Un architecte hygiéniste au service de l’Hôpital général de Paris à la fin du xviiie siècle
Résumés
Charles-François Viel (1745-1819) fut le dernier titulaire de la charge d’architecte de l’Hôpital général de Paris avant la disparition de cette institution en 17901. Il poursuivit sa carrière dans les années 1800 en tant qu’architecte des Hospices civils parisiens. Il participa alors, avec d’autres confrères, à la médicalisation du vaste patrimoine immobilier constitué des anciens bâtiments de l’Hôpital général ou des abbayes confisquées comme biens nationaux, avant d’être mis à disposition du département de la Seine sous la Convention thermidorienne. À ce titre, il fut chargé de la construction et de l’entretien de nombreux bâtiments hospitaliers dont la plupart disparurent au début du xxe siècle, tels que l’hospice Cochin ou l’infirmerie de la Pitié. Nous nous attacherons plus particulièrement à décrire les travaux entrepris par Viel pour alimenter en eau potable et évacuer les eaux sales dans les deux principaux établissements parisiens de l’Hôpital général qui, à la veille de la Révolution, accueillaient une population de 8 000 à 10 000 personnes : les maisons de la Salpêtrière et de Bicêtre.
Entrées d’index
Mots-clés :
grand égout de Bicêtre, Salpêtrière, Bicêtre, Hôpital général de Paris, nouvelles loges de la Salpêtrière, Charles-François Viel, Germain Boffrand, Tenon (Jacques)Keywords:
Salpêtrière, Bicêtre, General Hospital of Paris, Bicêtre main sewer, new loges at the Salpêtrière, Charles-François Viel, Germain Boffrand, Jacques TenonPlan
Haut de pageTexte intégral
This article is based on our doctoral thesis in art history on Charles-François Viel (1745-1819), architecte et théoricien, directed by Jean-Philippe Garric, Paris-I Panthéon-Sorbonne, 2019. In 2020, this thesis was awarded the Prix de la Mutuelle nationale des hospitaliers, given by the Société française d’histoire des hôpitaux (French society for hospital history).
Cet article est issu de notre travail de recherche réalisé dans le cadre de notre thèse de doctorat en histoire de l’art : LAURO Marc, Charles-François Viel (1745-1819), architecte et théoricien, sous la direction de Jean-Philippe Garric, Paris, Paris-I Panthéon-Sorbonne, 2019. Cette thèse a reçu en 2020 le prix de la Mutuelle nationale des hospitaliers délivré par la Société française d’histoire des hôpitaux.
Moderniser une institution séculaire
- 3 Si la notion d’enfermement s’applique bien aux prisonniers, prostituées ou « insensées », il convi (...)
- 4 AN Z1j 1278, travaux de l’architecte Viel à la Salpêtrière (1786-1789), Mémoire des ouvrages de ma (...)
1Dans les années 1780, l’institution de l’Hôpital général, créée par Louis XIV en 1656 afin d’enfermer les errants et les marginaux3, est confrontée à un double défi : elle doit moderniser ses bâtiments pour les adapter aux nouvelles exigences de l’hygiène, principalement la libre circulation de l’air et l’évacuation des eaux usées, tout en se dotant de nouvelles infirmeries. En effet, l’Hôtel-Dieu de Paris, seule institution soignant gratuitement les malades, refuse désormais d’accueillir les pensionnaires de l’Hôpital général, et les architectes Pierre-Marie Payen, puis Charles-François Viel doivent édifier des infirmeries qui donnent à l’institution un début de spécialisation médicale alors qu’elle remplissait jusque-là surtout une fonction d’enfermement. La Salpêtrière reçoit principalement une population de 600 femmes « insensées », des prostituées emprisonnées et des ménages tombés dans l’indigence. Bicêtre, quant à lui, héberge des vieillards indigents, des enfants orphelins, des vénériens, des épileptiques et 600 prisonniers condamnés à de longues peines par la justice. Viel dispose d’un budget non négligeable de 656 433 livres4 pour la première tranche des travaux et d’une relative liberté dans l’exécution des plans projetés. Il s’attache donc à pourvoir les deux principales « maisons » de l’Hôpital général d’un système complet d’alimentation en eau potable tout en concevant un réseau d’égouts qu’il veut concevoir comme des chefs-d’œuvre de l’ingénierie civile. Il ne s’agit pas seulement d’améliorer les conditions de vie des pensionnaires, mais de prouver à l’opinion publique qu’un architecte ayant reçu une formation académique et nourri de l’expérience du chantier peut faire aussi bien qu’un ingénieur hydraulicien. En ce sens, Viel souhaite se rattacher à la tradition des architectes de la Renaissance qui étaient à la fois constructeurs, artistes et ingénieurs.
