1Depuis 1983, les usages publics du passé récent sont devenus un instrument de légitimation et de dispute politique, un « champ de bataille » historique. Chaque gouvernement a reconfiguré son rapport aux usages publics du passé afin de définir son lien avec l’État, la démocratie post-1983 et les forces sociales des années 1970.
2Cette dynamique connaît un nouveau moment dans un contexte mondial marqué par la réémergence d’extrêmes droites qui font appel au passé comme instrument de « bataille culturelle » (Traverso E., 2021). L’arrivée de Javier Milei à la présidence de l’Argentine, le 10 décembre 2023, a impliqué l’ouverture d’une nouvelle querelle autour des « usages de l’histoire » et son projet, présenté comme refondateur de la structure sociale et économique argentine, s’appuie sur une lecture du passé qui resignifie d’anciens nœuds idéologiques propres aux droites argentines. Ces dernières ont ainsi oscillé entre l’acceptation formelle de la démocratie libérale et le rejet de sa dimension de masse. C’est notamment autour de leur lecture des différentes dictatures militaires qu’a connues le pays que le libéralisme conservateur et le nationalisme réactionnaire, deux des grandes familles de la droite argentine, ont pu trouver, non sans différences, des éléments de convergence (Semán P., 2023).
3Le gouvernement de La Libertad Avanza (LLA), le parti de Milei, reprend une bonne partie de ce discours en articulant, non sans tensions au sein de la coalition gouvernementale, à la fois la tradition nationaliste réactionnaire, incarnée par la vice-présidente, Victoria Villarruel, et le courant libéral conservateur, plus propre à certains secteurs du miléisme. La fusion politique de ces tendances a pour corrélat un récit qui actualise une certaine grille de lecture des années 1970 et qui transforme le passé en un ressort de l’intervention politique. L’évocation de ces années fait partie d’un récit sur la longue durée : l’ennemi des droites dans les années 1970, imprégnées par le climat de guerre froide et de la Doctrine de la sécurité nationale (lutte contre la « subversion », le « communisme »), est resignifié à l’aune de la croisade qui serait à mener contre le déclin de l’Argentine et dont le germe résiderait dans la loi Sáenz Peña de 1912, qui établit le droit de vote pour les hommes de plus de 18 ans, et qui marquerait le début du « populisme ». L’usage du passé n’articule pas seulement une explication du présent mais légitime également la construction d’une nouvelle droite qui se définit comme restauratrice face à un pays qui aurait fait fausse route pendant plus d’un siècle et qui aurait été contraint d’abdiquer son destin manifeste de « puissance » agro-exportatrice qu’il défendait à la fin du XIXᵉ siècle.
4Cette offensive discursive se combine avec une lecture de la post-dictature qui entend démonter la « théorie des deux démons ». Fondatrice de la « transition démocratique » post-1983, cette théorie défendait l’idée selon laquelle le coup d’État de 1976 aurait répondu, de manière illégale et immorale, à une exacerbation de la violence provenant à la fois de l’extrême droite et de l’extrême gauche. À gauche, cette théorie avait déjà été remise en cause, notamment par plusieurs organismes de défense des droits humains qui ont souligné qu’elle équivalait à mettre sur un pied d’égalité le génocide perpétré par la dictature et la violence des organisations armées. Mais le récit gouvernemental actuel cherche à substituer à cette « théorie des deux démons » celle d’un « équilibre moral » entre les « victimes des deux camps », reprenant un discours commun à ceux qui, au cours des dernières décennies, ont promu l’idée de la restauration d’une « mémoire complète » (Feierstein D., 2018) qui a pour but de restaurer la légitimité des forces armées, profondément écornée après la dictature de 1976-1983 et la défaite de la guerre des Malouines de 1982. À travers un discours ciblant les « récits officiels » et de soi-disant falsifications historiques, cette lecture s’appuie sur un corpus documentaire s’appuyant avant tout sur des données fournies par d’anciens militaires, des membres des services de renseignement et des témoignages de « repentis » ayant fait partie d’organisations armées de la gauche péroniste et marxiste.
