- 1 Bien sûr, la frontière entre roman pour adolescents et roman pour adultes est parfois floue et pore (...)
1Bien qu’elle n’ait réellement commencé que dans les années 1880, un peu plus tardivement que celle d’autres puissances, l’expansion coloniale de l’Empire allemand ne fut pas sans conséquences sur le plan culturel. Tout comme en France ou ailleurs, elle s’accompagna de la naissance d’une véritable culture coloniale, notamment sur le plan littéraire. Cette contribution se propose de se pencher sur la littérature coloniale allemande pour la jeunesse de la fin du xixe siècle, c’est-à-dire celle spécifiquement adressée aux jeunes lecteurs, aux adolescents1. Contrairement à la littérature coloniale du xxe siècle, déjà bien connue des chercheurs, ce corpus du xixe siècle a jusqu’ici peu été étudié, en particulier par les chercheurs français ; il a le plus souvent donné lieu à des articles ou à des contributions proposant soit des vues d’ensemble, des panoramas historiques généraux (voir par exemple Christadler, 1978, ou encore Pellatz, 2002), soit des études de cas particuliers, mais plus rarement à des études cherchant à l’appréhender de manière systématique ou typologique.
2Par l’expression « roman colonial pour la jeunesse », nous désignons ici les romans d’aventures dont l’action est située entièrement ou presque dans une ou plusieurs colonies (nous nous focaliserons sur les colonies situées en Afrique subsaharienne), mettant en scène des protagonistes européens — généralement de jeunes adultes ou des adolescents, plus rarement des enfants — qui, pour diverses raisons (soif d’aventure, volonté de s’enrichir grâce aux ressources naturelles, expédition pour retrouver un proche disparu…), s’embarquent pour « le continent sombre » (« der dunkle Weltteil », expression courante dans l’Allemagne du xixe siècle pour désigner le continent africain). Conformément aux codes du roman d’aventures, ils vont y vivre de nombreuses péripéties qui sont autant d’occasions pour eux de se confronter au monde extérieur, notamment à des contrées méconnues et exotiques et à leur prétendue « sauvagerie », permettant ainsi la mise en place d’une dialectique opposant sauvagerie et civilisation, cette dernière étant représentée par les héros (Letourneux, 2010).
- 2 « Ni les Asiatiques ni les Africains n’ont trouvé, à quelque moment que ce soit, autant d’attention (...)
3Avec la publication massive de romans coloniaux pour la jeunesse à partir des années 1880 et 1890, période sur laquelle nous nous concentrerons, on assiste donc à un véritable élargissement de l’horizon géographique vers lequel le jeune lecteur est projeté par le biais de la fiction littéraire, puisque ce faisant, on délaisse l’Amérique et ses Indiens folklorisés, qui est pourtant le décor de bon nombre des romans d’aventures allemands au xixe siècle. Heinrich Pleticha va même jusqu’à affirmer : « Weder Asiaten noch Afrikaner haben jemals in der deutschen Abenteuer- und Sachliteratur solche Beachtung gefunden wie die Indianer vor allem Nord- und Mittelamerikas2. » (1978 : 82) On peut ainsi affirmer qu’il s’agit là d’une spécificité du roman d’aventures allemand ; il existe même un substantif pour désigner ces textes, le « roman d’Indiens » (« Indianerroman »), sorte de western avant la lettre. Dans la seconde moitié du xixe siècle, l’un des plus célèbres représentants de ce genre est Karl May qui, s’il n’écrit pas spécifiquement à destination de la jeunesse, trouvera en celle‑ci son lectorat le plus fidèle. La jeunesse allemande a en effet lu avec avidité de nombreuses traductions, adaptations ou réécritures d’auteurs américains tels que James Fenimore Cooper, mais aussi français comme Le Coureur des bois de Gabriel Ferry (Wilkending, 2008 : 219), ce qui crée un contexte tout à fait favorable au succès de Karl May. Du reste, sa réception quelque peu « manquée » (Leroy du Cardonnoy, 2015) en France témoigne de la spécificité allemande quant à la place accordée aux Indiens d’Amérique dans le roman d’aventures. Le glissement qui s’opère de l’Amérique vers l’Afrique dans la littérature allemande pour la jeunesse en est donc d’autant plus frappant.
4Nous nous proposons d’analyser ici les conditions de ce glissement, en mettant en évidence les différentes raisons qui poussent les auteurs à choisir le continent africain comme nouveau cadre de leurs récits. Nous verrons que si cet élargissement de l’horizon découle d’un intérêt sans doute réel et sincère de la part des auteurs pour la jeunesse, d’autres raisons plus opportunistes et stratégiques ne sont pas à exclure. Nous montrerons enfin comment les aspects matériels du livre, compris ici comme un objet culturel, accompagnent ce processus, en particulier les nombreuses illustrations.
- 3 Rappelons qu’au xixe siècle, le terme de « propagande » n’a pas encore la connotation extrêmement p (...)
5La propagande3 coloniale qui se met en place au xixe siècle ne vise pas seulement les adultes mais aussi les enfants, ainsi que les adolescents, une catégorie de la société particulièrement importante en ceci que c’est au cours de la seconde moitié du xixe siècle qu’elle commence à être appréhendée de façon autonome, qu’elle « se fige, tend vers davantage de cohésion » (Thiercé, 1999 : 7). Ainsi, les jeunes étaient activement sollicités par cette propagande, par exemple par le biais de l’école :
- 4 « L’Association coloniale organisa plusieurs congrès coloniaux qui, à grand renfort de publicité, s (...)
