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He Xinyin 何心隱 (1517-1579) à l’avant-garde de sa propre réhabilitation
Résumés
He Xinyin 何心隱 (1517-1579) est, à ce jour, connu pour avoir conduit, entre 1553 et 1559, une ambitieuse « convention communale » (xiangyue 鄉約) dans son district de Yongfeng 永豐 (province du Jiangxi 江西), et pour être l’auteur de plusieurs textes appelant à supplanter les fondements de l’éthique confucéenne — qui s’en voyaient au moins rabaissés à une qualité toute relative — par le moyen de la libre association des amis (you 友). Ces conceptions, parvenues à leur maturité bien après la fin de la convention communale de Yongfeng, avaient trouvé jour à s’exprimer grâce à la « conversation philosophique » (jiangxue 講學), une pratique sociale remarquable des cercles lettrés dans le XVIe siècle chinois qui fut frappée d’interdiction, en 1579, par un décret du premier grand conseiller Zhang Juzheng 張居正 (1525-1582). La même année, He Xinyin était capturé à Qimen 祁門 et escorté jusqu’à Wuchang 武昌, où il fut bastonné à mort à l’instigation de Wang Zhiyuan 王之垣 (1527-1604), grand coordinateur (xunfu 巡撫) du Huguang 湖廣, vraisemblablement motivé par l’espoir de plaire à Zhang Juzheng. Les protagonistes de cette mise à mort et leurs responsabilités respectives nourrissent, depuis lors, des recherches et des conjectures portant sur ce que l’on nomme « l’affaire de la mort He Xinyin », rarement exposée en détail dans la sinologie occidentale, peut-être en raison des complications qu’elle crée dans la présentation d’une œuvre philosophique par ailleurs complexe. Un large ensemble de lettres adressées aux fonctionnaires en place par He Xinyin pendant son escorte reste, à ce jour, peu étudié, si ce n’est pour servir de trace écrite à des faits de quelque importance. Cela étant, par-delà les redondances de son propos et les artifices décourageants de sa langue, cette série de proclamations d’innocence mérite d’être lue dans le prolongement de l’œuvre philosophique et sociale de son auteur. Directement adressée à Wang Zhiyuan, la « Missive à Wang, grand coordinateur du Huguang » (« Shang Huguang Wang fuyuan shu » 上湖廣王撫院書) présente à ce point de vue un intérêt considérable, ne serait-ce qu’en vertu de son caractère autobiographique : l’intégrité morale que l’auteur revendique fait écho à la cohérence d’un certain parcours intellectuel et pratique, d’où procède l’unité essentielle d’une existence par ailleurs mouvementée. Œuvre d’une impertinence rare, cette lettre conclut la vie de He Xinyin en le replaçant, avec son gouverneur, devant le jugement de l’histoire ; inversement, elle restitue, aux chicaneries de « l’affaire de la mort de He Xinyin », le détail d’une trajectoire biographique consciente d’elle-même, qu’ignoraient souvent les spectateurs trop tard venus de sa mort héroïque. C’est ce texte que nous traduisons ici pour la première fois dans une langue occidentale.
Texte intégral
Présentation
- 1 Sur la préfecture de Ji’an en général, voir Anne Gerritsen, Ji’an Literati and the Local in Song-Yu (...)
- 2 Nous reprenons cette remise en doute à Johanna Lidén, « The Taizhou Movement: Being Mindful in Sixt (...)
- 3 D’après les mots de Huang Zongxi 黃宗羲, Mingru xue’an 明儒學案. Pékin : Zhonghua shuju, 1986, pp. 704-705
- 4 Si l’on croit le texte, un peu décousu, de son « Autobiographie » (Zizhuan 自傳), Yan Jun 颜钧, Huang X (...)
- 5 Bien que Wang Gen ait consacré de rares écrits à ces notions, elles sont défendues de façon plus co (...)
1He Xinyin 何心隱 (1517-1579), né Liang Ruyuan 梁汝元, fut, pendant les premières décennies de sa vie, un jeune notable de province, fils prometteur d’une famille en vue (wangzu 望族) du district de Yongfeng 永豐 — plus précisément, du village de Liangfang 梁坊, dans le bourg de Yaotian 瑶田. Rattaché, alors comme aujourd’hui, à la province du Jiangxi 江西, ce district était géographiquement l’un des plus isolés qui fussent dans la préfecture de Ji’an 吉安, un pôle de la société mandarinale et intellectuelle des Ming 明 (1368-1644), fameux par le très grand nombre de ses docteurs reçus à l’examen métropolitain (huishi 會試)1. Des jeunes années de He Xinyin, rien n’est sûr, pas même le fait qu’il aurait été reçu premier à l’examen régional (xiangshi 鄉試) de l’année 1546, un exploit dont presque toutes ses biographies le créditent, et qu’aucun relevé de première main n’atteste2 : la seule chose que nous puissions rapporter avec certitude, c’est qu’il fut un temps étudiant d’État (shengyuan 生員) de son district, ce qui lui valut un niveau d’éducation bien supérieur à celui des maîtres qu’il devait se reconnaître dans la suite, Yan Jun 顏鈞 (1504-1596) au premier chef. Ce paysan, lui aussi homme de Ji’an (district de Yongxin 永新) mais illettré dans sa jeunesse, avait été disciple de Xu Yue 徐樾 (?-1552), lui-même l’un des disciples préférés du grand maître confucéen — et saunier de son état — Wang Gen 王艮 (1483-1541). L’anecdote raconte que c’est après avoir eu vent du « projet, dû à Wang Gen, d’affirmer notre fondement3 » (Xinzhai li ben zhi zhi 心齋立本之旨) que Liang Ruyuan aurait abandonné le cursus honorum de la fonction publique, pour adhérer de tout cœur à la doctrine de ce que l’on nomme encore aujourd’hui « l’école de Taizhou » (Taizhou xuepai 泰州學派, du nom de la préfecture dont Wang Gen était originaire, bien que l’école eût rayonné, plus que nulle part ailleurs, dans la province du Jiangxi) : on ne sait que peu de chose, au demeurant, de ce que Yan Jun avait enseigné à Liang Ruyuan, avec qui il eut peut-être un différend puisque ce maître ne daigna pas le regarder, au soir de sa vie, comme le meilleur de ses disciples4. Wang Gen avait été, quant à lui, un élève de l’éminent penseur Wang Yangming 王陽明 (1472-1529), encore qu’il eût formé plusieurs éléments de sa propre doctrine (à vrai dire, les plus originaux) avant de découvrir son maître : le point de départ de l’école de Taizhou se situe, sans doute, dans la théorie que Wang Gen baptisa « l’examen des choses du sud de la Huai » (Huainan gewu 淮南格物), et d’après laquelle, si l’on suit une lecture renouvelée du texte de la Grande Étude (Daxue 大學), la réalité est riche de « fondements » (ben 本) et d’« extrémités » (mo 末) qui renvoient, pour les uns, à la personne (shen 身), et, pour les autres, à la famille (jia 家), à l’État (guo 國) ou au souverain (jun 君), qui n’existent qu’en qualité de dérivés de la personne5. Tous les hommes possèdent le ressort de la sainteté qui n’est pas un don rare ou spécifique, mais la raison même de la cohésion sociale : aussi nos affaires (shi 事) sont-elles une chose qui nous importe au plus haut point, et pour y satisfaire, il nous suffit de fournir un effort (gongfu 工夫) absolument simple car en tout point similaire à l’usage ordinaire des petites gens (baixing riyong 百姓日用) et, pour tout dire, à leurs besognes pécuniaires.
2L’une des rares sources servant à connaître par où Liang Ruyuan entendait se distinguer de ses devanciers nous a été livrée avec une phrase que le mandarin Geng Dingxiang 耿定向 (1524-1597) lui attribua dans sa « Vie de trois excentriques au village » (« Li zhong san yi zhuan » 里中異傳) :
- 6 La « Vie de trois excentriques au village » (« Li zhong san yi zhuan » 里中異傳) est une série de biogr (...)
« Quand Wang Yangming, le premier, démêla le principe de la conscience innée, nos yeux en furent tout dessillés. Et pourtant, il y manquait encore la personne. Wang Gen élucida le principe consistant à affirmer notre fondement : on apprit, alors, à honorer la personne. Et pourtant, il y manquait encore la famille. Là-dessus, je formai le souhait de réunir mes amis et de mettre sur pied la famille de Confucius6. »
姚江始闡良知,指眼開矣,而未有身也;泰州闡立本旨,知尊身矣,而未有家也。茲欲聚友以成孔氏家云。
- 7 Ce second point a été astucieusement mis en évidence par un récent article de Tian Shu 田澍, « “Da li (...)
- 8 L’« Association de l’Harmonie regroupée » (Cuihe hui 萃和會) qui avait réuni tout un bourg autour de l (...)
- 9 Outre Anne Gerritsen, Op. cit., voir pour la préfecture de Ji’an, Chang I-hsi 張藝曦, Shequn, jiazu yu (...)
- 10 Les détails de la mise en œuvre de cette convention ne peuvent qu’être inférés à partir de trois co (...)
3L’institution familiale se trouvait à la base des instances locales repensées par l’empereur Taizu 太祖 (Zhu Yuanzhang 朱元璋, 1328-1398, nom d’ère : Hongwu 洪武, 1368-1398), et l’empereur Shizong 世宗 (Zhu Houcong 朱厚熜, 1507-1567, nom d’ère : Jiajing 嘉靖, 1521-1566) avait contribué, lors de la « Querelle du Grand rituel » (Dali yi 大禮議), à remettre la vertu de piété filiale au premier plan7 ; mais confondre délibérément cette forme d’association avec la libre réunion des amis, voilà qui ne s’était pour ainsi dire jamais vu. Toujours à Yongfeng, Liang Ruyuan fonda, en 1553, une association locale qu’il nomma, dans des termes qui font écho à un groupe éphémère que Yan Jun avait tenté plus tôt à Yongxin8, la « Maison de l’Harmonie assemblée » (Juhe tang 聚和堂), véritable institution au sein du village et du clan qui surclassait, en ambition et en esprit de système, la grande majorité des « conventions communales » (xiangyue 鄉約) que les notables avaient coutume de composer pour légiférer les mœurs — ainsi que les démêlés fiscaux — au sein de très petites localités9. Dans la « Maison de l’Harmonie assemblée », un réfectoire (zongsongzhuan 總送饌) et un dortoir (zongsuci 總宿祠) étaient entretenus, grâce à des contributions prélevées sur les excédents de l’impôt, pour prévenir la faim et le vagabondage. Puisque l’instruction et l’édification morale y étaient dispensées pour l’usage de la collectivité, l’institution d’écoles privées (sishu 私塾) y était défendue : comme au sein d’une seule famille, les membres du village étaient invités à orienter leurs désirs vers le bien de tous, pour y trouver leur propre contentement. L’espace nous manque pour énumérer les diverses fonctions conçues pour le fonctionnement de ce semblant d’institution ; notons seulement que des personnes commises à l’« approvisionnement » (yang 養) y étaient chargées d’arpenter les propriétés terriennes, et, par suite, de calculer le montant de l’impôt et d’en assurer la récolte : avec le « responsable des enseignements » (shuaijiao 率教), qui était Liang Ruyuan lui-même, ils en répartissaient les fruits (probablement récoltés en nature, bien que le versement de l’impôt en argent fût déjà répandu du côté du Jiangnan 江南) entre l’entretien de la collectivité et les autorités fiscales du district. Si l’une des familles renâclait à verser son lot, le « responsable des enseignements » s’en irait la raisonner ; si elle s’obstinait, on s’en remettrait aux autorités légales10.