5On trouve, à l’origine de ce récit, deux mouvements complémentaires. D’une part, il y a la revendication explicite des « soldats oubliés » ou des « victimes du terrorisme », à savoir des opérations menées par les organisations armées de gauche dans les années 1970. Cette idée est défendue depuis les années 2000 par des organisations comme le Centre d’études juridiques sur le terrorisme et ses victimes (CELTyV, selon l’acronyme espagnol), dirigé par l’actuelle vice-présidente Victoria Villarruel. D’autre part, on retrouve également la production d’un corpus narratif, à l’instar des textes du journaliste Juan Bautista Yofre, fondé sur des mémoires ou un soi-disant accès privilégié à des sources de renseignement afin de justifier ce qui est présentée comme une « guerre civile de basse intensité » dont le cadre auraient été les années 1970 et au cours de laquelle les militaires auraient défendu la Nation face à une conspiration cubaine et soviétique. L’enjeu est ainsi de qualifier les actions des organisations armées péronistes ou marxistes, telles que Montoneros ou l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP), de crimes contre l’humanité, une opération juridique que le gouvernement de Milei a relancée.
6La nouveauté du cycle actuel est que ce récit a cessé d’être un discours relativement marginal, circonscrit à de petits cercles politiques liés à l’extrême droite pour devenir un récit gouvernemental. La vice-présidente Villarruel incarne la continuité entre ces deux trames : elle-même fille et petite-fille de militaires, elle a construit sa trajectoire politique sur la dénonciation d’une « histoire officielle » qui aurait été imposée par les organisations de défense des droits humains et par les gouvernements kirchnéristes (2003-2015 et 2019-2023), période au cours de laquelle les procès intentés contre les responsables des crimes de la dictature ont été rouverts. Dans le discours de Villaruel, la « mémoire complète » apparaît ainsi comme un devoir de réparation à l’égard des victimes « oubliées ». Elle fait appel à une mémoire sélective pour occulter les enlèvements d’enfants, les tortures, les centres clandestins de détention et les violations des droits humains pour lesquels près de 1 200 responsables ont été jugés et condamnés depuis 2003 (Campos E., 2009). Autrement dit, Villaruel nie l’existence d’un génocide systématiquement planifié par l’État. Parallèlement, la rhétorique présidentielle qui vise à restaurer le prestige perdu de l’armée réinstalle l’idée que l’institution aurait été victime d’une opération de diffamation et ne serait en rien protagoniste d’un plan systématique de répression contre l’insubordination ouvrière et populaire des années 1969-1976. Cette lecture consiste à nuancer les faits : réduire le chiffre de 30 000 disparus (accepté par les organisations de défense des droits humains), relativiser la responsabilité étatique et mettre sur un pied d’égalité victimes et bourreaux (Lvovich D. et M. Grinchpun, 2022). Cette relativisation des faits sert à nier les caractéristiques génocidaires de la dictature.
7Cependant, les discours du gouvernement de Milei sur les années 1970 ne se limitent pas à l’officialisation d’un récit préexistant. Dès le début de son mandat, ils se sont appuyés sur une série de décisions qui façonnent une politique étatique de la mémoire. Ces interventions cherchent à altérer le « sens commun » construit autour de la dictature, mais aussi à relire le cycle antérieur.
8Au cours de sa première année au pouvoir, une série de décisions officielles a approfondi cette orientation et consolidé un modèle discursif et institutionnel (CELS et Memoria Abierta, 2024). Ainsi, le 24 mars 2024 (jour de commémoration du coup d’État de 1976, qui s’accompagne de mobilisations massives exigeant Mémoire, Vérité et Justice), le gouvernement a sorti une vidéo intitulée « Journée de la mémoire pour la vérité et la justice complète », qui présentait une « révision historique » de la période, présentée comme une « guerre », niant le chiffre de 30 000 disparus et proposant d’en « finir une bonne fois pour toutes » avec cette histoire. À cela ont succédé les déclarations de Milei saluant les grâces présidentielles accordées aux chefs des juntes, condamnés en 1985 sous Carlos Menem, ou encore les déclarations de Villarruel plaidant pour l’acquittement des militaires incarcérés après les nouveaux procès postérieurs à 2003. L’objectif est de faire taire les crimes d’État de la dictature et de soutenir la nécessité de clore le débat sur les années 1970. Parmi les autres symboles, il y a également eu les visites officielles à des condamnés pour répression réalisées par des fonctionnaires du ministère de la Défense ainsi qu’une réunion de six députés de LLA avec des responsables condamnés et incarcérés pour crimes contre l’humanité – parmi lesquels Alfredo Astiz, incarnation du terrorisme d’État pour son rôle à l’École supérieure de mécanique de la marine (ESMA, transformée sous la dictature en centre clandestin de détention, de torture et d’extermination), dont la France réclame l’extradition et que l’un des députés a qualifié d’« ancien combattant contre la subversion marxiste ».
