1Le cycle de radicalisation et d’insurrection qui a précédé le coup d’État et le terrorisme d’État en Argentine durant les années 1970 a donné lieu à des lectures divergentes. Dans les années 1980, c’est la « Théorie des deux démons » qui s’est imposée comme lecture officielle, présentant le génocide conduit par l’État comme une réponse exacerbée à la violence révolutionnaire. Au cours des dernières décennies, cette lecture a perdu en importance et été reléguée au second plan. Néanmoins, avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement d’extrême droite dirigé par Javier Milei, une relecture du passé récent a refait surface. Les années 1970 y sont présentées comme des années de guerre et le terrorisme d’État y est justifié comme un simple excès. Toutefois, si La Libertad Avanza, le parti de Milei, circonscrit le militantisme et l’activité politique de la décennie à un nombre réduit d’organisations politico-militaires, c’est précisément pour occulter le fait que les années 1970 ont représenté le dernier cycle de montée ouvrière et populaire en Argentine, à la fois disruptive et potentiellement capable de subvertir l’ordre social dans le pays. En ce sens, il n’est pas possible d’analyser le coup d’État du 24 mars 1976 comme une réponse visant à l’anéantissement des organisations armées qui étaient, à l’époque, déjà fortement affaiblies. Après plusieurs essais infructueux qui avaient pris d’autres formes, le coup d’État est la dernière une tentative de renverser les tendances insurrectionnelles qui caractérisent la période.
2Le 29 mai 1969, en pleine « Révolution argentine », le gouvernement dictatorial instauré trois ans plus tôt est confronté, dans la province de Córdoba, à une explosion ouvrière, étudiante et populaire d’une ampleur considérable : c’est le « Cordobazo » qui tient en échec les forces locales de répression et donne naissance à une crise politique irréversible (Gordillo, M. et Brennan, J., 2008). Le protagoniste principal du soulèvement est constitué par un prolétariat moderne, éloigné de la direction syndicale péroniste nationale et victime d’une double oppression à la fois extérieure, en raison de son insertion dans des entreprises multinationales implantées au cours des années précédentes, et interne, exercée par Buenos Aires sur l’intérieur du pays.
3Le « Cordobazo » est le point d’aboutissement du processus de résistance ouvrière en dents de scie que connaît le pays après le coup d’État qui a renversé Juan Domingo Perón en 1955. Mais il représente également une rupture dans la conflictualité précédente et le point de départ d’un processus de radicalisation et de mobilisation qui marque l’entrée de l’Argentine dans la dynamique du « Global ’68 » et qui va perdurer, au cours des années suivantes, jusqu’au coup d’arrêt du coup d’État du 24 mars 1976.
4« Mai 69 » marque donc le début de la fin de la dictature de Juan Carlos Onganía, engendre une crise au sein des Forces armées, secouées par des contradictions croissantes, mais donne également lieu à des frictions et oppositions au sein de la bourgeoisie qui contribuent également à alimenter l’instabilité. Le cycle d’actions déclenché débouche sur une « crise organique » ou « de domination », en phase avec une mobilisation croissante de différents secteurs sociaux, poussant tant l’establishment argentin que les acteurs dominants du « camp occidental » (y compris l’administration états-unienne) à envisager le retour du péronisme comme voie possible de stabilisation.
5Le soulèvement initie un cycle de contestation dans différentes provinces qui, à partir de revendications locales, remettent en cause le régime militaire et ont pour protagonistes de larges secteurs sociaux. Jusqu’en 1972, le pays vit au rythme des « azos », une succession de soulèvements populaires dans des provinces et localités à l’instar de Tucumán, Rosario (Santa Fe), Cipolletti (Río Negro), El Chocón (Neuquén), Catamarca, Jujuy et Mendoza. En général, ces soulèvements sont caractérisés par l’affrontement direct du monde du travail et étudiant avec les forces de répression, mais sans direction politique unifiée capable d’organiser ces différents secteurs et actions. Barricades, incendies de véhicules, attaques contre des bâtiments publics ou des banques font alors partie du répertoire d’actions habituel. Insurrection urbaine, semi-insurrection, débordement des masses par rapport à leurs dirigeants politiques ou syndicaux, révoltes spontanées, situations prérévolutionnaires ou début d’une étape révolutionnaire, voici quelques-unes des caractérisations de la situation qui apparaissent, alors, dans le débat public.