- 11 Voir notamment Hou Wailu 侯外庐, al., Zhongguo sixiang tongshi: di si juan 中国思想通史:第四卷. Pékin: Renmin, (...)
- 12 De nombreux documents biographiques coïncident sur ce point, bien que le nom du sous-préfet, person (...)
- 13 Forfaits décrits avec la plus grande précision, et peut-être quelque inexactitude, dans Wang Zhiyua (...)
4Toute un système de la vie communale fut ainsi mis sur pied avec pour but, entre autres, de prévenir la fraude et l’avidité personnelle, et, encore que la répartition des terres ne semble pas y avoir fait l’objet d’un nouveau partage, les historiens de la jeune République Populaire de Chine saluèrent dans cette tentative un modèle rarement égalé de collectivisation à l’échelle locale11. D’ailleurs, si Liang Ruyuan n’avait pas été si sourcilleux dans le décompte des impôts dus, on n’eût peut-être jamais fait obstacle à un impôt surnuméraire de 1559, contre lequel il protesta par courrier devant le sous-préfet Chen Zan 陳瓚 (1518-1588)12. Il y eut, quelque part dans le village de Liangfang, une rixe à laquelle prirent part des préposés aux fiscalités, qui fit six morts, tous portés au passif de Liang Ruyuan13. Celui-ci fut incarcéré et promis à la peine de mort, bientôt commuée en exil aux garnisons de Guizhou 貴州, puis, son ami Cheng Xueyan 程學顏 ( ?-1561) faisant l’intercesseur, pleinement révoquée à la suite d’un courrier rédigé par Hu Zongxian 胡宗憲 (1512-1565), qui s’illustrait alors par son action contre la piraterie en tant qu’intendant général (zongdu 總督) du Zhili du Sud (Nan Zhili 南直隷), du Zhejiang 浙江 et du Fujian 福建. La demande d’amnistie avait été reçue, puis agréée par He Qian 何遷 (1501-1574), grand coordinateur (xunfu 巡撫) du Jiangxi et investi, à ce titre, de prérogatives universelles.
- 14 Sur cette forme d’obligation mutuelle et de camaraderie intéressée sous les Ming, voir Frédéric Wan (...)
- 15 Ce fait a été étayé par de solides preuves biographiques dans Chen Shilong 陈时龙, Ming dai zhongwanqi (...)
- 16 Phrase célèbre, reprise dans chacune des biographies de l’homme, avec des variantes. Elle est citée (...)
- 17 Huang Zongxi, Loc. cit. : « 今日當有一奸臣言事. »
- 18 Voir Chen Shilong, Op. cit., p. 108 ainsi que He Xinyin, Op. cit., « Introduction », pp. 3-4. Sur X (...)
- 19 « Mise en accusation du ministre de la fonction publique Wu Peng » (« He libu shangshu Wu Peng shu (...)
5C’est dans la compagnie de Cheng Xueyan, lui aussi disciple de Yan Jun, que Liang Ruyuan prit, en 1560, le chemin de Pékin, où il se lia d’amitié avec Geng Dingxiang, camarade de promotion (tongnian 同年) de Cheng Xueyan14 et acteur central des sphères intellectuelles du XVIe siècle chinois. Geng Dingxiang présenta Liang Ruyuan à Zhang Juzheng 張居正 (1525-1582), qui allait devenir, en 1572, le premier grand conseiller du Grand conseil (neige shoufu 內閣首輔) — autant dire l’homme fort de l’empire — et dont la très équivoque biographie intellectuelle laissait encore soupçonner, avant que ne débutent les années de son ministériat, de certaines affinités avec les héritiers philosophiques de Wang Yangming15. Dans le Temple Xianling (Xianling gong 顯靈宮), à l’est de Pékin, il se serait toutefois irrité, en présence de Geng Dingxiang, au terme d’un bref entretien qu’il eut avec un Liang Ruyuan gagné aux pratiques florissantes de la « conversation philosophique » (jiangxue 講學), dénomination par laquelle, faute de mieux, nous traduisons un dissyllabe servant à recouvrir l’ensemble des conférences, réunions et disputes qui furent l’une des grandes affaires du monde lettré dans le XVIe siècle chinois. Après cet échange, Liang Ruyuan aurait lâché ces mots : « Pour sûr, Zhang deviendra premier conseiller : alors, il supprimera la conversation philosophique, et me supprimera moi-même16. » Il se trouve par ailleurs qu’en 1561, Lan Daoxing 藍道行 ( ?- ?), un taoïste qui possédait les bonnes grâces de l’empereur Shizong (très fervent, pour lui-même, dans ce domaine-ci), fit révéler par écriture inspirée (ji 乩) la phrase suivante : « En ce jour, un ministre félon parle des affaires [du gouvernement]17. » — ce qui eut pour effet de fragiliser la confiance que Shizong plaçait dans son grand conseiller Yan Song 嚴嵩 (1480-1567) qui se trouvait à la tête du Grand conseil depuis 1548 et s’était efforcé depuis lors d’écarter tous ses adversaires politiques au sein de la haute fonction publique : sa disgrâce effective, en 1562, fut en quelque manière liée à cet événement. Or, certaines histoires tiennent que l’instigateur de ce coup était Xu Jie 徐階 (1503-1583), qui allait prendre la place de Yan Song et conduire, entre 1562 et 1568, une politique favorable à la conversation philosophique ; d’autres nous disent qu’il s’agissait de Liang Ruyuan, en furtif acolyte de Lan Daoxing18. Peu avant cela, Geng Dingxiang avait publié un violent mémoire visant les actes de népotisme de Wu Peng 吳鵬 (1500-1579), un ministre de la fonction publique (libu shangshu 吏部尚書) que Yan Song avait placé là19. On imagine, derrière cette année de soubresauts dans la capitale, une intrigue politique dont les protagonistes nous restent mieux connus que les faits.
- 20 Au moins d’après les mots de la « Vie de trois excentriques au village », Ibid., p. 631.
- 21 Sur Luo Rufang, voir Wu Zhen, Taizhou xuepai yanjiu, op. cit., pp. 313-424.
6Traqué par le « parti de Yan Song » (sans que jamais les sources n’en disent davantage), le pendable Liang Ruyuan dut fuir Pékin et prendre le nom de He Xinyin par lequel nous le connaissons aujourd’hui. Il s’exila, accompagné de son ami Qian Tongwen 錢同文 ( ?-1569), à Nankin où, He Xinyin presque capturé, un nommé Dong 董 donna sa vie pour lui20 ; écartés du cénacle de Geng Dingxiang, Qian Tongwen et He Xinyin furent jusque dans la province du Fujian, où ils rendirent visite à Lin Zhao’en 林兆恩 (1517-1598), célèbre zélateur de l’« union des trois enseignements » (san jiao heyi 三教合一, c’est-à-dire celle du confucianisme, du bouddhisme et du taoïsme), sans trop partager ses vues. He Xinyin remonta seul au Zhili du Sud, où il retrouva le grand penseur — et autre disciple de Yan Jun — Luo Rufang 羅汝芳 (1515-1588)21, alors préfet de Ningguo 寧國, puis, en 1565, quand ce dernier dut quitter ses fonctions pour aller porter le deuil de son père, il s’en retourna aux côtés de Geng Dingxiang qui occupait alors l’important poste d’inspecteur des études (tixue yushi 提學御史) dans le Zhili du Sud. Il fut reconduit à Xiaogan auprès de Cheng Xuebo 程學博 ( ?- ?), le frère cadet de Cheng Xueyan, décédé quant à lui depuis 1561. Là-dessus, au troisième mois de la quarante-quatrième année de l’ère Jiajing (soit, en 1665), Yan Shifan 嚴世蕃 (1513-1565), fils de Yan Song, était exécuté, et la traque de He Xinyin s’apaisa pour un temps. Ce dernier suivit Cheng Xuebo à la préfecture de Chonqing 重慶, dériva ensuite dans le Zhejiang, puis circula, à partir de 1572, entre Xiaogan 孝感 et Huang’an 黄安, au nord de la province du Huguang 湖廣 (qui correspond aux actuels Hubei 湖北 et Hunan 湖南).
- 22 La philosophie de He Xinyin reste, chez nous, la mieux documentée des traces qu’il laissa dans l’hi (...)
- 23 Cette spécificité rattachait sa philosophie à la lecture numérologique du Livre des Mutations (Yi j (...)
7Tous les personnages auxquels He Xinyin fut lié durant ces années de cavale et de périple furent, à l’en croire, ses amis (you 友), et tout particulièrement ceux — Cheng Xuebo, Hu Shihe 胡時和 ( ?- ?), etc. — dans lesquels une approche traditionnelle eût plus volontiers identifié ses principaux disciples. On a souvent fait remarquer que le grand mérite de He Xinyin dans l’histoire intellectuelle tenait au fait d’avoir posé une sorte d’égalité au sein de rapports hiérarchiques maintenus : d’après ce que soutiennent ses écrits datables de ces années-ci, dans la relation qu’entretiennent maître et ami (shiyou 師友), tout comme dans celle du souverain et de son vassal (junchen 君臣), la partie supérieure passe pour le pivot (tong 統) de l’inférieure, et ne s’en différencie qu’à un degré abstrait et nominal22. C’était, certes, tout aussi abstraitement et nominalement qu’était produite, à ce compte, leur égalité effective, mais une telle œuvre se juge bien plus sur la réalité biographique de ce dépassement que sur la solidité de la démonstration, dans le droit prolongement de la « Maison de l’Harmonie assemblée » qui n’avait pas été qu’un vain rêve. Quant aux ouvrages philosophiques de He Xinyin, ils n’ont pas tant été composés pour finir dans les colonnes d’un recueil lettré (wenji 文集) que pour être, d’après nos conjectures, publiés dans les académies confucéennes et commentés de vive voix, à la façon des libelles muraux qui, déjà à cette époque, se placardaient à la capitale. He Xinyin avait conçu, de manière à ce que l’exubérance de sa parole philosophique en devînt inattaquable, une langue décourageante pour le non initié, fondée sur une pratique non littéraire du parallélisme, ainsi que sur un constant renvoi à la proportion numérologique, mais quelque peu artificielle, des objets mis en présence23. Ce n’étaient plus seulement les repères canoniques ou cosmologiques du confucianisme, mais toutes les affaires qui, chez lui, passaient au crible de cette manière de classer : He Xinyin s’était ainsi trouvé un moyen de dire à peu près ce qu’il voulait, tant philosophiquement que — dans sa conversation réelle et dans quelques-unes de ses lettres — pour des considérations beaucoup plus immédiates.