De nouvelles loges pour les « insensées » de la Salpêtrière
- 5 VIEL Charles-François, « Notices d’édifices publics et particuliers », in Principes de l’ordonnanc (...)
- 6 Après les remaniements des xixe et xxe siècles, seules subsistent aujourd’hui trois loges sur l’en (...)
- 7 La construction de la nouvelle clinique neurologique, aujourd’hui bâtiment Paul-Castaigne, en 1963 (...)
- 8 LAURO Marc, « Les architectures de la Salpêtrière », in ANDIA Béatrice de & LANGLOIS Gilles-Antoin (...)
2En 1781, le ministre Jacques Necker, se conformant au souhait de Louis XVI, avait constitué une inspection générale des maisons de force et des hospices. À la suite d’un tour de France des hôpitaux généraux, les médecins ayant en charge cette inspection publièrent un certain nombre de recommandations dont les principales étaient de séparer les malades selon leurs pathologies, de fournir de l’air, de l’eau et de l’espace aux internés et d’édifier des bâtiments spécifiques pour les « fous ». Comme beaucoup de projets de la fin de l’Ancien Régime, ces recommandations ne connurent qu’un timide début de mise en œuvre. Une exception notable demeure le projet de Viel, qui construisit dans l’enceinte de la Salpêtrière de nouvelles loges afin d’accueillir 600 « insensées » en combinant enfermement, hygiène et les prémices d’un « traitement moral ». La nécessité de mener à bien ce chantier s’explique par un scandale récurrent : lors des crues nocturnes de la Seine, les pensionnaires jugées trop agitées et qui avaient été enchaînées dans leur cellule périssaient noyées. Afin d’y remédier, Viel élève un plateau de 5 000 toises de superficie surélevé de 15 toises à l’est et de 16 toises à l’ouest pour y placer les nouvelles loges. En contrebas et reliés au plateau par des escaliers, il conserve quatre bâtiments élevés en 1760 par son prédécesseur Payen. L’architecte soigne les détails constructifs et fait reproduire dans ses planches gravées5 une partie des murs de soutènement et des substructions qui consolident le vaste plateau de terre encore visible dans la topographie actuelle de la Salpêtrière. Il peut ainsi creuser un vaste réseau d’égouts relié à chacune des loges et qui se jette dans la Seine limitrophe. Les loges se présentent comme vingt-quatre petits pavillons quadrangulaires d’un seul étage alignés les uns à côté des autres autour d’une cour centrale6. Le centre de cette cour est marqué par une fontaine, l’enceinte extérieure des loges est constituée des pavillons de service reliés par des portiques : cuisine, buanderie, magasins, logements des gardiens ainsi que des bains qui participent du processus curatif. Ce système de portiques permet de maintenir une clôture tout en offrant aux malades, depuis leurs cellules ou les promenoirs, une vue agréable sur la campagne environnante, en l’occurrence les berges de la Seine. À l’intérieur de chaque cellule, Viel applique la théorie aériste dominante dans les années 1780 en ménageant une large ventouse tronconique dans les toitures et en disposant des plafonds voûtés pour une meilleure évacuation des vapeurs « méphitiques ». Au début des années 1990, lorsque furent rénovées les trois loges subsistantes7, ce plafond voûté était toujours visible8.
3La trilogie hygiéniste, libre circulation de l’air, de l’eau et évacuation des déchets, était complétée par un élément de nature morale : la libre circulation du regard sur des objets propres à calmer l’agitation de l’esprit.
- 9 VIEL Charles-François, « Élévation et plan du corps principal de la buanderie des nouvelles loges (...)
- 10 POSTEL Jacques, « Philippe Pinel (1745-1826) et la Révolution française », in SAINT FARE GARNOT Ni (...)
