« L’être de bon sens qui n’est pas prévenu, et qui se trouve transporté à la Bourse de Paris, par exemple, ne peut pas imaginer une seconde que les êtres qu’il a sous les yeux sont des Homo sapiens. Il ne peut pas imaginer qu’ils agissent par raison. Ce n’est pas possible ! »
Pierre Boulle, Lecture pour tous, INA, 1963
1Construire le sens des textes spécialisés est cognitivement complexe, en raison de certains technicismes (tecnicismi, Dardano & Trifone, 2002) en usage. Or, comprendre et interpréter les termes est une compétence fondamentale que les futurs professionnels des métiers langagiers (traducteurs, rédacteurs, enseignants) doivent forger. Nous voulons montrer par un exemple concret que l’analyse terminologique selon les principes de la linguistique de corpus (Habert, Nazarenko & Salem, 1997) et de la terminologie textuelle (L’Homme, 2004 ; Slodzian, 2000), si elle est guidée par le corpus (corpus-driven, Frérot & Pecman, 2021), peut offrir matière à une formation pratique à la compréhension du sens terminologique dans les textes. Nous délimitons en section 2 le contexte dans lequel s’inscrit la recherche, les objectifs et la méthode linguistique et outillée que nous utilisons. Le corpus bilingue comparable, FARI 2013, présenté en section 3, est analysé d’un point de vue contrastif en section 4 selon trois dimensions du vocabulaire : anglicismes, noms syntagmatiques, adjectifs relationnels. La mise en perspective didactique de l’analyse contextuelle du sens terminologique est présentée en section 5, à partir d’une sélection de concordances illustrant différents phénomènes que nous visualisons et analysons au moyen de grilles.
2Les concordanciers permettant de lire et d’interroger les corpus électroniques commencent à être appliqués à l’enseignement des langues et à la lexicographie dans les pays anglo‑saxons, à partir des années 1990. En Italie, les travaux de John Sinclair (1991) sont bien connus des anglicistes et les principes de la corpus linguistics pénètrent l’enseignement de l’anglais et la formation des traducteurs à l’École des traducteurs et des interprètes de Forlì.
3Pour l’enseignement du français à des italophones, à partir des années 2000, des chercheurs s’intéressent à l’application des concordances obtenues à partir de corpus (Hédiard, 2002 ; Di Vito, 2013) et à leur didactisation selon un apprentissage guidé par les données (data-driven learning). L’objectif est de créer des situations pédagogiques inédites dans lesquelles les étudiants puissent développer activement leur propre conscience lexico-grammaticale de la langue étrangère. Des concordances sont sélectionnées à partir desquelles l’étudiant découvre et ébauche la grammaire locale d’un mot ou d’une expression française. Dans ce contexte, le corpus constitue une ressource dans laquelle puiser des occurrences variées d’un mot‑clé. La lecture-découverte s’opère selon les axes paradigmatique et syntagmatique (Tognini-Bonelli, 2001), de sorte que les constructions grammaticales où s’insère le mot‑clé sont visualisables simultanément et deviennent repérables par effet de contraste. Ce type de lecture métalinguistique active complète les méthodes d’enseignement-apprentissage traditionnelles, car il développe l’observation de régularités lexico-grammaticales en langue étrangère aussi bien que la capacité à les décrire et à les comparer avec celles de la langue maternelle. Dans le cas de couples de langues génétiquement proches comme l’italien et le français, cet apprentissage est essentiel pour le développement d’une conscience métalinguistique explicitable des phénomènes idiomatiques.
- 1 « […] in translation speciality greater importance will be given to different psychological abiliti (...)
4Dans l’apprentissage des langues spécialisées et de la terminologie, tout comme en traduction technique, une compétence cognitive de premier plan que l’étudiant doit acquérir est la capacité de raisonnement logique (Groupe Pacte, 2003 : 6)1. À une époque où le traitement automatique des formes appliqué à de grandes masses de données linguistiques a permis d’augmenter la puissance de calcul au point de sembler reléguer la compréhension au rang des accessoires, il est urgent de développer au plus haut niveau les qualités qui font la spécificité de l’intelligence humaine : capacité à observer, classer, discriminer, déduire avec discernement ; capacité à extraire une information commune à partir de formes multiples, à interpréter logiquement une forme qui se dote de sens variables, capacité à effectuer ces opérations sur des formes discontinues et distantes, et enfin, capacité réflexive critique sur son propre mode de pensée et sur celui d’autrui.
5L’activité particulièrement propice à l’exercice du raisonnement logique et cruciale pour le traducteur spécialisé est celle qui consiste à comprendre et à interpréter le sens langagier quand le terme est peu connu parce que technique, surtout s’il s’exprime dans l’autre langue par une forme congénère, c’est-à-dire étymologiquement liée. En s’appuyant sur son expérience de formatrice, Micaela Rossi (2016) souligne qu’il est important que les futurs traducteurs italophones spécialisés dans le domaine du droit développent une conscience aiguë de la variation des termes et de leur organisation en système sémantique. Partant des dictionnaires bilingues et des bases terminologiques existants, Rossi propose des activités pédagogiques contrastives menées dans le cadre d’une formation universitaire mise en place par son groupe de recherche2.
6Pour appréhender le fonctionnement du sens spécialisé, une voie différente et complémentaire consiste à étudier la façon dont le vocable tisse son sens dans le texte. Le terme n’est plus alors envisageable comme le signal, que l’on voudrait stable et invariant, de la dénomination du concept spécialisé qui lui est associé, mais bien comme une unité lexicale (Slodzian, 2000) qui se lie, à travers ses usages, à un domaine scientifique ou technique (L’Homme, 2004). Cette approche textuelle de l’étude des termes à partir de corpus électroniques a permis de faire apparaître un attribut fondamental du terme associé au concept, à savoir sa variabilité.
