1L’historiographie sur la dictature argentine de 1976-1983 est aussi vaste que riche et elle met en lumière des traits significatifs de ce processus historique d’une grande complexité, au sujet duquel existent d’importants débats et controverses. La production accumulée au cours des dernières décennies n’a pas seulement abordé les grands débats, mais également les tensions et contradictions, ainsi que le rôle joué par différents secteurs et acteurs sociaux au cours de la période (Verbitsky, H. et Bohoslavsky, J.P., 2016 et Basualdo, V., 2018). Cet article entend synthétiser les apports de certaines recherches ayant travaillé sur la dictature à partir du rapport capital/travail, sur la base d’un dialogue entre plusieurs champs disciplinaires tels que l’histoire économique, l’histoire des entreprises, l’histoire de la classe ouvrière et du mouvement syndical, ainsi que l’étude des dynamiques répressives.
2La dictature argentine de 1976-1983 s’inscrit en réalité dans une histoire longue et une série de coups d’État menés par les forces armées à partir de 1930, et plus particulièrement dans le contexte de la guerre froide, avec les deux dictatures de 1955-1958 et 1966-1973. Partie intégrante d’un processus d’expansion de la Doctrine de la Sécurité nationale en Amérique latine, la dictature de 1976-1983 est considérée comme un tournant significatif dans l’histoire du pays. La junte qui s’empare du gouvernement en 1976 met en œuvre un plan répressif systématique qui entraîne la disparition forcée d’environ 30 000 personnes, l’emprisonnement de milliers d’autres pour des motifs politiques, la torture, l’exil, la confiscation de leurs biens et, dans des centaines de cas, l’enlèvement de fils et filles de disparu·e·s. Après l’élection d’un gouvernement issu d’élections démocratiques, en 1983, la CONADEP (Commission nationale sur la disparition de personnes) est créée et certains des crimes d’État les plus graves sont jugés. Lors du « procès des juntes » en 1985, plusieurs responsables militaires sont condamnés (Crenzel., E., 2011). En 1986-1987, de nouvelles lois nationales restreignent la possibilité de poursuites pénales et, en 1989-1990, le président Carlos Menem gracie les condamnés afin de promouvoir la « réconciliation » au détriment de l’exercice de la justice. Entre 2001 et 2005, différents organes de l’État (exécutif, législatif et judiciaire) s’érigent contre ce processus d’impunité et, en 2005, la Cour suprême déclare inconstitutionnelles les lois d’« Obéissance due » et de « Point final », ouvrant ainsi la voie à la reprise des procès pour crimes contre l’humanité. Ces derniers se poursuivent jusqu’à aujourd’hui et constituent un enjeu crucial de débats, faisant l’objet d’importantes pressions de la part du gouvernement actuel de Javier Milei.
3Dans le cadre du processus « Mémoire, Vérité et Justice » autant que dans celui de la production scientifique et universitaire, il est désormais évident que pour analyser la dictature de 1976-1983 il est essentiel de prendre en compte non seulement la dynamique répressive et le rôle des forces armées dans le terrorisme d’État, mais également les transformations de la structure économico-sociale du pays, le rôle de la classe ouvrière, ainsi que l’importance du conflit entre capital et travail dans un contexte de complicité institutionnelle, économique et répressive entre les forces armées et les secteurs les plus concentrés du patronat. José Alfredo Martínez de Hoz est une figure clef de ce maillage : ministre de l’Économie entre 1976 et 1981, il est également président du conseil d’administration d’Acindar, une entreprise sidérurgique profondément impliquée dans la répression des travailleurs à partir de 1975. Martínez de Hoz est ainsi devenu un symbole de l’alliance entre pouvoir économique et forces armées au cours de cette période, dans un contexte de changements géopolitiques et structurels internationaux liés à la crise pétrolière et à la transition du fordisme au post-fordisme.