4Si les loges ne comportent aucun décor, si ce n’est un parement en pierre de Bourgogne, les pavillons de service comme le logement du régisseur ou la buanderie sont élevés dans le « goût antique » avec, soutenu par de fines colonnes doriques, un portique qui longe et prolonge leurs façades. Le plan de la buanderie [fig. 1] fait apparaître trois espaces distincts. Au centre, dans une pièce ouverte sur l’extérieur, on trouve deux bassins destinés au rinçage du linge. Cette pièce est encadrée au nord par la savonnerie où l’on fabrique le savon et, au sud, par la coulerie où le linge est savonné et lessivé9. Le manège de la pompe à eau qui alimente l’ensemble se présente comme une tholos périptère de style dorique. Le mécanisme permettant de puiser l’eau du puits est actionné par un cheval attaché à un tourniquet. Ainsi, sur le plan de l’alimentation en eau et de l’évacuation des « boues », Viel parvient à créer une petite cité autonome exclusivement dédiée aux soins des « insensées ». C’est dans ce cadre, à partir de 1795, que le médecin aliéniste Philippe Pinel peut faire progresser sa discipline en faisant ôter les chaînes des malades et en entreprenant un classement méthodique des patients selon une approche clinique en cours de constitution10.
Figure 1
Élévation et plan du corps principal de la buanderie des nouvelles loges de la Salpêtrière. Gravure d’Antoine-Joseph Gaitte d’après un dessin de Viel, extraite de « Notices d’édifices publics et particuliers » de Charles-François Viel, in Principes de l’ordonnance et de la construction des bâtimens…, vol. IV, éditeurs Tilliard frères et Goeury (Paris), 1812, planche 6 (détail), conservée à la Ville de Paris / Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) (4-ESR-00135).
Reproduction Marc Lauro.
Évacuer les immondices
- 11 TENON Jacques, « Mémoire sur les infirmeries des trois principales prisons de la juridiction du Ch (...)
- 12 VIEL Charles-François, op. cit., vol. IV, planche 7, 1812.
- 13 Id., « Notices d’édifices publics et particuliers », in Principes de l’ordonnance et de la constru (...)
5La lenteur du chantier, interrompu sous la Révolution et achevé sous le Consulat, explique en grande partie que le caractère innovant des réalisations de Viel ait échappé à ses contemporains. Mais, plus sûrement, la mauvaise réputation de l’Hôpital général, fondation royale et carcérale, n’a pas permis d’associer cette architecture à une notion de progrès tant sur le plan de l’hygiène que sur le plan des conditions de vie des pensionnaires. Une exception demeure cependant, soulignée par l’Académie royale des sciences : il s’agit des latrines et de leur système d’évacuation des « matières » remarqué par le médecin et académicien Jacques Tenon au moment de leur conception en 178011 et décrit à nouveau en 1788 dans son Mémoire sur les hôpitaux de Paris. Si Payen, prédécesseur de Viel, a bien conçu au centre du quadrilatère de la Salpêtrière une nouvelle infirmerie appelée « infirmerie générale pour les pensionnaires », Viel fait construire en son centre une batterie de latrines disposées autour d’une immense gaine tronconique en maçonnerie [fig. 2]. Elle dessert trois étages et aboutit dans un égout connecté au réseau des loges se jetant dans la Seine. La forme en cône permet l’évacuation des matières directement dans l’égout sans qu’elles ne s’attachent aux parois. Afin de permettre une meilleure évacuation des « boues », ce dispositif est complété par une pompe qui alimente en eau les canalisations. Enfin, aussi bien pour l’infirmerie que pour les loges, l’architecte généralise le système des « cabinets d’aisance avec cuvettes à l’anglaise12 », c’est-à-dire des toilettes disposant d’une chasse d’eau alimentée par un réseau d’aqueducs et reliées aux égouts par un siphon permettant l’évacuation des immondices tout en empêchant la remontée des odeurs [fig. 3] : « Je composai cette espèce de cuvette en 1784. Son effet est certain contre l’infection qui s’exhale de la bouche des égouts. Je l’ai employée dans plusieurs maisons particulières, avec succès13. » Avec cette réalisation complexe et coûteuse, Viel et son administration affirment leur volonté de mettre en œuvre des mesures d’hygiène pour les populations les plus marginalisées, à une époque où les toilettes à l’anglaise demeuraient un véritable luxe réservé à une élite privilégiée.
Figure 2
Plan des latrines de la Salpêtrière. Gravure d’après un dessin de Charles-François Viel pour un projet de latrines, extraite de « Mémoire sur les infirmeries des trois principales prisons de la juridiction du Châtelet de Paris », de Jacques Tenon in Histoire de l’Académie royale des Sciences, Imprimerie royale (Paris), 1784.
