Entre assassin pieux et bouddha prostitué
Texte intégral
Introduction
1Les histoires du « Pont du Moine » (« Heshang qiao ji » 和尚橋記) et du « Bouddha de Volupté » (« Huanxi fo » 歡喜佛) sont tirées du recueil de récits au fil du pinceau Taixian mangao 太仙漫稿 (Manuscrits libres de Taixian) publié dans la revue littéraire personnelle lancée par Han Bangqing 韓邦慶 (1856-1894).
- 1 Pu Songling, Chroniques de l’étrange (André Lévy, trad.). Arles : Éditions Philippe Picquier, coll. (...)
2Originaire de la préfecture de Songjiang 松江, qui se trouve dans l’actuelle ville de Shanghai, Han Bangqing entre en tant que rédacteur au sein de la maison d’édition du Shenbao 申報 où il officie de 1887 à 1890. Après son échec aux examens impériaux à Pékin, il lance en 1892 Haishang qishu 海上奇書 (L’œuvre extraordinaire de Shanghai), revue d’abord bi-mensuelle puis mensuelle qui s’arrêtera au bout de quinze numéros, en janvier 1893. Elle lui permettra d’offrir au public les trente premiers chapitres de son célèbre roman de prostitution Haishanghua liezhuan 海上花列傳 (Biographies des fleurs de Shanghai), mais aussi Woyou ji 臥遊集 (Recueil de voyages par l’imaginaire), compilation de textes en langue classique dans le style de ceux de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715), de Ji Yun 紀昀 (1724-1805), et du prêtre jésuite belge Ferdinand Verbiest (de son nom chinois Nan Huairen 南懷仁, 1623-1688), ainsi que son propre recueil Taixian mangao, grandement influencé par les Chroniques de l’étrange (Liaozhai zhiyi 聊齋誌異) de Pu Songling qui ont été magistralement traduites par André Lévy1.
- 2 Dayi shanren 大一山人 [Han Bangqing], « Haishang qishu gaobai » 海上奇書告白 (Annonce pour Haishang qishu), S (...)
3Comme le prétend l’auteur lui-même dans l’annonce du journal Shenbao, Tianxian mangao n’est pas un simple calque des Chroniques de l’étrange, mais une création originale2. Les douze histoires du recueil constituent la seule œuvre en langue classique de Han Bangqing qui nous soit parvenue, et dont nous allons avoir un aperçu ci-dessous. Apparu dans le deuxième numéro de Haishang qishu daté du 13 mars 1892, le récit du « Pont du Moine » parle de piété filiale, un thème récurrent dans la littérature chinoise, mais traitée ici de manière singulière. Quant au récit du « Bouddha de Volupté », paru dans le numéro huit du 9 juin et le numéro neuf du 24 juin 1892, il relate l’histoire d’une prostituée qui navigue entre plusieurs hommes tout en gardant d’incompréhensibles principes, restant de ce fait un personnage féminin difficile à appréhender.
Le Pont du Moine
- 3 Yan 郾, Xinzheng 新鄭 et Changge 長葛 se trouvent dans la province du Henan en Chine.
4Le petit-fils de mon ami Cao Zishen partit du comté Yan pour aller à la ville de Xinzheng. Il passa par le Pont du Fils Pieux dans la ville de Changge3. On lui dit que ce pont était aussi nommé le Pont du Moine car à la fin du règne de l’empereur Qianlong (1735-1796) de la dynastie des Qing, Guo, un fils très pieux, aurait fait construire ce pont pour un moine.
Han Bangqing 韓邦慶, « Heshang qiao ji » 和尚橋記 (Le Pont du moine), Haishang Qishu, n°2, 13 mars 1892, p. 8.
