FRIED, Johannes, Der Schleier der Erinnerung. Grundzüge einer historischen Memorik
Texte intégral
1Après avoir, deux ans plus tôt, plaidé en faveur d’une collaboration plus étroite entre les historiens et les spécialistes des sciences de la vie, notamment des sciences cognitives (Die Aktualität des Mittelalters. Gegen die Überheblichkeit unserer Wissensgesellschaft, Stuttgart : Thorbecke, 2002, voir BullMHFA, 38, 2002, p. 115-119), J.F. publie un nouvel ouvrage qui fera date, consacré aux mécanismes du souvenir et à la constitution sélective, partielle et partiale de la mémoire humaine. Bien que l’auteur étaye sa démonstration par des exemples glanés essentiellement à l’occasion de sa propre méditation des sources, c’est-à-dire que l’essentiel de son analyse porte sur le Moyen Âge occidental jusqu’au XIIe s., son propos a valeur beaucoup plus générale : c’est de la nature et de la qualité des témoignages historiques dans leur ensemble qu’il est ici question, comme le rappellent symboliquement les études de cas présentées en amorce de ce livre, illustrant le caractère trompeur de la mémoire chez nos contemporains. L’idée force de cet ouvrage est que « tout ce qui repose exclusivement sur la mémoire doit être considéré, par principe, comme faux » (p. 48). Que le doute préside à toute science historique (et à tout travail d’enquête en général), point n’est besoin d’une centaine de pages de compte rendu de la recherche en sciences du comportement et en biologie du cerveau pour le découvrir ou s’en convaincre. Il n’est toutefois point inutile de rappeler que le caractère changeant du regard qu’un même individu porte sur les choses et, plus largement, les modes de perception humains sont définis biologiquement (avec, comme première conséquence, une différence entre hommes et femmes). En cela, la démarche de J.F. enrichit le débat, déjà ancien, sur les rapports entre écrit et oralité en soulignant qu’à la mauvaise foi évidente peut se greffer, aussi, l’impossibilité biologique de se souvenir tout court, de se souvenir complètement, de se souvenir impartialement. Faut-il pour autant être aussi radical que l’auteur, et appliquer à nos ancêtres le redoutable (et, dans le cas présent, impossible) principe selon lequel la constitution de la preuve d’innocence reviendrait au défendeur, alors que la procédure habituelle, en matière de critique historique, veut qu’il revienne à l’accusateur de prouver la faute ou, en l’occurrence, le mensonge (« en paroles » ou « par omission ») ? La critique des sources que prône J.F. participe de l’idée générale selon laquelle après le « linguistic turn », l’histoire des sociétés dont la connaissance repose essentiellement sur des récits ne peut s’avérer autre chose qu’une histoire des représentations. Révolution copernicienne par rapport aux temps de Ranke. À cet égard, le dit et le non-dit revêtent une importance similaire, et le lapsus mérite une attention particulière – même chez les meilleurs auteurs. Évoquant le départ d’Allemagne du psychologue William Stern et de sa femme, en 1933, J.F. écrit : « le progrès critique de la recherche en matière de mémoire s’accomplit désormais hors d’Allemagne et les historiens n’y ont guère prêté attention » (p. 106). Y aurait-il vraiment un lien de cause à effet ? Puisse cet ouvrage, écrit avec un talent de narrateur qui ne se dément jamais, contribuer à l’avancement de la recherche internationale. Comme le reconnaît J.F. : « une histoire culturelle qui ne considère pas l’Homme comme un tout est dépourvue de sens. Dans ce domaine, nous n’en sommes encore qu’au tout début » (p. 393).
2Philippe DEPREUX (MHFA)
Pour citer cet article
Référence électronique
Philippe Depreux, « FRIED, Johannes, Der Schleier der Erinnerung. Grundzüge einer historischen Memorik », Revue de l'IFHA [En ligne], Date de recension, mis en ligne le 01 janvier 2005, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ifha/786 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ifha.786
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