Der Kolonialverein veranstaltete mehrere Kolonialkongresse, die, mit großem publizistischem Aufwand durchgeführt, besonders die Gymnasialjugend ansprachen, genauso wie das vom gleichen Verband eingerichtete Kolonialmuseum. Zu diesen Veranstaltungen wurden für Lehrer und Schüler kostenlose bzw. verbilligte Sonderreisen angeboten in der Art der vom Marineministerium durchgeführten Schiffs- und Werftbesichtigungen4. (Christadler, 1978 : 37)
6Cela est particulièrement vrai outre-Rhin, le pays s’étant engagé dans le processus d’expansion coloniale plus tardivement que la France où, par opposition à l’Allemagne, l’influence de la littérature « a été vraisemblablement plus efficace et plus large que celle exercée par les manuels scolaires […]. Le véritable endoctrinement colonialiste s’est effectué en dehors de l’école, par l’intermédiaire de cette littérature pour la jeunesse surabondante » (Jahier, 2012).
- 5 Réunie par le chancelier Bismarck en 1884‑1885, elle décide des règles générales du partage de l’Af (...)
7Mais en Allemagne aussi, l’institution scolaire est loin d’être la seule à prendre en charge la transmission aux jeunes de la « mission civilisatrice » (« Kulturaufgabe » en allemand) de l’Europe, perçue par beaucoup comme une impérieuse nécessité. Outre-Rhin, les écrivains pour la jeunesse se sentent également investis de cette mission, si bien que le nombre de romans coloniaux pour la jeunesse qui y sont publiés avant la conférence de Berlin5 est relativement réduit, puis augmente rapidement dans les années 1880, comme si le pays avait un « retard » à rattraper. À l’inverse, du côté français, une littérature coloniale spécifiquement adressée aux jeunes émerge dès les années 1830, lorsque la France s’établit en Algérie (Lévêque, 2012). Il est toutefois à noter que dans un premier temps, ces romans se déroulent le plus souvent au Maghreb ; l’Afrique subsaharienne sera davantage présente par la suite, même si un certain tropisme algérien demeurera dans la littérature coloniale pour la jeunesse écrite en France jusqu’à la période des décolonisations.
8Au sujet de la volonté des écrivains de prendre part activement à la propagande coloniale, le paratexte fournit souvent des informations précieuses, notamment dans les préfaces de certains romans. À cet égard, celle de Carl Falkenhorst, l’un des plus importants représentants du roman colonial pour la jeunesse, pour le premier volume de sa trilogie Ein afrikanischer Lederstrumpf (Un Bas-de-Cuir africain, 1888‑1889) démontre clairement sa volonté de remédier à un manque de connaissances sur l’Afrique et les Africains, que l’auteur constate parmi la jeunesse :
- 6 « Aujourd’hui, la “partie sombre du monde” est plus que jamais au centre de l’attention. […] L’Alle (...)
Der „dunkle Weltteil“ steht heute mehr als jemals im Vordergrunde des Interesses. […] An diesen Kämpfen [um die Vorherrschaft in Afrika] ist Deutschland in erster Linie beteiligt und von Tag zu Tag wächst in den weitesten Volksschichten das Interesse für die afrikanischen Wirren. Leider ist die Kenntnis von Land und Leuten in Afrika, die Grundlage allen Verständnisses für unsere Kolonialpolitik nicht tief genug ins Volk gedrungen, und auch auf dem Gebiete der Jugendlitteratur ist verhältnismäßig wenig geschehen, um diese Lücke auszufüllen6. (1888 : 5)
9Une fois ce diagnostic posé et la démonstration faite que les écrivains pour la jeunesse doivent prendre part à la transmission de la pensée coloniale, Falkenhorst explique la méthode qu’il met en place (et que l’on retrouve d’ailleurs dans tous les romans coloniaux pour la jeunesse), à savoir allier divertissement et éducation :
- 7 « Le “Bas-de-Cuir africain” n’a pas pour seul but de divertir la jeunesse d’âge mûr par des aventur (...)
Der „Afrikanische Lederstrumpf“ soll die reifere Jugend nicht allein durch spannende Abenteuer unterhalten, sondern zugleich auch belehren. An der Hand desselben wollen wir die Knaben in das Herz des dunklen Weltteils führen, mit unserem Helden wollen wir nach und nach Afrikas Urwälder und Steppen, dessen Riesenströme und unermeßliche Seen besuchen […]. Dabei aber soll auch in der heutigen Jugend, dem künftigen Bürgertum, frühzeitig das Verständnis für die Kulturaufgaben geweckt werden, die wir im Laufe der nächsten Jahrzehnte zu lösen haben7. (1888 : 6)
- 8 « Ainsi, un élan pédagogique aigu et explicite est inhérent à la littérature coloniale. […] En cons (...)