Reproduction Marc Lauro.
Figure 3
Coupe des latrines de l’infirmerie générale de la Salpêtrière (cric pour lever et fermer la vanne de la citerne, cabinets d’aisances à l’anglaise), extraite de « Notices d’édifices publics et particuliers » de Charles-François Viel, in Principes de l’ordonnance et de la construction des bâtimens…, vol. IV, éditeurs Tilliard frères et Goeury (Paris), 1812, planche 7 (détail), conservée à la Ville de Paris / Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) (4-ESR-00135).
Reproduction Marc Lauro.
Poursuivre l’œuvre de Germain Boffrand à Bicêtre
6Les constructions et réparations réalisées par Viel à Bicêtre constituent les ultimes travaux qu’il effectue en tant qu’architecte de l’Hôpital général. Il est fier de nous apprendre que son projet de grand égout fut ordonné par le roi en mai 1784 et « sanctionné dans son exécution » lors du Conseil du 27 juin 1789. Cet arrêt a pour objectif de fixer un espace non constructible autour du nouveau monument et d’interdire tous travaux de fouille ou d’excavation dans le périmètre du déversoir.
- 14 VIEL Charles-François, op. cit., vol. IV, 1812, p. 16-27.
- 15 Id., Grand égout de Bicêtre, ordonné par le roi Louis XVI : plans, élévations, coupes et profils g (...)
7Il constitue à ce titre une des dernières décisions de Louis XVI en matière de génie civil. Viel rédige une notice détaillée14 à son sujet et fait publier une coupe et un plan aquarellé du réseau hydraulique15. Ses réalisations à Bicêtre consistent dans la réparation des bâtiments qui menaçaient ruine, la destruction des cachots souterrains construits par Germain Boffrand (1667-1754) en 1731, l’édification de nouveaux cachots et la conception d’un vaste réseau d’aqueducs et d’égouts. C’est une œuvre de salubrité publique et d’humanisation dans un hôpital-prison de sinistre réputation, relégué aux marges de Paris, dans la paroisse de Gentilly. Ce village n’est traversé par aucun cours d’eau et son sous-sol est truffé de carrières.
- 16 SAINTE FARE GARNOT Nicolas, « Germain Boffrand et l’Hôpital général », in GALLET Michel & GARMS Jö (...)
- 17 BOFFRAND Germain, Livre d’architecture contenant les principes generaux de cet art, Paris, Guillau (...)
8Bicêtre, selon Viel, accueille à la veille de la Révolution une population exclusivement masculine de 4 500 personnes. Le soin que prend Viel à décrire des travaux qui n’ont pas l’ampleur du vaste complexe conçu pour la Salpêtrière s’explique par sa volonté de s’inscrire dans la continuité de Boffrand, qui travailla pour l’Hôpital général de 1724 à 175316. Viel admire son prédécesseur qu’il qualifie d’« architecte remarquable » et de « savant ». Il a observé et décrit ses édifices comme l’hôpital des Enfants-Trouvés, sur le parvis de Notre-Dame, ou le grand puits et le réservoir de Bicêtre. Ces deux dernières constructions sont encore visibles dans l’hôpital. Viel souhaite, dans ses écrits, nous prouver qu’il peut égaler Boffrand en complétant et en améliorant ses réalisations. La description de la construction du grand égout est un récit en miroir de celui écrit par Boffrand soixante-dix ans plus tôt dans son Livre d’architecture17. On y retrouve le même soin à détailler les matériaux utilisés, les difficultés de l’entreprise et l’exploit technique qui a été accompli. Il est clair qu’en s’inscrivant dans la lignée de Boffrand, il revendique un héritage de solidité et de sobriété tout en s’affirmant ingénieur hydraulicien.
9Si la Salpêtrière, bordée par la Seine, trouve naturellement son alimentation en eau, ce n’est pas le cas de Bicêtre, qui a été édifié sur un plateau. Boffrand a donc conçu un puits de 60 m de profondeur relié à un vaste réservoir dont le volume de plus de 1 000 m3 suffit à alimenter l’hôpital durant une semaine.