- 24 « Pour que soient rétablis les règlements anciens et la discipline dans le gouvernement des études, (...)
- 25 L’affaire Shi Guanmin est reconstituée avec précision dans Wu Zhen 吴震, Ming dai zhishi jie jiangxue (...)
- 26 Voir Supra : « Au nom la conversation philosophique, j’ai été persécuté… » 爲講學被毒, déclarait-il dans (...)
- 27 Voir encore Huang Zongxi, Loc. cit.. Les paroles en question pouvaient bien avoir trait à l’affaire (...)
- 28 Geng Dingxiang, Op. cit., p. 631.
- 29 He Xinyin, Op. cit., p. 111.
- 30 Geng Dingxiang était l’aîné d’une importante fratrie intellectuelle à Huang’an (devenue un district (...)
- 31 Ibid., pp. 1-25. Le Retour à l’origine de l’étude et de la conversation (Yuanxue yuanjiang 原學原講) es (...)
8En 1576, sur ordre du grand coordinateur du Huguang, He Xinyin fut encerclé à Xiaogan, d’où il réchappa de peu en y laissant plusieurs de ses amis. Le détail de cette nouvelle cavale est donné, avec une datation précise et plausible, dans le texte que nous traduisons ici, aussi n’est-il pas tant nécessaire, pour nous, d’en livrer le détail et la chronologie, que de rendre compte de quelques controverses touchant à l’affaire, fameuse pour ceux qui la connaissent, de la « mort de He Xinyin ». Dans les premières années de l’ère Wanli 萬曆 (1572-1620, empereur Ming Shenzong 明神宗, Zhu Yijun 朱翊鈞, 1563-1620), l’histoire politique, dictée par la succession des priorités qui occupaient l’esprit du nouveau premier grand conseiller Zhang Juzheng, agitait un champ trop vaste pour que nous y distinguions clairement l’action spontanée des instances inférieures, aussi l’important, pour nous, réside-t-il le plus souvent dans les décisions que les fonctionnaires locaux entreprirent dans l’intention de précéder l’avis de Zhang Juzheng. Passablement isolé devant une classe lettrée qu’il avait eu la mauvaise idée de ne pas ménager, celui-ci publiait, en 1575, un mémoire à charge contre les creuses et fallacieuses récréations de la conversation philosophique, et suggérait d’y remédier par des voies radicales24 ; en 1579, au premier mois de la septième année de l’ère Wanli, tirant prétexte de l’affaire de Shi Guanmin 施觀民 (1532-1584), fondateur d’une certaine académie de Longcheng 龍城, à Changzhou 常州, et suspect, à cause de cette académie, d’actes de concussion qui ne furent jamais avérés, Zhang Juzheng ordonnait de rendre à leur localité toutes les terres dont dépendaient les académies privées (shuyuan 書院), ce qui revenait à en faire fermer la grande majorité25. On ignore si la reprise de la traque de He Xinyin devait s’expliquer exclusivement par l’attitude réprobatrice de Zhang Juzheng devant la « conversation philosophique », en souvenir de l’entretien au Temple Xianling dont nous parlions plus haut26 : puisque cette traque avait repris dès 1576, il est permis de prendre en considération la contingence liée à l’identité des fonctionnaires intéressés à son cas, en l’occurrence ceux du Huguang, où He Xinyin circulait dans les années 1570, où ses paroles incendiaires, dirigées contre le gouvernement en place (et sur le détail desquelles nous ne savons rien), semblent avoir attiré l’attention des autorités27. Chen Rui 陳瑞 (1515-1588), grand coordinateur du Huguang, fut à l’origine de deux mandats d’arrêt, l’un, entre août et septembre 1576, décrété lorsque He Xinyin était à Xiaogan, l’autre, à la fin de l’année suivante, quand il s’était replié à Yongfeng ; mais, nous dit Geng Dingxiang, ce gouverneur-ci n’avait aucune intention de donner suite à la première arrestation, ayant été avisé que He Xinyin n’était rien de plus « qu’un homme ayant vocation à étudier » (zhi xue ren 志學人), dont les fautes étaient l’effet d’un enthousiasme mal placé (ce qui ne les rendait pas tout à fait vénielles) ; seulement, poursuit le même, Chen Rui fut, par la suite, calomnié pour son inconséquence et souhaita redoubler de zèle au moment où He Xinyin, revenu à Yongfeng, s’appliquait à offrir une sépulture à ses parents28. Passé décembre 1577, après un second mandat d’arrêt dont He Xinyin réchappa une fois encore, Chen Rui fut remplacé dans ses fonctions par Wang Zhiyuan 王之垣 (1527-1604), qui se mit en tête, selon les mots de He Xinyin, de « liquider le dossier de Chen29 » (wan Chen an 完陳案), malgré les admonestations que Geng Dingxiang lui aurait adressées ; on ne sait qui croire30. He Xinyin quitta Yongfeng et se réfugia dans le district de Qimen 祁門, chez son ami Hu Shihe, où il rédigea le Retour à l’origine de l’étude et de la conversation (Yuanxue yuanjiang 原學原講), à son sens la plus inattaquable et la plus mûre de ses œuvres, et qui passe au moins, à nos yeux, pour l’ultime expression de son projet social, puisque la conversation philosophique y tenait une place qu’elle n’avait jamais eue auparavant, précisément à cause des menaces que l’on faisait peser sur elle31.
- 32 Date donnée dans la « Missive à monseigneur Xiang du circuit de Lingbei » (« Shang Lingbei dao xian (...)
- 33 Ces lettres occupent presque tout le quatrième juan des œuvres de He Xinyin, Op. cit., pp. 75-115, (...)
- 34 Ibid., pp. 83-84.
- 35 « Missive aux divers yamens des étapes d’escorte » (« Shang yantu jingjie yamen shu » 上沿途經解衙門書), ib (...)
9Le 7 avril 1579, He Xinyin fut capturé, à Qimen, aux mains du meneur d’escouade Zhu Xinxue 朱心學 ( ?- ?)32. Puisque le décisionnaire de son sort demeurait toujours au Huguang, He Xinyin ne fut pas jugé dans le Zhili du Sud, et fit l’objet d’une humiliante escorte par étapes successives (dijie 遞解), où son grand âge, à ce qu’il semble, ne le tint pas à l’abri des brimades. Cela étant, il n’hésita pas à soumettre des protestations manuscrites aux préfets et sous-préfets des yamens par lesquels son équipage faisait halte, à leurs subordonnés, ainsi qu’aux cadres locaux de l’administration censoriale, aux inspecteurs provinciaux (xun’an 巡按) et même aux grands coordinateurs (xunfu). Ce sont là vingt-deux missives qui forment toute une correspondance tardive33, auxquelles il convient d’adjoindre deux lettres adressées à un ami34 et un papier générique que l’auteur semble avoir recopié auprès de quelques-unes de ses plaidoiries35. L’espace nous manque, une fois encore, pour les décrire toutes, d’autant plus que nous ignorons l’avis, et partant le rôle des décisionnaires auxquelles elles furent adressées (et, avec cela, tout indice qu’elles auraient été bien lues et prises en considération) ; on n’en retire qu’à grand-peine des éléments de documentation positive. Quelques-unes ont été composées avec une requête précise et contiennent, d’aventure, des exhortations à la clémence formulées dans des termes déférents ; d’autres, plus téméraires, ignorent les marques de civilité que la circonstance appelle, et ne sollicitent rien d’autre que la honte du destinataire. Dans cette seconde catégorie, la « Missive à Wang, grand coordinateur du Huguang » (« Shang Huguang Wang fuyuan shu » 上湖廣王撫院書) est certainement celle qui revêt, tant pour son auteur que pour nous, la plus haute signification, à défaut d’être tout à fait agréable à lire.
- 36 Cité dans Wu Zhen, Ming dai zhishi jie…, op. cit., p. 348, n. 2. Ces accusations furent rejetées pa (...)
- 37 Et pourtant, les dernières paroles qu’on connaissait à He Xinyin, directement adressées à Wang Zhiy (...)
- 38 Li Zhi 李贽, Chen Renren 陈仁仁 (éd.), Fenshu, Xu Fenshu jiaoshi 焚书, 续焚书校释. Changsha : Yuelu shushe, 201 (...)
- 39 « Réponse au sous-préfet Deng » (« Da Deng mingfu » 答鄧明府), Li Zhi, Op. cit., pp. 39-41.
- 40 Voir Geng Dingli 耿定力, « Commémoration sur les champs de bienfaisance de Hu Shizhong » (« Hu Shizhon (...)
- 41 Ibid., p. 145.
- 42 Cette dispersion posthume des héritiers philosophiques de He Xinyin a été retracée par Ren Wenli 任文 (...)
- 43 En quatre juan, conservé à la Bibliothèque nationale de Chine (Zhongguo guojia tushuguan 中國國家圖書館). (...)
