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De la consultation à la décision : jusqu’où aller dans la participation ?

Transcrire et indexer les archives : évolution du rapport entre archivistes et usagers

L’exemple des Archives nationales de France
Transcribing and indexing archives: changing relations between professional archivists and users, the example of France’s national archives
Romain Le Gendre, Marie-Françoise Limon-Bonnet et Zoé Navarrete

Résumés

Depuis une dizaine d’années, la numérisation massive de documents originaux, le développement d’Internet et sa démocratisation, ainsi qu’un attrait pour l’histoire personnelle et familiale ont encouragé les services d’archives, notamment les Archives nationales, à proposer des projets collaboratifs d’indexation ou de transcription des archives. L’objectif est de permettre des recherches plus rapides dans les documents conservés et mis en ligne, afin d’offrir une granularité plus fine dans leur description. L’ouverture par les Archives nationales en mai 2023 d’une plate-forme unique pour rassembler archivistes et contributeurs volontaires autour de projets collaboratifs est l’occasion de s’interroger sur les effets des démarches collaboratives sur les missions des archivistes, et sur les rapports de ces derniers à leur public.
Dès lors, le cliché de l’archiviste, seul dans sa tour d’ivoire, qui inventorie des documents anciens pour en permettre la communication à une poignée d’érudits, est révolu. La présente contribution propose d’interroger les effets des démarches collaboratives dans le rapport entre archivistes et usagers, à travers l’exemple des Archives nationales.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 NEROULIDIS Ariane, Le crowdsourcing appliqué aux archives numériques : concepts, pratiques et enjeu (...)

1Les archives font l’objet de travaux de description et d’indexation collaboratifs depuis longtemps1. Mais depuis une dizaine d’années, la numérisation massive de documents originaux, le développement d’Internet et sa démocratisation ainsi qu’un attrait pour l’histoire personnelle et familiale et l’évolution des pratiques des publics ont encouragé les services d’archives publics, notamment les Archives nationales, à proposer des projets collaboratifs d’indexation ou de transcription. L’objectif est de permettre des recherches plus rapides dans les documents numérisés et mis en ligne, et d’offrir une granularité plus fine dans la description des fonds conservés.

2L’ouverture par les Archives nationales de France en mai 2023 d’une plate-forme unique pour rassembler archivistes et contributeurs volontaires autour de projets collaboratifs est l’occasion de s’interroger sur les effets des démarches collaboratives sur les missions des archivistes, et sur les rapports de ces derniers avec leur public.

Les démarches participatives aux Archives nationales avant l’application d’indexation collaborative Girophares

3Les pratiques collaboratives dans le domaine des archives n’ont pas attendu la numérisation et Internet pour se mettre en place : l’engouement pour les recherches généalogiques, dès les années 1980, a ainsi conduit à la création d’associations généalogiques qui se sont notamment donné pour tâche de dresser des relevés nominatifs des actes conservés dans les registres paroissiaux et d’état civil. Ces relevés, destinés en priorité aux adhérents de ces associations, ont pu également être donnés et mis à disposition dans les services d’archives départementales ou municipales, souvent dans une logique d’« entente cordiale ».

4Au début des années 2000, les services d’archives ont entrepris, avec l’appui du ministère de la Culture, la numérisation quasi systématique de l’état civil, lequel avait déjà été largement microfilmé à la suite d’un partenariat de la direction des Archives de France d’alors avec les mormons. Sa mise en ligne sur Internet a suivi quelques années plus tard. Mais comme cette numérisation avait souvent été réalisée à partir de bobines de microfilms, il n’était pas rare de se retrouver face à des lots de plus de 500 images, voire 1 000 images, couvrant plusieurs décennies et différents types d’actes. Dans ces conditions, la recherche d’un acte précis pouvait s’avérer longue, surtout à une époque où le haut débit n’était pas généralisé. Certains sites d’archives départementales ont donc fait appel à leurs usagers pour poser des signets signalant, par exemple, ici le début de l’année 1812, ici le début des sépultures de 1745, ici les mariages de 1680, etc. [fig. 1].