5Guo avait perdu en très bas âge son père et depuis, sa mère entretenait une liaison avec un moine d’un temple. À plusieurs reprises, Guo essaya de dissuader sa mère qui, bien que honteuse, ne parvenait pas à rompre avec son amant. Sachant que leur rupture était impossible, Guo interdit tout de même à sa mère ces fréquentations. Le moine, depuis toujours, excellait à charmer son amie. Il aimait tenir la louche pour lui faire la toilette à son gré. Quant à la mère, elle le servait aussi intimement jusqu’aux plus petits détails. Depuis leur désunion, elle se languissait journellement du moine. Elle ne vivait plus à son aise et ne mangeait plus à sa faim. Elle restait allongée à longueur de journée et finit par tomber malade. Guo s’alarma et fit revenir le moine pour prendre soin de sa mère. Cette dernière ne commença à guérir qu’à partir de ce moment-là. Les rivières Zhen et Wei qui traversaient la région de Xinzheng entouraient le nord de leur village, les séparant donc du temple qu’habitait le moine. Lorsqu’il vint pendant la nuit glaciale, il lui fut inévitable de passer à gué. Arrivé chez Guo pour se loger, le moine avait les jambes gelées telles la glace et la neige. La mère, pensant que tout ceci était pour elle, fut très affligée. Elle voulut le chérir davantage en mettant son ventre contre lui pour le réchauffer. Le claquement de ses dents se fit entendre par son fils. Guo lui dit : « Si j’ai refoulé mes ressentiments et choisi cette solution, c’est entièrement pour vous ma mère. Aujourd’hui on en est arrivé là, vous allez tomber de nouveau malade ». Il réunit donc des ouvriers pour bâtir un pont, d’où vint le nom du Pont du Fils Pieux. Ceux d’autres villages appelaient ce pont par raillerie le Pont du Moine.
Han Bangqing 韓邦慶, « Heshang qiao ji » 和尚橋記 (Le Pont du moine), Haishang Qishu, n°2, 13 mars 1892, p. 8.
6Par la suite, la mère succomba. Guo cessa de pleurer et se mit à soupirer en regardant le ciel : « Si j’avais refoulé mes ressentiments et choisi cette solution, c’était entièrement pour ma mère. Maintenant qu’elle est morte, je vais devoir faire preuve de piété à l’égard de mon père ». Il fit venir le moine sous prétexte qu’il avait besoin de lui pour psalmodier les soutras. Le moine arriva. Guo le tua sur-le-champ dans la salle funèbre et se rendit aux autorités. Celles-ci, après enquête, surent les tenants et aboutissants de cette affaire. Guo fut condamné à un exil de trois ans. Aïe ! Ah ! Quelle grande piété !
Bouddha de Volupté
7Yue’er, prostituée au Shandong, était dotée d’une beauté sans pareille, aux cheveux noirs comme la laque et aux pieds plus petits qu’une paume de main. À l’âge de quatorze ans, elle se fit attirer à l’intérieur du Couvent des Mauvaises Intentions et violer par le malandrin Chenapan. Elle s’époumona à crier mais nul ne l’entendit. Elle s’efforça de le repousser, en vain. Elle fut finalement souillée. L’affaire terminée, Yue’er dit : « Pourquoi agis-tu ainsi ? Si tu en pinçais pour moi, voilà qui serait formidable. Si tu venais demain rendre visite à ma mère, notre union ne saurait tarder. » Chenapan hésita et n’osa pas s’y rendre.
8Un jour, Yue’er sortit en chaise à porteurs et rencontra en chemin Chenapan. Elle le traîna jusqu’à chez elle et le réprimanda sévèrement avec beaucoup de rancœur. Ce n’est qu’une fois que Chenapan se gifla le visage qu’ils se rabibochèrent et commencèrent dès lors à se fréquenter. La mère l’apprit et lui demanda de recevoir son premier client pour la nuit, ce qu’elle refusa. La mère vit rouge et interdit désormais à Chenapan de mettre les pieds chez elles, ce qui laissa Yue’er impassible.
9Le fils du Censeur Xu, leur voisin de l’est, fréquentait assidument les bordels au lieu d’aller à l’école. Son père lui interdit d’y aller mais celui-ci ne l’écouta pas. En colère, Censeur Xu lui donna une bastonnade et le mit à la porte. N’ayant nul endroit où se rendre, le jeune maître resta allongé à plat ventre sur le pas de la porte, braillant à en perdre la voix. Yue’er l’entendit et dit avec grand étonnement : « Quels sont ces pleurs si affligeants ? » Elle sortit à la rencontre du jeune maître et lui demanda l’origine de ses tourments, mais il avait la gorge serrée et ne pouvait dire mot. Yue’er eut beaucoup d’empathie pour lui et le prit par les épaules pour le faire entrer chez elle. Yue’er dit à sa mère : « Mère, ne vouliez-vous pas un arbre à fric ? Le jeune maître Xu fait partie de la haute mais il s’est fait expulser par son père et ne peut plus s’approcher de chez lui. J’espère que vous le nourrirez. Notre invité va se reprendre en main parce qu’il est talentueux. S’il réussit, ce sera très avantageux pour vous. C’est aussi une manière pour moi de vous remercier. » La mère acquiesça et le logea dans une chambre adjacente.