6Progressivement, la conflictualité ouvrière acquiert un contenu politique plus prononcé, s’étend au niveau régional et se radicalise dans ses méthodes. Le « Cordobazo » est ainsi également le point de départ d’un nouveau type de syndicalisme qui, parfois, remet en cause l’identification traditionnelle du monde du travail au péronisme ainsi qu’à ses directions (Pozzi, P. et Schneider, A., 2000). L’expression la plus aboutie de cette tendance est incarnée par le « classisme » : il consiste en l’adoption par différents secteurs du monde du travail de positions affirmant leur autonomie de classe, ce qui implique un éloignement de fait de la rhétorique péroniste, favorable à la présence régulatrice de l’État dans les rapports sociaux. Le « classisme » met en avant l’antagonisme propre au système capitaliste, ce qui se combine avec le rejet des directions syndicales péronistes traditionnelles qui misent sur la négociation avec le patronat et les gouvernements en place. Il favorise aussi le rapprochement des travailleurs avec différents secteurs de la gauche radicale et révolutionnaire. C’est également au cours de cette période que commencent à se développer non seulement la gauche péroniste (déjà présente dans le monde du travail) (Gillespie, R., 1982 ; Schneider, A., 2005), mais également les courants trotskistes (comme le Parti socialiste des travailleurs) (Mangiantini, M., 2018), maoïstes (comme le Parti communiste révolutionnaire et Vanguardia Comunista) (Rupar, B., 2023), ainsi que les organisations politico-militaires d’inspiration marxiste, telles que le Parti révolutionnaire des travailleurs et son bras armé, l’Armée révolutionnaire du peuple (PRT-ERP).
7Sur le plan méthodologique, le « classisme » repose sur la pratique des assemblées générales, de la démocratie directe, des « grèves actives » avec occupation des lieux de production ou des manifestations de rue cherchant à s’articuler avec d’autres acteurs de la société. Agustín Tosco (1930-1975, dirigeant du syndicat de l’énergie « Luz y Fuerza » de Córdoba, mort dans la clandestinité), René Salamanca (1940-1976, dirigeant du syndicat de l’automobile de Córdoba, disparu le jour du coup d’État), Alberto Piccinini (1942-2021, dirigeant métallurgiste de Villa Constitución, arrêté en mars 1975 et emprisonné jusqu’en 1982), ou encore les syndicats de l’entreprise FIAT de Córdoba (SITRAC-SITRAM) illustrent l’émergence de ce nouveau type de directions ouvrières. Il ne s’agit pas d’un phénomène propre à « l’intérieur » du pays. Bien que de façon moins intense, la contestation s’étend également à Buenos Aires dans des secteurs comme la banque, les télécommunications ou le personnel administratif des universités.
8Entre 1969 et 1972, la contestation ouvrière et étudiante, conjuguée aux explosions populaires récurrentes, débouche sur une crise irréversible. Les tentatives de la dictature pour freiner le mouvement oscille entre un niveau de répression de diverse intensité, des programmes économiques privilégiant des logiques plus étatistes ou protectionnistes, ou encore des options politiques de sortie de crise négociées entre l’armée et les structures partisanes traditionnelles afin d’isoler les organisations engagées dans la lutte armée. L’ensemble de ces tentatives échouent. Le choix est finalement fait de convoquer des élections, début 1973. Pour la première fois depuis le coup d’état contre Perón de 1955, certaines fractions de l’armée et du patronat envisagent la possibilité d’une participation du péronisme aux différents scrutins, dans l’espoir de mettre un terme au cycle de conflictualité. Il apparaît toutefois rapidement que la réédition du modèle étatiste, polyclassiste et nationaliste, qui avait été couronné de succès trois décennies plus tôt sous les présidences de Perón (1946-1955), serait insuffisante pour en finir avec la tendance à la radicalisation.
9Le retour du péronisme au gouvernement dans le cadre d’une coalition hétérogène au sein de laquelle coexistent des secteurs de gauche et d’autres plus clairement conservateurs et droitiers (qui finiront par prévaloir, avec la bénédiction de Perón), accélère les contradictions préexistantes au sein du mouvement justicialiste. L’affrontement entre le leader et les secteurs défendant la perspective d’un « socialisme national », l’impossibilité de reproduire le schéma tripartite de négociation patronat-classe ouvrière-État dans un contexte de crise économique internationale, ainsi que les limites à la mise en œuvre de politiques redistributives en sont les éléments les plus saillants. Par le biais du « Pacte social », le péronisme tente d’instaurer un contrôle étatique des prix et des salaires afin d’apaiser les tensions entre capital et travail et de contenir la conflictualité sociale.
