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Comptes rendus

Darío Barriera, El alcalde, el cura, el capitán y la tucumanesa. Amor, violencia y política en los orígenes de Rosario (1820-1812). Un culebrón explicado

Daniel Rojas
Référence(s) :

Darío Barriera, El alcalde, el cura, el capitán y la tucumanesa. Amor, violencia y política en los orígenes de Rosario (1820-1812). Un culebrón explicado, Prohistoria Ediciones, Rosario, 2025.

Texte intégral

Barriera, D., Couverture, El alcalde, el cura, el capitán y la tucumanesa. Amor, violencia y política en los orígenes de Rosario (1820-1812)Afficher l’image
Crédits : © prohistoria

1Le nouvel ouvrage de lhistorien argentin Darío Barriera propose une microhistoire qui reconstitue un scandale survenu en 1810 à Rosario de los Arroyos, un bourg situé sur la rive occidentale du fleuve Paraná (Argentine). À partir dun conflit judiciaire impliquant les acteurs de la vie locale, Barriera livre une lecture originale qui met en lumière les tensions morales, politiques et juridictionnelles qui traversent une petite communauté du vice-royaume du Río de la Plata au moment de la Révolution de Mai, lune des expressions les plus significatives de la crise de lordre impérial hispanique en Amérique. Louvrage sinscrit ainsi dans le renouvellement des études consacrées à la justice et à la culture politique révolutionnaire, en montrant comment les conflits de juridiction, de réputation et de moralité constituent un observatoire privilégié des recompositions du pouvoir à l’échelle locale.

2Le livre sappuie sur le dossier dune plainte judiciaire de plus de 450 feuillets conservés à lArchivo General de la Nación à Buenos Aires. Il reconstitue lhistoire du conflit opposant le maire de Rosario, Isidro Noguera, la plus haute autorité civile désignée par le cabildo de la ville de Santa Fé du Río de la Plata, au prêtre Julián Navarro, figure centrale de la vie quotidienne du bourg et représentant du pouvoir pastoral. Au terme de presque une année de disputes ininterrompues, le père Navarro décida de porter plainte contre Noguera, quil accusait à la fois dirrégularités dans la perception des impôts et davoir fait venir sa maîtresse de Buenos Aires – une femme à la réputation sulfureuse – afin de linstaller dans le village et de la faire cohabiter avec son épouse légitime. La procédure associait ainsi la dénonciation dabus fiscaux commis par un représentant du pouvoir à un scandale moral perçu comme une violation flagrante des principes censés guider la conduite chrétienne des fidèles. Les faits, tout comme les enjeux historiques et historiographiques quils soulèvent, sont développés au fil de dix courts chapitres, dune annexe et dun épilogue qui retrace les coulisses de lenquête ainsi que les travaux scientifiques qui lont précédée (p. 89).

3En 1810, Rosario était un bourg situé dans le Pago de los Arroyos, une zone placée sous la juridiction de Santa Fé qui s’étendait entre les rivières Carcarañá et Gayoso. Il sagissait dun véritable « corridor de personnes, de biens et dinformations », né « au gré du trafic et des rivalités » entre les deux villes fondées par Juan de Garay : Santa Fé (1573) et Buenos Aires (1580) (p. 20). Dépourvue de cabildo, la vie collective sorganisait autour dune place dominée par une église consacrée à Notre-Dame du Rosaire, où officiait Navarro, et entourée de « quelque quatre-vingts maisons et ranchos », tandis que « quatre-vingt-quatre estancias productives » étaient recensées dans les environs. Les sources saccordent à estimer que la population urbaine du bourg ne dépassait pas 800 habitants, tandis que lespace rural aurait compté près de 5 900 personnes, parmi lesquelles figuraient des esclaves, des pardos et des morenos (p. 20 et 21). Cest dans ce cadre socio-spatial précis que se déploie – comme le suggère le titre même de louvrage – le « feuilleton » qui engage les protagonistes dans une même histoire damour, de violence et de politique.