10Le jeune maître, gravement blessé à la suite de la bastonnade, était couvert de plaies purulentes qui exhalaient une odeur nauséabonde. Tandis que personne n’osait s’approcher, Yue’er nettoya et suçota ses plaies. Le jeune maître, très reconnaissant, appuya son front contre le coussin en signe de remerciement. Après la guérison du jeune maître, Yue’er l’accompagna dans son étude comme une professeur sévère la journée et dans son sommeil la nuit comme s’ils étaient époux. Vert de jalousie, Chenapan rassembla pendant la nuit quelques autres vauriens pour faire irruption chez Yue’er. La mère fut stupéfiée. En voyant qu’ils allaient s’attaquer au jeune maître, Yue’er se leva d’un seul bond et cria à Chenapan : « Pourquoi agis-tu ainsi ? Si tu touches à un seul cheveu du jeune maître, je suis prête à t’éclabousser de mon sang ! » Elle se saisit d’une paire de ciseaux qu’elle plaça sous sa gorge. Chenapan prit peur et n’osa pas faire un pas. Yue’er dit alors : « Va-t’en ! Si tu as quelque chose à me dire, retrouve-moi demain au lieu de notre première rencontre. » Les vauriens ne pouvaient plus rien faire et partirent avec Chenapan.
11Le lendemain, Yue’er alla toute seule au Couvent des Mauvaises Intentions pour retrouver Chenapan et lui dit : « Que t’ai-je fait de mal ? C’est à cause de toi que ma mère m’en veut. Si tes sentiments à mon égard sont sincères, patiente. » Ils se promirent l’un à l’autre et se séparèrent.
- 4 Dans la culture chinoise, la mèche de bougie peut prendre la forme d’une fleur due au brûlement. On (...)
12Plus tard, le jeune maître dut se rendre à la capitale pour les examens impériaux. Yue’er mit ses bracelets et ses boucles d’oreilles en gage pour financer son voyage. Jour et nuit, elle se souciait de lui. La mèche de bougie en fleur et les pies apportèrent le bonheur4. Lorsque la lettre d’admission dorée arriva, toute la maison exulta de bonheur. Le jeune maître fut de retour de la capitale. Il alla rendre visite à Yue’er et celle-ci le reconduisit jusqu’à chez lui, accompagnés du son des tambours. Le Censeur Xu fut transporté de joie et alla en personne chez Yue’er pour lui demander de devenir sa belle-fille. Yue’er répondit en souriant : « Comment puis-je être digne d’être l’épouse de votre fils ? Je vous prie d’abandonner cette idée. » Bien que la mère abominât sa façon de penser arriérée, Yue’er ne changea pas d’avis. Par conséquent, le Censeur Xu les récompensa très généreusement. La mère en fut grandement consolée.
13Yue’er fit venir Chenapan pour discuter du prix de la fiancée. Chenapan, dépourvu d’argent, fut incapable de préparer les cadeaux de fiançailles. Leur promesse fut ainsi laissée irréalisée. Depuis lors, Yue’er fut en grande réputation. Les familles aristocratiques et fortunées se disputaient sa main mais personne ne convenait.