10Les aventures vécues par les protagonistes des œuvres servent donc de prétexte pour transmettre aux jeunes des connaissances, pour les instruire. Ainsi, dans les romans coloniaux pour la jeunesse, il n’est pas surprenant de trouver de nombreux passages où la narration caractéristique du roman d’aventures, centrée sur les péripéties et les actions qui font avancer le récit de sorte que le lecteur « ne puisse reposer le livre sur la table » (Tadié, 2013 : 7), semble marquer une pause au profit de la transmission d’un contenu que l’on pourrait qualifier d’ethnographique : description des peuples rencontrés, de leurs mœurs et coutumes, de la faune et de la flore locales, etc. Du reste, ces passages démontrent que l’élargissement de l’horizon géographique opéré par les auteurs en choisissant de s’intéresser à l’Afrique est tout sauf neutre sur le plan idéologique, comme le souligne Susanne Pellatz : « Der Kolonialliteratur haftet damit per se und explizit ein ausgeprägt pädagogischer Impetus an […]. Entsprechend bildete das Abenteuer für die Kolonialautoren lediglich eine mehr oder weniger wichtige Verpackung für eine moralische und/oder politische ‚Sendung‘8. » (2002 : 16‑17) Sans surprise, ils correspondent donc aux idées et préjugés racistes largement répandus au xixe siècle :
- 9 « Comme nous pouvions l’observer maintenant, la couleur de leur peau était d’un noir moins foncé qu (...)
Wie wir jetzt bemerken konnten, war ihre Hautfarbe weniger tiefschwarz als bei den meisten Negervölkern im Innern Afrikas, sie hatte einen kupferfarbenen Schimmer; auch ihre Lippen waren nicht so wulstig, überhaupt waren es hübsche, stattliche Leute, einige beinahe sechs Fuß hoch. Sie waren nur mit einem Lendentuche bekleidet und mit einem kurzen Wurfspieße bewaffnet9. (Barfus, 1888 : 49)
- 10 Selon Arthur de Gobineau, la « race noire », qui « gît au bas de l’échelle », se distingue par un « (...)
11Cet extrait de Vom Kap nach Deutsch-Afrika (Du Cap à l’Afrique allemande, 1888) d’Eginhard von Barfus illustre à merveille l’obsession du xixe siècle pour les différentes « races humaines », comme les appelle Arthur de Gobineau10 au milieu du siècle, et la volonté de recenser leurs caractéristiques et spécificités dans le but d’établir un classement — qui s’avère plutôt être une hiérarchie. Parallèlement aux remarques et descriptions ethnographiques, la géographie et la topographie tiennent une place centrale. Dans ce passage de Im Herzen von Afrika (Au Cœur de l’Afrique, 1888), l’auteur Karl Burmann interpelle directement le jeune lecteur par une phrase exclamative ; ayant ainsi son attention, il peut dresser une liste de caractéristiques et particularités qu’il attribue à l’Afrique :
- 11 « Comme ils se trompent, ceux qui pensent que l’Afrique n’est rien d’autre qu’un grand désert de sa (...)
Wie irren sich doch diejenigen, welche meinen, Afrika sei nichts als eine große Sandwüste! […] Die Wüste ist keine glatte, unermeßliche Sandebene […]. Vielfach ist die Öde der Gegend durch Oasen unterbrochen, in denen Pflanzen gedeihen, Menschen und Tiere leben. Auch finden sich öfter Brunnen und kleine Flüsse, an deren Ufern meist üppige Kräuter wachsen, die den Kamelen Nahrung geben. Südlich von der Sahara, wo die Gebiete des Senegal und des Djoliba (Kowara oder Niger) beginnen und der Tschadsee liegt […], da ist der Boden meist sehr fruchtbar, da muß man staunen über die Üppigkeit des Bodens und den Reichtum des Landes11. (1888 : 43)
- 12 C’est ainsi que ce sont des administrateurs coloniaux qui « instaurent les premières mesures conser (...)
12Là encore, ce que l’auteur transmet à ses lecteurs n’est pas neutre et correspond à la manière dont les Européens appréhendent l’Afrique au xixe siècle, c’est-à-dire comme une terre sauvage, vierge de toute civilisation, qui devient le lieu « d’une intense, prolixe et renouvelée fantasmagorie exotique » (Taraud, 2018 : 117). Les colonisateurs y voient « le refuge de la vie sauvage qui s’éteint chez eux » (Blanc, 2020 : 55) et élaborent par conséquent des discours paternalistes sur la préservation de la nature africaine12.
- 13 Notons toutefois que ces notes de bas de page ne concernent généralement ni l’Afrique, ni la coloni (...)
13D’autres passages présentent une dimension que l’on pourrait même qualifier d’encyclopédique dans la mesure où le livre est organisé et présenté comme une encyclopédie, un atlas ou un Sachbuch (terme allemand qui désigne les ouvrages spécialisés mais destinés à un public de non-spécialistes). Dans son roman Von der Schulbank nach Afrika (Des bancs de l’école à l’Afrique, 1885), Robert K. Keil multiplie ainsi les notes de bas de page pour l’explication et la définition de termes techniques13, et une grande partie des 48 illustrations qui accompagnent le texte n’ont pas grand-chose à voir avec l’intrigue ; ce sont plutôt des illustrations à visée documentaire, relativement détachées du cours des événements du récit et qui pourraient souvent être placées n’importe où. À titre d’exemple, nous pouvons nous appuyer sur une illustration qui représente d’après sa légende un « paysage africain » (fig. 1). Mais ce paysage n’est pas clairement situé dans le temps et l’espace et ne se réfère pas explicitement à tel ou tel passage du roman ; l’illustration est donc plutôt présente à titre d’exemple général. Quant à Karl Burmann, dont il était question précédemment, il va jusqu’à faire figurer à la fin de son roman Im Herzen von Afrika une grande carte de l’Afrique que le lecteur doit déplier pour pouvoir la consulter, et dans les pages suivantes, quelques brefs paragraphes présentent, en guise d’appendice, les différentes colonies allemandes.