Figure 1

Figure 1

Capture d’écran du site des archives départementales de la Corrèze : visionneuse d’images et outil d’indexation, 2024.

© Archives départementales de la Corrèze.

  • 2 BRUANT Christelle, « Un pari pour l’avenir ? Le travail collaboratif avec les usagers des Archives (...)

5Ces initiatives rencontrant un public heureux de contribuer à un objectif d’intérêt général, l’idée a émergé de solliciter ce même public pour relever d’autres informations : en 2012, la responsable des archives municipales d’Orléans évoquait par exemple le projet d’indexation des délibérations du conseil municipal proposé sur leur site internet et en dressait un premier bilan2.

  • 3 BLAISE-GROULT Marie, BRUANT Christelle, LE CLERC Jean-Yves, LELIEVRE Pierrick & ROY Emmanuelle, « A (...)

6L’accueil de contributeurs bénévoles aux Archives nationales n’est pas nouveau : anciens archivistes retraités poursuivant leurs travaux, associations historiques ou généalogiques, etc. Ainsi, en 2004, une convention a été signée avec l’association « La France généalogique » pour l’indexation des minutes des notaires parisiens de 1780 à 1790 intéressant l’histoire des familles. En effet, certains ensembles d’archives conservés aux Archives nationales se prêtent bien à des travaux participatifs : du fait de la longue tradition de centralisation administrative française, ils concernent tout le territoire et sont donc susceptibles d’intéresser un public large et varié qui ne peut pas forcément se déplacer facilement à Paris ou à Pierrefitte-sur-Seine3.

7En 2016, un rapport interne intitulé « Pour des Archives nationales participatives » dressait le constat d’une évolution des attentes du grand public à l’ère du numérique et de la croissance de sites internet des services d’archives. Les usagers souhaitent désormais accéder à des informations et à des documents par une recherche simple, par mots-clés (noms, métiers, adresses, dates…), sans nécessairement entrer dans la complexité des recherches dans les fonds d’archives.

8L’année suivante, un portail « Archives nationales participatives » a vu le jour sous la forme d’un blog Wordpress administré par des archivistes responsables de projets participatifs. Cet outil a eu pour but de centraliser les projets des Archives nationales, de faire appel aux internautes pour participer à l’enrichissement des inventaires, de mettre en avant le travail des bénévoles et leurs découvertes, et de valoriser les usages des contenus produits [fig. 2].

Figure 2

Figure 2

Portail « Archives nationales participatives », 2022.

© Archives nationales.

9L’architecture complexe du système d’information des Archives nationales et l’absence de moyens financiers dédiés aux projets participatifs ont cependant contraint leurs responsables scientifiques dans leurs ambitions en la matière, et limité de fait le choix des outils proposés aux usagers : ceux-ci prenaient connaissance des projets sur le portail, choisissaient une ou plusieurs cotes d’archives à indexer ou retranscrire, visualisaient les images numérisées via la visionneuse de la Salle des inventaires virtuelle, espace numérique de services des Archives nationales, et remplissaient enfin le formulaire Framaforms configuré pour l’occasion par les archivistes. Cette absence d’un outil unique et ergonomique, et la nécessité de passer d’un écran à l’autre ont donc pu freiner bien des bonnes volontés. Malgré tout, cinq projets ont trouvé leur public et ont été menés à bien. Certains bénévoles se sont même montrés particulièrement réactifs et soucieux de bien faire. S’il n’y eut pas d’étude de « profil » de ces contributeurs, les plus investis étaient souvent des retraités, notamment de l’Éducation nationale, et ce sont ces contributeurs, parfois moins d’une dizaine par projet, qui ont, dans les faits, réalisé près de 80 % du travail de transcription ou d’indexation. C’est d’ailleurs une caractéristique désormais bien connue de la plupart de ces entreprises collaboratives d’analyse de documents faisant appel au bénévolat.

  • 4 CHARBONNIER Pauline, LOCATELLI Mélisa & NOUGARET Christine, « Le projet participatif Testaments de (...)