14Dans la même commune, le valet du Vice-Ministre Song qui s’appelait Lu Sheng se proposa également à Yue’er pour le mariage. Yue’er dit : « Vous êtes bien le conjoint que je voudrais. » Elle accepta ainsi la proposition du valet. Sheng, lors d’un jour propice, épousa Yue’er. Elle fut par la suite présentée à Song qui resta ébloui par sa splendeur. Un jour, il convoqua Yue’er seule et jacassa. En voyant que Yue’er ne faisait que sourire sans répondre, Song pensa qu’il avait ses chances. Il demanda à Sheng d’aller faire un don de livres dans les provinces du Fujian et du Guangdong, puis alla chez Sheng pendant la nuit. Yue’er le fit entrer. De jour, il restait à ses côtés à plaisanter. Ce n’est que lorsqu’il se dit que Sheng allait bientôt rentrer que Song rentra chez lui. Sheng, en rentrant, entendit légèrement du bruit. Il demanda à Yue’er ce qui s’était passé et elle lui raconta toute la vérité. Sheng, furieux, l’attacha, la suspendit à une poutre et la punit de trois cents coups de fouet. Irritée, Yue’er lui répliqua : « Qu’est-ce que je t’ai fait de mal pour que tu m’humilies ? Je vais certainement le dire à ton maître ! » Fou de rage, Sheng prit des aiguilles et lui larda les jambes jusqu’à ce qu’elles ruissellent de sang. Les yeux fermés, Yue’er ne poussait aucun gémissement. Après le départ de Sheng, la voisine entra et la détacha. Yue’er se précipita chez Song malgré la douleur. Song dit en riant : « Comment Sheng a-t-il pu avoir autant d’audace ? Il m’est aisé de le punir ! »
15Yue’er déchira ses pantalons pour lui montrer ses jambes. Elle lui dit : « À cause de vous, j’ai failli mourir dans un piteux état. Vous rigolez au lieu de me consoler, pourquoi ? » Song présenta donc ses excuses. Yue’er poursuivit : « Si je vous l’ai raconté, c’est pour que vous sachiez mes souffrances et non pas pour faire naître en vous une haine envers mon mari. Vous pourriez juste lui dire de ne plus me maltraiter et ça me suffirait. » Song fit mine d’accepter sa demande.
16Song attendit que Yue’er eut pris congé et demanda à sept ou huit valets robustes et aigrefins de ligoter Sheng en pleine rue et de l’envoyer au commissariat du district où il l’accusa d’être un voleur. Le chef du district, sans écouter sa version des faits, lui fit subir de féroces coups de fouets. Sheng avait tellement mal qu’il se débattit à s’en arracher la chair des chevilles. Lorsque Yue’er l’apprit, il avait déjà été jeté en prison. Yue’er se rendit chez Song mais la porte était close. Ne pouvant rentrer, elle pleura assise sur les marches. Les passants lui en demandèrent la raison et l’accompagnèrent dans ses sanglots.
17Song, inquiet pour elle, demanda en cachette à une vieille servante de la raccompagner chez elle. Il alla en personne la consoler et lui dire d’arrêter de se morfondre pour le valet. Yue’er dit en pleurs : « Quel crime ai-je donc commis ? Quel crime mon mari a-t-il commis ? Si vous n’étiez pas satisfait de mon mari, vous étiez libre de le bastonner et de le ligoter. Je sais que vous n’auriez pas été contenté tant qu’il n’aurait pas été puni. Que vous lui coupez le nez, les pieds ou que vous le fassiez bouillir, vous êtes dans votre droit de le faire mourir devant vos yeux. Alors pourquoi êtes-vous passé par les geôliers pour faire la sale besogne ? En plus, votre plan est bancal. Comment pouvez-vous imaginer que je pourrais vous servir sans vergogne en ignorant la mort de mon mari ? Quand bien même j’accepterais de vous servir, comment pourriez-vous être serein face à moi qui gagne un mari après en avoir perdu un autre ? » Song, plongé dans l’embarras, s’en alla sans pouvoir répondre.
18Yue’er pleurait sans cesse jour et nuit. Chenapan frappa la porte pour lui donner ses condoléances. Yue’er lui raconta toute l’histoire. Chenapan s’exclama : « En voilà une bonne nouvelle, pourquoi pleures-tu ? » Yue’er lui cracha au visage. Il répondit : « À quoi bon pleurer ? Mis à part moi, qui va te venger ? » Sur ce, il partit l’air déterminé.