Figure 1. – Afrikanische Landschaft (« Paysage africain »), illustration extraite de Karl Burmann, Im Herzen von Afrika (1890), p. 171.
14Toutefois, ces velléités de transmission d’un savoir documenté ne sont pas incompatibles avec d’autres aspects plus stratégiques. La littérature est un marché, et il est indubitable qu’un certain opportunisme s’est installé autour des romans d’aventures pour la jeunesse dont l’action est située en Afrique. En faisant le choix de ce continent, les auteurs délaissent sciemment l’Amérique, jusqu’alors fortement mise en avant dans ce type de romans au xixe siècle — ce sera notamment le cas de Karl May, qui doit une bonne partie de sa renommée à la trilogie Winnetou (1893), très populaire chez les jeunes lecteurs allemands. Ce roman met en scène un Indien apache devenant frère de sang avec un jeune ingénieur surnommé Old Shatterhand, lequel est en fait un Allemand parti en Amérique où il travaille pour une compagnie de chemins de fer.
15À la fin des années 1880, Carl Falkenhorst est le premier auteur majeur pour la jeunesse à revendiquer haut et fort qu’il situe ses histoires en Afrique, comme nous l’avons vu dans la préface de son Bas-de-Cuir africain. Mais les raisons qui le poussent à faire ce choix sont surtout stratégiques et commerciales, comme le souligne Matthias Fiedler :
- 14 « Le choix du titre et de la thématique de ses histoires de Bas-de-cuir montre clairement la tentat (...)
Titelwahl und Thematik seiner Lederstrumpf-Geschichten machen den Versuch Falkenhorsts deutlich, sich in einem bereits besetzten Gebiet des literarischen Feldes zu positionieren. Dabei ist davon auszugehen, dass Falkenhorst seine Geschichten bewusst in Afrika platzierte, um so nicht in direkte Konkurrenzsituation zu den in dieser Zeit sehr beliebten und erfolgreichen Abenteuergeschichten mit Amerika oder der Südsee als Sujet zu gelangen. Er knüpft somit an ein bereits etabliertes literarisches Muster an, füllt dieses jedoch durch den Bezug auf die Kolonien in Afrika mit neuen und spezifisch deutschen Inhalten14. (2005 : 215‑216)
- 15 « Derrière les auteurs et les éditeurs, on trouve aussi des groupes de pression politiques, tels qu (...)
16Avec son Bas-de-Cuir africain, Carl Falkenhorst a en effet l’idée de s’inscrire dans une certaine tradition, tout en s’en émancipant en partie pour proposer un roman novateur. Tradition, tout d’abord, puisqu’il s’inspire directement des Histoires de Bas-de-Cuir (Leatherstocking Tales) de l’écrivain américain James Fenimore Cooper, cycle de cinq romans (dont le plus connu est sans doute Le Dernier des Mohicans) parus entre 1823 et 1841. La filiation est clairement indiquée dans le titre, par la reprise du nom « Bas-de-Cuir » (« Lederstrumpf » en allemand), qui fait ainsi office de vitrine pour le roman. Falkenhorst espère sans doute que la popularité des récits de Cooper auprès du lectorat allemand suscitera de l’intérêt, et assurera donc un succès éditorial pour son propre roman. Ainsi, en même temps qu’il s’appuie sur quelque chose de déjà établi, il propose un roman novateur par son cadre spatio-temporel : comme l’indique l’adjectif « africain » qui précède le nom « Bas-de-Cuir » dans le titre (Ein afrikanischer Lederstrumpf en allemand), l’action se déroule dans les colonies africaines. Elle n’est donc pas située dans un passé quelque peu idéalisé (rappelons que le cycle de Cooper est composé de romans historiques), mais fait clairement référence au présent, à la réalité de la présence allemande en Afrique et aux velléités coloniales de l’Empire. Les romans de Falkenhorst sont donc d’une grande actualité et font écho à des enjeux politiques et culturels spécifiques à l’Allemagne des années 1880. Il n’est d’ailleurs pas exclu que des sphères d’influence politiques et économiques aient poussé les auteurs et les éditeurs à écrire et publier ce genre de romans — Gisela Wilkending évoque même des systèmes de bourses ou de primes mis en place pour encourager ces publications : « Hinter Autoren und Verlagen stehen auch politische Interessensverbände, wie Kolonialvereine mit ihren Dachorganisationen, die Prämien für solche Bücher aussetzen15. » (2008 : 224)
- 16 Pseudonyme d’Eduard Douwes Dekker (1820‑1887).