10L’escorte de He Xinyin, qui l’avait reconduit jusqu’à Nanchang 南昌, dans son Jiangxi natal, devait, suivant un programme arrêté à l’avance, le reléguer dans la préfecture de Wuchang 武昌, capitale du Huguang, où selon toute vraisemblance il fut bastonné à mort. Le grand coordinateur Wang Zhiyuan, qui s’en défendit dans son autobiographie, fut accusé par un mémoire (shu 疏) signé Zhao Chongshan 趙崇善 (1542-1604) d’avoir fait assassiner He Xinyin pour complaire à Zhang Juzheng36 ; les faiseurs d’opinion de la prose lettrée, où cette affaire fut livrée à la discussion, délibérèrent moins sur cette attribution que sur l’identité d’un éventuel commanditaire, le premier conseiller n’ayant peut-être jamais formulé la demande expresse de faire abattre He Xinyin37. L’éminent penseur Li Zhi eut beau répandre son indignation dans une « Apologie de He Xinyin » (He Xinyin lun 何心隱論) dont le retentissement fut considérable38, il lava Zhang Juzheng de tout reproche en imputant les causes de cette mort à l’action du ministre des travaux publics (gongbu shangshu 工部尚書) Li Youzi 李幼滋 (1514-1584)39 ; Geng Dingli 耿定力 (1541-1607), quant à lui, avança la thèse d’une sombre inimitié entre Cheng Xuebo et Wang Zhiyuan, dont He Xinyin aurait été la victime collatérale40. Toutes ces choses n’ont pas empêché He Xinyin d’entrevoir, dans la personne Wang Zhiyuan, une autorité se reliant immédiatement à celle de Zhang Juzheng, qui restait le seul homme à qui, autant par rivalité intellectuelle que par objection de conscience, il entendait se mesurer : il adressa au grand coordinateur la plus ambitieuse de ses lettres, où il mettait son destinataire aux prises avec le jugement de l’histoire, qui n’intéressait pas au même degré le commun des fonctionnaires subalternes. Il y adaptait son idiosyncrasie aux circonstances particulières de sa propre biographie, par laquelle, très remarquablement, il entendait se pourvoir contre son juge : les divers agissements et les différents noms auxquels il a pu être attaché dans sa vie souffrent, si l’on veut, d’être séparés au niveau du discours, puisqu’ils répondaient en leur temps à des nécessités et à des situations variées (concrètement, celle de la « convention communale » et celle de la « conversation philosophique ») ; mais ils sont similaires du point de vue de leur apport, et marquent même une amélioration en fin de parcours. C’est donc l’histoire, quel qu’en soit le chroniqueur pour peu qu’il soit bien renseigné, qui examinera, et au besoin blâmera la sentence que Wang Zhiyuan aura prononcée, et dont He Xinyin affecte, pour sa part, de s’accommoder très bien, en réclamant une mise à mort connue de tous — et il est à noter que Wang Zhiyuan fit exactement le contraire, en déclarant son prisonnier mort de maladie alors que l’affaire était encore à l’ordre du jour41. Sans doute, ce souci de la postérité, dont He Xinyin ne s’était pas délivré à l’ultime stade de sa carrière itinérante, persuada Hu Shihe (qui avait été, pendant cette escorte, le copiste de son maître) de conserver le texte de ces lettres de fin de vie, bien que leur contenu fût redondant, de manière à ce qu’on pût les collationner avec les falsifications que ne manqueraient pas de produire les faux témoins. Le même Hu Shihe (ou son frère, Hu Shizhong 胡時中) aurait amené la dépouille de son maître à Xiaogan, où par testament celui-ci avait souhaité être enterré auprès de son défunt ami Cheng Xueyan. Zhou Fu 周復 ( ?- ?), un présumé redresseur de torts dont l’implication dans ces événements demeure assez trouble, aurait eu sa part dans l’inhumation, puis tint le deuil de He Xinyin trois années consécutives à Xiaogan, comme si c’eût été son père. Après quoi, le même Zhou Fu s’en serait allé, non loin de là, auprès du confucéen Gu Que 顧闕 (1528-1613) et de son frère aîné, Gu Wen 顧問 (1511-1591), qui étaient des maîtres réputés dans le district Qizhou 蘄州, à Huangzhou 黃州42. C’est toujours à Qizhou qu’un certain Zhang Su 張宿 ( ?- ?) découvrit que son propre père, un bibliophile éclairé, possédait une collection d’écrits de ce He Xinyin que Li Zhi avait rendu célèbre. À la veille de la sixième année de l’ère Tianqi 天啓 (c’est-à-dire, s’il faut le croire, le 27 janvier 1626), il composa une préface à la première des deux éditions anciennes de ses œuvres connues de nous, qu’il rassembla sous le titre de Recueil des paulownias incendiés de maître He Xinyin (He Xinyin xiansheng cuantong ji 何心隱先生爨桐集)43.
- 44 Le texte source se trouve dans He Xinyin 何心隱, Rong Zhaozu 容肇祖 (éd.), He xinyin ji 何心隱集. Pékin : Zho (...)
11André Lévy, à qui rend hommage la présente livraison d’Impressions d’Extrême-Orient, avait présenté et traduit, pour public parfois large, des ouvrages en langue vernaculaire que la sinologie universitaire tendait à laisser sous le boisseau. Il ne paraîtra pas inintéressant de voir pour quel genre d’injustice pouvait passer la relégation forcée aux oubliettes de l’histoire, dans le versant plus procédurier de la chose écrite au temps de la Pérégrination vers l’Ouest (Xiyou ji 西遊記). Notre attention y sera attirée sur les analogies qui existent entre la redécouverte en littérature et la réhabilitation en politique, suivant une justice du temps long sur laquelle He Xinyin avait parié ses vieilles années. Peut-être, aussi, ne se doutait-il pas qu’avec un style aussi peu aimable que le sien, il s’aliénait les regards de l’histoire littéraire, et par-là une importante manne d’indulgence dans le public cultivé. Nous avons cru pertinent de le faire entendre ici, dans une lettre aussi bien composée pour les témoins de toutes provenances que pour son principal destinataire (encore que celui-ci y soit maintes fois pris à partie), et où le propos autobiographique se combine presque naturellement avec une philosophie de l’histoire gonflée aux proportions du scandale et de l’exception. Nous espérons que l’auteur nous excusera de nous en être fait l’écho par les voies de la traduction sinologique, ce qui, nécessairement, devait échapper aux prophéties de sa harangue adressée aux historiens44.
« Missive à Wang, grand coordinateur du Huguang »
- 45 Soit l’année 1560, au cours de laquelle Liang Ruyuan quitta son pays natal de Yongfeng.
- 46 Littéralement, dans le pays de Yue 越. He Xinyin fut de passage en 1569 dans le Zhejiang (à Jiaxing (...)
- 47 Littéralement, dans le pays de Shu 蜀. À partir de 1566, He Xinyin tint compagnie trois années duran (...)
- 48 Littéralement, dans le pays de Chu 楚. Le Huguang fut le dernier terrain d’action de He Xinyin, entr (...)
12Je vous relate ici le plus ample récit de mes antécédents qui me tiendra lieu de défense. Avant l’année gengshen45, j’étais encore à l’étude. Mon nom d’alors était Liang, mon prénom Ruyuan. À compter de l’année gengshen, je commençai à pérégriner : mon patronyme devint He, mon sobriquet devint Xinyin. « He » prit la place de mon nom, « Xinyin » prit la place de mon prénom : l’un pour me tirer d’affaire, l’autre pour la commodité de l’appellation. Le plus ample récit de ce que je fis, moi, Liang Ruyuan, avant l’année gengshen, paraîtra peut-être indigne de cette relation ; quant au plus ample récit de ce que je fis, moi, He Xinyin, suite à l’année gengshen, on y compte certes quelques loyaux services méritant d’être relatés. Que l’on relate par exemple ce que je fis dans le Zhejiang46 : n’y relève-t-on pas un certain nombre de loyaux services ? Et dans le cœur des hommes de ce pays, se trouve un nommé Xinyin qui n’a jamais rien transgressé dans le Zhejiang. Admettons à présent que ce Xinyin n’ait jamais rien transgressé dans le Zhejiang, et qu’il y soit cependant capturé : dans le cœur des hommes de ce pays, s’agirait-il là d’une chose juste ? — Que l’on relate à présent ce que je fis dans le Sichuan47 : n’y relève-t-on pas encore un certain nombre loyaux services ? Et dans le cœur des hommes de ce pays, se trouve encore un nommé Xinyin, qui, à l’identique du premier, n’a jamais rien transgressé dans le Sichuan. Admettons une nouvelle fois que ce Xinyin n’ait rien transgressé dans le Sichuan, et qu’il y soit encore capturé : dans le cœur des hommes de ce pays, s’agirait-il encore d’une chose juste ? À plus forte raison, il est permis de relater ce que je fis dans le Huguang48 ; mais cela n’est plus même nécessaire : le nommé Xinyin que l’on trouve dans le cœur des hommes de ce pays ne cède en rien à celui qui loge dans le cœur des hommes du Zhejiang ou du Sichuan. Et quand on voudrait lui contester ses loyaux services, ce ne saurait être encore à dessein de lui imputer quelque crime. Qu’ai-je donc transgressé dans le Huguang pour y être capturé, et sait-on si cette affaire passe pour une chose juste dans le cœur des hommes de ce pays ?
- 49 He Xinyin entame sans transition le récit de sa persécution, telle qu’elle recommença à Xiaogan dan (...)
- 50 Gao Yunmeng 高雲夢 ( ?- ?), directeur du service du courrier (dianshi 典史) dans le district de Xiaogan, (...)
- 51 Il s’agit ici des postes du grand coordinateur (xunfu) et de l’inspecteur provincial (xun’an), ains (...)
13Au septième mois de l’année bingzi, le frère cadet de Cheng Erpu fit irruption sur une barque, par le moyen de laquelle il me porta secours, et dans laquelle nous quittâmes les contrées du Huguang49 : sur quoi il me dit, tout en pleurs, que le directeur du service du courrier Gao Yunmeng faisait arriver un détachement armé50, et que les motifs de ma traque avaient été publiés. Ayant parlé, il se disposa à partir présenter l’examen provincial, et chargea son cousin Jiao Ming de me conduire jusqu’à Taizhou. Peu après, Cheng Erpu écrivit aux deux instances itinérantes et aux divers circuits du Huguang51, ayant à dessein de plaider ma cause. Qu’avais-je donc transgressé dans le Huguang, pour que j’y fusse capturé ? L’étais-je au nom des deux instances itinérantes, ou encore au nom des divers circuits ? Je n’en savais rien, et je n’étais pas seul : Cheng Erpu, lui non plus, n’en savait rien ; faute de savoir ce que j’avais transgressé dans le Huguang, nous ignorions les raisons pour lesquelles j’y étais capturé.
- 52 Songeant à l’exemple de Chen Zhensheng 陳真晟 (1411-1474), homme sans grade et de basse extraction qui (...)
- 53 La chronologie n’est pas claire et nous porterait à croire qu’une année a été éludée ; le recoupeme (...)
14Là-dessus, je m’en voulus fort d’avoir été traqué sans avoir rien fait pour l’être. Sans tarder, je revins dans mon pays pour y faire vite enterrer mon père et ma mère, en projetant de me livrer bientôt aux autorités et d’aller faire entendre mes raisons devant la cour52. Je n’avais pas imaginé que ces travaux se termineraient en quelques trois mois, ni qu’à leur terme, le père de Jiao Ming irait mander un commis de la préfecture de De’an pour capturer son fils et pour me capturer, moi, Liang Ruyuan, c’est-à-dire He Xinyin. Nous étions alors au dixième mois de l’année dingchou53.
- 54 Il s’agit encore de Chen Rui, qui ne mena pas à leur terme les persécutions entreprises en 1576 et (...)
- 55 Sur les causes vraisemblables de la capture de Yongfeng, voir Supra.
- 56 C’est-à-dire Zhu Xinxue, le « meneur d’escouade Zhu » (« Zhu bazong » 朱把總) des lignes suivantes, au (...)
15Jiao Ming et moi-même nous séparâmes dans les pleurs, et apprîmes sur ces entrefaites que l’homme qui m’avait fait capturer, moi, He Xinyin, c’est-à-dire Liang Ruyuan, au septième mois de l’année bingzi, était messire Chen, grand coordinateur du Huguang ; qu’en outre l’homme qui m’avait fait capturer, moi, He Xinyin, c’est-à-dire Liang Ruyuan, au dixième mois de l’année dingchou, était pareillement messire Chen, grand coordinateur du Huguang54. Seulement, je ne sais à quel motif je fus capturé cette fois-ci. Avait-on publié contre moi à la cour ? Avait-on médit de moi dans les provinces ? Avait-on exécuté quelque rapport auprès des instances locales ? Avait-on transmis à messire Chen l’ordre ou la requête de me prendre55 ? À présent, Chen siège au palais de la droite du ministère des châtiments ; vous êtes l’homme qui succède à son poste de grand coordinateur du Huguang. Quand vous fûtes investi de vos nouvelles fonctions, sans tarder vous commandâtes au meneur d’escouade de Nan’an56 de me capturer, moi, He Xinyin, c’est-à-dire le nommé Liang Ruyuan du district de Yongfeng. Étiez-vous donc sans intentions ? Si vous n’avez pas reçu et entendu ces mêmes ordres et ces mêmes requêtes que messire Chen reçut de ses supérieurs et entendit à ses subordonnés, alors, de toute nécessité, c’est vous qui, de votre propre chef, avez spécialement formulé vos ordres et vos requêtes.