7En ce qui concerne la possibilité d’enrichissement de réseaux terminologiques à partir d’un corpus spécialisé italien-français aligné, des études ont montré comment la variation introduite par la traduction donne accès à des relations et à des termes absents dans l’autre version, par exemple grâce à l’ajout d’un hyperonyme (Condamines, Escoubas Benveniste & Federzoni, 2021) ; l’analyse du même corpus, sous l’angle de la méronymie, montre comment la traduction introduit une variation qui permet d’enrichir la liste des marqueurs de méronymie et d’observer que cette relation sémantique s’exprimant d’une langue à l’autre n’est pas toujours interprétable de manière univoque (Condamines, Escoubas Benveniste & Federzoni, 2022). L’étude que nous présentons trouve sa justification dans le fait que, à notre connaissance, il n’existe pas de travaux mettant en œuvre les méthodes de la linguistique de corpus appliquées à des textes originaux en italien et en français, pour comparer les usages qui sont faits des termes économiques.
8L’analyse terminologique porte sur les noms et la comparaison de leurs actualisations, envisagée sous l’angle de la morphologie et de la sémantique. Trois dimensions sont adoptées pour l’étude : les anglicismes, les noms syntagmatiques, les adjectifs relationnels. Ce choix nous paraît pertinent pour l’exploration du fonctionnement des termes car ces trois types de formes de mots peuvent conduire à des paires de termes qui sont sémantiquement reliés dans le corpus comparable, au sein d’une même langue et d’une langue à l’autre. Expliquons‑nous.
9Dans un corpus bilingue où les contenus sont distincts, les anglicismes constituent un troisième terme de comparaison pour les deux vocabulaires. On sait qu’ils sont nombreux dans certains domaines et en usage dans la langue de la Bourse, en français et en italien (Raus, 2007). L’anglicisme représente donc une ressource linguistique doublement exploitable. Quand il est utilisé dans les deux sous‑corpus, il sert de point d’ancrage justifiant le rapprochement des portions de texte pour l’étude comparative. Ensuite, compte tenu du genre textuel sélectionné (cf. 3) et de l’enjeu économique de ce type de communication, on peut supposer que l’anglicisme conduise à des termes correspondants ou reformulés.
10Un terme étant le plus souvent un nom ou un syntagme nominal (Rey, 1979, 1987 ; Lerat, 1995) qui peut poser des problèmes d’interprétation, le deuxième axe d’exploration du corpus est celui des noms composés prenant la forme de syntagmes. Les trois patrons syntaxiques qui produisent des noms en français et en italien (Montermini, 2012) sont N+préposition+(dét.)+N’, N+A, N+N’.
- 3 Maniez montre que les cinq suffixes du français les plus productifs pour la construction d’adjectif (...)
11Du point de vue méthodologique, la recherche des adjectifs suffixés permet d’accéder à des concordances de termes qui auraient pu ne pas être repérés autrement. Les adjectifs dits relationnels sont d’un usage très fréquent dans les langues spécialisées (Grossman & Rainer 2004, Maniez, 20093). Parfois appelés « pseudo-adjectifs » ou adjectifs « dénominaux » (Mélis-Puchulu, 1991), ils possèdent un sens prédictible, motivé par la mise en relation, par exemple, de deux noms : IT valore/borsa : valore borsistico ; FR cours/bourse : cours boursier. Le nom modifié (valore/cours) et la base de l’adjectif modifieur (bors(a)/bours(e)) sont liés par une relation marquée par le suffixe, qui nécessite une interprétation sémantique au cas par cas.
- 4 Nous ne détaillons pas ici la formulation des requêtes utilisées pour extraire les noms syntagmatiq (...)
12L’analyse des anglicismes est manuelle et délibérément basée sur les vocabulaires du corpus extraits grâce à l’outil informatique TalTaC2 (Bolasco, 2010) lequel ne prévoit pas d’étiquetage préalable des formes. Les concordances des noms syntagmatiques et des adjectifs relationnels sont extraites grâce à TXM (Heiden, Pincemin & Magué, 2010) après annotation (Treetagger)4. L’approche linguistique est entièrement pilotée par le corpus : aucune ressource lexicale préexistante n’est projetée, le corpus constitue l’objet de l’étude et en tant que tel, il permet de documenter un cas de fonctionnement de la « langue de l’économie » dans les deux versions, du point de vue de la terminologie.
13L’économie est un domaine de connaissance difficile à cerner. Pour certains chercheurs « la langue économique en tant que telle n’existe pas, mais il existe des façons de parler et d’écrire dans des situations professionnelles, qui relèvent du domaine économique » (Behr, Hentschel, Kauffmann & Kern, 2007 : 113). L’échantillon langagier choisi pour étudier ces façons d’écrire l’économie du point de vue de la terminologie est homogène et original dans chaque langue. On sait que les textes bilingues comparables sont une ressource plus fiable que les textes parallèles quand il s’agit de fournir au traducteur des solutions terminologiques. Ceci vaut également pour la formation linguistique en général, en vertu de l’application du principe d’idiomaticité (Idiom Principle, Sinclair, 1991). Les textes en langue originale présentent en effet l’avantage indiscutable d’utiliser des expressions qui ne sont pas toujours là dans les textes traduits.
14Le corpus bilingue comparable est un objet fabriqué qui a été défini au sein de la lexicologie contrastive : « Comparable corpora consist of original texts in each language, matched as far as possible in terms of text type, subject matter and communicative function » (Altenberg & Granger, 2002 : 6). Pour qu’une collection de textes originaux résultant de deux langues-cultures distinctes soient comparables du point de vue du lexique, le premier impératif consiste à adopter des critères caractérisant une situation de communication unique au sein de laquelle les textes sont ancrés (lieu, temps, personnes, thème, visée communicative) dans le but de réduire la variation interlinguistique issue des facteurs extralinguistiques. Ces conditions de collecte des textes augmentent les probabilités de faire émerger des portions de textes bilingues qui pourront être tout d’abord alignées, en tant qu’elles véhiculent des contenus informationnels (partiellement) communs, puis comparées du point de vue des formes qui les expriment.
- 5 Ce corpus a été construit dans le cadre d’un projet de recherche (prot. C26A11W7TZ) de l’université (...)