17En se penchant sur les biographies des principaux auteurs de romans coloniaux pour la jeunesse, on peut également deviner un certain opportunisme dans l’élargissement de l’horizon géographique qu’ils opèrent, dans la mesure où, selon toute vraisemblance, ils ne connaissent l’Afrique qu’à travers les préjugés et clichés qui circulent à l’époque en Europe. Et il est presque inutile d’ajouter qu’ils n’ont (là aussi, selon toute vraisemblance, puisque les biographies sont assez lacunaires) jamais mis les pieds en Afrique. Certes, quelques auteurs semblent consentir un effort de documentation assez considérable ; c’est notamment le cas de Karl Burmann, qui va jusqu’à mentionner explicitement ses sources dans la préface de son roman Im Herzen von Afrika. Mais la plupart écrivent sur l’Afrique parce qu’il s’agit d’un sujet très en vogue et d’actualité, qui suscite de nombreux débats en Allemagne — entre hésitations de Bismarck et d’une partie de la classe politique d’un côté et, de l’autre côté, les sphères et groupes de pression économiques qui appellent de leurs vœux une expansion coloniale pour des raisons pécuniaires —, et ce faisant, on peut donc dire qu’ils vont selon le vent. Il existe toutefois quelques auteurs présentant dans leur biographie une particularité qui les démarque des autres, comme Eginhard von Barfus : contrairement à nombre de ses pairs, il a beaucoup voyagé dans les colonies puisque dans les années 1850, il s’est enrôlé dans l’armée coloniale néerlandaise, expérience qui l’a conduit à Sumatra et Bornéo. Il rentre en Allemagne dans les années 1860 pour des raisons de santé, car il ne supporte plus le climat tropical. Certes, il s’inspirera de son expérience dans les colonies asiatiques pour quelques romans, notamment Durch alle Meere (À travers toutes les mers, 1889), mais il est intéressant de noter que ses romans ayant eu le plus de succès se déroulent en Afrique, continent qu’il n’a sans doute jamais vu de ses propres yeux. Parmi eux, on trouve notamment son premier roman, Vom Kap nach Deutsch-Afrika (Du Cap à l’Afrique allemande, 1888), ou encore Am Elefantensee (Au Lac des éléphants, 1896). On peut donc légitimement penser que le choix de l’Afrique comme cadre de bon nombre de ses récits est bien plus lié au contexte politique et littéraire favorable qu’à ses expériences personnelles. Par ailleurs, ce choix lui permet de se démarquer d’une littérature coloniale déjà existante sur les colonies asiatiques — en 1875, soit treize ans avant le début de la carrière littéraire de Barfus, paraît la première des multiples traductions allemandes de Max Havelaar (1860) de Multatuli16, une fiction qui est en fait un prétexte pour critiquer avec véhémence l’exploitation du peuple javanais, et qui connut un succès notable, y compris au‑delà des frontières néerlandaises. Eginhard von Barfus préfère donc s’établir dans une tradition romanesque qui en est encore à ses balbutiements, à l’instar d’un Falkenhorst.
- 17 La parution originale en 1885 est suivie d’une réédition en 1897 chez le même éditeur, puis d’une n (...)
18Carl Falkenhorst, justement, dont nous avons déjà souligné le rôle de pionnier, n’est bien sûr pas le premier auteur allemand pour la jeunesse à écrire sur les colonies africaines dans les années 1880. Eginhard von Barfus publie son premier roman en 1888, soit l’année où Falkenhorst publie lui aussi le premier volume de sa trilogie Ein afrikanischer Lederstrumpf. Et quelques autres auteurs l’ont même précédé, notamment Robert Konrad Keil avec Von der Schulbank nach Afrika (1885), qui connut un succès important, en témoigne le fait qu’il fut réédité à plusieurs reprises17. Mais sur bien des points, tous deux sont difficilement comparables à Falkenhorst. Eginhard von Barfus et Robert K. Keil sont nés respectivement en 1825 et 1826 ; ils appartiennent donc à une génération plus âgée que Carl Falkenhorst, né en 1853. Sa jeunesse est sans doute l’une des raisons pour lesquelles plusieurs éditeurs vont lui faire confiance et se lancer dans des collaborations à long terme avec lui, que nous évoquerons plus loin. Quant à Keil, contrairement à Falkenhorst mais aussi au prolifique Barfus, il n’a que très peu écrit sur l’Afrique. La plupart de ses autres récits sont des contes, ou des romans se déroulant en Asie ou en Orient ; le roman mentionné précédemment, Von der Schulbank nach Afrika, est sa seule œuvre majeure dont l’action est située en Afrique. À l’inverse, la bibliographie de Falkenhorst est bien plus fournie et comporte de très nombreux ouvrages sur l’Afrique, y compris des textes non fictionnels. Cela montre que le critère quantitatif est important pour évaluer l’impact des romans coloniaux pour la jeunesse, et soulève donc la question cruciale du rôle des maisons d’édition, car les politiques éditoriales qu’elles mettent en place vont, elles aussi, conditionner la réception de ces romans, au‑delà de l’opportunisme individuel d’un Falkenhorst (ou d’autres auteurs) qui voit l’existence d’un créneau à occuper sur le marché du livre.