9Au cours de la deuxième année de gouvernement, d’autres usages des années 1970 ont été mis en avant, plaçant notamment l’accent sur l’aspect « contre-insurrectionnel » de l’action militaire menée avant 1976. Sur ce plan, le récit officiel a cherché à jeter des ponts en direction de certains secteurs de l’opposition péroniste qui cherchent à réhabiliter des figures comme celle d’Isabel Perón, présidente entre 1974-1976, à une époque où opéraient déjà des commandos parapoliciers chargés d’assassiner des militants politiques ou syndicaux d’opposition. Dans le même sens, le gouvernement a encouragé la célébration d’hommages rendus aux « militaires tombés au combat », tels ceux tués lors de l’Opération Primicia, menée par les Montoneros contre une caserne militaire dans le nord-est du pays, en octobre 1975, et présentée comme un exemple de « terrorisme », justifiant ainsi la répression ultérieure. Des familles de militaires tués lors de cette attaque et d’anciens membres de l’armée ont participé à la commémoration, de même que Villarruel et le gouverneur péroniste de la province de Formosa, Gildo Insfrán. Il convient également de souligner que l’ancienne ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, a renommé l’école des sous-officiers de la Police fédérale « Alberto Villar », du nom de l’un des créateurs de l’Alliance anticommuniste argentine (AAA), organisation para-policière liée à la droite péroniste et responsable de l’assassinat de 1 500 à 2 000 militants entre 1973 et 1976.
10Mais ces actions ne se sont pas limitées au plan symbolique ou commémoratif. Par l’intermédiaire du ministère du Capital humain (nom sous lequel la « tronçonneuse » de Milei a réorganisé les ministères auparavant chargés de l’Emploi, de l’Éducation et du Développement social), le gouvernement a mis en œuvre une politique de démantèlement des institutions étatiques en charge des droits humains. Ainsi, le secrétariat aux Droits humains a été vidé de ses compétences ; les programmes de signalisation des anciens centres clandestins de détention ont été gelés ; des licenciements ont eu lieu dans les Centres de mémoire et des programmes liés à la préservation documentaire et à la recherche active des enfants et petits-enfants de disparus de la dernière dictature ont été suspendus. Tout cela s’est produit sous couvert d’arguments budgétaires de « réduction des dépenses publiques » avec la dénonciation de ce que le miléisme a nommé « l’arnaque des droits humains ». Parallèlement, l’exécutif a promu des projets visant à « réviser » les procès pour crimes contre l’humanité au motif qu’il y aurait eu des « excès judiciaires ». Cela s’est également traduit par l’acquittement des personnes jugées pour leur implication dans la répression du « Villazo », en mars-mai 1975, une opération déclenchée contre des grévistes et des familles ouvrières de Villa Constitución et qui a constitué l’antichambre de la violence d’État par la suite. Il convient de préciser qu’aucune des entreprises ayant collaboré avec cet épisode n’a été inquiétée, comme dans la plupart des autres cas de complicité entrepreneuriale avec le terrorisme d’État. Enfin, la désignation, en novembre 2025, du lieutenant-général Carlos Presti comme ministre de la Défense consolide cette ligne d’action. Il s’agit en effet du premier militaire à occuper ce poste depuis la fin de la dictature.