4Dès les premières dénonciations des crimes de la dictature formulées au niveau international ainsi que dans le rapport Nunca Más élaboré par la CONADEP, plusieurs entreprises et sites industriels sont signalés comme des espaces de répression. Cette question est également abordée lors du procès des juntes et dans d’autres processus judiciaires à l’instar des « Procès pour la Vérité » entamés à la fin des années 1990 dans différentes régions du pays. C’est dans ce contexte que des études récentes ont analysé les formes d’intervention et d’implication des entreprises dans la répression des travailleurs et travailleuses sous la dictature. Un important projet de recherche consacré à ce processus répressif a été mené entre 2014 et 2015 par une équipe d’une vingtaine de collègues issu·e·s de quatre institutions (AEyT de FLACSO et al., 2015). Les deux volumes du rapport final ont été présentés il y a dix ans, en décembre 2015, dans un contexte de changement politique majeur marqué par l’investiture présidentielle du candidat de la droite argentine, Mauricio Macri. Ce rapport synthétise l’étude de 25 entreprises de différents secteurs implantées dans plusieurs régions du pays et s’appuyant sur une large gamme de sources (entretiens oraux, documents judiciaires, archives et médias). Il se base notamment sur le dépouillement d’archives d’institutions publiques dont les Archives nationales de la Mémoire, les Archives générales de la Nation et les archives de la Direction du renseignement de la police de la province de Buenos Aires. Bien que centré principalement sur les lieux de travail, chaque chapitre analyse également des dimensions liées aux trajectoires des entreprises, à l’histoire de l’organisation syndicale, au processus répressif et, enfin, aux formes de participation patronale à la répression.
5L’étude met en évidence l’existence d’un schéma récurrent de participation des entreprises aux violations des droits humains sous la dictature. On y relève une forte récurrence de phénomènes tels que l’enlèvement de travailleurs et de délégués d’usine sur leur lieu de travail, la transmission d’informations privées et sensibles sur les travailleurs ciblés par les militaires, la présence des forces armées sur les sites des entreprises, l’existence de personnel militaire chargé du contrôle et de la supervision des salariés, la participation de cadres militaires aux conseils d’administration ou aux structures de direction, ainsi que la réalisation d’importantes opérations militaires dans les usines. Dans plus de la moitié des cas, la collaboration de hauts responsables d’entreprise aux processus d’arrestation et d’enlèvement ainsi qu’à la torture, parfois, a pu être établie. Le rapport démontre que, dans environ la moitié des cas, les entreprises ont cédé temporairement des espaces pour l’installation de forces militaires, ont effectué des versements aux forces armées et, dans 40 % des situations, ont fourni des véhicules pour les opérations de répression. Enfin, dans 5 des 25 entreprises étudiées (Acindar, Astilleros Río Santiago, Ford, le complexe sucrier La Fronterita et la compagnie d’autobus La Veloz del Norte), l’existence de centres clandestins de détention au sein même des entreprises a été prouvée.
6Depuis sa publication, en 2015, la proposition méthodologique, conceptuelle et documentaire de cette recherche collective, qui vise à construire une interprétation historique en dialogue étroit avec la production scientifique antérieure, a eu des échos divers tant dans les débats historiques sur la dictature argentine, les discussions en lien avec les questions de mémoire, vérité et justice, que dans des projets et réseaux régionaux et internationaux visant à élaborer une histoire connectée et articulée du cycle dictatorial sud-américain du milieu des années 1970, dans le cadre plus large des dictatures de la guerre froide.
7Sur le plan des débats et interprétations historiques, les recherches sur la responsabilité des entreprises dans les crimes contre l’humanité ont permis d’établir un dialogue important avec les études sur les cycles de conflit et de contestation de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Dans ce contexte latino-américain, la Révolution cubaine, le processus de décolonisation et la vague de mobilisations urbaines de la fin des années 1960 dans différentes parties du monde s’accompagnent, en Argentine, de soulèvements ouvriers et étudiants, à l’instar du « Cordobazo » de 1969, point culminant d’une série de protestations massives dans différentes villes du pays. Ce cycle de mobilisations ouvrières joue un rôle fondamental dans le retour de Perón à la présidence en 1973, ce qui n’empêche pas la classe ouvrière de continuer d’être la cible d’une répression croissante. À partir de 1974, outre l’action de forces parapolicières, les forces armées conduisent différentes opérations dans tout le pays, la plus brutale étant l’« Opération Indépendance », menée dans la province de Tucumán contre les organisations de guérilla, mais également marquée par la répression de l’activisme politique, syndical et ouvrier. Ce processus, ainsi que d’autres opérations de répression telles que celle en mars 1975 contre Villa Constitución, dans la province de Santa Fe, anticipent ce qui se généralisera à l’ensemble du territoire national à partir du 24 mars 1976.