19Certains éditeurs font en effet le pari de lancer des collections et séries entièrement consacrées à l’Afrique et à sa colonisation. C’est par exemple le cas d’Alexander Köhler, éditeur basé à Dresde, qui obtint même une médaille en 1896 pour le récompenser de sa contribution à la diffusion de l’idée coloniale chez les jeunes (Pellatz, 2002 : 17). Köhler collabore avec Carl Falkenhorst à de nombreuses reprises. Il le charge notamment d’écrire Jung-Deutschland in Afrika. Kolonialerzählungen für jung und alt, une série de recueils de récits parus entre 1893 et 1900. Elle ne compte pas moins de dix volumes tels que Der Kaffeepflanzer von Mrogoro (1895) ou Zum Schneedom des Kilimandscharo (1896). Cette série marque le début d’autres collaborations puisque Falkenhorst écrit à partir de 1900 cinq autres romans ou recueils de récits plus brefs pour le même éditeur, comme Bahnbrecher im Kameruner Urwalde (Pionniers dans la forêt vierge camerounaise, 1904). Mais la collaboration entre Falkenhorst et Köhler ne se limite pas aux seuls textes fictionnels puisqu’elle comprend aussi la série Bibliothek denkwürdiger Forschungsreisen (Bibliothèque des voyages d’exploration mémorables), composée de douze volumes parus en 1891 qui retracent les étapes marquantes de l’exploration et de la colonisation de l’Afrique.
20Même si tous les éditeurs ne vont pas jusqu’à créer des collections ou séries spécifiques comme chez Köhler, bon nombre d’entre eux accueillent très favorablement ces romans. C’est par exemple le cas de la Union Deutsche Verlagsgesellschaft, créée à Stuttgart en 1890 avec un but commercial et pécunier assez évident, puisqu’il s’agit en fait d’un regroupement sous le même toit de plusieurs petits éditeurs qui, en s’associant, deviennent dominants sur le marché du livre pour la jeunesse (Wilkending, 2008 : 173). La ligne éditoriale de la maison reposait en grande partie sur des romans d’aventures pour la jeunesse, domaine dans lequel, malgré l’absence de collections aussi structurées que chez Köhler, elle devint rapidement incontournable auprès des adolescents issus de la bourgeoisie.
21On constate donc que si le roman colonial pour la jeunesse commence à se répandre de façon importante dans les années 1880, c’est plutôt dans les années 1890 que certaines politiques éditoriales se mettent en place pour encadrer et accompagner son développement.
22Nous avons vu que les auteurs pour la jeunesse élargissent l’horizon vers l’Afrique pour des raisons multiples ; il reste à en montrer les conséquences sur la matérialité du livre et à analyser leur portée. En effet, ce processus se traduit dans la chair du livre, il le façonne et exerce une influence sur certains aspects techniques et matériels. Il s’agit donc ici, à rebours d’une approche plus traditionnelle consistant à croire que la littérature existe uniquement pour elle‑même et de façon autonome, de désacraliser quelque peu le livre en mettant l’accent sur les conditions de sa production et en l’appréhendant comme un « objet culturel » (Stead, 2018) comme un autre, dont l’un des buts est de séduire et de plaire au lecteur.
23Les illustrations, en particulier, sont au cœur de ces aspects matériels qui traduisent l’élargissement de l’horizon, la littérature de jeunesse étant aussi une « littérature du non-texte », dans laquelle, à de multiples reprises, « l’image rivalise avec le texte » (Prince, 2015 : 20). Parfois très nombreuses (plusieurs dizaines dans certains romans), elles peuvent tantôt illustrer stricto sensu, c’est-à-dire représenter une partie de l’intrigue et des actions du roman, tantôt donner à voir des choses sans lien direct avec le texte, telles que des plantes, des animaux, des paysages. Ce sont ces dernières qui nous intéressent ici plus particulièrement, puisqu’elles concourent de la façon la plus directe au processus d’élargissement de l’horizon dont il est question : en effet, il s’agit d’images très similaires à celles d’une encyclopédie ou d’un Sachbuch (ouvrage spécialisé). Leur objectif n’est donc pas tant de divertir (contrairement au premier type d’illustrations mentionné plus haut) que d’instruire ; elles aident le jeune lecteur à se forger une représentation mentale de l’Afrique, continent encore méconnu en Europe, et de ses spécificités ethnographiques, fauniques, floristiques ou encore géographiques et topographiques.
- 18 Même s’il ne s’agit que d’une observation personnelle, l’auteur de cet article souhaite souligner q (...)
24L’immense majorité des éditeurs allemands fait le choix de recourir à des illustrations en couleur. Les exceptions sont plutôt rares, contrairement aux romans coloniaux pour la jeunesse publiés en France à la même époque, dont les illustrations sont souvent en nombre plus important mais en noir et blanc. Du côté allemand, leur qualité est donc élevée18 ; cette dernière est clairement privilégiée par les éditeurs, au détriment de la quantité, puisque la plupart des romans coloniaux allemands pour la jeunesse ne comportent que quelques illustrations. La plupart du temps, elles occupent une page entière et ne sont donc pas directement insérées au milieu du texte ; de façon presque systématique, il s’agit même de pages dites « hors texte », comme dans Vom Kap nach Deutsch-Afrika (1888) d’Eginhard von Barfus (fig. 2). Cela signifie que ces images sont imprimées séparément, avec un papier spécial de qualité supérieure, puis jointes au reste du livre seulement au moment de la reliure. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elles ne sont pas numérotées.
Figure 2. – Illustration extraite d’Eginhard von Barfus, Vom Kap nach Deutsch-Afrika (1888).