4Spécialiste de la justice à l’époque coloniale, Barriera interroge cette affaire judiciaire comme un laboratoire des recompositions politiques en cours. Les accusations portées contre le maire permettent de suivre au plus près les effets conjugués de la vacatio regis hispanique, de lexpansion napoléonienne dans la péninsule Ibérique et de la Révolution de Mai, sur les loyautés, les alignements politiques et les répertoires de légitimité à l’échelle locale (p. 79). Dans un premier temps, Noguera est accusé par le prêtre, ainsi que par des « voisins honnêtes, anciens maires et propriétaires terriens » fidèles à Ferdinand VII, d’être un agitateur diffusant des rumeurs révolutionnaires. Quelques mois plus tard, Navarro – qui s’était auparavant posé en gardien de la fidélité au régime et sest désormais rallié à la cause révolutionnaire – inverse les termes de laccusation et sefforce de démontrer que le maire est en réalité un tyran monarchiste pratiquant un « népotisme éhonté ». Ce renversement met en évidence la volatilité des identités politiques dans un contexte de crise, tout en soulignant la centralité de la justice comme espace de confrontation où se redéfinissent le pouvoir, lautorité et lappartenance à la communauté.

5Outre le prêtre et le maire, louvrage donne également voix au capitaine Pedro Moreno et, surtout, à Manuela Hurtado. Le premier, étroitement lié à lexercice de lautorité avant et après la Révolution, fut lun des principaux détracteurs du maire. Ancien maire de Rosario en 1801, puis à nouveau en 1813 et 1821, il incarne la continuité des élites locales dans un contexte de rupture politique. La seconde, Manuela Hurtado y Pedroza, est une figure bien connue de la mémoire patriotique et de lhistoriographie argentine des Indépendances (p. 67 et 86). En sinstallant à Rosario et en nouant une relation intime avec le maire Noguera, elle devint un pôle de tensions et de scandales, exception féminine dans une société coloniale profondément patriarcale. Comme le souligne Barriera, sa trajectoire permet de saisir avec une particulière acuité les liens entre histoire de la vie privée et histoire politique, montrant comment les affects et les réputations pouvaient acquérir une densité politique décisive dans le cadre révolutionnaire.

6La publication de cet ouvrage s’inscrit dans le contexte commémoratif des 300 ans de la fondation de Rosario, fixée à 1725 par les autorités publiques de la ville (l’auteur remet toutefois en question ce choix mémoriel). Cette conjoncture a placé « lHistoire sur le devant de la scène », favorisant une réflexion renouvelée sur les origines historiques de la cité, accompagnée de diverses initiatives culturelles et académiques visant à repenser le passé antérieur à linstitutionnalisation urbaine et à laccession au statut de ville (p. 93). Dans ce cadre, le livre de Barriera simpose comme une contribution significative à la diffusion et à la compréhension du passé colonial tardif et des années révolutionnaires, non seulement pour lhistoire de Rosario, mais plus largement pour celle des sociétés du Río de la Plata au tournant des indépendances.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Daniel Rojas, « Darío Barriera, El alcalde, el cura, el capitán y la tucumanesa. Amor, violencia y política en los orígenes de Rosario (1820-1812). Un culebrón explicado »IdeAs [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 21 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ideas/24676 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15ui4

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Auteur

Daniel Rojas

Daniel Rojas, maître de conférences à l’université Grenoble Alpes, est spécialiste de l’histoire et de la civilisation de l’Amérique latine contemporaine. Membre de l’ILCEA4 (EA 7365), ses recherches s’inscrivent dans une perspective d’histoire globale et transnationale, attentive aux interactions entre acteurs, territoires, conflits et normes. Il est impliqué dans plusieurs projets collectifs et réseaux internationaux consacrés à l’histoire politique, intellectuelle et diplomatique de la région.
daniel.rojas[at]univ-grenoble-alpes.fr

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