10Après la victoire écrasante du ticket péroniste aux élections présidentielles et législatives de mars et avril 1973, la brève présidence d’Héctor Cámpora est marquée par la continuité d’un répertoire d’actions collectives disruptives caractérisé notamment par des occupations de bâtiments publics et d’organismes gouvernementaux. Le mouvement n’est pas tourné contre le gouvernement qui vient de s’installer mais porte l’idée que ces actions consolident une victoire populaire amorcée dans les urnes. L’autre facette de la conflictualité s’exprime à travers des grèves et débrayages entre juin et septembre 1973 pour la réintégration de salariés licenciés, l’amélioration des conditions de travail, la révision des conventions collectives ou le paiement des arriérés de salaire.
11Après le retour de Perón au pouvoir, à la suite des élections de septembre 1973 qu’il remporte avec près de 62 % des suffrages, ce dernier s’appuie sur le syndicalisme orthodoxe pour mettre un frein au processus antérieur de réorganisation ouvrière « par en bas ». La modification de la loi sur les associations professionnelles, par exemple, concède aux dirigeants syndicaux des garanties extraordinaires pour se maintenir à leur poste et limiter toute velléité d’opposition interne, notamment par la mise sous tutelle des commissions internes d’usine. Par ailleurs, la loi dite de « Prescindibilidad » fournit une couverture légale aux licenciements dans la fonction publique. Enfin, la réforme du Code pénal est utilisée pour réprimer les occupations d’usines. Tout cela se produit dans un contexte de croissance de la répression extra-légale et paraétatique, avec l’apparition de l’Alliance anticommuniste argentine, plus connue sous le nom de Triple A.
12Entre octobre 1973 et février 1974, de nombreux conflits éclatent en lien avec les questions de conditions de travail et de réintégration de salariés licenciés. Ces revendications sont souvent portées par les bases ouvrières, ce qui donne lieu à l’émergence d’une nouvelle couche de dirigeants en rupture de ban avec leurs propres directions. Début de 1974, la conflictualité est dominée par les revendications salariales à la suite de l’échec de la « Grande convention nationale » sur les salaires et les prix. Le climat revendicatif tend à se diffuser, à se structurer et à coïncider avec l’adoption de méthodes plus radicales. Córdoba cesse d’être l’épicentre de ces revendications qui se généralisent au reste du pays. Après la forte conflictualité dans le secteur automobile, c’est également au tour d’autres branches de rentrer en mouvement comme l’enseignement, la fonction publique, le secteur bancaire, la construction ou l’alimentation. Enfin, des signes de solidarité interprofessionnelle commencent à poindre.
13La mort de Perón en juillet 1974 et l’accession à la présidence de María Estela Martínez de Perón, sa vice-présidente et veuve, approfondissent les contradictions internes au sein du mouvement justicialiste et entraînent une escalade de la violence. Face à l’augmentation marquée de l’inflation, la convocation de négociations salariales est avancée à mars 1975. Les relations entre les directions syndicales et l’équipe au pouvoir se détériore et la Confédération générale du travail (CGT, la centrale syndicale péroniste) commence à manifester des signes de préoccupation quant à la place qui lui est assignée dans le dispositif gouvernemental.
14Dans l’intervalle allant de l’entrée en fonction de la nouvelle présidente jusqu’au milieu de l’année 1975, le conflit le plus important se produit à Villa Constitución (Santa Fe), à la suite de la tentative d’éviction d’une direction syndicale combative dans trois des plus importantes usines métallurgiques et sidérurgiques du pays. Le gouvernement adopte une position extrêmement dure contre les secteurs syndicaux manifestant des signes d’autonomie et de critique envers les méthodes de leurs propres centrales. La mise sous tutelle de la Fédération des ouvriers de l’industrie du sucre de Tucumán (FOTIA) ou de la Fédération du livre de Buenos Aires illustrent cette politique de mise au pas des organisations syndicales dissidentes.