25Il existe bien sûr quelques cas pour lesquels le rapport quantité-qualité semble plutôt pencher en faveur de la quantité. C’est notamment le cas du roman de Robert K. Keil Von der Schulbank nach Afrika (1885) déjà évoqué précédemment, qui ne comporte pas moins de 48 illustrations en noir et blanc. L’illustrateur retenu par l’éditeur est Adalbert von Roessler, déjà connu pour avoir réalisé les illustrations de quelques autres livres comme des romans d’Oskar Höcker, auteur important de romans d’aventures, et d’une réédition du Robinson Crusoé de Defoe publiée en 1891 chez Abel & Müller, éditeur basé à Leipzig et assez incontournable à l’époque. Pourtant, il n’a pas réalisé lui‑même l’ensemble des 48 illustrations du roman de Keil. Dès les premières pages du livre, il est précisé que bon nombre de « représentations des pays et de leurs habitants sont empruntées à de bons ouvrages de voyage », qui sont ensuite mentionnés :
- 19 « La plupart des illustrations scéniques jointes à cette œuvre sont des gravures sur bois réalisées (...)
Die meisten der diesem Werke beigegebenen scenischen Abbildungen sind Holzschnitte nach Originalzeichnungen von A. von Rößler; die Darstellungen von Land und Leuten in Afrika sind guten Reisewerken entnommen, wie: Spillmann, Vom Kap nach Sambesi; Holub, Sieben Jahre in Afrika; Serpa Pinto, Quer durch Afrika; Fritsch, Afrika u. a. m.19. (1885 : iv)
26En outre, dans ce roman, la plupart des illustrations sont insérées directement dans le texte — et sont par conséquent de taille modeste —, à l’image d’une représentation d’un troupeau d’antilopes (fig. 3). Dans l’ensemble de cette œuvre, les illustrations sur pages hors texte sont tout à fait minoritaires, et lorsqu’il y en a, elles ne sont même pas accompagnées d’une mention faisant explicitement référence au passage qu’elles illustrent, contrairement à beaucoup d’autres romans où c’est le cas par le biais de mentions telles que « zu Seite… », pour indiquer la page précise du livre à laquelle se rapporte l’image.
Figure 3. – Antilopen (« Antilopes »), illustration extraite de Robert K. Keil, Von der Schulbank nach Afrika (1885), p. 174.
- 20 À ce sujet, voir la note no 17.
27Von der Schulbank nach Afrika montre donc qu’il existe des romans d’aventures avec lesquels les éditeurs cherchent principalement à faire un peu plus de profit, ou tout du moins à diminuer les coûts de production en renonçant à certains aspects purement matériels de l’objet livre — c’est sans doute le cas ici, puisque le roman de Keil est publié par R. Voigtländer, un éditeur que l’on pourrait qualifier de second plan en comparaison avec la Union Deutsche Verlagsgesellschaft, Köhler, ou d’autres maisons qui dominent nettement le marché. Cela dit, cette stratégie peut aussi s’avérer payante pour les petites maisons d’édition : le roman de Keil est un succès important du roman d’aventures pour la jeunesse de la fin du xixe siècle, puisqu’il a été réédité plusieurs fois20, et l’on peut légitimement penser que les coûts de production un peu moins élevés y sont pour quelque chose. Les plus grandes maisons, elles, sont un peu moins dépendantes de ces questions économiques et peuvent donc se permettre de collaborer avec des illustrateurs de premier plan. La Union Deutsche Verlagsgesellschaft, justement, fait appel à plusieurs reprises aux services de Fritz Bergen, l’un des illustrateurs allemands les plus en vue autour de 1900 (Ries, 1994 : 335). S’il a réalisé les illustrations de romans ayant trait à des thématiques sociales (Charles Dickens, Eugène Sue), il a principalement travaillé sur des romans d’aventures se déroulant en Amérique et en Afrique, trouvant ainsi en l’éditeur stuttgartois un partenaire avec qui il partage des intérêts artistiques.
- 21 « Mais ce faisant, nous voulons aussi susciter de façon précoce dans la jeunesse actuelle, la futur (...)
28Reste à comprendre pourquoi les éditeurs allemands, hormis quelques exceptions, font le choix de la qualité plutôt que de la quantité. Cela tient probablement au lectorat visé, qui est relativement restreint et précis. Certes, un auteur comme Carl Falkenhorst fait la promotion de la littérature coloniale pour la jeunesse, dont il explique, dans la préface évoquée en début d’article, qu’elle permet enfin à la jeunesse de se retrouver dans des héros qui partent pour l’Afrique plutôt que pour l’Amérique. Mais cet élargissement de l’horizon géographique, en réalité, n’est pas destiné à toute la jeunesse : Falkenhorst dit viser explicitement la jeunesse bourgeoise : « Dabei aber soll auch in der heutigen Jugend, dem künftigen Bürgertum, frühzeitig das Verständnis für die Kulturaufgaben geweckt werden, die wir im Laufe der nächsten Jahrzehnte zu lösen haben21. » (1888 : 6) Plus précisément encore, ce n’est pas toute la jeunesse bourgeoise qui est visée, mais plutôt les garçons — pour les jeunes filles, il existe d’ailleurs une littérature coloniale spécifique, qui émerge un peu plus tardivement, à la fin du xixe et au début du xxe siècle (cf. Kirch, 2002), et met moins l’accent sur l’aventure que sur la place que peut et doit avoir la femme dans la mission civilisatrice de l’Allemagne (cf. Wilkending, 2008 : 226‑227). Les valeurs portées par cette bourgeoisie (en allemand, on parle même de « Bildungsbürgertum » pour désigner une bourgeoisie cultivée) pourraient donc avoir poussé les parents, et les adultes en général, à rechercher pour les enfants et adolescents des livres de valeur, dont l’apparence et les aspects matériels suscitent la fascination et l’admiration plutôt que l’indifférence, et pourraient agir comme signes extérieurs de richesse, en montrant que telle ou telle famille a les moyens financiers d’acheter de beaux livres pour ses enfants.