15FARI 20135 est composé d’un ensemble de dépêches, articles brefs issus de la presse spécialisée et recueillis quotidiennement du 1er janvier 2013 au 1er mars 2013 à partir de Les Échos, Il Sole 24 Ore, et de Yahoo Finance (sites nationaux), qui rendent publiques les informations diffusées par deux grandes sociétés italiennes et françaises cotées en Bourse, représentatives de deux secteurs économiques distincts, l’industrie de l’automobile (Renault et Fiat) et de la banque (BNP-Paribas et Unicredit). À cet égard les textes relèvent de la réception de la communication externe des entreprises, médiée par la presse et les journalistes spécialisés qui s’adressent « aux actionnaires, aux investisseurs et autres publics » (Léger, 2010). Réglementée par des instances extérieures, cette communication revêt plusieurs fonctions pour l’entreprise : informer le public sur son statut économique et financier et sur l’évolution des titres de la société (Coda, 1991 ; Guatri & Massari, 1992) ; valoriser l’image de l’entreprise dans un contexte concurrentiel afin de « contribuer à faire acheter le titre en Bourse » (Léger, 2010).
- 6 Thème relevant de l’économie financière en référence à des agents économiques fonctionnellement équ (...)
- 7 Au paramètre genre textuel, nous ajoutons deux indicateurs très simples de comparabilité des deux s (...)
16Les critères situationnels communs étant fixés6, une caractérisation quantitative des vocabulaires permet de vérifier que le corpus est équilibré en termes de formes, de types de formes, de fréquence des types et de richesse lexicale du vocabulaire7.
Tableau 1. – Propriétés quantitatives du corpus comparable italien-français FARI (2013).
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Le corpus comparable (258 049 formes)
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sous‑corpus IT
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sous‑corpus FR
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Nombre de formes
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147 031
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111 018
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Nombre de types de formes
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16 311
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11 626
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Fréquence moyenne absolue des types
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9,01
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9,54
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Richesse lexicale du vocabulaire
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0,11
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0,10
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17Ces chiffres établissent que les deux vocabulaires sont proportionnés donc comparables, sans qu’un biais ne risque d’invalider les résultats de l’analyse quantitative contrastive.
18Si les langues de spécialité italienne et française empruntent à la langue anglaise, l’italien, particulièrement hospitalier vis-à-vis des termes anglais, est une langue qui adopte plutôt qu’elle ne traduit les mots (Gualdo, 2023). Pour le domaine économique, une étude comparée sur la terminologie des Bourses italienne et française s’appuyant sur les glossaires publiés par les institutions nationales (Raus, 2007), suggère que la relation des deux langues à l’anglais se manifeste différemment : ouverture inconditionnelle à l’emprunt anglo‑saxon, perçu par l’italien comme conférant un prestige au discours spécialisé ; « bilinguisme respectueux » en français, en raison d’une politique volontariste d’aménagement terminologique. Nous tentons ici de prendre la mesure de ces différences à partir des usages réels quotidiens de la presse spécialisée, documentés par FARI en 2013.
19La comparaison des tableaux 2 et 3 met en évidence une forte divergence quantitative mais aussi qualitative entre les deux sous‑corpus. Les anglicismes sont environ cinq fois plus nombreux et quatre fois plus diversifiés lexicalement dans FARI_IT que dans FARI_FR : environ 1 550 occurrences contre environ 300 se distribuent respectivement sur environ 260 lexèmes, dans le sous‑corpus italien, contre environ 70 en français.
Tableau 2. – Formes d’anglicismes dans FARI_FR par intervalles décroissants d’occurrences.
Tableau 3. – Formes d’anglicismes dans FARI_IT par intervalles décroissants d’occurrences.
20L’analyse des anglicismes révèle des convergences et des divergences constituant des indices de variation qui guident l’exploration.
21a) Des anglicismes communs aux deux sous‑corpus (FR : record(s), rallye ; IT : record, rally…), présentent parfois une importante variation de fréquence : 115 occurrences de spread en italien (spread BTP-Bund/Btp–bund/Bund-BTP/tra titoli italiani e Bund tedeschi ; spread trading ; spread di Parigi ; spread tra Oat francesi e Bund tedeschi, spread italiano, spread manager-cittadini, anti-spread, pericolo spread) et 1 occurrence en français (spreads de crédit). En revanche, écart est attesté 38 fois, en particulier dans écarts de (prix, valeur, acquisition). La nature de la relation sémantique entre écart et spread reste à interpréter à partir de ces distributions (cf. 5.1).
22b) Des formes en -ing sont communes aux sous‑corpus (trading, marketing, banking…). Toutefois, quoique l’italien ait clairement plus d’occurrences d’anglicismes que le français, on observe que, rapportées au nombre de types lexicaux présents dans les deux versions, leur proportion est plus grande dans FARI_FR : 1 lexème anglais sur 5 est attesté dans la forme en -ing (13 X‑ing sur 70 types lexicaux différents), contre 1 sur 10 dans FARI_IT (26 X‑ing sur environ 260 lexèmes empruntés). Cette différence constitue un indice du fait que, si les anglicismes de FARI_FR sont moins nombreux et moins diversifiés lexicalement que les anglicismes de FARI_IT, ils le sont aussi en termes de constructions morphologiques.
23c) En effet, si les deux sous‑corpus présentent des N en composition hybride (marque low-cost/marchio low cost), seul l’italien utilise des anglicismes composés d’abréviations (mid cap, newco, moral suasion…) et de formes mixtes soudées (sovraperformance).
24d) La variation graphique est confirmée par le corpus dans les deux langues : (FR : cash(-)flow, low(-)cost ; IT : stoxx, stox, Stoxx), mais elle concerne plus de mots en italien (IT : back office (backoffice), joint(-)venture), ces formes ne varient pas en français (FR: back-office ; joint-venture).
- 8 Ces « variantes » ont été comptabilisées avec les occurrences de la forme correcte de l’anglicisme (...)
25e) FARI_IT confirme que le rapport à la norme de marquage du pluriel est fluctuant. Soit l’anglicisme est strictement invariable (ex. asset, bond), soit il varie en nombre (ex. trader(s), chip(s)), comme si la forme du pluriel de l’emprunt était une propriété du mot en italien, et non le résultat de l’application de la règle. Par ailleurs, certaines variantes orthographiques erratiques (cloud, *clowd ; utility, utilities, *utilitie)8 semblent interprétables comme des interférences phonographémiques. On pourrait supposer que la pression temporelle qui s’exerce sur le rédacteur ne soit pas sans conséquence sur la gestion de la charge cognitive au moment de l’écriture, ou bien que le scripteur ne maîtrise pas l’orthographe du mot anglais.