11Le gouvernement de LLA cherche à reconstruire une histoire lignagère des combattants qui auraient incarné les « défenseurs de l’ordre » face au chaos représenté par le populisme et la gauche radicale et révolutionnaire. Tout ce répertoire d’actions et de symbole est loin d’être accessoire : il constitue une politique étatique de la mémoire en résonance avec le programme économique et politique du gouvernement actuel qui plonge ses racines dans la dictature civico-militaro-ecclésiastique mise en place en 1976. Il s’agit d’un programme néolibéral extrêmement dur qui vise à placer le capital financier à la tête d’un pays aux caractéristiques de plus en plus coloniales. En définitive, il est incompatible avec les perspectives de transformation radicale de la société incarnées par l’avant-garde ouvrière et juvénile des années 1970.
12L’accession de Milei au pouvoir a coïncidé avec les 40 ans de la « transition démocratique » de 1983. Depuis, nombreux sont ceux qui ont souligné que le gouvernement actuel d’extrême droite représente la fin du « pacte démocratique » constitué en 1983 ainsi que des consensus ultérieurs sur lesquels il s’était construit.
13D’un point de vue historique, néanmoins, le « pacte démocratique » de 1983 n’a jamais réellement constitué un accord fondateur consensuel. Il a davantage été le résultat d’un rapport de forces marqué par la défaite militaire pendant la guerre des Malouines, la pression des organismes de défense des droits humains et la mobilisation populaire qui ont fini par accélérer l’effondrement du régime militaire. La restauration constitutionnelle, quant à elle, s’est appuyée sur la désarticulation des luttes de masse des années 1970 et a été accompagnée d’un récit visant à en limiter la portée collective. Cette situation s’est tendanciellement renversée à la suite de l’énorme rébellion populaire de 2001 dont le slogan, « qu’ils s’en aillent tous ! », remettait précisément en cause l’ensemble du régime politique inauguré en 1983. Les mobilisations de 2001 contestaient les fondements du régime bipartite et ont imposé une reconfiguration du discours étatique sur les droits humains et les années 1970. Toutefois, cela n’a pas impliqué une rupture structurelle avec l’héritage normatif de la dictature, notamment en matière économique et fiscale : plus de 400 lois héritées de cette période demeurent en vigueur à l’instar de la Loi sur les entités financières (1977), la Loi sur les investissements étrangers ou encore le Code douanier (1981), qui continuent de modeler le fonctionnement de l’État. À cela s’ajoute la persistance de l’impunité pour des centaines de responsables de la répression illégale de la dernière dictature (militaires et civils) qui n’ont jamais été jugés. La référence au « pacte démocratique » tend ainsi à occulter que, plus qu’une politique d’État, les droits et libertés démocratiques ont été conquis par une résistance sociale qui a, le plus souvent, dû agir à contre-courant des politiques étatiques.
14En ce sens, Milei n’apparaît pas comme une rupture radicale du « pacte démocratique » mais comme un produit des contradictions de ce que certains ont appelé la « démocratie de la défaite » (Horowicz, A., 2015), à travers laquelle la dictature a cédé le pas à un système constitutionnel qui a appliqué l’austérité, imposé l’ordre néolibéral et accru les inégalités sociales. Les débats contemporains montrent comment la réactivation de la rhétorique anticommuniste, profondément enracinée dans l’histoire argentine (López Cantera, M., 2023), se nourrit de vides et de tensions hérités des décennies passées, y compris de la persistance au sein du pouvoir économique, judiciaire et dans d’autres sphères d’influence, de secteurs qui ont tiré parti de la dernière dictature, revendiqué son action répressive et contesté la judiciarisation ultérieure de ses crimes.
15À l’inverse, la lutte pour la Mémoire, la Vérité et la Justice a persisté et s’est renforcée au cours de ces 50 années, à contre-courant, en s’appuyant sur des mémoires collectives, des symbolismes enracinés dans une vaste culture ouvrière et en se réactualisant au contact des mobilisations qui relient les générations et qui, inévitablement, referont surface. C’est en ce sens qu’il est nécessaire de remettre en avant cette tradition en l’ancrant dans une perspective qui s’inscrit dans ce même pari et fait partie du répertoire de l’une des chansons les plus connues de l’un des principaux auteurs-compositeurs du rock argentin, Charly García : « tôt ou tard, les dinosaures vont disparaître ».