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2022

Folker Reichert, Fackel in der Finsternis. Der Historiker Carl Erdmann und das „Dritte Reich“.

Agnès Graceffa
Référence(s) :

Folker Reichert, Fackel in der Finsternis. Der Historiker Carl Erdmann und das „Dritte Reich“, Band 1 : Die Biographie.Band 2 : Briefe 1933-1945, Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2022, 323 et 504 pages, 150 €.

Fackel in der Finsternis. Der Historiker Carl Erdmann und das „Dritte Reich“.
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Texte intégral

1Le 27 Juillet 1946, Heinrich Sproemberg annonce à son collègue Ferdinand Lot les nombreuses disparitions qui ont touché la communauté des médiévistes allemands depuis deux ans, et parmi elles, celle de Carl Erdmann, « qui n’est pas inconnu des historiens français » (« der den französischen Historikern auch kein Unbekannter gewesen ist »). Si ce nom est effectivement familier aux spécialistes de l’idéologie de la croisade – sujet de son œuvre majeure –, l’homme n’est pas très connu à l’Ouest du Rhin. Ce proche de Sproemberg constitue par contre une référence majeure pour la médiévistique allemande. Il incarne le maintien d’une éthique historienne face au nazisme, et représente à lui-seul l’honneur préservé desMonumenta. C’est ce qu’expose avec brio la nouvelle biographie que lui consacre aujourd’hui l’historien allemand Folker Reichert avec deux volumes dont le premier présente une approche chronologico-thématique de la vie de Carl Erdmann, de son activité de savant, de son réseau académique et de ses engagements politiques et scientifiques, et dont le second propose l’édition d’une sélection de sa correspondance envoyée de 1933 à 1945 à ses amis, sa famille et à sa hiérarchie, accompagnée d’une bibliographie très complète de l’auteur.

2Dans son ouvrage pionnier sur l’histoire des Monumenta, Horst Fuhrmann identifiait déjà Carl Erdmann comme le médiéviste brillant auquel avait été refusé une chaire malgré son habilitation en 1932, du fait de son rejet manifeste du nazisme (« offen zugegebenen Ablehnung desNationalsozialismus », Horst Furhman, « Sind eben alles Menschen gewesen ».Gelehrtenleben im 19. Und 20. Jahrhundert.Dargestellt am Beispiel der Monumenta Germaniae Historica und ihrer Mitarbeiter, 1996, p. 100).La multiplication récente des travaux consacrés à l’attitude des historiens allemands durant la période confirme l’ampleur et la variété de leurs compromissions avec le régime. Carl Erdmann, jeune scientifique conservateur et patriote né en 1898, issu d’une famille de juristes, fortement marqué par la Première Guerre pour laquelle ses deux frères ainés étaient tombés, avait le profil pour y céder. Il avait tout pour faire carrière : son curricula académique attestait de l’excellence de son parcours, de ses compétences, notamment paléographiques et diplomatiques, et de la pertinence de son approche en matière d’histoire des idées ; son maitre, Paul Fridolin Kehr, occupait une place dominante au sein de la médiévistique ; l’exclusion de leurs postes de plusieurs professeurs pour judéité à partir de 1933 offrait des opportunités inespérées à sa génération. Pour autant, Carl Erdmann fit le choix opposé : celui de demeurer à la fois fidèle à sa patrie, à ses missions d’éditeur de textes médiévaux et à son ethos d’historien.

3Près de cent ans après les faits, les apparences semblent pourtant jouer contre lui : s’il ne fit pas carrière sous le joug nazi (il n’obtint effectivement jamais de poste de professeur), il conserva ses fonctions auxMonumentajusqu’à en devenir le « directeur de l’ombre » (tome 1, p. 286). Ses désaccords intellectuels avec son directeur, Theodor Mayer, ne l’empêchèrent pas de lui obéir fidèlement. S’il n’adhéra jamais au parti nazi, il ne rejoignit pas pour autant la Résistance. L’option de l’émigration était pour lui inenvisageable. Au contraire il accepta, en 1944, contraint mais soumis, de rejoindre la Wehrmacht pour combattre sur le front de l’Est. Les preuves enfin qu’apportent Reichert pour montrer qu’il souhaitait la fin du Troisième Reich demeurent très minces.

4Mais plus que la partie biographique qui pèche parfois par répétition et auto-citation, ce sont les lettres d’Erdmann lui-même qui convainquent et dévoilent un historien et un diplomatiste exigeant et rigoureux, au tempérament glacé -peut-être un héritage de ses origines baltes-, solitaire bien que très intégré à la communauté des médiévistes, dont les actes et les paroles semblent toujours dominés par les seuls principes de sincérité et de droiture. Erdmann clame son opposition intellectuelle au nazisme jusque dans le bureau de Walter Frank, ainsi qu’il le relate à Gerd Tellenbach dans une lettre du 27 janvier 1935 (tome 2, p. 77) et défend bec et ongles la conception traditionnelle de la science historique, comme dans une lettre à Karl Brandi (tome 2, p. 85). C’est cette conscience forte de son métier qui fonde sa capacité à s’opposer publiquement au révisionnisme nazi à plusieurs reprises, et notamment au sujet de Charlemagne qu’Alfred Rosenberg réduit à un « massacreur de Saxons » : il est alors l’instigateur du volume collectifKarl der Grosse oder Charlemagne ?(1935) qui convainc jusqu’à Hitler. Cette même exigence le conduit à se brouiller avec Paul F. Kehr dont il réprouve idées et actions. Alors que la plupart de ses amis intègrent progressivement les instances académiques, à l’image de Gerd Tellenbach qui rejoint l’université d’Heidelberg en 1936 (tome 2, p. 137), il campe sur ses positions et perd sa qualité deDozent. C’est dans l’ombre qu’il poursuivra désormais ses travaux et se chargera notamment du déménagement des archives et de la bibliothèque desMonumenta(tome 2, p. 148-150). Il en ressort un sentiment de gâchis : sa trop courte carrière enseignante et sa disparition précoce font qu’il n’aura que peu d’élèves et une production amputée malgré l’effort de ses proches de publier ou republier, de manière posthume, ses textes, et notamment les Forschungen zur politischen Ideenwelt des Frühmittelalters, édités par Friedrich Baethgen en 1951 à partir des manuscrits de l’auteur. L’ensemble atteste d’un caractère très indépendant et d’une personnalité attachante, d’un véritable talent narratif et épistolaire et d’une grande sensibilité qu’illustre parfaitement la lettre testament écrite à sa sœur, peu avant son décès, par maladie, au front, en 1945, dans laquelle il revendique son humanisme (tome 2, p. 400). Folker Reichert parvient ainsi le tour de force de présenter la complexité de ce parcours dans un style clair et très documenté et propose, à travers l’exemple détaillé d’un seul homme, une véritable approche globale de la médiévistique allemande sous le nazisme.

DOI : https://doi.org/​10.3406/​bec.1930.448908

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Pour citer cet article

Référence électronique

Agnès Graceffa, « Folker Reichert, Fackel in der Finsternis. Der Historiker Carl Erdmann und das „Dritte Reich“. », Revue de l'IFHA [En ligne], Date de recension, mis en ligne le 06 octobre 2022, consulté le 04 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ifha/11743 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ifha.11743

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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