DÖNNINGHAUS, Victor, Revolution, Reform und Krieg. Die Deutschen an der Wolga im ausgehenden Zarenreich
Texte intégral
1À la veille de la Grande Guerre, près de 500 000 Allemands, répartis en environ 200 colonies, vivaient dans la région de la Volga, dans les districts de Saratov et Samara où ils formaient entre 7 et 8% de la population. V.D. leur consacre une dense et riche étude, explorant la situation sociale et politique de ces communautés entre 1905 et 1917, une période charnière inscrite entre guerres, révolutions et modernisation.
2Il dresse le constat de la grande précarité économique de ces populations qui, contrairement aux communautés de la Baltique et de la mer du Nord, virent leur situation se dégrader au début du XXe s., sous l’effet conjugué de la croissance démographique, du manque de terre et d’une charge fiscale accrue. Pourtant, l’examen des archives de police révèle que ces colons participèrent faiblement au mouvement révolutionnaire qui, en 1905, souleva les campagnes russes ; ils demeurèrent étrangers aux formes d’actions les plus violentes. L’auteur impute cette faible politisation à une structure sociale peu contrastée et à l’absence de grande propriété. Soupçonnés de déloyauté par la presse nationaliste russe, les colons allemands privilégièrent aussi une attitude d’obéissance et de fidélité aux autorités de leur pays, encore conçu comme une terre d’accueil. Par ailleurs, les groupes oppositionnels actifs auprès des fermiers russes étaient peu présents dans les villages allemands.
3Cependant la crise économique et les médiocres récoltes de 1901 et 1905-1906 ainsi que le contexte social général alimentèrent un climat de tension qui multiplia les phénomènes de contestation dirigés contre les autorités locales et singulièrement les instituteurs russes, symboles d’une russification honnie. En effet, depuis 1897, l’enseignement en russe était obligatoire dans les écoles allemandes. Mais les communautés entendaient défendre une langue qui, pour les protestants en particulier, était celle de la vie religieuse et de la prière. La réforme fut d’autant plus mal acceptée que le salaire des enseignants était à la charge des communautés et que la qualité de l’enseignement dispensé demeurait dans l’ensemble fort médiocre. Ces tensions amenèrent d’ailleurs Nicolas II à autoriser, en mars 1907, l’usage de l’allemand comme langue d’enseignement, une mesure annulée en 1913. Le résultats des élections à la première Douma confirment cependant la modération politique des Allemands de la Volga : ils apportèrent majoritairement leurs suffrages aux candidats du Parti démocrate constitutionnel qui défendaient une évolution réformiste. À la différence des autres communautés allemandes de Russie, ils ne soutinrent pas les courants conservateurs. Cette participation aux élections ainsi que le développement – certes rapidement entravé – d’une presse non religieuse signalent en outre un processus d’entrée dans la modernité politique alors que les structures patriarcales traditionnelles avaient été ébranlées.
4Les transformations les plus profondes résultèrent de la réforme agraire engagée par le gouvernement Stolypine en 1906. V.D. établit ici avec précision, grâce aux fonds des archives historiques de l’État russe et des archives d’État des districts étudiés, l’évolution de la structure foncière : des tableaux statistiques indiquent ainsi le nombre et la taille des fermes passées sous la propriété privée ainsi que le nombre de familles concernées. La sortie de l’obscina – l’organisation collective traditionnelle – des fermiers allemands fut plus tardive que dans les villages russes : il faut attendre 1910 pour voir s’amorcer le mouvement. Le passage à la propriété privée avait en effet été rendu difficile par l’attitude discriminatoire des banques foncières qui refusaient d’accorder des prêts aux colons allemands. Si les fermiers les plus aisés furent les premiers à franchir le pas, les plus pauvres avaient désormais la possibilité de vendre la portion de terre qui leur revenait et de partir en ville ou à l’étranger. Alors que les villages russes connaissaient une puissante agitation contre la réforme agraire, le mouvement, là encore, demeura limité dans les colonies allemandes, malgré les craintes non seulement économiques – l’obscina était souvent privée de ses meilleures terres et de l’accès à d’importantes ressources – mais aussi culturelles et morales de ceux qui, restés au sein des communautés, redoutaient l’afflux d’éléments étrangers, acquéreurs des terres à vendre.
5C’est en fait dans une puissante émigration, et non dans le mouvement révolutionnaire, que cette population chercha une solution à ses problèmes économiques. Entre 1897 et 1917, 150 000 Allemands de Russie émigrèrent aux États-Unis dans l’espoir d’une vie meilleure. Alors que dans la région de la Volga, un des greniers à blé de la Russie, les paysans russes émigrèrent peu, toutes les circonscriptions comptant des villages allemands furent touchées par ce mouvement de migration qu’alimentaient les liens étroits entretenus par les migrants avec leur communauté d’origine. V.D. écrit ici une histoire fine qui mêle étude des transferts économiques et sensibilité aux processus d’acculturation à la migration. Il corrige aussi l’idée, accréditée par les nationalistes russes… et une partie de l’historiographie, selon laquelle ces migrations auraient été motivées par la volonté de se soustraire au service militaire depuis que les Russes allemands avaient, en 1874, perdu leur privilège d’exemption. Les motivations étaient essentiellement d’ordre économique, comme le montre l’importance des migrations familiales. Cependant, à la veille de la Grande Guerre, l’insoumission devint plus fréquente dans les rangs des conscrits d’origine allemande, ce qui renforça les préjugés négatifs des nationalistes russes.
6Leurs attaques se firent plus acerbes pendant la Première Guerre mondiale, une période qui fut dramatique pour la minorité allemande. À partir de 1915, lorsque l’armée russe enregistra de graves revers, celle-ci constitua un parfait bouc émissaire. Dénoncée comme ennemi de l’intérieur, elle fut tenue pour responsable des difficultés militaires et sociales de l’Empire russe et soupçonnée de trahison : les mobilisés furent ainsi écartés du front principal et affectés sur le front turc où ils ne purent guère faire la preuve de leur dévouement à la cause nationale. L’exemple des Allemands de la Russie illustre combien la guerre des nations induisait la marginalisation des minorités nationales, comme le montre sur d’autres fronts le statut des Irlandais, des Alsaciens ou des Polonais. Pourtant la fidélité des Allemands à leur patrie d’adoption fut puissante et se manifesta notamment dans une intense action caritative qui souligne la mobilisation de la société civile, en un processus analogue – l’auteur ignore malheureusement cette comparaison – à celui observé dans les autres sociétés en guerre. Le point extrême de cette hostilité à la minorité allemande, dont témoignent par ailleurs une politique de russification systématique ainsi que la relégation des populations allemandes originaires des territoires de l’Ouest de la Russie, fut atteint en février 1917 lorsque fut ordonnée la liquidation des biens fonciers allemands, un processus que stoppa la révolution.
7Anne DUMÉNIL
Pour citer cet article
Référence électronique
Anne Duménil, « DÖNNINGHAUS, Victor, Revolution, Reform und Krieg. Die Deutschen an der Wolga im ausgehenden Zarenreich », Revue de l'IFHA [En ligne], Date de recension, mis en ligne le 01 janvier 2003, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ifha/1131 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ifha.1131
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page