10Ce dispositif est complété par une machine à pompe actionnée par vingt-quatre prisonniers et des conduites en plomb qui desservent les pavillons de l’hôpital. Viel s’inspire de ce système pour le réseau hydraulique de la Salpêtrière, mais l’époque a changé et les prisonniers du manège y sont remplacés par des chevaux. Pour l’évacuation des eaux usées, Boffrand avait prévu des aqueducs souterrains qui traversent les cours et se rejoignent à l’extérieur de l’hôpital dans un vaste puisard triangulaire creusé au revers de la côte de Gentilly. À partir de 1775, ce puisard qui recueille 4 000 litres d’eau sale et d’immondices par jour est engorgé. Ses vapeurs méphitiques empuantissent l’atmosphère de Bicêtre et de Gentilly. En 1783, les administrateurs de l’Hôpital général demandent donc à Viel de trouver une solution pour mettre fin à ces désordres.
Le grand égout de Bicêtre
- 18 TENON Jacques, Mémoires sur les hôpitaux de Paris, Paris, chez Royez, 1788, p. 88.
11Jacques Tenon nous apprend qu’en 1780 M. de Bernière, administrateur de l’Hôpital général, avait proposé un premier projet d’aqueduc de 3 000 toises de long, soit près de 6 km, afin de porter les eaux sales depuis le puisard de Boffrand jusqu’à la Seine18. La nécessité d’acheter tous les terrains au nord du plateau où s’élève l’hôpital, la présence de carrières et de plusieurs chemins publics ne permettaient pas de réaliser l’entreprise dans un délai raisonnable et Viel évalue le montant de ces travaux à trois millions de livres. Le cahier des charges qui lui est imposé en 1783 le contraint à prévoir un chantier d’une durée maximum de quatre ans pour un coût de 400 000 livres. Les solutions proposées par le nouvel architecte de l’institution s’avèrent à la fois économiques et originales. Il n’utilise que des pierres extraites des six carrières achetées par l’hôpital, réservant le silex imperméable pour les parois intérieures du chenal et le calcaire pour son enveloppe extérieure. Il réduit la longueur de l’égout à 245 toises et aménage la carrière située le plus au nord des terrains de Bicêtre afin de la transformer en un gigantesque puisard.
12Le chenal proprement dit forme une construction découverte enjambée par deux ponts et aboutit à deux bassins circulaires où un ensemble de murets et de vannes permet de filtrer les eaux usées et de retenir les matières [fig. 4]. Ces dernières sont récupérées deux fois par an par les prisonniers et vendues par l’administration de l’hôpital sous forme de « poudrette », c’est-à-dire d’engrais pour les cultures maraîchères. L’ensemble de l’ouvrage est entouré de murs qui permettent de canaliser les eaux en cas de forte pluie.
13La partie la plus complexe de cette opération d’ingénierie consiste à creuser et à consolider la carrière destinée à recevoir un déversoir tronconique de 15 m de profondeur à l’embouchure des bassins [fig. 4]. Viel doit imaginer un système d’arcs en ogive afin de contrebuter le cône et les trois galeries souterraines qui acheminent l’eau dans les couches inférieures de la carrière. Un réseau de rigoles disposées sous les galeries achève de disperser les « eaux clarifiées » dans des tranchées dont la profondeur reste inconnue selon Viel. Les regards dessinés par l’architecte et qui donnent accès aux galeries tout en retenant les vapeurs putrides affectent la forme de la tour des Vents à Athènes [fig. 4]. Ainsi, dans son combat pour l’hygiène, il peut convoquer l’Antiquité en surface et privilégier la voûte gothique dans les profondeurs de la terre. La science constructive de Viel acquiert ici une dimension symbolique : l’eau souillée par l’homme est rendue pure aux entrailles de la Terre. En creusant son puits gigantesque, Boffrand manifestait sa maîtrise de la Nature ; en aménageant son égout, Viel propose de se réconcilier avec elle.
14Viel prétend pour cette construction s’être inspiré de la tour des Vents d’Athènes. Il s’agit très probablement d’une interprétation de la gravure représentant le monument publié en 1758 par son professeur à l’Académie d’architecture Julien-David Leroy dans son ouvrage Les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce.
Figure 4
Grand égout de l’hôpital Bicêtre près de Paris dont les travaux commencés en 1784 ont été terminés en juin 1789. Gravure d’Antoine-Joseph Gaitte d’après un dessin de Charles-François Viel, extrait de Grand égout de Bicêtre, ordonné par le roi Louis XVI : plans, élévations, coupes et profils gravés du monument, de Charles-François Viel, Paris, éditeur Tillard frères, juillet 1817, conservé à la Bibliothèque nationale de France, département Littérature et Art (V-9015).