26Sur le plan sémantique, au‑delà des entités économiques, tels les secteurs de la banque, de l’industrie automobile et les sous‑domaines de l’économie (gestion, fiscalité, finance des entreprises), un thème commun prend forme, celui de la compétition sportive (pole position, score, rally(e), record).
- 9 De nombreuses occurrences de banca (et de banco) correspondent à des noms propres (Banca Sistema, B (...)
27Deux noms simples se distinguent par leur fréquence, marché/mercato banque/banca9 et par leur statut de tête sémantique dans différents patrons lexico-syntaxiques. On observe un cas de nom composé par fusion morphologique (FR : bancassurance). Pour chaque patron, les tableaux regroupent en tête de liste les combinaisons de lexèmes congénères.
Tableau 4. – Noms syntagmatiques attestés ayant pour tête marché/mercato.
Tableau 5. – Noms syntagmatiques attestés ayant pour tête banque/banca.
28Le tableau 4 montre que marché/mercato produisent de nombreux termes congénères, qui actualisent des paires de termes correspondants dans les deux langues (marché auto/mercato auto ; marché obligataire/mercato obbligazionario ; marché bancaire/mercato interbancario ; marché des crédits/mercato del credito, m. creditizio) dont il reste à préciser la relation de synonymie interlangue et intralangue.
- 10 FARI_IT : istituto di credito (25) / i. bancari (3) / sportelli bancari (2) / i. finanziari (1) / g (...)
29Au contraire, banque et banca ont une productivité différente. Le tableau 5 montre que seuls deux syntagmes nominaux congénères sont attestés (banca d’affari, banca centrale/banques d’affaires, banque centrale). Ce fait suggère que, dans FARI_IT, d’autres dénominations parasynonymiques de banca sont en usage, parmi lesquelles les noms syntagmatiques construits sur istituto, gruppi et sportelli10, mais aussi des anglicismes construits sur bank(ing) que l’on ne retrouve pas dans FARI_FR (cf. 5.4).
30Les tableaux 6 et 7 confirment que les adjectifs construits à partir de 15 suffixes congénères sont comparables dans les deux sous‑corpus (en nombre d’occurrences et de types lexicaux), en proportion du volume de leurs vocabulaires respectifs (IT : 4 230 occ., 518 adjectifs ; FR : 3 456 occ., 438 adjectifs).
Tableau 6. – Suffixes produisant des AR suivis d’exemples. FARI_IT.
Tableau 7. – Suffixes produisant des AR suivis d’exemples. FARI_FR.
31Les concordances des AR montrent que operationnel/operativo par exemple entrent en composition nominale avec des têtes congénères (margine/marge, cash flow), suggérant l’existence de synonymes interlangues potentiels. Au contraire, l’adjectif comptable/contabile n’actualise aucune tête congénère : N_fr ((valeurs, ajustement, plan, dépréciations, charge, exercice, perte, artifice) + comptable(s)) vs N_it ((effetti, principi, chiarezza) + contabile/i). Ce même fait s’observe pour l’AR agricolo/agricole : (azienda, mezzi, macchine, settori) + agricolo/i vs (matières premières, denrées, pneus, pneumatiques, fonds) + agricole(s). Le fait qu’il n’existe pas de coïncidence sémantique concernant les N déterminés par l’adjectif agricolo/agricole contribue à instancier, grâce au corpus bilingue, une complémentarité interlinguistique des termes, et l’émergence d’un réseau terminologique potentiel ((pneus, pneumatiques) + a. « est une partie de » macchine + a.). La consultation de dictionnaires terminologiques peut alors aider à repérer les termes manquants du réseau bilingue et permettre ainsi de vérifier l’existence éventuelle de phénomènes idiomatiques, dont il faut prendre conscience dans l’apprentissage de la langue spécialisée et de la traduction. À défaut, le corpus bilingue fournit une nouvelle piste de recherche terminologique à explorer. Ces observations valent aussi pour les N déterminés par comptable/contabili, à cette différence près que la plupart d’entre eux s’imposent d’emblée comme des technicismes (effetti c./marges c.).
- 11 Les domaines technico-scientifiques explicitement associés à misura sont la métrique en versificati (...)
32Les adjectifs prudenziale/prudentiel présentent une autre différence : ils composent des termes syntagmatiques exhibant un degré de technicité et donc un mode de conceptualisation différent : misure prudenziali/normes prudentielles et Autorité de contrôle prudentiel (ACP). En italien, misure, terme d’usage commun dans la langue générale, n’impose pas une interprétation juridique11, à la différence de normes qui donne au concept le caractère d’une institution, ce que confirme le nom propre ACP.
- 12 Notre proposition de mise en perspective didactique des résultats est théorique et se limite au cha (...)
33Les contextes que nous avons identifiés comme comparables sont applicables à l’enseignement de l’analyse terminologique bilingue, à l’université, pour l’italien et le français. Comme le montrent depuis vingt ans les travaux de Natalie Kübler (2014) et de son équipe de recherche, il est possible de faire entrer la linguistique de corpus dans la didactique universitaire appliquée à l’enseignement de l’anglais spécialisé aux francophones, de la traduction et de la terminologie technique et scientifique12. Il apparaît aujourd’hui essentiel d’appliquer cette pédagogie à d’autres paires de langues, réputées proches.
34La mise en perspective didactique de l’approche pilotée par le corpus se fonde sur le raisonnement suivant. Sachant que :
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l’italien et le français sont deux langues romanes dont les lexiques sont génétiquement proches ;
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des motifs externes à la langue influent sur le mode d’expression du sens et que ces facteurs sont variables d’une langue à l’autre ;
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en contexte, les dynamiques du sens sont complexes, parce qu’elles opèrent à des niveaux linguistiques différents qui sont à la fois imbriqués et masqués par la linéarité du texte ;
- 13 L’approche didactique visée dans le cadre d’une formation universitaire est à notre sens actionnell (...)
nous postulons que dans l’apprentissage de la langue spécialisée et de la terminologie du domaine de l’économie en italien et en français, l’étude de corpus comparables représentant des genres textuels différents est nécessaire au niveau universitaire, car elle permet d’illustrer par des exemples concrets la variété et la complexité des phénomènes interlinguistiques et interculturels en terminologie13.