10Le seul projet ayant fait l’objet de développements spécifiques (grâce à un financement extérieur de la Fondation des sciences du patrimoine) est le projet « Testaments de Poilus » qui visait à produire une édition électronique d’un millier de testaments de poilus de la Première Guerre mondiale retrouvés dans les fonds du Minutier central des notaires de Paris et des archives départementales des Yvelines et du Val-d’Oise [fig. 3]. Le projet s’est appuyé sur deux plates-formes, l’une pour la transcription des documents et leur encodage en XML-TEI, l’autre pour présenter leur édition et permettre les recherches dans ce corpus (https://edition-testaments-de-poilus.huma-num.fr/​ [fig. 3]). Un colloque de clôture, les 24 et 25 novembre 2022, a permis de faire un bilan du projet (https://www.dailymotion.com/​playlist/​x7oubw) et a notamment donné la parole aux contributeurs, dont les motivations personnelles étaient variées4.

Figure 3

Figure 3

Plate-forme d’édition numérique des testaments de poilus, 2024.

© Archives nationales.

Girophares, un nouvel outil pour de nouveaux projets participatifs

11La stratégie 2021-2025 des Archives nationales a inscrit dans son axe 1 consacré aux publics un objectif intitulé « Amplifier les démarches participatives ». Partant du double constat du manque d’un outil ergonomique répondant aux besoins et attentes et du formidable vivier de contributeurs potentiels, tout en envisageant les nombreuses possibilités d’ensembles d’archives suffisamment sérielles et riches en données nominatives ou autres éléments aisément relevables pour créer de nouveaux projets participatifs, l’objectif était de développer une plate-forme collaborative unique. Cette fois, les internautes pourraient participer à la description en ligne de tous types de documents d’archives conservés aux Archives nationales à partir d’un unique outil aussi simple et ergonomique que possible. L’obtention d’une aide au titre de l’axe « Innovation et transformation numérique », thématique « Développer l’usage de la donnée au service de l’action publique » du plan France relance, a permis de construire, à partir de 2022, une première version de cette plate-forme. Ouverte au public le 11 mai 2023, elle a été baptisée Girophares pour « Génération d’Instruments de Recherche et d’Outils Participatifs Historiques aux Archives par Recueil d’Éléments Structurés » (https://girophares.archives-nationales.culture.gouv.fr/​) [fig. 4].

Figure 4

Figure 4

Schéma d’organisation de la plate-forme Girophares (éléments en jaune, vert et bleu), 2023.

© Archives nationales.

12La plate-forme comporte deux éléments essentiels :

— des pages Internet constituant le point de contact entre les internautes bénévoles et les agents des Archives nationales. En plus de donner accès à l’application décrite ci-dessus, ces pages intègrent des fonctionnalités qui aident à fluidifier l’échange d’informations entre l’ensemble des acteurs d’un même projet participatif, comme un forum, dans une logique de construction et d’animation de communautés [fig. 5] ;

Figure 5

Figure 5

Page d’accueil de la plate-forme Girophares, 2023.

© Archives nationales.

13— une application « métier » spécifique, qui permet aux bénévoles de travailler sur des lots ou collections d’archives numérisées (ou d’archives nativement numériques) pour les annoter ou les transcrire. Cet outil permet ensuite aux archivistes de réinjecter facilement les contributions issues de ce travail dans la Salle de lecture virtuelle des Archives nationales, mais aussi de le publier sous forme d’open data [fig. 6].

Figure 6

Figure 6

Interface de contribution de la plate-forme Girophares, 2023.

© Archives nationales.

14La mise en place d’un outil facile d’utilisation, intuitif et rapide est une condition importante pour la mise en œuvre de projets participatifs. Mais le choix des documents proposés aux contributeurs tient également une part importante dans la réussite d’un projet. Ceux-ci seront d’autant plus actifs que les documents proposés à l’indexation collaborative exciteront leur curiosité ! Les premiers projets présentés sur la plate-forme traitaient des corpus variés, tant par les sujets traités que par les périodes chronologiques couvertes ou le niveau de difficulté.