15L’arrivée de Celestino Rodrigo au ministère de l’Économie, en mai 1975, marque une rupture. Dans un contexte de négociations salariales bloquées, un ensemble de mesures austéritaires est annoncé. C’est ainsi qu’en réaction, entre juin et juillet 1975, en l’espace de quelques semaines, un pic de conflictualité se produit dans le cadre du cycle entamé six ans plus tôt (Werner, R. et Aguirre, F., 2009). La première grève générale massive est organisée contre un gouvernement péroniste. Après un appel timide de la CGT à une cessation d’activités pour l’homologation des conventions collectives déjà signées, la classe ouvrière s’impose par une démonstration de force décisive. Le choix fait par le gouvernement de ne pas homologuer les conventions collectives et d’annoncer une augmentation salariale par décret provoque le moment le plus aigu de la crise, avec des mobilisations dans tout le pays, des débrayages et le renforcement des coordinations inter-usines dans le Grand Buenos Aires ainsi qu’à Córdoba. Ces expressions, issues d’un processus d’auto-organisation « par en bas » des secteurs les plus radicalisés de la classe ouvrière, présentent certaines similitudes avec les Cordons industriels chiliens qui avaient constitué l’avant-garde de la radicalité du processus révolutionnaire sous le gouvernement de Salvador Allende. La pression de la base force la CGT à convoquer une grève générale de 48 heures les 7 et 8 juillet. Face à l’ampleur de la mobilisation, le gouvernement homologue les conventions et bat en retraite. Le mouvement qui a débuté par des grèves par usine et par branche dans certaines villes, s’est étendu sous la forme de grèves locales, puis s’est nationalisé avec la mobilisation convoquée par la confédération syndicale : c’est le « Rodrigazo ».
16Le « Rodrigazo » constitue la pointe la plus avancée de l’effervescence sociale et politique de l’époque. Pour la classe ouvrière, il implique le passage de luttes économiques partielles à un affrontement direct avec le gouvernement, le retour de la mobilisation de rue, la participation de secteurs clés du prolétariat industriel et la réaffirmation de Buenos Aires et de sa ceinture industrielle comme épicentre du conflit. Par ailleurs, le phénomène des coordinations inter-usines peut être considéré comme l’expression la plus aboutie de l’organisation autonome du mouvement ouvrier. Dans la province de Buenos Aires, ces coordinations s’organisent autour de quatre grandes zones – Nord, Sud, Ouest et La Plata-Berisso-Ensenada – auxquelles s’ajoute l’expérience de la capitale fédérale. Ces coordinations sont parfois perçues comme des embryons de dualité de pouvoir.
17Avec des directions syndicales optant pour la négociation et malgré l’incapacité des travailleurs à consolider les coordinations mises en place, les derniers mois de l’année 1975 sont néanmoins marqués par la poursuite de l’insubordination ouvrière. La conflictualité cherche à freiner le déploiement de la répression gouvernementale qui se traduit, notamment, par l’interdiction des grèves, le gel des ajustements salariaux périodiques prévus dans certaines conventions et le rétablissement de la loi de « Prescindibilidad ». À ce panorama, il faut ajouter le renforcement de l’appareil répressif légal à travers plusieurs mesures à l’instar des décrets 271/75. Ils autorisent l’armée à intervenir dans la province de Tucumán dans le cadre de « l’Opération Independencia » afin de « neutraliser et/ou anéantir l’action subversive ». Par la suite, les décrets 2770, 2771 et 2772 étendent la répression à l’ensemble du territoire argentin. Ce contexte est aggravé par la poursuite de la répression extralégale, avec l’intensification des enlèvements et assassinats perpétrés par les escadrons de la mort parapoliciers.
18Avant le coup d’État de mars 1976, Emilio Mondelli est nommé ministre de l’Économie. Son Plan national d’urgence est une tentative de remettre en selle celui proposé par Rodrigo, sans succès, et implique une subordination du pays vis-à-vis du FMI ainsi que la privatisation d’entreprises publiques. Ce programme se heurte à des directions syndicales traditionnelles divisées, mais également à une réactivation rapide de la conflictualité ouvrière, aux organisations de base du monde du travail et aux coordinations inter-entreprises. Néanmoins, c’est la méthode de la grève par lieu de travail qui prévaut sur les mobilisations massives de rue. Le mouvement ne parvient pas à se centraliser ni à se concrétiser sous la forme d’une grève générale nationale.
19Le scénario à l’approche du coup d’État devient ainsi de plus en plus clair. La capacité de mobilisation et l’articulation embryonnaire entre secteurs du monde du travail avaient constitué des obstacles significatifs aux tentatives d’ajustement et de rationalisation économique mais s’avèrent insuffisantes face à la décision, prise par les Forces armées et leurs alliés du monde patronal, d’opter pour le coup de force. La mise en œuvre d’une répression extrême, sans précédent dans l’histoire du pays, réalisée par le biais du terrorisme d’État, constitue ainsi l’instrument à travers lequel le processus de mobilisation et de radicalisation initié en 1969 parvient finalement à être bloqué dans ses possibilités de développement ultérieur.