35La mise en perspective didactique consiste à objectiver ces phénomènes au moyen de grilles d’analyse qui mettent en lumière des régularités et des variations de fonctionnement du sens terminologique au sein du corpus. L’étape préliminaire à la mise en réseau des termes par l’analyste concerne l’identification des relations sémantiques qui opèrent entre eux aux niveaux métalinguistique et référentiel.
36Ces grilles focalisent l’attention de l’analyste sur les entités linguistiques concernées par les relations, en vue de leur affecter une valeur sémantique contextuelle. Grâce à une interrogation outillée du corpus, les termes sont repérables :
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dans les concordances du mot, qui construit son sens en relation avec des concepts voisins associés ;
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dans le paradigme de termes construits sur le mot, qui peut être plus ou moins productif dans FARI. Les deux niveaux d’interrogation du corpus et la comparaison inter- et intralinguistique sont complémentaires pour le repérage des fragments de réseaux conceptuels comparables qui sont présents dans le corpus.
37Quand le terme est supposé inconnu des lecteurs, le technicisme, et tout particulièrement l’emprunt, donnent lieu à un métadiscours sur le signe, suivi de différents types de reformulation dans la langue d’accueil. L’autonymie du terme est plus ou moins signalée selon la langue du sous‑corpus.
IT :
I broker si attendono uno spin‑off in senso pieno , ossia una scissione proporzionale
FR :
" Smart control room " , une salle d ' interaction gestuelle avec des environnements virtuels
- 14 On observe que le terme italien (IT : Monti(-)bond) est adapté aux règles orthographiques du plurie (...)
… milliards d’euros. Les " Monti Bonds "14 , comme sont appelés les instruments de crédit mis
… programme de rachat d’actifs – " opérations monétaires sur titres " ( OMT ) – qui a été
38Termes et reformulation sont mis en relation à l’aide de marqueurs allant de la typographie (,) au métalangage explicite (in senso pieno, ossia ; comme sont appelés). La reformulation par le sigle (OMT) semble confirmer que le terme est institué dans la culture et propose simultanément une variante officielle du terme étendu.
FR :
asiatiques , ou des acteurs non régulés comme les " hedge funds " ou les maisons de courtage
- 15 Voir Maldussi (2020) pour une synthèse sur la naissance du terme hedge fund et l’établissement des (...)
39Le métalangage se réduit parfois à la mention autonymique (« hedge funds »). Dans l’exemple, le terme n’est pas défini ni traduit, mais il est inséré dans une double relation sémantique marquée (des X comme les « Y » ou les Z) qui le lie à un hyperonyme, acteurs non régulés, et à un cohyponyme, maisons de courtage. Le sens se construit à deux niveaux : métadiscursif, par la citation, et conceptuel par le marquage des relations sémantiques. Grâce à ce contexte, hedge funds et maisons de courtage sont interprétables comme des sous‑types agentifs de la classe acteurs non régulés, ce qui inscrit de fait hedge funds15 dans un nouveau réseau terminologique.
40La grille suivante tente de représenter ces mécanismes (méta-)discursifs afin de faciliter l’interprétation de la relation logique qui lie les termes potentiels T1 et T0.
Tableau 8. – T1 et T0, métalangage, marqueur, reformulation et relation sémantique.
41Dans l’exemple suivant, le métadiscours sur le terme glisse vers la scénarisation du concept :
FR :
ces fameux " écarts d’acquisition ", également appelés " survaleurs " ou en anglais " goodwills ". Ils constituent une sorte de prime payée par un groupe lors de l’acquisition d’une société à un prix supérieur aux capitaux propres comptables de l’entreprise achetée.
- 16 Cette grille tire parti de manière très simplifiée de la théorie des rôles sémantiques développée p (...)
42Le cadre sémantique nécessaire à la définition du concept de écarts d’acquisition et de ses synonymes convoque un scénario complexe impliquant différents rôles et des termes/concepts économiques et juridiques associés16. La grille qui suit tente de les représenter :
Tableau 9. – Cadre et rôles sémantiques impliqués dans goodwills et ses synonymes français.
43Observons tout d’abord que l’analyse du contexte apporte des éléments précisant la relation sémantique de écart d’acquisition avec spread, exclusivement associé à crédit dans FARI_FR (§ 4.1a). Les dénominations présentées comme des synonymes de goodwills sont l’expression de conceptualisations différentes dont le sens technique est rendu prédictible par leur structure morphologique. Contrairement à *bon vouloirs (goodwills), métaphore psychologique euphorisante et opaque en tant que terme économique, la motivation sémantique de écarts d’acquisition et de survaleurs en fait des termes plus explicites pour le lecteur. Leur composition à partir de mots connus de la langue générale (acquisition et valeurs, écarts et sur-) permet d’inférer un trait définitoire commun, à savoir celui de « somme supérieure (payée) par rapport à une autre somme (évaluée par des techniques comptables) » que confirme et précise la définition conceptuelle.
- 17 Les ouvrages de référence utilisés dans ce travail sont le Grande Dizionario Italiano dell’Uso (GRA (...)
44Dans FARI, le concept de rally/rallye est utilisé en liaison avec le domaine financier comme l’indiquent les noms rallye boursier et rally della borsa. Implantés de longue date dans la langue générale, rally/rallye sont décrits par les lexicographes comme relevant du domaine du sport (IT : rally, 1935 ; de l’anglais rally, « rassemblement », dérivé du français rallier ; FR : rallye automobile, 1931)17.
45Le terme sportif rallye de Monte-Carlo coexiste avec le terme financier rally boursier dans FARI_FR.
FR :
la deuxième banque …, a annoncé un bénéfice trimestriel décuplé grâce à ce rallye boursier.
… des quarante ans du triplé des Alpines au rallye de Monte-Carlo obtenu en 1973
- 18 Les trois premières places remportées par l’équipe Alpine-Renault en compétition.
- 19 Voir Condamines, Escoubas Benveniste et Federzoni (2022) pour l’ambivalence entre les relations de (...)
46Il réfère à un événement daté et localisé qui est lié à un autre événement (triplé des Alpines), ayant eu lieu quarante ans avant la rédaction du texte. La relation sémantique (au) peut être interprétée de plusieurs façons : comme une méronymie temporelle (le triplé18 est alors conçu comme la dernière phase du rallye, qui coïncide avec l’arrivée de la course) ou encore comme la conséquence du rallye, le résultat19. Le terme rallye boursier est lié par un marqueur explicite de cause (grâce à) à un résultat comptable (bénéfice trimestriel (être) décuplé).