Reproduction Bibliothèque nationale de France.
- 19 VIEL Charles-François, Grand égout de Bicêtre…, op. cit., p. 7.
15Après une année d’étude de faisabilité, le chantier démarre en mai 1784 pour s’achever en juin 1789 et la mise en eau du nouvel égout se déroule parfaitement cinq mois plus tard. Pierre-Charles Laurent de Villedeuil, ministre de la Maison du roi au moment de la fin des travaux, avait prévu de visiter l’ouvrage mais « les terribles catastrophes qui se succédèrent, à compter de juillet de cette même année, mirent obstacle à cette visite du ministre19. » Notons que cette remarque critique est publiée au moment de la seconde Restauration. En 1811, une commission composée d’administrateurs de l’hôpital et d’architectes du gouvernement vient inspecter les constructions intérieures et extérieures du monument sous la conduite de Viel :
- 20 VIEL Charles-François, « De l’état des constructions intérieures de l’Égout, en 1811 », in Princip (...)
Le service de l’égout de Bicêtre depuis son origine, novembre 1789, jusqu’à ce jour, après vingt-deux années révolues, n’a éprouvé aucun obstacle ; l’on connaît les diverses conditions que le succès de cette grande opération imposait dans son exécution ; aujourd’hui, la visite qui vient d’être faite dans les galeries souterraines a démontré que toutes ces conditions étaient remplies20.
- 21 Les aqueducs, fontaines et égouts réalisés par les Romains sont des sujets d’étude pour les archit (...)
- 22 « Notice sur le grand égout de Bicêtre », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, Paris, (...)
16Avec ce chef-d’œuvre d’ingénierie, Viel semble avoir réussi deux missions : il égale les prouesses des Romains en matière de construction21 et combat pour la civilisation en éliminant les déjections produites par une forte concentration humaine. Le dispositif fonctionne sans encombre jusqu’en 1833. À cette date, il s’avère que les profondeurs inconnues des carrières communiquent avec les sources qui alimentent la commune de Gentilly ; l’eau des fontaines est souillée et les habitants demandent que Bicêtre s’équipe de fosses d’aisances étanches22. Une carte postale du début du xxe siècle [fig. 5] nous permet de constater l’état des deux bassins de décantation avant leur démolition en 1906. Ils sont remplis de dépôts et, tout autour, les immeubles du Kremlin-Bicêtre ont grignoté les jardins maraîchers. Réduit à l’état de curiosité, le cloaca de Viel demeure un impressionnant vestige de l’ère proto-industrielle.
Figure 5
Ancien puisard du château de Bicêtre, début du xxe siècle, auteur anonyme, carte postale conservée aux archives départementales du Val-de-Marne (2FI/KREMLINBICETRE/129).
Reproduction Archives départementales du Val-de-Marne.
17À l’exception du Crédit municipal de Paris, autrefois Mont-de-Piété, il ne subsiste plus aujourd’hui que quelques traces du vaste ensemble de travaux réalisés par Viel pour l’administration des hôpitaux parisiens : trois loges à la Salpêtrière, les cachots blancs de Bicêtre et la rénovation en style néoclassique du bâtiment de la Force de la Salpêtrière, devenu infirmerie des Incurables sous la Révolution. L’hospice Saint-Jacques de Paris, son premier grand chantier entre 1780 et 1782, ainsi que la halle aux blés de Corbeil, édifiée à la même époque, étaient des constructions remarquées par ses contemporains. Elles marquèrent pour un siècle le paysage urbain. Emportés par la vague de travaux qui permirent aux hôpitaux de s’adapter à la nouvelle donne pastorienne, ces édifices n’en constituaient pas moins des témoignages importants de l’évolution de la conception de l’hygiène à la fin du xviiie siècle. En effet, au début de sa carrière, Viel multiplie ventouses et portiques ouverts aux quatre vents dans une perspective essentiellement aériste.