15Le projet portant sur le fichier des ecclésiastiques catholiques rémunérés par l’État avant la loi de séparation de l’Église et de l’État de 19055 est celui qui a attiré le plus de contributeurs : ce genre de corpus est, on s’en doute, de nature à intéresser les amateurs de recherches généalogiques. L’organisation géographique des documents (par diocèse, et donc peu ou prou par département) a également conduit les contributeurs à s’emparer plus facilement du projet. Certains diocèses, soit plusieurs centaines de fiches, ont ainsi été indexés par un seul contributeur. Les documents sont faciles à lire, relativement courts, et certains fournissent des détails, parfois piquants, sur l’attitude de tel ou tel prêtre, dans un contexte de fortes tensions entre l’Église et l’État.

16D’autres projets suscitent l’intérêt par le caractère original des documents. C’est par exemple le cas du projet relatif aux quelque 8 000 placards de décès parisiens (fin du xviie siècle – début du xixe siècle)6. Ces documents placardés à l’occasion d’un décès (souvent un notable local) sont courts, et peuvent intéresser aussi bien un amateur d’histoire parisienne qu’un féru de généalogie. Le travail est d’autant plus aisé que le document à analyser est imprimé, le projet peut donc attirer des débutants.

17Enfin, certaines thématiques trouvent leur public, même si les documents avaient pu paraître, aux yeux des archivistes, répétitifs ou arides : le projet d’indexation des registres de pourvois devant la chambre criminelle de la Cour de cassation7 a attiré suffisamment de contributeurs pour avancer à un bon rythme.

18À l’inverse, des documents plus anciens, pourtant indispensables pour une recherche dans certains fonds d’archives d’Ancien Régime, n’ont pas (encore) su retenir l’attention du bénévole : la transcription des registres récapitulatifs des arrêts du Conseil du roi pour le début du règne de Louis XV ne progresse que très lentement8. Les difficultés paléographiques, les nombreuses abréviations utilisées par les secrétaires du roi ou encore les nombreux termes liés à des réalités d’Ancien Régime aujourd’hui disparues expliquent certainement le peu d’engouement pour ce projet.

19Ces premières expériences ont permis de mieux identifier les documents susceptibles d’attirer des contributeurs. Ainsi, les projets ouverts en 2024 ont rapidement trouvé leur public : le premier, consacré à l’état civil de la marine marchande (1872-1919)9, était déjà avancé à hauteur de 70 % trois mois après son lancement, grâce à l’investissement de 75 contributeurs, amateurs de généalogie ayant des ancêtres dans les départements côtiers, ou curieux d’histoire maritime. De même, un autre projet portant sur des fiches individuelles de réfugiés de la guerre d’Espagne (1939-1940)10, ouvert le 28 mai 2024, a permis l’indexation de près de 4 000 fiches un mois plus tard, par une cinquantaine de contributeurs différents.

Démarches participatives et rapports entre archivistes et usagers

20Le grand public est, par définition, issu d’horizons variés. Si certains ont suivi une formation universitaire en histoire, d’autres ne sont mus que par leur bonne volonté et leur envie d’aider à la description du patrimoine écrit. Pour le professionnel des archives, formé aux méthodes de classement, soucieux du respect des règles de description, la participation de contributeurs qu’il ne connaît pas et qu’il n’a pas sélectionnés peut donc inquiéter. Toutes les indexations devront-elles nécessairement être relues et validées avant d’être publiées ? Qui relira ces contributions ? De telles questions ont été posées lors des réunions de présentation du projet Girophares. L’inquiétude porte sur la qualité des contributions, autant que sur le travail supplémentaire qui s’ajoute si l’on souhaite tout vérifier.