47Seul le terme économique est attesté dans FARI_IT.
IT :
+ 1,5%. – Sul mini-rally della borsa milanese contribuiscono anche i guadagni degli energetici:
41%. I realizzi, dopo il mini-rally di ieri, insistono sul comparto bancario: Bpm‑1, 97%
Sul fronte valutario, continua senza sosta il rally dell’ euro vs dollaro, yen e sterlina. Il cross eur
… A0ERW4 – notizie) che vanta un rally del 3,53%, seguito da A2A (Other OTC
Banca Popolare dell’ Emilia Romagna che viaggia in rally di oltre il 3%, seguito da Banca Popolare
48L’interprétation de la relation sémantique est incertaine : dans un cas, sul mini-rally della borsa n’entre pas clairement dans une relation de causalité avec guadagni (gains), car le syntagme prépositionnel n’est pas dans la dépendance du verbe contribuiscono, qui régit la préposition a ; dans un autre, rally fait partie de la locution in rally qui indique un processus fonctionnant comme un lieu métaphorique. Les usages de rally montrent que le terme est polysémique au sein du domaine économique : interprétable tantôt comme un processus (continua/continue), tantôt comme le résultat quantifiable du processus (rally del 3,53%), tantôt comme un événement ponctuel antérieur (dopo/après) qui pourrait être la cause d’un état (i realizzi insistono sul comparto bancario) sans que la relation soit explicitée. D’une part, sans l’aide de la connaissance experte, il est difficile d’interpréter des usages où les polysémies entrent en résonance (realizzi, insistere, rally). D’autre part, le sens référentiel est fuyant et se dilue dans un concept qui semble être construit rhétoriquement par un style vague et métaphorique.
Tableau 10. – Grille des polysémies de T0 (rally/rallye) et interprétation sémantique.
49Le tableau 10 rend possible la comparaison de deux fonctionnements polysémiques distincts des termes congénères. Il montre qu’en italien, l’interprétation contextuelle du terme est plus variable que dans FARI_FR et que la relation conceptuelle qui le lie à un terme voisin est plus difficile à interpréter. Il montre également l’ambigüité du marqueur au.
- 20 L’anglicisme dam n’est pas une entrée du GRADIT de De Mauro, ni du Vocabolario Treccani, où il est (...)
50Certaines relations sémantiques sont repérables et clairement interprétables grâce à la présence de marqueurs, mais aussi parce que les termes reliés réfèrent à des objets manufacturés faits d’éléments concrets, stabilisés dans le temps et dans l’espace. Les anglicismes dam et spoiler20 conduisent ainsi à une riche série de relations entre l’automobile conçue comme un tout et certains objets qui la composent dont les dénominations dans FARI_IT empruntent aussi à d’autres langues (cf. tableau 11) :
IT :
l’ Alfa Romeo MiTo SBK è allestita con le minigonne laterali e il dam posteriore
- 21 (Sic). Le nom de matériau textile velours emprunté au français et attesté en italien à partir de 19 (...)
Giulietta propone i particolari in carbonio, tra i quali lo spoiler, le calotte degli specchi esterni, il pomello del cambio e gli inserti sulla plancia, oltre a tappeti in velour21 con logo ‘Giulietta’ e i copri valvole personalizzati
Tableau 11. – Termes T1 en relation sémantique marquée avec T0 (dam, spoiler, listes).
51Deux exemples extraits de FARI_FR illustrent comment le mot de la langue générale pièces conduit à des termes et à des relations sémantiques qui se différencient fortement par leur degré d’explicitation et d’interprétabilité pour le lecteur (cf. tableau 12) :
FR :
l ' ingénierie véhicule (plateformes, pièces, carrosserie), ainsi que les moteurs et transmissions
… spécialisé dans le découpage-emboutissage, la tôlerie, la fonderie d’aluminium, la fabrication de pièces plastiques en injection et le thermoformage
Tableau 12. – Termes potentiels T1 et T0 repérables grâce à pièces et relations sémantiques.
52Dans le premier cas, pièces est clairement un terme elliptique, de même que les candidats cohyponymes et l’holonyme potentiel ingénierie véhicule. Dans le deuxième, pièces s’insère dans un terme très complexe et interprétable linguistiquement pour le profane, fabrication de pièces plastiques en injection, qui fait lui‑même partie d’une liste de termes techniques interprétables. Même si l’hyperonyme n’est pas exprimé, on comprend, grâce à la série de nominalisations sémantiquement motivées, (découpage, …, thermoformage), que le concept catégorisant pourrait s’apparenter à techniques de fabrication employées dans la partie de la construction de l’automobile qui ne concerne pas la mécanique du véhicule.
53La composition mixte d’un anglicisme avec un mot italien donne lieu à de nombreux termes (divisione engineering, bond ibrido, Tremonti(-)bond, benchmark europeo, welfare aziendale…). Raus souligne cette tendance de l’italien du domaine de la Bourse à former ce qu’elle qualifie d’emprunt hybride, un type de « mots qui, dans l’imitation [Ndlr : de la terminologie anglo-américaine] ont subi des adaptations particulières » (2007 : 317). Ce phénomène est attesté pour le français, mais il opère au sein de l’anglicisme et produit alors une variante du terme free cash flow :
FR :
délivré, comme promis, un free cash flow positif, de 597 millions d’euros sur la partie
atteindre son objectif de cash flow libre positif d’ici la fin de l’année 2014
54En italien, la composition mixte aboutit à la création de formes inédites et flexibles sur le plan fonctionnel. La forme mixte métaphorique taglia-manager (*coupe-manager) est tantôt attestée comme un nom masculin, tantôt comme un N en fonction d’adjectif :
IT :
Banchieri divisi sul taglia-manager.