18À la fin des années 1780, son travail se démarque surtout par une tentative d’humaniser les prisons, alors sous la responsabilité de l’Hôpital général. Il dote les cachots de soupiraux et construit un réseau complet d’égouts et d’alimentation en eau pour les principales maisons de cette institution. Au-delà de la nécessité matérielle d’évacuer les eaux usées, on peut observer, à travers la figure de cet architecte, une partie des contradictions des élites du siècle des Lumières finissant. D’une part, il existe une volonté réelle de donner au malade ou au prisonnier une place et une dignité que les périodes antérieures leur avaient refusées. D’autre part, on relève un manque chronique de moyens pour réhabiliter l’hôpital et le distinguer définitivement de la prison. Il appartiendra au début du xixe siècle, avec la naissance de la Clinique, de transformer l’assistance aux pauvres et aux malades en gestion publique de la pauvreté et en prise en charge scientifique des patients.
Notes
1 23 Si la notion d’enfermement s’applique bien aux prisonniers, prostituées ou « insensées », il convient de la nuancer pour les indigents qui intégraient volontairement l’Hôpital général.
4 AN Z1j 1278, travaux de l’architecte Viel à la Salpêtrière (1786-1789), Mémoire des ouvrages de maçonnerie faits en 1786, 1787 et 1788. Bâtiment des cuisines et des nouvelles loges, toisé corrigé ou contre-expertise, 25 novembre 1789, évaluation de la contre-expertise donnant le chiffre de 471 846 livres ; AN Z1j 1279, travaux de l’architecte Viel à la Salpêtrière (1786-1789), suite du Mémoire des ouvrages de maçonnerie faits en 1786, 1787 et 1788 ; total du devis s’élevant à 656 433 livres, 25 novembre 1789.
5 VIEL Charles-François, « Notices d’édifices publics et particuliers », in Principes de l’ordonnance et de la construction des bâtimens. Notices sur divers hôpitaux et autres édifices publics et particuliers, Paris, chez l’auteur, Tillard frères, Goeury, 1812, vol. IV, planches 6 et 7.
6 Après les remaniements des xixe et xxe siècles, seules subsistent aujourd’hui trois loges sur l’ensemble des constructions réalisées par Viel, y compris les pavillons de service et le réseau hydraulique.
7 La construction de la nouvelle clinique neurologique, aujourd’hui bâtiment Paul-Castaigne, en 1963, a eu pour résultat la destruction de l’essentiel des loges.
8 LAURO Marc, « Les architectures de la Salpêtrière », in ANDIA Béatrice de & LANGLOIS Gilles-Antoine (dir.), Une ville dans Paris : le XIIIe arrondissement, cat. exp., Paris, Délégation à l’Action artistique de la Ville de Paris, 1993.
9 VIEL Charles-François, « Élévation et plan du corps principal de la buanderie des nouvelles loges de la Salpêtrière », in Principes…, op. cit., planche 6, détail.
10 POSTEL Jacques, « Philippe Pinel (1745-1826) et la Révolution française », in SAINT FARE GARNOT Nicolas, La Révolution française et les hôpitaux parisiens, cat. exp., Paris, musée de l’Assistance publique de Paris, 7 juin-30 octobre 1989, Paris, musée de l’Assistance publique, 1989, p. 85-88.
11 TENON Jacques, « Mémoire sur les infirmeries des trois principales prisons de la juridiction du Châtelet de Paris », Histoire de l’Académie des sciences avec les mémoires de mathématique et de physique tirés des registres de cette Académie, Paris, Imprimerie royale, 5 juillet 1780, p. 425-449.
12 VIEL Charles-François, op. cit., vol. IV, planche 7, 1812.
13 Id., « Notices d’édifices publics et particuliers », in Principes de l’ordonnance et de la construction des bâtimens… (1797-1812), Paris, chez l’auteur, p. 8.
14 VIEL Charles-François, op. cit., vol. IV, 1812, p. 16-27.
15 Id., Grand égout de Bicêtre, ordonné par le roi Louis XVI : plans, élévations, coupes et profils gravés du monument, Paris, l’auteur, Tilliard frères, 1817, 7 p. et une planche.
16 SAINTE FARE GARNOT Nicolas, « Germain Boffrand et l’Hôpital général », in GALLET Michel & GARMS Jörg (dir.), Germain Boffrand, 1667-1754, l’aventure d’un architecte indépendant, cat. exp., Paris, Herscher, 1986, p. 143-160.
17 BOFFRAND Germain, Livre d’architecture contenant les principes generaux de cet art, Paris, Guillaume Cavelier, 1745, p. 69-75, « Puits de Bicestre ».