29Ces éléments concernant les destinataires nous permettent aussi d’émettre quelques suppositions au sujet d’autres aspects matériels du livre. En effet, si les illustrations sont sans doute l’élément le plus immédiatement perceptible lorsqu’il est question de la matérialité du livre, cette approche n’est que partielle. Néanmoins, les romans dont il est ici question datent de la fin du xixe siècle et sont, depuis des décennies, tombés en désuétude. Surtout, leurs éditeurs allemands n’existent plus — certains ont tout simplement cessé d’exister, tandis que d’autres ont été rachetés et ont fini par être amalgamés à de plus grosses maisons, dans une logique darwinienne. Par conséquent, il n’existe pas d’archives à consulter qui permettraient au chercheur de découvrir des informations précises et fiables sur les conditions de fabrication, les matériaux utilisés (le type de papier, par exemple), ou encore les prix. Étant donné le public visé et le choix que font la plupart des éditeurs en faveur de la qualité plutôt que de la quantité en matière d’illustrations, on peut toutefois légitimement penser que les prix des romans coloniaux allemands pour la jeunesse étaient relativement élevés.
30Cette contribution permet de mettre en évidence, à son échelle, la façon dont, à la fin du xixe siècle, les auteurs de romans d’aventures pour la jeunesse en Allemagne contribuent à un certain élargissement de l’horizon des jeunes lecteurs. Alors que l’Afrique n’était pas (ou très peu) prise en considération dans cette littérature, certains, notamment Carl Falkenhorst, veulent changer cela et opèrent un glissement de l’Amérique vers l’Afrique. Nous avons vu que cette démarche procède sans doute d’un intérêt sincère et réel, bien qu’évidemment sous‑tendu par la transmission des préjugés racistes courants au xixe siècle, mais que l’on peut également y déceler un certain opportunisme, puisque ces auteurs voient l’existence d’un créneau libre à occuper sur le marché du livre. Il est en revanche certain que cet élargissement de l’horizon entraîne des conséquences concrètes sur la matérialité du livre comme objet, et notamment des conséquences visuelles, puisque de nombreuses illustrations accompagnent le texte pour représenter l’Afrique, ses habitants, sa faune et sa flore, et permettre ainsi au jeune lecteur de se faire une image moins abstraite de ce continent qu’il connaît mal. Si sur le fond, ces illustrations contribuent au renforcement d’hétéro-images préexistantes sur l’Afrique, elles ne présentent toutefois pas de caractère particulièrement novateur sur la forme ; elles s’inscrivent plutôt, de manière plus large, dans le contexte historique de la fin du xixe siècle, une époque où l’image se voit attribuer une fonction de plus en plus importante puisqu’elle n’est plus forcément là pour agrémenter mais qu’elle existe aussi par et pour elle‑même — les nombreux illustrés en témoignent. À défaut d’être à l’origine d’un véritable renouveau, d’une transformation dans la matérialité du livre, les illustrations des romans coloniaux pour la jeunesse participent donc du mouvement général d’évolution de l’objet-livre : pas de révolution, les images étant déjà présentes depuis longtemps dans les livres pour enfants et adolescents, mais plutôt une évolution car on leur accorde un rôle de plus en plus central, en privilégiant la qualité ou encore en faisant appel à des illustrateurs renommés comme Fritz Bergen, évoqué précédemment, signe d’une prise de conscience des éditeurs sur leur valeur symbolique et l’attrait qu’elles exercent.
31Étant donné le succès de beaucoup de ces romans d’aventures pour la jeunesse, on peut dire que la mission que se sont fixée les auteurs ayant décidé d’élargir l’horizon géographique de leurs romans est plutôt réussie. Ils ont touché un public relativement large, tout du moins au sein de la bourgeoisie masculine, qui était de toute façon la catégorie de lecteurs explicitement visée par la plupart des écrivains. Ainsi, ce lectorat, bien que restreint mais crucial car constitué des futures classes dirigeantes, a pu être sensibilisé à la question coloniale, chose importante aux yeux des responsables politiques et économiques favorables à la colonisation, ceux‑ci ayant tout intérêt, s’ils voulaient que leur système perdure, à susciter chez les jeunes de l’enthousiasme plutôt que du désintérêt. Le roman colonial pour la jeunesse a par ailleurs contribué à répandre des clichés et des préjugés racistes qui eurent des répercussions à long terme : s’il est aujourd’hui tombé dans l’oubli, il fut une source d’inspiration pour bon nombre d’œuvres similaires publiées au xxe siècle, et dont la popularité — pour certaines — perdure parfois au‑delà de l’accès à l’indépendance des colonies africaines. Il a contribué à créer une façon de voir et de dire l’Afrique en littérature, dont les écrivains contemporains ont encore du mal à se défaire malgré leurs intentions de s’en démarquer (Malanda, 2019).