È la mozione taglia-manager quella che più fa discutere la platea del Forex
avrebbe funzionato, la norma taglia-manager, nel caso del Monte
55La structure N taglia-manager produit un hyponyme de norma ou de mozione, interprétable respectivement comme une sorte de « règle énoncée par un système juridique » ou un type particulier de « proposition formulée par un ou plusieurs membres d’une assemblée pour être discutée et soumise aux voix »22 en ce qui concerne les effectifs consacrés à la gestion des banques. Par contre, il est plus difficile d’interpréter « il taglia-manager », puisque aucune tête de genre masculin n’est attestée dans le corpus avec cet adjectif.
Tableau 13. – Un cas d’ellipse insoluble de la tête nominale.
- 23 « I leucociti » ou « i globuli bianchi » deviennent « i bianchi » dans les discours des experts ita (...)
56L’usage de l’adjectif à la place du terme est souligné par Cortelazzo (1994) pour l’italien de la médecine, quand les experts parlent entre eux23. Ce phénomène de l’ellipse, appelé parfois « effacement » de la tête nominale, est attesté dans les deux langues du corpus FARI.
IT :
società di Cologno Monzese. La (ø) finanziaria attualmente controlla il 40% del gruppo del
fiducia delle imprese è ampio, dal (ø) manifatturiero, al commercio all’ingrosso, alle costruzioni
57La forme elliptique du terme est interprétable en contexte quand elle est liée à un nom voisin, par exemple : società di C. M./la (ø) finanziaria, qui permet de construire sémantiquement le lien de coréférentialité entre les deux termes. Ce lien conceptuel permet de restaurer à distance la relation de dépendance syntaxique de l’adjectif « nu » avec un nom absent. Dans les cas où le contexte proche ne fournit pas cette information sémantique, ce sont les têtes nominales instanciées dans les patrons impliquant l’adjectif qui peuvent permettre d’interpréter le terme elliptique, en cohérence avec les contraintes imposées par le contexte local. Les N candidats du corpus pour résoudre en contexte l’ellipse de dal (ø) manifatturiero sont settore et comparto (secteur, branche). Parfois, malgré la présence du marqueur de reformulation explicite (ou), le terme voisin (LCV) ne permet pas de récupérer avec certitude le N élidé :
FR :
sur la France. Les (ø) utilitaires ou " LCV " ont un modèle économique très profitable
58La construction du sens terminologique opère aussi au niveau paradigmatique, et est repérable grâce à des séries morphologiques : en raison de leur forme et du sens prédictible qui en découle, ces termes instancient des portions de réseaux conceptuels très lisibles à l’échelle du corpus. Les séries morphologiques basées sur les noms marché/mercato, banque/banca (cf. § 4.2) et issues de certains anglicismes permettent de regrouper des contextes linguistiquement comparables qui pourraient contribuer à préciser la nature exacte des relations sémantiques qui lient ces termes dans le réseau conceptuel du corpus.
59Le tableau 14 montre comment le terme économique T0, marché/mercato, se construit avec différents noms T1 selon un ou plusieurs des patrons disponibles, donnant corps dans les deux langues aux hyponymes T2, T2', T2", et à une taxonomie comparable, mais pas toujours morphologiquement superposable. Se pose alors la question de la synonymie interlinguistique, mais aussi intralinguistique entre ces termes (par exemple mercato del credito/m. creditizio).
Tableau 14. – Hyponymes de marché/mercato impliquant le même couple de N selon différents patrons.
- 24 Raus constate dans les glossaires italiens « la présence de véritables paradigmes [Ndlr : construit (...)
- 25 Le statut terminologique de big bank est à discuter. Big fait partie des anglicismes récurrents dan (...)
- 26 Aucun des deux termes n’est présent dans le GRADIT de De Mauro. Seul banca d’investimento est attes (...)
60À la lumière des emprunts à l’anglais de séries morphologiques24, nous examinons, à partir d’un exemple, l’usage des séries correspondantes en italien et en français dans le corpus. Parmi les séries morphologiques construites sur des anglicismes, les noms syntagmatiques ayant pour tête bank et banking mettent en évidence l’emprunt par l’italien de tout une taxonomie (retail banking, investment bank/banking, commercial banking, big bank25) sans que les correspondants potentiels banca d’investimento, banca al dettaglio soient présents26. Seul banca commerciale, utilisé en référence à une banque étrangère (Vtb Bank) coexiste avec commercial (banking).
61Dans le sous‑corpus français, au contraire, banque de financement et d’investissement, banque de détail offrent des formes potentiellement synonymiques des anglicismes (mais banque commerciale n’est jamais utilisé). Quant à l’emploi de bank, il est strictement limité aux noms propres (Royal Bank, Deutsche Bank, Renault Bank Direkt…) et celui de banking, à l’expression dysphorique shadow banking dont la traduction française (finance de l’ombre) l’exclut d’office de la taxonomie des termes bien formés. Dans les deux langues, l’ellipse de la tête banking est attestée (retail (banking) ; online (banking)).
IT :
Giudizio positivo sull’ investment bank elvetica, che secondo gli specialisti di Morgan Stanley
guardano a una separazione netta fra commercial e investment banking
finanziarie (a maggior ragione orientate al retail banking tradizionale) continua
clientela che opera sul multichannel, attraverso call center, online (ø) e Internet banking, su cui Altra curiosità: la seconda big bank italiana, Intesa Sanpaolo, con i suoi 97 mila dipendenti
la Vtb Bank, una banca commerciale molto nota dalle parti dell’Est Europa
anche se il ruolo del retail CheBanca-Compass è previsto importante
FR :
, dans la banque de financement et d’investissement comme dans la banque de détail
il manque … souvent dans la banque de détail une vision de bout-en-bout des processus
achetait la banque de détail italienne Cariparma et une participation de 20 % dans l’espagnole
Credit Suisse, dont la stratégie reste axée autour de la banque d’investissement, a pris 23 %
prochaine crise bancaire viendra de la finance de l’ombre (shadow banking), a estimé
le reste en 2013. " Dans le retail (ø), on n’a pas fini les transformations qui sont liées au modèle de
62Les hyponymes de banque restent ambigus en contexte, où ils peuvent renvoyer à plusieurs concepts : celui du sous‑secteur d’une activité conçue dans son ensemble (hyperonymie et/ou méronymie), ou celui d’une banque identifiée, caractérisée par la nature des services qu’elle vend, ou encore celui d’une composante d’une grande entreprise qui, au sein de la société, s’est spécialisée dans certains services bancaires (relation de méronymie). Pour être résolue, cette ambiguïté nécessite d’élargir le contexte, mais surtout de recourir à des connaissances spécialisées et sans doute juridiques, c’est-à-dire situées dans le temps et dans l’espace du droit.
