contrats et aux bas salaires. On pense également aux enseignantes regroupées dans l’Union des éducateurs de la Province de Córdoba, qui réaffirment à travers leur participation, souvent en marge des structures syndicales, leur condition de travailleuses. Une dynamique assez analogue se produit dans le secteur de la santé, où de nombreuses salariées se politisent à partir de mots d’ordre portant sur les conditions de travail, mais également en lien avec des revendications spécifiques, longtemps différées, comme l’égalité salariale ou la création de crèches sur les lieux de travail.
6Ces expériences de lutte favorisent une plus grande présence de femmes sur les listes syndicales, dans des instances d’organisation de base comme les Commissions internes d’usine mais également à des niveaux de direction. C’est ce dont témoigne le cas de la Fédération du livre de la capitale (« Federación gráfica bonaerense ») où le taux d’adhésion féminine, l’accès à des postes de direction syndicale et la participation à des actions contestataires augmentent de façon soutenue entre 1968 et 1974, jusqu’à ce que ce syndicat combatif soit mis sous tutelle par le gouvernement. Mais la participation syndicale des travailleuses s’exprime également dans des espaces où leur présence avait été particulièrement limitée comme l’industrie automobile. Cela n’est pas sans lien avec l’émergence du « classisme », ce courant syndical combatif de gauche promouvant un syndicalisme ancré dans la lutte des classes, l’antiimpérialisme et l’anticapitalisme. L’un des exemples paradigmatiques a trait, à nouveau, à Córdoba, chez Industria Latinoamericana de Accesorios S.A. (ILASA), un sous-traitant d’IKA-Renault, où la majorité des 400 salariés sont des femmes. Les travailleuses participent activement aux occupations d’usine impulsées par les organisations de base classistes et qui aboutissent, en 1972, à la récupération par les courants de gauche radicale de la direction de la section cordobaise du syndicat de l’automobile (SMATA, selon l’acronyme espagnol). Ce faisant, outre la répression dont elles sont la cible, les travailleuses doivent également faire face à plusieurs obstacles pour mener ces actions et accéder à des espaces de représentation syndicale, qu’il s’agisse de la charge supplémentaire représentée par le travail reproductif et de soins, les résistances de dirigeants hommes ou encore l’opposition de leurs compagnons et maris.
71972 est une année particulièrement conflictuelle dans différentes régions du pays, à l’instar de la province de Mendoza. À la suite de conflits en ordre dispersé et malgré l’atomisation syndicale, les enseignantes y soutiennent une grève illimitée ce qui les conduit à participer activement, en avril, au « Mendozazo », une journée de grève et de mobilisation massive marquée par de violents affrontements avec la police et qui débouche sur la démission du gouverneur de facto de la province, nommé par la dictature. Si ces expériences ne transforment pas en profondeur les représentations de genre, elles redéfinissent toutefois l’identité de classe à partir de laquelle les enseignantes commencent à se reconnaître, remettant en cause l’idée qu’elle se font de leur profession, qui n’est plus un synonyme d’apostolat. C’est au cours de ce processus d’affirmation en tant que travailleuses que se constitue le Syndicat unique des travailleurs de l’Éducation dans la province de Mendoza, un syndicat provincial qui jouera un rôle central dans la création, en septembre 1973, du syndicat national enseignant, la Confédération des travailleurs de l’Éducation de la République argentine.
8La vague de mobilisations à laquelle nous faisons référence provoque la chute de la dictature militaire qui a pris le pouvoir en 1966 et entraîne le retour, en 1973, du péronisme au gouvernement, après 18 ans de proscription politique. Chez les travailleuses et les travailleurs, cette situation relance les attentes en termes d’espoirs de transformation et d’amélioration de leurs conditions d’existence. Dans ce contexte, le secteur bancaire est le cadre d’un processus de luttes et d’organisation très important, marqué par une participation croissante des travailleuses, notamment dans la capitale où la main-d’œuvre féminine a augmenté de manière soutenue au cours des années précédente. À Buenos Aires, en effet, les employées de banque participent activement aux conflits qui secouent plusieurs établissement – notamment les banques Provincia, Sindical et Nación – ainsi qu’au processus d’organisation syndicale oppositionnelle. Parallèlement, l’avancée des courants de la gauche radicale dans le secteur contribue à renforcer des discours et des pratiques mettant en lumière la situation des travailleuses dans l’espace professionnel à travers la mise en avant, par exemple, de revendications telles que la prise en charge de la garde des enfants ou l’égalité entre hommes et femmes au fil du développement de carrière dans le secteur bancaire.