- 57 Chutong 楚侗 est le hao de Geng Dingxiang. Geng Dingxiang considérait, à tout le moins, qu’il serait (...)
- 58 Outre cette enquête dont les résultats échappent à jamais à l’état de nos ressources documentaires, (...)
- 59 Ces quelques mots visent à conclure et à dominer la biographie de He Xinyin, qui trouvait encore qu (...)
- 60 Ces crimes, sauf la « perfidie » (jian 奸), sont inscrits dans le Code des Ming (Da Ming lü 大明律), où (...)
16Les causes de ces événements ne sont pas ignorées seulement de Cheng Erpu et de moi-même : Geng Chutong les ignore aussi57. Préférez-vous donc n’en rien savoir ? Sans aucun doute, vous avez pris connaissance de ce fait que, considérant ses divers antécédents, jamais un homme tel que He Xinyin (ou le nommé Liang Ruyuan) ne devrait être de ce monde. Or puisqu’il en est, il est impérieux de le prendre et de le faire mourir, de manière à en montrer l’exemple au reste des hommes. Sans quoi, toléreriez-vous de liquider ce même dossier dont messire Chen avait été investi par ordre ou par requête ? Si enfin vous souhaitez connaître le plus ample détail de mes antécédents à Yongfeng, je vous prie, pour ce qui précède l’année gengshen, de consulter (et d’inspecter scrupuleusement) les résultats de l’enquête pour laquelle le meneur d’escouade Zhu a dépêché Xiao Shuyu dans ce district. Plus d’un mois ayant passé, il ne devrait plus être ignorant regardant ceux de mes antécédents qui précédèrent l’année gengshen. Pourquoi donc devrais-je vous en faire ici le plus ample récit, pour qu’enfin vous sachiez plus amplement ce que je fis avant l’année gengshen ? Et si vous souhaitez connaître le plus ample détail de mes antécédents, passé l’année gengshen, à Xiaogan, vous n’aurez pas à vous renseigner auprès de Cheng Erpu, ni auprès de Geng Chutong : prière de vous en remettre au meneur d’escouade Zhu, qui, s’il n’en détaillera pas le tout, devrait pouvoir vous en relater une petite moitié ; il n’est certainement pas ignorant regardant ceux de mes antécédents qui suivirent l’année gengshen58. Pourquoi donc devrais-je vous en faire ici le plus ample récit, pour qu’enfin vous sachiez plus amplement ce que je fis après l’année gengshen ? En connaissant la conduite de Liang Ruyuan à Yongfeng, vous connaîtrez celle de He Xinyin à Xiaogan ; en connaissant la conduite de He Xinyin à Xiaogan, vous connaîtrez celle de Liang Ruyuan à Yongfeng. Connaître la conduite de Liang Ruyuan ou de He Xinyin à Yongfeng et à Xiaogan, cela revient à connaître la conduite de Liang Ruyuan et de He Xinyin dans le Zhejiang, dans le Sichuan et en tous lieux59. Tout particulièrement, mes antécédents de Xiaogan marquaient, à la vérité, de nettes avancées par comparaison avec mes antécédents de Yongfeng, et relevaient moins encore de la transgression : à Xiaogan tout particulièrement, je ne me serais pas attendu à être pris. Autrement dit, mes antécédents d’après l’année gengshen marquaient de nettes avancées par comparaison avec mes antécédents d’avant l’année gengshen : je ne m’y étais pas rendu coupable de la moindre transgression. Pouvais-je donc m’attendre, passé l’année gengshen, à être capturé dans le cours de ces deux ou trois ans qui suivirent l’année bingzi ? Pouvais-je encore m’attendre à être capturé, ces trois dernières années, aux divers motifs de brigandage, de subversion, de maléfice et de perfidie60 ? À ce sujet, toléreriez-vous de ne pas vérifier, corroborer, confronter et constater dans son plus ample détail l’authenticité de mes forfaits, de sorte que ma capture en devienne absolument impérieuse ?
- 61 Le troisième mois se situe entre le 6 avril et le 5 mai 1579 ; le sixième, entre le 4 juillet et le (...)
17Or, pour ce qui me regarde, moi, He Xinyin, c’est-à-dire Liang Ruyuan, tout le long de ces antécédents qui précédèrent et suivirent l’année gengshen, soixante-trois ans ont passé. Ces deux ou trois dernières années, mes forces se sont amenuisées sous l’effet de l’âge. Plus précisément, à compter du troisième mois de cette année, que je fus pris à Qimen et escorté jusqu’à Nan’an, puis, au sixième mois, relégué et mené dans la province du Huguang61 — de ce périple dont les lieues se comptèrent par milliers et les jours par centaines, il faut encore compter les avanies et les peines aux mêmes chiffres que les lieues et les jours. Mes forces amenuisées vont s’amenuisant un peu plus chaque mois, tant et si bien que ma vue n’est plus valide qu’à son tiers, et mon ouïe à sa moitié. Mon enveloppe et ma mine, dont l’allure ne semble pas trop affectée par l’âge, le sont à vrai dire (dans leur face intérieure) autant que tout le reste. Ce dont j’enrage à présent, et dont j’aurais besoin, de maladie ou bien par meurtre, ce serait tout simplement de mourir.
18Naguère, je m’étais apprêté à mourir par noyade ou par immolation, je m’étais apprêté à me pendre, à me trancher la gorge, à m’empoisonner ou à me laisser mourir de faim, et cependant je craignais que les histoires officieuses rapportent un jour que He Xinyin, c’est-à-dire Liang Ruyuan, ne pouvant plus souffrir l’avanie et la peine d’avoir été pris et escorté, se serait de lui-même donné la mort, dans tel district de telle préfecture, à tel mois de telle année. La mort que l’on inflige dans des circonstances troubles est pareille à un meurtre qui n’a pas été bien reconnu. Aussi ai-je réfléchi : plutôt que de me donner la mort dans des circonstances troubles, j’aime mieux être assassiné en pleine lumière, et être mort par votre fait. Ainsi connaîtra-t-on peut-être le plus ample détail du brigandage en vertu duquel on m’aura fait mourir ; ainsi saura-t-on peut-être plus amplement combien j’ai été coupable de subversion, de maléfice et de perfidie, et quelle fut mon implication dans des actes de brigandage qui ne commandaient rien de moins que ma mort, pour faire justice du monde. He Xinyin, c’est-à-dire Liang Ruyuan, aura été tué de votre fait, mais ce sera aux divers motifs de perfidie, de maléfice, de subversion et d’implication insigne dans le brigandage, et de manière à en montrer l’exemple au reste des hommes. Et partant, moi, He Xinyin, c’est-à-dire Liang Ruyuan, je serai mort d’une mort injuste, ce qui n’est certes plus la même chose qu’une mort méconnue — sans parler d’une mort que je me serais donnée dans des circonstances troubles, ne pouvant plus souffrir les avanies et les peines, ayant sombré sans avoir été reconnu.
- 62 He Xinyin reprend à son compte le dissyllabe qui oppose la cour à la province (chaoye 朝野), d’où pro (...)
19Plus précisément, c’est par la chose écrite que l’histoire officielle et les histoires officieuses se complètent l’une l’autre62. On écrira que le meurtre de He Xinyin, c’est-à-dire de Liang Ruyuan, a été le fait de tel homme dans l’exercice de telle de ses fonctions ; on écrira que tel homme, dans l’exercice de telle de ses fonctions et à tel motif, fit tuer He Xinyin (c’est-à-dire Liang Ruyuan) ; on écrira que les forfaits de He Xinyin (c’est-à-dire de Liang Ruyuan) étaient réels, ou alors qu’ils ne l’étaient pas ; on écrira que le meurtre, par le fait de tel homme, de He Xinyin (c’est-à-dire de Liang Ruyuan) était une chose due, ou bien qu’il ne l’était pas ; on écrira que la suspicion, puis le meurtre qui visa He Xinyin (c’est-à-dire Liang Ruyuan) avait pour justification quelque censure publiée à la cour, quelque médisance notifiée dans les provinces, ou bien encore quelque rapport exécuté auprès des instances locales ; qu’il y eut des ordres reçus et des requêtes entendues : ou bien qu’il s’agît effectivement de ces ordres-ci et de ces requêtes-ci, ou bien qu’il s’agît d’ordres et de requêtes spécialement formulés. On saura le plus ample détail des antécédents de He Xinyin avant et après l’année gengshen, et aussi amplement que dans la présente. Dans les provinces et à la cour (laquelle détient, par la chose écrite, le jugement de l’histoire), on livrera l’exemple de cette affaire à la postérité, tant et si bien qu’elle se communiquera à travers dix mille générations, sans jamais sombrer. Parlera-t-on encore des avanies et des peines au comble desquelles je me serais donné la mort dans des circonstances troubles, ayant sombré sans avoir été reconnu ?
20Moi, He Xinyin, c’est-à-dire Liang Ruyuan, je n’ai qu’amour pour la renommée et aversion pour la mort. Mais quand je fus pris, puis escorté, je n’eus plus rien à désirer que la mort : à quoi bon la tenir plus longtemps en aversion ? Au surplus, le renom que je laisserai après ma mort est, à ce jour, la seule chose que j’ai quelque chance de ne pas laisser sombrer. Pourrais-je ne pas souhaiter être délivré d’une position qui risquerait bien de ne me laisser aucune renommée ? Pourrais-je, tremblant devant le meurtre, m’attacher à la vie par pure aversion pour la mort ? Pourrais-je me livrer à cent calculs en vue de m’épargner une mort de toutes manières annoncée ? Pourrais-je laisser mes esprits s’étioler, à défaut de surmonter l’amenuisement de mes forces ? Rétif à être abattu incontinent, pourrais-je laisser mes maux se compliquer (ainsi, rétif à être abattu incontinent à Qimen, je laissai mes maux se compliquer à Nan’an) ? Ma vision atteinte, mon ouïe troublée de fond en comble, pourrais-je encore souhaiter préserver mon enveloppe et ma mine, dont l’allure paraît moins affectée par l’âge que leur face intérieure ? Pourrais-je enfin souhaiter me conserver tel que je suis devant vous au terme de ma relégation dans le Huguang, ayant couvert le papier du récit de mes antécédents d’avant et d’après l’année gengshen ?
- 63 Le Retour à l’origine de l’étude et de la conversation ne traitait pas spécialement du problème de (...)