21Certains contributeurs ont, de la même manière, demandé si leur travail serait relu par le chef de projet : la validation d’un archiviste expert est, à leurs yeux, gage de qualité. Les projets participatifs précédemment menés ayant montré que les usagers prêts à s’investir dans ce type de démarche sont généralement rigoureux, le choix a été fait de ne pas conditionner la validation d’un ensemble d’annotations ou leur publication parmi les inventaires disponibles en ligne (la « Salle de lecture virtuelle ») à une relecture par le chef de projet. Chacun est libre de relire une partie ou l’intégralité des contributions recueillies s’il le souhaite, de procéder par sondage ou d’utiliser un logiciel de nettoyage et de mise en forme de données (comme OpenRefine) pour les contrôler et les uniformiser.

22Un paramètre important est effectivement le rapport entre l’investissement en temps du chef de projet d’une part, et le retour sur investissement de chaque projet participatif d’autre part. Le temps de travail limité que chaque département de la direction des fonds des Archives nationales peut consacrer à ce type de démarches est effectivement un obstacle à la mise en œuvre de nouveaux projets participatifs : la préparation d’un projet, la conception d’un formulaire d’indexation ou de transcription, le cas échéant, la numérisation des documents originaux et leur mise en ligne, puis le suivi des participations, et l’intégration des contributions recueillies dans les instruments de recherche des Archives nationales engagent un archiviste pour plusieurs mois.

23La plate-forme Girophares offre parmi ses fonctionnalités un espace d’échanges et de discussion : les participants peuvent poser des questions ou signaler une difficulté au chef de projet, ou échanger entre eux. L’objectif est de faire émerger, à l’avenir, des communautés de bénévoles autour des différents projets collaboratifs et de certains fonds d’archives. Il n’est d’ailleurs pas exclu, à moyen terme, de donner des droits avancés à quelques « super-contributeurs » qui pourront relire et corriger les contributions des autres participants, ou tester les formulaires d’indexation avant la mise en ligne de nouveaux projets. Certains, voyant le projet sur lequel ils s’étaient investis s’achever, ont ainsi spontanément proposé leur aide. Il arrive d’ailleurs que ces contributeurs prennent des initiatives, réalisant par exemple de plus amples recherches généalogiques sur les individus qu’ils rencontrent au fil de l’indexation ou tenant des relevés en parallèle de leur travail sur un projet.

24L’expérience montre en effet l’attachement et la fidélité que portent certains contributeurs à un projet, et l’achèvement de celui-ci tient beaucoup à leur investissement : pour celui consacré aux placards de décès parisiens, 43 des 178 lots ont été pris en charge par un même contributeur. De même, les 1 400 déclarations d’esclaves et de « libres de couleur » (xviiie siècle)11 ont été largement indexées par une même contributrice, qui a pris en charge 30 des 34 lots d’images.

25Même si les dispositions applicables en matière de collecte des données personnelles lors de l’inscription sur la plate-forme ne permettent pas d’interroger tous les contributeurs sur leurs motivations, une enquête anonyme a été effectuée auprès des usagers de la plate-forme au début de l’année 2024. 20 % des utilisateurs alors inscrits y ont répondu, soit une centaine de réponses. Cette enquête montre que les tranches d’âge les plus représentées sont les 20-29 ans et les 60-69 ans, suivies de près par les 50-59 ans. La plupart des usagers sont cadres ou exercent des professions intellectuelles supérieures (38 personnes, soit 34 %) ou des retraités (32 personnes, soit 29 %). Il s’agit de personnes familières des archives, car 80 % d’entre elles sont déjà venues dans un service d’archives, voire aux Archives nationales, ce qui s’explique entre autres par le fait que la moitié des répondants a connu Girophares grâce à la communication des Archives nationales (site Internet, réseaux sociaux, visite, lettre d’information). Plus de la moitié des répondants réside en Île-de-France (60 personnes), et une très grande partie du reste en France métropolitaine hors Île-de-France (47 personnes). Si une importante proportion des répondants (45 %, 50 personnes) avait déjà participé à des projets participatifs auparavant, pour la plupart en lien avec la généalogie, seulement 6 personnes, toutefois, avaient déjà contribué à un projet des Archives nationales.