19Au beau milieu de la nuit, Chenapan, poignard en main, escalada le mur de la résidence de Song. Il le décapita et mit sa tête dans un sac pour la montrer à Yue’er. Cette dernière inspecta le contenu du sac et s’écria d’effroi : « Pourquoi donc as-tu tué mon maître ? Tu vas me causer des ennuis ! » Chenapan prit peur et voulut s’enfuir mais Yue’er le retint. Les voisins, entendant la dispute, se réunirent pour voir de quoi il retournait. Ils arrêtèrent Chenapan et l’amenèrent au commissariat du district. Le chef du district, connaissant le fin mot de l’histoire, emprisonna Chenapan et libéra Sheng. Yue’er dit : « Tout cela est de ma faute. » Tous les jours, elle rendit visite à Chenapan en prison et lui amena à chaque fois de quoi se vêtir et se nourrir.
20Sheng, extrêmement reconnaissant envers Chenapan, fit tout son possible pour le sortir de là. Yue’er explosa de colère et vociféra : « C’est l’homme qui a tué ton maître. Tu lui es reconnaissant au lieu de le considérer comme un ennemi. Tu n’as vraiment aucun cœur ! Je ne suis pas comme toi ! » Sur ces mots, elle retourna vivre chez sa mère.
21Le jeune maître Xu, désormais veuf, embaucha Yue’er pour qu’elle devienne sa secrétaire personnelle. Ils retrouvèrent leur relation d’antan. Xu proposa à Sheng de le loger dans une des chambres adjacentes de sa propriété. Grâce à l’aide de Xu, Sheng put faire sortir Chenapan et le présenta au jeune maître qui décida de les loger tous les deux. Sheng exprima au jeune maître son souhait de prendre pour épouse la cuisinière et lui dit qu’il lui laissait Yue’er en cadeau. Xu fut ravi et alla s’entretenir avec Yue’er. En entendant cela, Yue’er se mit en colère et dit d’un revers de manche : « Moi qui vous prenais pour un homme bien. Vous cherchez à me nuire jour et nuit. Vous ne valez pas mieux qu’une bête ! Je me suis finalement fait avoir par vous ! » Furibonde, elle sortit en trombes. Sheng s’agenouilla devant elle et tenta de la retenir. Yue’er fut ainsi dissuadée de partir. Mais dès lors, elle ne parla plus au jeune maître Xu et chercha à l’éviter lorsqu’ils se croisaient sur la route. Le jeune maître la voyant de loin, était chagriné. Yue’er lui dit : « Je sais bien que vous m’aimez et je vous en suis très reconnaissante ! Vous me connaissez, mon cœur est déjà pris. Alors cessez de m’importuner ! » Malgré ces propos, Xu jura devant le ciel que son amour était sincère.
22Cette nuit-là, Yue’er se rendit dans la chambre de Xu et dit : « Les coussins, les nattes, les pelles et les balais, je me contente de ce que j’ai. Si je me débarrasse toujours de l’ancien pour me procurer quelque chose de nouveau, comment pourrais-je vous servir ? » Ils passèrent alors un accord : elle passera la nuit avec lui les jours pairs et ailleurs les jours impairs. Sheng n’était pas à son aise devant cette situation et s’entretint en privé avec Chenapan. Sheng fit semblant d’être irrémédiablement fâché contre Yue’er. Il demanda à Xu de l’envoyer au Fujian pour faire du commerce. Pendant son séjour, il en profita pour acheter une autochtone pour lui servir d’épouse, et envoya d’abord Chenapan porter la nouvelle à Yue’er. Celle-ci ne le crut pas. À sa surprise, Sheng revint effectivement avec son épouse nouvellement achetée. Yue’er apprit la vérité et l’insulta violemment, le pointant du doigt. Elle tenta de se défenestrer pour mettre fin à ses jours. Xu ordonna à l’une de ses servantes de la ramener par le bras jusqu’à la chambre pour la dissuader, sans succès. En pleine nuit, elle défit sa ceinture et voulut se pendre avec. Mais on vint une nouvelle fois l’en empêcher.
23À l’aube, Xu rentra dans sa chambre pour la voir. Yue’er s’était arraché les cheveux des tempes. En voyant le jeune maître, elle se mit ventre contre terre et l’implora de la laisser partir pour se faire nonne. Xu pleura, Yue’er également. En entendant les pleurs, Sheng accourut et pleura à son tour. Elle fut donc envoyée au Couvent des Mauvaises Intentions pour devenir nonne.