21Je vous ai retranscrit, par ailleurs, un Retour à l’origine de l’étude et de la conversation sur un fascicule en plus de dix mille caractères, que je prends la liberté de soumettre à votre examen. Vous n’y découvrirez que suffrage pour l’amour de la renommée, et dédain à l’égard de l’aversion pour la mort, qui y est tenue pour une contrepartie de la préservation de soi63. Prière de consacrer à cet ouvrage une lecture complète et appliquée. En vous confiant tous mes espoirs !
Bibliographie
Notes
1 Sur la préfecture de Ji’an en général, voir Anne Gerritsen, Ji’an Literati and the Local in Song-Yuan-Ming China. Leiden : Brill, 2007.
2 Nous reprenons cette remise en doute à Johanna Lidén, « The Taizhou Movement: Being Mindful in Sixteenth Century China », Thèse de doctorat, Université de Stockholm, 2018, pp. 241-242.
3 D’après les mots de Huang Zongxi 黃宗羲, Mingru xue’an 明儒學案. Pékin : Zhonghua shuju, 1986, pp. 704-705.
4 Si l’on croit le texte, un peu décousu, de son « Autobiographie » (Zizhuan 自傳), Yan Jun 颜钧, Huang Xuanmin 黃宣民 (éd.), Yan Jun ji 颜钧集. Pékin : Zhongguo shehui kexue, 1997, pp. 23-28. Cf. Wu Zhen 吴震, Taizhou xuepai yanjiu 泰州学派研究. Pékin : Renmin daxue, 2009, pp. 290-291.
5 Bien que Wang Gen ait consacré de rares écrits à ces notions, elles sont défendues de façon plus convaincante dans les relations d’entretiens qui occupent l’essentiel du premier juan de ses œuvres posthumes. Voir Wang Gen 王艮, Wang Xinzhai quanji 王心斋全集. Nankin : Jiangsu jiaoyu, 2001, pp. 3-42. Aux diverses formulations de cette théorie, son descendant Wang Shiwei 王士緯 ( ?- ?) a également consacré une petite anthologie : ibid., pp. 93-95. Voir également Wu Zhen, Op. cit., pp. 99-124, pour qui la théorie de « l’examen des choses du sud de la Huai » (Huainan gewu 淮南格物) apparaît tard dans la biographie intellectuelle de Wang Gen.
6 La « Vie de trois excentriques au village » (« Li zhong san yi zhuan » 里中異傳) est une série de biographies que Geng Dingxiang composa pour avertir ses contemporains contre les excès dont He Xinyin, Deng Huoqu 鄧豁渠 ( ?- ?) et Fang Yushi 方與時 ( ?- ?) se rendaient coupables dans leurs approches respectives de la Voie. Geng Dingxiang 耿定向, Fu Qiutao 傅秋濤 (éd.), Geng Dingxiang ji 耿定向集. Shanghai : Huadong shifan daxue, 2015, p. 631. La « conscience innée » (liangzhi 良知) est la notion centrale de la philosophie de Wang Yangming, abondamment étudiée et glosée, de façon notable dans la somme d’Iso Kern, Das Wichtigste im Leben: Wang Yangming (1472–1529) und seine Nachfolger über die “Verwirklichung des ursprünglichen Wissens”. Bâle : Schwabe, 2010 ; version chinoise : Geng Ning 耿宁, Rensheng di yi deng shi : Wang Yangming ji qi houxue lun “zhi liangzhi” 人生第一等事:王阳明及其后学论“致良知”, trad. Ni Liangkang 倪梁康. Shanghai : Shangwu, 2014. Sur Geng Dingxiang, voir infra, n. 30.
7 Ce second point a été astucieusement mis en évidence par un récent article de Tian Shu 田澍, « “Da li yi” shiyu xia de Zhang Juzheng duoqing yu zhengzhi jubian » “大礼议”视阈下的张居正夺情与政治巨变, Xueshu yanjiu 学术研究, 2017, 3, pp. 109-118.
8 L’« Association de l’Harmonie regroupée » (Cuihe hui 萃和會) qui avait réuni tout un bourg autour de la mère de la fratrie Yan sans autres visées apparentes que le redressement des mœurs. Voir Wu Zhen, Op. cit., pp. 270-280.
9 Outre Anne Gerritsen, Op. cit., voir pour la préfecture de Ji’an, Chang I-hsi 張藝曦, Shequn, jiazu yu wangxue de xiangli shijian : yi Ming zhongwan qi Jiangxi Jishui, Anfu liang xian wei li 社群、家族與王學的鄉里實踐:以明中晚期江西吉水、安福兩縣爲例. Taipei : Guoli Taiwan daxue wenshi congkan 國立臺灣大學文史叢刊, 2007.
10 Les détails de la mise en œuvre de cette convention ne peuvent qu’être inférés à partir de trois courts textes conservés dans les œuvres de He Xinyin, qui sont de nature essentiellement descriptive. He Xinyin 何心隱, Rong Zhaozu 容肇祖 (éd.), He xinyin ji 何心隱集. Pékin : Zhonghua shuju, 1960, pp. 68-72. La répartition des devoirs tombant aux mains des divers responsables de la Maison a été reconstituée dans Wu Zhen, Op. cit., pp. 293-303.
11 Voir notamment Hou Wailu 侯外庐, al., Zhongguo sixiang tongshi: di si juan 中国思想通史:第四卷. Pékin: Renmin, 1960, pp. 1003-1030.
12 De nombreux documents biographiques coïncident sur ce point, bien que le nom du sous-préfet, personnalité politique de relative importance et fervent de la doctrine à caractère quiétiste de Nie Bao 聶豹 (1487-1563), ne soit jamais donné. Voir Wu Zhen, Op. cit., p. 298, n. 2.
13 Forfaits décrits avec la plus grande précision, et peut-être quelque inexactitude, dans Wang Zhiyuan 王之垣, Notes sur mes années de service (« Lishi lu » 歷仕錄), in He Xinyin, Op. cit., pp. 145-146.
14 Sur cette forme d’obligation mutuelle et de camaraderie intéressée sous les Ming, voir Frédéric Wang, « The tongnian network in Matteo Ricci’s intellectual networking », in Filippo Mignini (éd.), New Perspectives in Studies of Matteo Ricci. Macerata : Quodlibert, 2019, pp. 49-65.
15 Ce fait a été étayé par de solides preuves biographiques dans Chen Shilong 陈时龙, Ming dai zhongwanqi jiangxue yundong 明代中晚期讲学运动. Shanghai : Fudan daxue, 2007, pp. 122-140.
16 Phrase célèbre, reprise dans chacune des biographies de l’homme, avec des variantes. Elle est citée dans ces termes-ci dans la « Missive au préfet Yao de Qimen » (« Shang Qimen Yao dayin shu » 上祁門姚大尹書), He Xinyin, Op. cit., p. 77 : « 張公必官首相,必首毒講學,必首毒元。 »
17 Huang Zongxi, Loc. cit. : « 今日當有一奸臣言事. »
18 Voir Chen Shilong, Op. cit., p. 108 ainsi que He Xinyin, Op. cit., « Introduction », pp. 3-4. Sur Xu Jie, on se réfèrera à l’ouvrage de John W. Dardess, A Political Life in Ming China: A Grand Secretary and His Time. Lanham : Rowman & Littlefield, 2013.
19 « Mise en accusation du ministre de la fonction publique Wu Peng » (« He libu shangshu Wu Peng shu » 劾吏部尚書吳鵬疏), Geng Dingxiang, Op. cit., pp. 29-34.
20 Au moins d’après les mots de la « Vie de trois excentriques au village », Ibid., p. 631.
21 Sur Luo Rufang, voir Wu Zhen, Taizhou xuepai yanjiu, op. cit., pp. 313-424.
22 La philosophie de He Xinyin reste, chez nous, la mieux documentée des traces qu’il laissa dans l’histoire des Ming : voir Jean-François Billeter, Li Zhi : philosophe maudit (1527-1602). Genève : Droz, 1979, pp. 137-157, ou encore Stéphane Feuillas, « Une politique de l’amitié au XVIe siècle : lien amical et souveraineté chez He Xinyin (1517-1579) », in Diogène, 2019/1-2 (n° 265-266), De proches amis venus de loin : amitiés dans l’Asie orientale. Paris : Presses Universitaires de France, 2020, pp. 45-60. En anglais, on lira Theodore W. de Bary, « Individualism and Humanitarianism in Late Ming Thought », in Theodore W. de Bary (dir.), Self and Society in Ming Thought. New York : Columbia University Press, 1970, pp. 178-188, ainsi que la thèse de son élève Ronald G. Dimberg., The Sage and Society: The Life and Thought of Ho Hsin-yin. Honolulu : The University Press of Hawaii, 1974.
23 Cette spécificité rattachait sa philosophie à la lecture numérologique du Livre des Mutations (Yi jing 易經), dite des « figures-nombres » (xiangshu 象數). Les correspondances à caractère ésotérique, dont cette forme d’exégèse est coutumière, présentaient une véritable utilité pour faire valoir des conceptions dont le caractère hétérodoxe, sans cela, aurait paru au grand jour. Cf. Stéphane Feuillas, Op. cit.
24 « Pour que soient rétablis les règlements anciens et la discipline dans le gouvernement des études, de manière à faire valoir les hommes de talent » (« Qing shen jiuzhang chi xuezheng yi zhenxing rencai » 請申舊章飭學政以振興人才). Cité dans Ren Wenli 任文利, « He Xinyin zhi si kaolun » 何心隐之死考论, Quanzhou shifan xueyuan xuebao (shehui kexue) 泉州师范学院学报 (社会科学), 28, 5, 2010, p. 92.
25 L’affaire Shi Guanmin est reconstituée avec précision dans Wu Zhen 吴震, Ming dai zhishi jie jiangxue huodong xinian 明代知识界讲学活动系年. Shanghai : Xuelin, 2003, pp. 338-339. Quant aux répercussions locales de ce décret, voir Deng Hongbo 邓洪波, Zhongguo shuyuan shi 中国书院史. Shanghai : Dongfang, 2004, pp. 368-373.
26 Voir Supra : « Au nom la conversation philosophique, j’ai été persécuté… » 爲講學被毒, déclarait-il dans la « Lettre à Zou Heshan » (« Yu Zou Heshan shu » 與鄒鶴山書), He Xinyin, Op. cit., p. 83.
27 Voir encore Huang Zongxi, Loc. cit.. Les paroles en question pouvaient bien avoir trait à l’affaire de l’exemption au deuil (duoqing 奪情) de Zhang Juzheng, qui s’était refusé à observer les trois ans de retraite prescrits par la mort de son père en 1577, suscitant une résistance organisée à laquelle prirent part des proches de He Xinyin. Voir à ce propos Ren Wenli 任文利, « He Xinyin zhi si zai kaolun » 何心隐之死再考论 [En ligne], mis en ligne le 09 mai 2015, à l’URL : https://www.rujiazg.com/article/5340 (consulté le 30 juin 2022). Cela étant dit, nous sommes ici en 1576, soit plus d’un an avant que l’affaire n’éclate.