26Cette enquête a également permis de sonder le niveau de satisfaction (globalement bon) des usagers à l’égard du fonctionnement technique de la plate-forme, et leurs souhaits en matière de projets participatifs. Ces retours ont été complétés par de riches échanges et d’intéressantes suggestions lors du premier rendez-vous des contributeurs organisé le 25 mai 2024 par les Archives nationales à l’occasion du premier anniversaire de la plate-forme, et qui a réuni une quarantaine de personnes [fig. 7]. Le public a finalement pu mettre des visages sur les noms des chefs de projet avec qui ils échangeaient virtuellement, et a manifesté son intérêt pour d’autres rencontres de ce type, en visioconférence ou en présentiel.

Figure 7

Figure 7

Rendez-vous des contributeurs de la plate-forme Girophares aux Archives nationales, Paris, 25 mai 2024.

© Archives nationales.

Conclusion

27Le cliché de l’archiviste, seul dans sa tour d’ivoire, qui inventorie des documents anciens pour en permettre la communication à une poignée d’érudits, est révolu, du moins quand il s’agit de corpus d’archives plus faciles à déchiffrer, à compter du xviiisiècle. L’heure est aujourd’hui à la participation du plus grand nombre, et une partie des usagers des archives exprime clairement cette demande. Dans ces démarches visant à décrire plus finement les documents anciens, les plus jeunes s’interrogent : à quoi bon indexer ou transcrire ce que l’intelligence artificielle serait capable de lire automatiquement ou presque ? La mise en œuvre d’une telle technologie n’est pas aussi simple qu’on le croit, car la variété des écritures manuscrites est grande, les documents de formes très différentes et le travail de relecture important.

28Surtout, nous pensons que l’appropriation du patrimoine archivistique écrit par le grand public passe davantage par de tels projets participatifs que par la lecture automatique de milliers ou de millions de pages. Au travers de tels projets, un nouveau public pour le patrimoine archivistique est incontestablement en train de se constituer : un public qui, comme l’avaient souhaité les archives départementales des Yvelines lors des projets commémoratifs de la Grande Guerre, « adopte », au sens le plus fort du terme, un ou plusieurs documents qu’il fait siens en les indexant ou en les transcrivant, tout en permettant, en un cercle vertueux, à d’autres de profiter de l’effort fourni. Tous les contributeurs bénévoles de Girophares ne sont pas ou ne sont plus des lecteurs de nos salles de lecture « classiques », ils ne sont peut-être même pas des visiteurs des expositions des Archives nationales (car certains résident bien loin de l’Île-de-France), mais tous soulignent que ce travail rigoureux, destiné à profiter au plus grand nombre, leur permet de s’approprier un peu de ce patrimoine qui appartient à tous et leur donne beaucoup de satisfaction par son caractère concret et partagé avec générosité.

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Notes

1 NEROULIDIS Ariane, Le crowdsourcing appliqué aux archives numériques : concepts, pratiques et enjeux, Mémoire de master en sciences de l’information et des bibliothèques, École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Villeurbanne, Rhône), 201, disponible en ligne, https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/66008-le-crowdsourcing-applique-aux-archives-numeriques-concepts-pratiques-et-enjeux.pdf [lien valide en août 2025] ; La Gazette des archives, no 227, 2012-3 (« Nouveaux usages, nouveaux usagers : quels contenus, quels services allons-nous offrir ? »), en particulier le dossier « Coproduire et partager la connaissance : en interaction avec les usagers », p. 111-162, disponible en ligne, www.persee.fr/issue/gazar_0016-5522_2012_num_227_3 [lien valide en août 2025].

2 BRUANT Christelle, « Un pari pour l’avenir ? Le travail collaboratif avec les usagers des Archives municipales d’Orléans », La Gazette des archives, no 232, « Mutualiser, coopérer, partager : des enjeux pour les archives communales et intercommunales », 2013, p. 153-162, disponible en ligne, https://doi.org/10.3406/gazar.2013.5103 [lien valide en août 2025].