24L’abbesse apprécia beaucoup Yue’er et affirma qu’elle avait le potentiel de devenir une bouddha. Toutes les autres nonnes ricanèrent en entendant cela. Plus tard, Xu vint lui rendre visite. Yue’er l’amena dans la salle de méditation, où ils forniquèrent. Sheng vint lui rendre visite, et ils couchèrent aussi ensemble. Témoins auditives, les nonnes la dénoncèrent auprès de l’abbesse, mais celle-ci ne s’en préoccupa pas. Les nonnes furent estomaquées et organisèrent une réunion pour déférer aux aînés de la commune les agissements de Yue’er, afin que celle-ci soit expulsée.
25Yue’er fut folle de rage et dit en se débattant : « Le jeune maître Xu est mon maître, Sheng est mon mari, il est de mon devoir de les accepter. Pour quels crimes voulez-vous donc m’expulser ? » Les aînés se bouchèrent les oreilles et n’écoutèrent pas ses justifications. Yue’er dit alors en soupirant : « Vous ne valez pas la peine que je m’essouffle à débattre avec vous, je m’en vais ! » Elle se jeta par la fenêtre, atterrit en position debout sur les marches et ne bougea soudainement plus. Ils la touchèrent, elle s’était déjà rigidifiée. Les aînés furent grandement surpris, se mirent autour d’elle et se prosternèrent, avant de partir. Xu demanda à un artisan de couvrir son corps d’or et de la placer sur un autel. Il la baptisa « Bouddha de Volupté ».
Document annexe
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Extraits du Taixian mangao 太仙漫稿 (Manuscrits libres de Taixian)de Han Bangqing 韓邦慶 (1856-1894) (application/pdf – 1,9M)
Notes
1 Pu Songling, Chroniques de l’étrange (André Lévy, trad.). Arles : Éditions Philippe Picquier, coll. « Littérature Chine », 2005, 2 vols., 2016 p.
2 Dayi shanren 大一山人 [Han Bangqing], « Haishang qishu gaobai » 海上奇書告白 (Annonce pour Haishang qishu), Shenbao, 4 février 1892, p. 6.
3 Yan 郾, Xinzheng 新鄭 et Changge 長葛 se trouvent dans la province du Henan en Chine.
4 Dans la culture chinoise, la mèche de bougie peut prendre la forme d’une fleur due au brûlement. On nomme ainsi le résidu de la mèche denghua 燈花 (littéralement, « fleur de bougie ») lorsque celle-ci prend la forme d’une fleur après avoir brûlée. La mèche de bougie en forme de fleur, ainsi que la pie, sont des symboles de chance.
Haut de pageTable des illustrations
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| Légende | Han Bangqing 韓邦慶, « Heshang qiao ji » 和尚橋記 (Le Pont du moine), Haishang Qishu, n°2, 13 mars 1892, p. 8. |
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| Légende | Han Bangqing 韓邦慶, « Heshang qiao ji » 和尚橋記 (Le Pont du moine), Haishang Qishu, n°2, 13 mars 1892, p. 8. |
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| Légende | Han Bangqing 韓邦慶, « Huanxi fo » 歡喜佛 (Bouddha de Volupté), Haishang Qishu, n°9, 24 juin 1892, p. 33. |
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| Légende | Han Bangqing 韓邦慶, « Huanxi fo » 歡喜佛 (Bouddha de Volupté), Haishang Qishu, n°9, 24 juin 1892, p. 34. |
| URL | http://journals.openedition.org/ideo/docannexe/image/2429/img-4.jpg |
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| Légende | Han Bangqing 韓邦慶, « Huanxi fo » 歡喜佛 (Bouddha de Volupté), Haishang Qishu, n°9, 24 juin 1892, p. 34. |
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| Légende | Han Bangqing 韓邦慶, « Huanxi fo » 歡喜佛 (Bouddha de Volupté), Haishang Qishu, n°9, 24 juin 1892, p. 35. |
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| Légende | Han Bangqing 韓邦慶, « Huanxi fo » 歡喜佛 (Bouddha de Volupté), Haishang Qishu, n°9, 24 juin 1892, p. 35. |
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Pour citer cet article
Référence électronique
Wen He, « Entre assassin pieux et bouddha prostitué », Impressions d’Extrême-Orient [En ligne], 14 | 2022, mis en ligne le 30 juin 2022, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ideo/2429 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ideo.2429
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