8Le projet dialogue également avec les analyses des transformations de l’ancien modèle latino-américain d’accumulation fondé sur l’industrialisation par substitution des importations, dans un contexte d’expansion de la financiarisation, d’ouverture commerciale croissante et de libéralisation financière à partir de 1976, et qui débouche sur un redimensionnement de la part du secteur industriel dans l’économie et favorise l’établissement d’un nouveau modèle économique dominé par l’activité financière (Basualdo E., 2006). En matière de relations de travail et de transformation du cadre normatif, le projet converge également avec les travaux qui analysent les mises sous tutelle des syndicats, la suspension des négociations collectives, du droit de grève et des droits sociaux en entreprise (Basualdo V. et al., 2010 ; Pozzi P., 1988). Il confirme également que le schéma répressif a été associé à un processus de « militarisation » des grandes entreprises, à de nombreux reculs en termes de droits du travail et de formes d’organisation des salariés, avec des effets sur l’ensemble de la classe ouvrière et sur les communautés environnantes. L’étude montre également que si certains acteurs politiques, sociaux et syndicaux se sont alignés sur la dictature, d’autres secteurs du mouvement ouvrier s’y sont opposés à travers différentes formes d’organisation et de protestation, tant au niveau national qu’à l’étranger, en mobilisant ou en construisant des réseaux internationaux d’activisme ouvrier et syndical (Basualdo V., et al., 2025, a).
9Ces recherches ont également eu un certain impact sur les processus de judiciarisation de la responsabilité des entreprises. L’avancée la plus importante a été le « procès Ford » qui visait à déterminer les responsabilités du général Santiago Omar Riveros, à la tête de la Zone militaire 4 qui incluait le Nord de la capitale, où se situe l’usine Ford de Pacheco, ainsi que de deux hauts responsables de Ford Motor Argentina – Héctor Sibilla, chef de la sécurité de l’entreprise, et Pedro Müller, directeur de la fabrication, membre du conseil d’administration et suppléant du PDG en cas de déplacement. Les trois ont comparu pour crimes contre l’humanité commis pendant la dictature à l’encontre de 24 anciens salariés et délégués syndicaux de l’entreprise. Le procès, qui s’est déroulé de décembre 2017 à décembre 2018, s’est conclu par des peines de 15, 12 et 10 ans de prison, respectivement, prononcées par le Tribunal fédéral de San Martín. Ces condamnations ont été confirmées en 2021 par la Chambre fédérale de cassation mais sont contestées par les avocats des condamnés. Bien que le « procès Ford » ait été le plus emblématique et le plus médiatisé au niveau international, d’autres affaires sont aujourd’hui en cours d’instruction malgré le contexte profondément adverse et complexe marqué par l’offensive du gouvernement Milei notamment contre le monde académique et les associations de défense des droits humains.
10Enfin, ces travaux s’inscrivent depuis le début dans une dimension comparatiste et régionale, tant au niveau de la recherche qu’au niveau du traitement judiciaire de la responsabilité entrepreneuriale. Cela est particulièrement vrai au Brésil et au Chili où l’on observe des avancées interdisciplinaires dans la production historique sur ces questions, en lien avec le triptyque « mémoire, vérité et justice » et avec les rescapés de la répression et les organisations sociales, syndicales et politiques actives sur ces questions (Basualdo V., et al., 2025). Ces thématiques de recherche, qui s’inscrivent dans différents réseaux académiques comme le Réseau des Processus Répressifs, Entreprises, Travailleurs et Syndicats en Amérique latine (RIProR, selon l’acronyme en espagnol), ont permis d’analyser plus en profondeur de nombreux cas, y compris certains ayant pour cadre des répressions dans des entreprises du secteur agro-industriel, la question de la dimension territoriale et écologique de cette même répression, en développant ces problématiques à partir d’une perspective intersectionnelle articulant classe, genre, race et les rapports intergénérationnels. Parallèlement, ce dialogue s’est intensifié en lien avec l’étude d’autres expériences autoritaires et totalitaires, notamment le nazisme, ainsi qu’avec des recherches historiques portant sur d’autres pays latino-américains (Basualdo V., et al., 2021).
11En ce sens, ces thématiques de recherche, construites en dialogue avec l’expansion du champ d’études sur les dictatures, abordent des dimensions, des sujets et des problématiques qui, loin d’être uniquement liées au processus historique spécifique de la période dictatoriale argentine, sont décisives pour l’analyse des décennies postérieures. Elles fournissent notamment des clefs de lecture qui, à partir de la dimension capital-travail, permettent d’examiner les étapes et tentatives successives de reconfiguration du rôle et du poids de la classe ouvrière et du mouvement syndical, de leurs droits, de leurs conditions de vie et de leurs possibilités d’organisation.