28 Geng Dingxiang, Op. cit., p. 631.
29 He Xinyin, Op. cit., p. 111.
30 Geng Dingxiang était l’aîné d’une importante fratrie intellectuelle à Huang’an (devenue un district grâce à ses propres efforts : il s’agit de l’actuelle Hong’an 紅安, ainsi renommée en 1931 à la suite de sa prise par le Quatrième front de l’Armée rouge). Esprit conciliant, à la croisée des courants du confucianisme de son époque, il était, par ailleurs, un fonctionnaire fort bien reçu dans les hautes sphères du mandarinat. Sur l’action bénéfique de son clan à l’échelle locale, voir Tan Yingyuan 覃颖媛, « Ming Qing Huang’an Geng shi jiazu yanjiu » 明清黄安耿氏家族研究, Mémoire de master, Huazhong shifan daxue 华中师范大学, 2018. Les lettres de nature polémique qu’il reçut de la part de Li Zhi 李贄 (1527-1602) à partir de 1585 contribuèrent à faire de lui, dans l’historiographie philosophique contemporaine, un fieffé hypocrite, qui offrit le gîte à He Xinyin en 1572 pour se refuser, après 1576, à intercéder en sa faveur. Voir Jean-François Billeter, Op. cit., pp. 170-196. Il semble pourtant que cette coupable passivité ne soit qu’une conjecture répandue par le jugement à charge de quelques-uns de ses ennemis posthumes, et que la verve épistolaire de Li Zhi se soit déchaînée à d’autres motifs. Voir Wu Zhen, Taizhou xuepai yanjiu, op. cit., pp. 26-28. On ne connaît pas le détail ni la nature des exhortations adressées par Geng aux gouverneurs itinérants du Huguang : il reste qu’elles n’ont pas été suivies d’effet, soit pour n’avoir pas été un appui public et officiel, soit à cause de l’entêtement du dernier gouverneur. « Je crains, lisons-nous dans la missive de Qimen, que Geng [Dingxiang] tarde à me porter secours. » 恐耿不及於元救. He Xinyin, Op. cit., p. 79.
31 Ibid., pp. 1-25. Le Retour à l’origine de l’étude et de la conversation (Yuanxue yuanjiang 原學原講) est, dans son contenu, une vaste genèse des préfigurations et de l’avènement de la conversation philosophique dans le confucianisme pré-impérial. Sa partie centrale consiste en une apologie de Confucius, dont les années d’enseignement, pendant lesquelles il causa de plain-pied avec ses disciples, auraient définitivement surpassé le modèle des entretiens que les anciens rois accordaient à leurs conseillers. D’après Wu Zhen, il faut comprendre le caractère yuan dans le sens de « faire retour » (huigui 回歸), et ce texte nous apprend effectivement que dans la personne Confucius se trouve résumée la nature et la direction de notre devoir (bi Kongzi 必孔子). Voir Wu Zhen, Taizhou xuepai yanjiu, op. cit., p. 310.
32 Date donnée dans la « Missive à monseigneur Xiang du circuit de Lingbei » (« Shang Lingbei dao xiang tao gongzu shu » 上嶺北道項太公祖書), He Xinyin, Op. cit., p. 91. Le contenu de cette lettre se confond, au moins pour sa première partie, avec celle que nous donnons ici en traduction.
33 Ces lettres occupent presque tout le quatrième juan des œuvres de He Xinyin, Op. cit., pp. 75-115, ainsi que les addenda (buyi 補遺), Ibid., pp. 116-117.
34 Ibid., pp. 83-84.
35 « Missive aux divers yamens des étapes d’escorte » (« Shang yantu jingjie yamen shu » 上沿途經解衙門書), ibid., p. 116.
36 Cité dans Wu Zhen, Ming dai zhishi jie…, op. cit., p. 348, n. 2. Ces accusations furent rejetées par le second Wang Shizhen 王士禛 (1634-1711), qui se trouvait être, du reste, descendant en ligne directe de Wang Zhiyuan. Voir l’apostille aux « Notes de mes années de service », He Xinyin, Op. cit., pp. 145-146.
37 Et pourtant, les dernières paroles qu’on connaissait à He Xinyin, directement adressées à Wang Zhiyuan, n’auront pas été équivoques à ce propos : « De quel droit osez-vous m’assassiner ? Comment le pourriez-vous seulement ? C’est Zhang Juzheng qui m’assassine ! » 公安敢殺我?亦安能殺我?殺我者,張居正也。Huang Zongxi, Loc. cit. Comme Ray Huang l’a fort bien marqué par ailleurs, « une personne qui offensait Zhang Juzheng devait endurer toutes sortes de harcèlements entre les mains de fonctionnaires du gouvernement, persuadés que tout préjudice supplémentaire qu’ils pourraient infliger à la victime leur vaudrait les faveurs du grand secrétaire, qui lui savait vraiment distribuer les punitions. ». Voir Ray Huang, 1587 : le Déclin de la dynastie Ming, trad. Paulette Bignon. Paris : Presses Universitaires de France, 1985, p. 39. Ren Wenli a par ailleurs démontré, à partir de sources restées jusque-là inexploitées, la responsabilité directe, dans la mort de He Xinyin, de l’inspecteur provincial Guo Siji 郭思極 ( ?- ?), mis en accusation par Wang Shixing 王士性 (1547-1598) dans l’année 1583, période où la clique du défunt Zhang Juzheng était mise en déroute. Voir Ren Wenli 任文利, « He Xinyin zhi si zai kaolun », op. cit. Il était difficile, avant ces découvertes, de démontrer que Zhang Juzheng était au courant de l’affaire ; avec ces documents révélant l’implication de ses séides haut placés, il est désormais difficile de croire qu’il n’en savait rien
38 Li Zhi 李贽, Chen Renren 陈仁仁 (éd.), Fenshu, Xu Fenshu jiaoshi 焚书, 续焚书校释. Changsha : Yuelu shushe, 2011, pp. 153-157. Pour une traduction française de ce texte, voir Jean-François Billeter, Op. cit., pp. 159-164.
39 « Réponse au sous-préfet Deng » (« Da Deng mingfu » 答鄧明府), Li Zhi, Op. cit., pp. 39-41.
40 Voir Geng Dingli 耿定力, « Commémoration sur les champs de bienfaisance de Hu Shizhong » (« Hu Shizhong yitian ji » 胡時中義田記), in He Xinyin, Op. cit., pp. 141-143.
41 Ibid., p. 145.
42 Cette dispersion posthume des héritiers philosophiques de He Xinyin a été retracée par Ren Wenli 任文利, « He Xinyin congnan “pengyou” kao » 何心隐从难“朋友”考, Hunan keji xueyuan xuebao 湖南科技学院学报, 2011, 32, 3, pp. 8-12, principalement à partir d’un « Testament de Xiaogan » (« Yiyan xiaogan » 遺言孝感) daté du 9 avril 1579. Voir He Xinyin, Op. cit., p. 76.
43 En quatre juan, conservé à la Bibliothèque nationale de Chine (Zhongguo guojia tushuguan 中國國家圖書館). Il existe, en outre, des Œuvres posthumes de Liang Fushan (Liang Fushan yiji 梁夫山遺集), gravées à l’initiative du clan ji’anais de He Xinyin et jamais rendues accessibles au public, qui servirent de principal matériau de collationnement pour l’édition des Œuvres de He Xinyin due à de Rong Zhaozu容肇祖 (1897-1994), Ibid.
44 Le texte source se trouve dans He Xinyin 何心隱, Rong Zhaozu 容肇祖 (éd.), He xinyin ji 何心隱集. Pékin : Zhonghua shuju, 1960, pp. 109-113 (et en annexe ci-dessous). Nous remercions Monsieur le professeur Frédéric Wang, qui a bien voulu prendre le temps de relire notre traduction et d’y effectuer des corrections essentielles.
45 Soit l’année 1560, au cours de laquelle Liang Ruyuan quitta son pays natal de Yongfeng.
46 Littéralement, dans le pays de Yue 越. He Xinyin fut de passage en 1569 dans le Zhejiang (à Jiaxing 嘉興, selon toute vraisemblance) pour pleurer la mort de Qian Tongwen, son compagnon de route lors de sa cavale vers le Sud. Il aurait eu, la même année, des entretiens à Hangzhou 杭州 avec le nommé Xia Daonan 夏道南 ( ?- ?), docteur (jinshi 進士) en 1559. Les circonstances de ce voyage nous sont relatées dans la « Missive au préfet Yao de Qimen », He Xinyin, Op. cit., p. 77-79.
47 Littéralement, dans le pays de Shu 蜀. À partir de 1566, He Xinyin tint compagnie trois années durant au frère cadet de Cheng Xueyan, Cheng Xuebo, qui avait été appointé à la préfecture de Chongqing 重慶, et ensemble ils mirent fin aux agissements de Cai Boguan 蔡伯貫 ( ?-1566), meneur d’une prétendue révolte du « Lotus Blanc » (Bailian jiao 白蓮教) qui s’était déclarée au même endroit. Dans sa plaidoirie, He Xinyin tirait grand parti de cet épisode, qui servait à démentir la réputation de chef religieux que les racontars lui avaient faite, tout en fournissant la meilleure preuve de son attachement à la stabilité de l’empire. Voir encore la très riche « Missive au préfet Yao de Qimen », He Xinyin, Op. cit. Sur cet aspect de sa mauvaise réputation, on se référera aux propos de Wang Shizhen 王世貞, « Sur les redresseurs de torts dans les milieux interlopes au cours des ères Jiajing et Longqing » (« Jia Long jianghu daxia » 嘉隆江湖大俠), Ibid., pp. 143-144.
48 Littéralement, dans le pays de Chu 楚. Le Huguang fut le dernier terrain d’action de He Xinyin, entre Huang’an et Xiaogan. Coutumière des migrations de marchands en provenance du Jiangxi, cette province était devenue un repère incontournable dans les cercles intellectuels de l’empire, entre autres grâce aux efforts de la famille Geng 耿 de Huang’an, aux crochets de laquelle He Xinyin vécut au moins une année, vers 1572.
49 He Xinyin entame sans transition le récit de sa persécution, telle qu’elle recommença à Xiaogan dans le cours de l’année 1576 avec l’accession de Chen Rui au poste de grand coordinateur du Huguang. Le septième mois de l’année bingzi 丙子 s’étend du 5 août au 2 septembre 1576. Cheng Erpu 程二蒲 est le zi de Cheng Xuebo : sur lui et son frère aîné, voir supra.
50 Gao Yunmeng 高雲夢 ( ?- ?), directeur du service du courrier (dianshi 典史) dans le district de Xiaogan, a agi sur ordre de Chen Rui. Encore que Geng Dingxiang rapporte que cette première prise a été moins violente que la seconde, He Xinyin paraît y avoir perdu plusieurs de ses amis. On comparera la « Vie de trois excentriques au village », Geng Dingxiang, Loc. cit., avec le « Testament de Xiaogan », He Xinyin, Op. cit., p. 76.