63Banque d’affaires/banca d’affari est en usage, dans les deux langues. On constate que les relations sémantiques qui les lient à d’autres termes — X placer (banque d’affaires) au cœur de Z / banca d’affari essere oggetto di un passaggio infragruppo — sont vagues, métaphoriques et n’évoquent que de très loin une relation de méronymie que les seules connaissances linguistiques ne permettent pas de fonder.
FR :
La banque zurichoise, qui place la banque d’affaires au cœur de sa stratégie, a annoncé
IT :
sul caso Interbanca. La banca d’affari fu prima oggetto di un passaggio infragruppo
64Le tableau 15 représentant les séries morphologiques basées sur banca/bank(ing)/banque confirme, pour l’italien, l’usage de l’emprunt élargi au paradigme, pour un concept économique central du corpus. Un seul anglicisme est présent dans FARI_FR, sous forme elliptique, le retail, tandis que des concepts/termes sont attestés, qui ne sont pas en usage dans le sous‑corpus italien (banque d’investissement et de financement, b. de détail, b. à distance, b. en ligne, b. sur téléphone, b. en camionnette, b. universelle, bancassurance, b. nationale, b. responsable…). L’alternance des zones grisées et non grisées du tableau se propose de matérialiser quelques regroupements sémantiques possibles (intra-et interlinguistiques) avec d’autres termes du corpus dont il reste à préciser les relations sémantiques qui les lient. Cela permet d’observer par exemple que les conceptualisations la multicanalità/il multichannel sont absentes du sous‑corpus français, mais que ces termes pourraient être liés conceptuellement comme holonymes interlinguistiques potentiels d’un ensemble de termes composés de banque (de b. en ligne à b. à distance, voire b. en camionnette).
Tableau 15. – Séries morphologiques attestées construites sur banca/bank(ing)/banque.
65Cette étude quantitative et qualitative comparée du vocabulaire du corpus FARI 2013 révèle des tendances convergentes et divergentes, en ce qui concerne les moyens d’expression du sens spécialisé, dans des textes relatifs au domaine de l’économie relevant d’un même genre communicatif, dans deux langues romanes, l’italien et le français.
66La comparaison des usages attestés pour certains noms présente des phénomènes utiles pour une pédagogie de la compréhension du sens spécialisé, par l’analyse linguistique contrastive. Nous avons choisi de mettre en évidence différents exemples de construction du sens :
-
des métadiscours sur le terme, accompagnés de reformulations (traduction, définition, sigle) qui constituent parfois des ressources linguistiques et informatives pour interpréter le sens et pour accéder à des termes liés par des relations explicites ;
-
des paires de noms congénères mis en relation conceptuelle intrinsèque — selon des patrons variés — et extrinsèque, avec d’autres termes du contexte ; mais aussi des préférences lexicales que peuvent révéler des fréquences divergentes entre les termes. Les variations de fréquence de spread et de banca/banque conduisent ainsi à examiner d’autres têtes syntaxiques, respectivement FR : écart (§ 4.1 a) et IT : istituto, gruppi, sportelli (§ 4.2) et pourraient faire émerger des usages idiomatiques ;
-
des termes communs présentant différents types de polysémie. Le cas de rally/rallye suggère qu’il est nécessaire d’approfondir le concept de polysémie en terminologie textuelle, celle‑ci pouvant opérer de manière complexe au sein d’un même domaine ;
-
des candidats synonymes d’une langue à l’autre ;
-
des portions de réseaux de termes (mis en relation d’hyperonymie, de holonymie/méronymie, de cause, de conséquence) ;
-
des variations expressives qui rendent le terme opaque, comme l’ellipse de la tête syntaxique combinée à la variation de genre pour l’italien (cf. il taglia manager).
67Dans FARI_IT, les occurrences d’anglicismes sont 5 fois plus nombreuses et 4 fois plus diversifiées lexicalement que dans FARI_FR. Les emprunts à l’anglais de l’italien sont graphiquement variables et produisent de nombreux termes hybrides. Le mécanisme de l’emprunt peut opérer massivement à l’échelle d’une série morphologique, sans explicitation contextuelle, ce qui confirme la tendance observée par Raus (2007) dans les glossaires boursiers. L’étude pilotée par le corpus permet de mettre en évidence, à partir d’un échantillon de textes de la presse économique et financière, italienne, en 2013, l’absence de certains termes italiens se référant à la typologie des banques et des activités bancaires, et leur remplacement par des anglicismes. Ce phénomène n’est pas attesté pour le sous‑corpus français (cf. tableau 15). Les anglicismes de FARI_FR sont moins nombreux et moins diversifiés que les anglicismes de FARI_IT, aussi bien lexicalement qu’en termes de constructions morphologiques (cf. § 4.1.b et c). En effet, les types lexicaux anglais attestés en -ing sont proportionnellement 2 fois plus nombreux en français qu’en italien, quand on les rapporte au nombre total de types d’anglicismes attestés dans le sous‑corpus. De plus, à la différence de l’italien (newco, midcap, moral suasion…) le corpus français ne présente pas de cas de noms construits sur des abréviations d’anglicismes.
68Cette étude propose d’utiliser le corpus FARI 2013 à la fois comme un objet et comme un outil de recherche, de découverte et d’entraînement à l’observation et à la description des tendances communes et spécifiques aux deux langues romanes, à partir de ces phénomènes qui concernent l’utilisation de termes nominaux en lien avec le domaine économique. L’objectif qui pourrait être visé par cette mise en perspective didactique de l’étude d’un corpus bilingue comparable est, à plus ou moins long terme, que l’étudiant universitaire s’empare de manière autonome, des outils et des méthodes de la linguistique de corpus afin de forger, par une pratique supervisée, les notions critiques et les compétences métalinguistiques indispensables à l’analyse de la terminologie et des usages de la langue en économie, en français et en italien. Les résultats de cette étude peuvent également contribuer, après leur validation par des experts, à l’enrichissement de dictionnaires terminologiques, d’une part, et à l’analyse diachronique des termes d’autre part.