3 BLAISE-GROULT Marie, BRUANT Christelle, LE CLERC Jean-Yves, LELIEVRE Pierrick & ROY Emmanuelle, « Archives et pratiques collaboratives en ligne, l’âge mûr ? », La Gazette des archives, no 245, 2017 (« Meta/morphoses. Les archives bouillons de culture numérique – Forum des archivistes, 30-31 mars et 1er avril 2016 »), p. 257-286, disponible en ligne, https://doi.org/10.3406/gazar.2017.5532 [lien valide en août 2025].

4 CHARBONNIER Pauline, LOCATELLI Mélisa & NOUGARET Christine, « Le projet participatif Testaments de poilus : entre programme scientifique et opération de médiation », dans La Gazette des archives, no 258, 2020-2 (« Le centenaire de la grande guerre vécu par les archivistes »), p. 107-120, disponible en ligne, https://doi.org/10.3406/gazar.2020.5970 [lien valide en août 2025].

5 https://girophares.archives-nationales.culture.gouv.fr/ecclesiastiques-catholiques-de-1881-1905 et https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/IR/FRAN_IR_059907 [liens valides en août 2025].

6 https://girophares.archives-nationales.culture.gouv.fr/vous-etes-pries-dassister-au-convoi-et-enterrement et https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/IR/FRAN_IR_053506 [lien valide en août 2025].

7 https://girophares.archives-nationales.culture.gouv.fr/dans-les-archives-de-la-cour-de-cass [lien valide en août 2025].

8 https://girophares.archives-nationales.culture.gouv.fr/dans-le-secret-du-conseil-du-roi-louis-xv [lien valide en août 2025].

9 https://girophares.archives-nationales.culture.gouv.fr/naitre-ou-mourir-en-mer [lien valide en août 2025].

10 https://girophares.archives-nationales.culture.gouv.fr/la-retirada-lexil-republicain-espagnol [lien valide en août 2025].

11 https://girophares.archives-nationales.culture.gouv.fr/des-colonies-la-metropole [lien valide en août 2025].

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Table des illustrations

Titre Figure 1
Légende Capture d’écran du site des archives départementales de la Corrèze : visionneuse d’images et outil d’indexation, 2024.
Crédits © Archives départementales de la Corrèze.
URL http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/45572/img-1.jpg
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Titre Figure 2
Légende Portail « Archives nationales participatives », 2022.
Crédits © Archives nationales.
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Titre Figure 3
Légende Plate-forme d’édition numérique des testaments de poilus, 2024.
Crédits © Archives nationales.
URL http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/45572/img-3.JPG
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Titre Figure 4
Légende Schéma d’organisation de la plate-forme Girophares (éléments en jaune, vert et bleu), 2023.
Crédits © Archives nationales.
URL http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/45572/img-4.jpg
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Titre Figure 5
Légende Page d’accueil de la plate-forme Girophares, 2023.
Crédits © Archives nationales.
URL http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/45572/img-5.JPG
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Titre Figure 6
Légende Interface de contribution de la plate-forme Girophares, 2023.
Crédits © Archives nationales.
URL http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/45572/img-6.JPG
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Titre Figure 7
Légende Rendez-vous des contributeurs de la plate-forme Girophares aux Archives nationales, Paris, 25 mai 2024.
Crédits © Archives nationales.
URL http://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/45572/img-7.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Romain Le Gendre, Marie-Françoise Limon-Bonnet et Zoé Navarrete, « Transcrire et indexer les archives : évolution du rapport entre archivistes et usagers »In Situ [En ligne], 56 | 2025, mis en ligne le 15 septembre 2025, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/insitu/45572 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14rrc

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Auteurs

Romain Le Gendre

Responsable du département du Minutier central des notaires de Paris, Archives nationales
romain.le-gendre@culture.gouv.fr

Marie-Françoise Limon-Bonnet

Directrice des fonds, Archives nationales
marie-francoise.limon@culture.gouv.fr

Zoé Navarrete

Chargée de mission auprès de la directrice des fonds, Archives nationales
zoe.navarrete@culture.gouv.fr

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Droits d’auteur

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