51 Il s’agit ici des postes du grand coordinateur (xunfu) et de l’inspecteur provincial (xun’an), ainsi que des circuits administratifs (fen shoudao 分守道) et censoriaux (fen xundao 分巡道) rattachés, respectivement, à l’office provincial de l’Administration (chengxuan buzheng shisi 承宣布政使司) et à celui de la Censure (tixing ancha shisi 提刑按察使司). He Xinyin ne s’est naturellement pas privé de faire entendre ses raisons aux premières de ces instances (voir, outre le présent texte, la « Missive à Guo, inspecteur provincial du Huguang » (« Shang Huguang Guo anyuan shu » 上湖廣郭按院書, Ibid., pp. 115), ni aux secondes (voir la « Missive à Wu, du circuit censorial de Huxi » (« Shang Huxi dao Wu fenxun shu » 上湖西道吳分巡書) et la « Nouvelle missive à Wu, du circuit censorial de Huxi » (« You shang Huxi dao Wu fenxun shu » 又上湖西道吳分巡書, Ibid., pp. 87-93). Nous empruntons la plupart de nos traductions de titres de fonctionnaires à Jean de Miribel, Administration provinciale et fonctionnaires civils en Chine au temps des Ming (1368-1644). Étude de la province du Shaanxi et de la préfecture de Xi’an. Paris : L’Harmattan, 2000.
52 Songeant à l’exemple de Chen Zhensheng 陳真晟 (1411-1474), homme sans grade et de basse extraction qui, dans le cours de l’ère Tianshun 天順 (1457-1464), voulut soumettre un mémoire à l’empereur, He Xinyin avait envisagé un temps de publier sa profession de foi par le moyen d’un mémoire philosophique. Voir, He Xinyin, Op. cit., p. 94. Il en est ressorti le texte du Retour à l’origine de l’étude et de la conversation, dont la rédaction paraît antérieure à la capture définitive de l’auteur. Sur Chen Zhensheng, voir Huang Zongxi, Op. cit., pp. 1086-1087.
53 La chronologie n’est pas claire et nous porterait à croire qu’une année a été éludée ; le recoupement avec d’autres sources permet pourtant de confirmer cette date. Voir Ren Wenli, « He Xinyin zhi si kaolun », pp. 92-93. Nous serions donc ici entre le 20 novembre et le 18 décembre 1577. Il a été suggéré que Jiao Ming 焦茗 ( ?- ?), cousin de Cheng Xueyan et compagnon de route de He Xinyin, est mort consécutivement à cette capture de Yongfeng : s’il était possible d’établir que le Jingquan 徑泉 dont parle le testament de He Xinyin est un autre nom de Jiao Ming, cette hypothèse serait validée. Voir Ren Wenli, « He Xinyin congnan “pengyou” kao », Op. cit., pp. 8-9. De’an 德安 est la préfecture dont relevait le district de Xiaogan.
54 Il s’agit encore de Chen Rui, qui ne mena pas à leur terme les persécutions entreprises en 1576 et 1577, peut-être dissuadé par les requêtes de Cheng Xuebo et les exhortations de Geng Dingxiang. Voir Ren Wenli 任文利, « He Xinyin zhi si kaolun », op. cit.
55 Sur les causes vraisemblables de la capture de Yongfeng, voir Supra.
56 C’est-à-dire Zhu Xinxue, le « meneur d’escouade Zhu » (« Zhu bazong » 朱把總) des lignes suivantes, aux mains duquel He Xinyin fut pris à Qimen en 1579.
57 Chutong 楚侗 est le hao de Geng Dingxiang. Geng Dingxiang considérait, à tout le moins, qu’il serait diffamatoire d’imputer à He Xinyin d’autres crimes que sa compréhension fautive du confucianisme. Voir infra, note 60
58 Outre cette enquête dont les résultats échappent à jamais à l’état de nos ressources documentaires, la lettre que He Xinyin réservait à Zhu Xinxue est, telle que nous pouvons la lire, plus détaillée sur l’itinéraire de son escorte et, de surcroît, plus obscène dans les considérations relatives au sort que l’auteur entendait réserver à sa propre carcasse. Voir la « Missive au meneur d’escouade Zhu » (« Shang Zhu bazong » 上主把總書), He Xinyin, Op. cit., pp. 102-105.
59 Ces quelques mots visent à conclure et à dominer la biographie de He Xinyin, qui trouvait encore quelque avantage, avant d’être capturé, à ne pas endosser le lourd passif de Liang Ruyuan. Sur le mode opératoire de l’auteur à un stade antérieur de sa réflexion, voir « De l’action cachée » (« Lun qian » 論潛), Ibid., pp. 29-31. C’est au problème de la renommée ou de la reconnaissance (ming 名), le dernier auquel l’auteur fut occupé, que sont consacrés les derniers développements de cette lettre, qui en sont naturellement la partie la plus intéressante. Noter, dans la suite, le recours à l’antiphase.
60 Ces crimes, sauf la « perfidie » (jian 奸), sont inscrits dans le Code des Ming (Da Ming lü 大明律), où ils s’accompagnent de sanctions graduelles. Voir Huai Xiaofeng 懷效鋒 (éd.), Da Ming lü 大明律. Pékin : Falü, 1998, p. 135 et passim. En portant de telles accusations contre He Xinyin, il est pour le moins surprenant que Wang Zhiyuan ait mis tant de soin à dissimuler une bastonnade que le droit consacrait ; cela dit, l’incohérence des notations relatives à la peine appliquée (nombre des coups, nature du bâton, etc.) paraît coïncider avec le caractère expédient des chefs d’accusation. À colliger les lettres de He Xinyin avec les commentaires de Geng Dingxiang, il ressort que ce crime, si crime il y a eu, était pavé de pieuses et confucéennes intentions : échappant aux formulations juridiques ordinaires, il s’auréolait, par-là même, d’un caractère extraordinaire. Voir Ren Wenli, « He Xinyin zhi si kaolun », op. cit., pp. 93-94. Cet aspect du problème devait donner raison à He Xinyin, aux yeux de qui une traque visant au premier chef son engagement en faveur de la conversation philosophique avait été conduite sous le couvert de reformulations fallacieuses. Il n’en est pas question dans cette lettre, mais nous savons que la « renommée » ou le « nom » que He Xinyin revendiquait pour sa postérité devait l’associer à des pratiques d’inspiration nettement orthodoxe.
61 Le troisième mois se situe entre le 6 avril et le 5 mai 1579 ; le sixième, entre le 4 juillet et le 2 août. Pour être exactement véridique, He Xinyin, parti de Qimen, fut d’abord à Fuliang 浮梁, puis à Raozhou 饒州, à Jinxian 進賢, enfin à Nanchang, avant d’être relégué, comme nous savons, à Wuchang (nous n’avons pas connaissance d’étapes intermédiaires entre le Jiangxi et le Huguang).
62 He Xinyin reprend à son compte le dissyllabe qui oppose la cour à la province (chaoye 朝野), d’où proviendraient les deux voies de l’écriture historique : l’histoire officielle (guanxiu shi 官修史), pour laquelle il existe des postes au sein du gouvernement central, et les histoires officieuses (yeshi 野史) qui nous renseignent sur le versant scandaleux de la première ; ce second terme désigne plus spécialement les histoires rédigées sans commission impériale, au même titre que les recueils lettrés qui ne parlent qu’au nom de leur auteur. C’est aux « notes au fil du pinceau » (biji 筆記) que He Xinyin, confirmé dans son présage, fut partiellement redevable de sa postérité : voir par exemple Shen Defu 沈德符, « Ensorceleurs et fugitifs » (« Yaoren dunyi » 妖人遁逸), Ibid., pp. 137-138.
63 Le Retour à l’origine de l’étude et de la conversation ne traitait pas spécialement du problème de la préservation de soi (baoshen 保身), sinon peut-être en sa dernière partie. Déjà avant 1560, l’auteur avait remarqué que, à défaut d’appartenir à l’une des classes reconnues dans son époque (shi nong gong hang 士農工商), il ne lui était guère permis de sauvegarder sa personne contre les périls de l’errance, encore que son corps soit un don de ses parents qu’il lui eût mieux valu, dans une position moins délicate, ne pas endommager. Il s’agit là d’un virage précoce dans la biographie intellectuelle de He Xinyin : héritier de l’école de Taizhou, il devait suivre Wang Gen 王艮 (1483-1541) dans l’idée qu’un homme avisé, dont la place n’est pas toujours auprès son souverain, a pour mission de préserver son corps ou sa personne (shen 身), dans laquelle il a préalablement identifié le premier ressort de l’univers. Ling Ru 凌儒 (1518-1598), lui-même homme de Taizhou et sous-préfet de Yongfeng entre 1554 et 1558, était un confucéen instruit dans la lignée des disciples de Wang Gen, et avait assurément eu sa part dans la relative longévité de la « Maison de l’Harmonie assemblée » ; mais, lui lançait He Xinyin dans une déconcertante lettre, si ce Ling Ru avait pu, en sa qualité de mandarin, goûter au loisir de « préserver son corps », c’est bien parce qu’il « bénéficiait d’une position » (shen you zai 身有在), et qui plus est d’une « position honorable » (shen zai zun 身在尊), toutes choses dont He Xinyin lui-même ne pouvait guère se vanter, en dépit d’une fortune familiale qu’il avait peut-être tôt fait de dilapider. Voir la « Missive à Ling Hailou, sous-préfet de Yongfeng, pour l’édification d’un temple de l’Harmonie assemblée » (« Xiu Juhe ci shang Yongfeng dayin Ling Hailou shu » 修聚和祠上永豐大尹凌海樓書), He Xinyin, Op. cit., pp. 72-73. Par ailleurs, dans le contexte d’une injustice déchirante et inoubliable, He Xinyin aura beau être fatalement châtié, il continuera de vivre, déclarait-il, par-delà sa mort physique. « Au prisme du présent, le passé appartient aux temps anciens ; au prisme de l’avenir, c’est le présent qui appartient aux temps anciens. Les temps anciens comptent tous une “grande affaire”, faite pour se transmettre, dix mille générations durant, sans jamais faiblir. Ainsi donc, même mort, je ne mourrai pas. » 然以今視昔,則昔爲今之古。以後視今,則今爲後之古。凡古皆有故事,以傳萬古之不衰。則元雖死猶不死也. Ibid., p. 79. Ce motif a marqué quelques-uns des admirateurs de He Xinyin, qui y ont peut-être entrevu un dépassement de la doctrine morale de Wang Gen. Voir par exemple Chen Jitai 陳際泰, « Préface aux écrits de He Xinyin » (He Xinyin wen chao xu 何心隱文鈔序), Ibid., pp. 127-129.
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Référence électronique
Lucas Humbert, « He Xinyin 何心隱 (1517-1579) à l’avant-garde de sa propre réhabilitation », Impressions d’Extrême-Orient [En ligne], 14 | 2022, mis en ligne le 30 juin 2022, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ideo/2439 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ideo.2439
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