18 TENON Jacques, Mémoires sur les hôpitaux de Paris, Paris, chez Royez, 1788, p. 88.
19 VIEL Charles-François, Grand égout de Bicêtre…, op. cit., p. 7.
20 VIEL Charles-François, « De l’état des constructions intérieures de l’Égout, en 1811 », in Principes de l’ordonnance…, op. cit., vol. IV, 1812, p. 25.
21 Les aqueducs, fontaines et égouts réalisés par les Romains sont des sujets d’étude pour les architectes et les ingénieurs contemporains de Viel, alors que sont réalisés de nombreux ouvrages d’hydraulique comme le canal de l’Ourcq ou le canal Saint-Martin. Voir RONDELET Jean, Addition au commentaire de S. J. Frontin, sur les aqueducs de Rome, contenant la description des principaux monuments de ce genre construits par les anciens et les modernes, Paris, l’auteur, 1821 et LABORDE Alexandre de, Différens projets de travaux extraordinaires concernant le service des Ponts et Chaussées du département de la Seine et la distribution des eaux dans l’intérieur de Paris, Paris, impr. A. Belin, 1812.
22 « Notice sur le grand égout de Bicêtre », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, Paris, Baillière, 1848, p. 110.
Haut de pageTable des illustrations
![]() |
|
|---|---|
| Titre | Figure 1 |
| Légende | Élévation et plan du corps principal de la buanderie des nouvelles loges de la Salpêtrière. Gravure d’Antoine-Joseph Gaitte d’après un dessin de Viel, extraite de « Notices d’édifices publics et particuliers » de Charles-François Viel, in Principes de l’ordonnance et de la construction des bâtimens…, vol. IV, éditeurs Tilliard frères et Goeury (Paris), 1812, planche 6 (détail), conservée à la Ville de Paris / Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) (4-ESR-00135). |
| Crédits | Reproduction Marc Lauro. |
| URL | http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/39600/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 409k |
![]() |
|
| Titre | Figure 2 |
| Légende | Plan des latrines de la Salpêtrière. Gravure d’après un dessin de Charles-François Viel pour un projet de latrines, extraite de « Mémoire sur les infirmeries des trois principales prisons de la juridiction du Châtelet de Paris », de Jacques Tenon in Histoire de l’Académie royale des Sciences, Imprimerie royale (Paris), 1784. |
| Crédits | Reproduction Marc Lauro. |
| URL | http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/39600/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 293k |
![]() |
|
| Titre | Figure 3 |
| Légende | Coupe des latrines de l’infirmerie générale de la Salpêtrière (cric pour lever et fermer la vanne de la citerne, cabinets d’aisances à l’anglaise), extraite de « Notices d’édifices publics et particuliers » de Charles-François Viel, in Principes de l’ordonnance et de la construction des bâtimens…, vol. IV, éditeurs Tilliard frères et Goeury (Paris), 1812, planche 7 (détail), conservée à la Ville de Paris / Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) (4-ESR-00135). |
| Crédits | Reproduction Marc Lauro. |
| URL | http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/39600/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 229k |
![]() |
|
| Titre | Figure 4 |
| Légende | Grand égout de l’hôpital Bicêtre près de Paris dont les travaux commencés en 1784 ont été terminés en juin 1789. Gravure d’Antoine-Joseph Gaitte d’après un dessin de Charles-François Viel, extrait de Grand égout de Bicêtre, ordonné par le roi Louis XVI : plans, élévations, coupes et profils gravés du monument, de Charles-François Viel, Paris, éditeur Tillard frères, juillet 1817, conservé à la Bibliothèque nationale de France, département Littérature et Art (V-9015). |
| Crédits | Reproduction Bibliothèque nationale de France. |
| URL | http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/39600/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 453k |
![]() |
|
| Titre | Figure 5 |
| Légende | Ancien puisard du château de Bicêtre, début du xxe siècle, auteur anonyme, carte postale conservée aux archives départementales du Val-de-Marne (2FI/KREMLINBICETRE/129). |
| Crédits | Reproduction Archives départementales du Val-de-Marne. |
| URL | http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/39600/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 331k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Marc Lauro, « Un architecte hygiéniste au service de l’Hôpital général de Paris à la fin du xviiie siècle », In Situ [En ligne], 51 | 2023, mis en ligne le 18 septembre 2023, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/insitu/39600 ; DOI : https://doi.org/10.4000/insitu.39600
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page






