Anne Christina May, Schwörtage in der Frühen Neuzeit
Anne Christina May, Schwörtage in der Frühen Neuzeit. Ursprünge, Erscheinungsformen und Interpretationen eines Rituals, Ostfildern : Thorbecke, 2019, 286 p., 39 €
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Histoire des villes et des régions, Histoire du droit, Histoire des États et des pouvoirsTexte intégral
1Issu d’une thèse de doctorat de l’université d’Erfurt, ce livre s’attaque à une des formes les plus connues de rituels d’assermentation collective, les Schwörtage (jours du serment), par lesquels les bourgeois et les autorités d’une ville donnée se juraient mutuellement loyauté ou obéissance. L’auteure rappelle dans son introduction qu’il s’agit d’un phénomène de la Haute-Allemagne, en particulier de ce qui est aujourd’hui le Bade-Wurtemberg (plus la Souabe bavaroise), la Suisse alémanique et l’Alsace, et que l’on suit du XIVe siècle jusqu’à la fin du Saint-Empire – avec des renaissances plus ou moins folkloriques aujourd’hui. Ces dernières décennies, le Schwörtag a souvent été étudié dans le cadre de travaux sur la communication symbolique et les rituels ; ils ont montré la tension qui s’y exprimait entre une conception de la communauté urbaine comme conjuration (coniuratio reiterata), et la mise en scène de domination des autorités sur les habitants. En revanche, le Schwörtag n’avait pas encore fait l’objet d’une étude systématique, a fortiori sur la longue durée. En s’appuyant sur l’historiographie germanophone, anglophone et francophone, Anne Christina May entend proposer une nouvelle perspective centrée sur la ritualité des Schwörtage, en étudiant les facteurs, traditions et mécanismes qui leur permettent de contribuer à « faire société » (p. 21), avec l’objectif de développer un nouveau vocabulaire et une nouvelle forme d’analyse.
2Dans une courte première partie, A. May étudie la genèse du Schwörtag au XIVe siècle, à partir des cas d’Ulm, de Strasbourg et de Lucerne, qui avaient déjà été bien étudiés, mais qu’elle parvient à éclairer différemment. Le jour du serment apparaît alors comme un élément d’un ordre fondé par le rituel, ou droit in actu, en même temps qu’il témoigne de la force du gesatztes Recht, puisque la lecture des lois les plus importantes de la ville est un des composants essentiels du rituel. Selon l’auteure, ces deux conceptions différentes du droit présentes dans le Schwörtag ne sont pas en concurrence. Mais on aurait pu marquer un peu plus la tension qui existait entre elles (et qu’elle montre bien dans sa 3e partie) : souvent, notamment à Strasbourg après 1482 ou à Bâle en 1503, on jure de respecter des textes qui ne correspondent en fait plus à la réalité institutionnelle.
3La deuxième partie propose une présentation des différents éléments présents dans les rituels du Schwörtag aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec leurs variations selon les villes ainsi que leurs évolutions, en s’appuyant notamment sur les Zeremonialbücher qui décrivent de façon détaillée la façon dont ces journées devaient se passer. Il y est question des moments et des lieux, des acteurs (Conseil, bourgeois, compagnons de métiers), des différentes étapes du rituel avec leurs gestes respectifs, des formules juratoires, ou encore de la présence ou non d’une dimension proprement religieuse du Schwörtag. Dans la conclusion, l’auteure montre bien les enjeux révélés par les variantes de ville à ville : la distinction du Conseil qui montre ainsi son autorité, ou au contraire l’horizontalité avec des rituels plus égalitaires.
4La troisième et dernière partie est la plus originale ; elle est consacrée à l’efficacité réelle – performances et limites – de ces rituels que sont les jours du serment, aux XVIIe et surtout XVIIIe siècles où la sécularisation de la peur de la malédiction à laquelle conduirait un parjure ne pouvait plus fonctionner comme au Moyen Âge, et alors que, si l’on suit Paolo Prodi, le serment perdait sa dimension religieuse pour devenir un instrument d’absolutisation du pouvoir politique. Dans une « tentative de théorie » du jour du serment comme rituel, dont le caractère novateur doit être nuancé, A. May s’intéresse notamment aux « émotions » qui le traversent et lui confèrent en partie son efficacité. Elle propose ensuite trois études de cas. Dans la ville impériale de Kaufbeuren (Allgäu), la glorification de l’unité urbaine se heurtait à la réalité de la division confessionnelle. À Lucerne, en Suisse centrale, le glissement du sens de l’élection de l’amman, élément rituel du Schwörtag, témoigne de la façon la plus efficace de célébrer l’indépendance de la ville. Cette plasticité des rituels dans le temps se voit enfin dans les discours prononcés à Bâle par le premier prévôt des corporations (Oberstzunftmeister), bien conservés pour la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui insistent sur les valeurs de la tradition, de la liberté, sur le serment comme lien entre autorités et bourgeois, et surtout sur la République, qu’ils relient souvent à la conjuratio médiévale.
5Le dernier chapitre porte sur les critiques du Schwörtag. Les sermons soulignant l’importance du serment montrent bien qu’il était devenu nécessaire de le rappeler aux bourgeois (mais cette préoccupation est présente dès le XVe siècle, et ces sermons reprennent largement des textes de cette époque). Par ailleurs, les limites du Schwörtag se lisent dans les stratégies des bourgeois pour utiliser à leur profit la scène offerte par cette journée publique contre les autorités ; par leurs protestations ou refus de jurer, ils récusent ce serment « moderne » de pure obéissance à l’autorité et invoquent l’esprit de la conjuration. Finalement, ce sont les autorités urbaines qui, à la fin du XVIIIe siècle, décident de supprimer le Schwörtag, sans qu’on sache vraiment ce qui a joué le plus de la peur des revendications ou du sentiment qu’il était devenu inutile. Enfin, la conclusion résume de façon très claire les thèses des différents chapitres.
6Dans le détail, on trouvera, comme c’est inévitable, de très rares erreurs (ainsi, p. 37, A. May comprend seit comme la préposition « depuis » au lieu de la forme alémanique de « sagt », ce qui la conduit à une thèse fautive). Sans doute le problème, classique mais central (et que l’auteure parvient à renouveler), de l’efficacité d’un tel rituel aux siècles des Lumières sécularisé, où l’absolutisme politique l’a emporté sur la conjuration, aurait-il pu être présenté dès le début comme la question centrale de l’ouvrage, d’autant que l’auteure parvient vraiment à renouveler les approches. Par ailleurs, peut-être aurait-il fallu intégrer dans le chapitre final (III. 4) sur les critiques et la suppression du Jour du serment les émotions qu’il suscitait. Elles sont présentées comme fondamentales dans la « théorie du Schwörtag » (p. 141), parce qu’elles renforcent la cohésion sociale, mais ne trouvent bizarrement aucune place au moment d’expliquer la disparition de ce moment fort de la vie politique urbaine. Pour autant, A. May produit un très beau travail, appuyé sur des sources variées issues d’un grand nombre de villes, qui offre une vraie synthèse sur le Schwörtag à l’époque moderne et une réflexion sur la modernité des pouvoirs politiques dans l’Empire des XVIIe et XVIIIe siècles.
Pour citer cet article
Référence électronique
Olivier Richard, « Anne Christina May, Schwörtage in der Frühen Neuzeit », Revue de l'IFHA [En ligne], Date de recension, mis en ligne le 14 mai 2020, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ifha/10792 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ifha.10792
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