9La présence décisive des travailleuses est également visible dans les luttes menées dans les villes de la ceinture industrielle du Paraná, située entre Buenos Aires et Rosario. Le cas le plus emblématique est celui de la sidérurgie, à Villa Constitución, où les ouvriers tentent de déplacer la direction péroniste orthodoxe qui est à la tête de l’union départementale du syndicat des métallos (UOM, selon l’acronyme en espagnol), la fédération syndicale la plus puissante à l’époque. En tant que personnels administratifs dans les entreprises du secteur, en tant qu’épouses, filles ou voisines des ouvriers, en tant que militantes politiques liées aux différents courants de la gauche marxiste et péroniste, les femmes participent activement au « Villazo » de mars 1974. Ce conflit combine l’occupation de l’entreprise sidérurgique ACINDAR avec une intense mobilisation pour exiger des élections syndicales transparentes. Par la suite, toujours à Villa Constitución, les femmes sont également en première ligne de la résistance pour contrer l’énorme opération policière décidée par le gouvernement, en mars 1975, et qui se solde par l’emprisonnement de la quasi-totalité de l’équipe de direction du syndicat des métallos local, par l’assassinat et la disparition de militants politiques et syndicaux ainsi que par la persécution de nombreuses familles ouvrières forcées au départ.
10Quelques mois après ces événements, début juillet, mais cette fois-ci au niveau national, et malgré la prégnance du climat répressif, les travailleurs et leurs familles mènent une grève générale avec mobilisation pour exiger la démission du ministre de l’Économie, Celestino Rodrigo, et celui des Affaires sociales, José López Rega, alors à la tête de la Triple A, l’Alliance anticommuniste argentine, principale organisation parapolicière du pays. La victoire de la grève, néanmoins, ne permet pas d’infléchir la lutte des classes en faveur du monde du travail, comme cela avait été le cas à la suite du « Cordobazo ». C’est en ce sens que parmi les principaux objectifs du coup d’État du 24 mars 1976 il y a la désarticulation du processus de lutte et d’organisation ouvrière qui contestait à la fois l’exploitation de classe et l’oppression de genre, deux dimensions indissociables pour comprendre le cours de la société capitaliste. En ce sens, la dictature militaire qui prend le pouvoir ce jour-là avec l’appui de larges pans du monde patronal incarne une sorte de revanche, et de classe, et de genre.
11Intégrer la perspective de genre permet de comprendre plus profondément les luttes ouvrières du passé récent. Elle pluralise les sujets impliqués et rend visibles différentes formes d’organisation, de contestation et de revendication que les récits masculins tendent à reléguer. Elle offre également des outils pour analyser ce qu’ont fait les travailleuses, comment et pourquoi elles l’ont fait, en prêtant attention à leurs motivations, aux obstacles qu’elles ont pu rencontrer ainsi qu’à leurs marges d’action. Présentes dans le conflit de classe depuis la consolidation du capitalisme en Argentine en tant que membres de familles ouvrières et en tant que salariées, leurs interventions collectives acquièrent au cours des années 1960 et 1970 une nouvelle signification, dans un contexte de croissante radicalisation sociale et politique. Cette radicalisation, à l’époque, rend possible du côté des femmes et des salariées des interventions beaucoup plus dures et anti-systémiques, mais cette radicalisation se nourrit également en retour des luttes des travailleuses. En mettant l’accent sur celles-ci, cet article entend montrer comment elles ont pu chercher à améliorer leurs conditions d’existence, à disputer l’espace public et à dépasser les limites de la sphère domestique, avec des résultats inégaux mais aucunement insignifiants pour leurs vies, celles de leurs communautés et pour notre propre compréhension de l’histoire récente.
12Toute écriture du passé constitue une intervention située dans le présent. Aujourd’hui, nous travaillons et écrivons dans un contexte où le gouvernement de Javier Milei s’en prend aux féminismes, au mouvement des femmes, aux droits de la classe ouvrière et à la production de connaissances. Néanmoins, cette offensive confirme également la puissance d’un engagement long et soutenu dans la production de savoirs, dans la politisation des travailleuses et dans les multiples circulations entre féminismes et classe ouvrière. Ce sont ces circulations, ces liens qui ont pu commencer à se structurer avec force, dans les années 1970, qui demeurent cruciaux pour résister, penser collectivement et transformer la réalité actuelle.