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Pratiques

Marcher, prendre soin, transmettre : mise en écho de pratiques écologistes et féministes

Enquêtes ethnographiques multi-situées auprès d’un collectif parisien, de militant·es antinucléaires et d’une cueilleuse de plantes sauvages
Walking, Caring, Passing on: Echoing Ecological and Feminist Practices
Multi-Sited Ethnographic Surveys with a Parisian Collective, Anti-Nuclear Activists and a Wild Plant Picker
Lorraine Gehl et Fanny Hugues

Résumés

Ces dernières années, nous assistons à l’émergence de mouvements écologistes et féministes inédits par leurs revendications et leurs manières de lutter, ainsi qu’à la visibilisation de pratiques vernaculaires jusqu’alors ignorées et dévalorisées. Cet article se fonde sur trois exemples inscrits dans ces deux cadres : la participation à une marche féministe antinucléaire dans l'Est de la France, une ethnographie du quotidien d’un collectif parisien féministe et écologiste, et la monographie d’une cueilleuse de plantes médicinales et aromatiques dans la Drôme. Ces cas étant a priori éloignés, il explore successivement les éléments qui les relient et qui participent à les lire au prisme du féminisme et de l’écologie, malgré des particularités qui seront, à chaque fois, soulignées.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Parmi certaines initiatives parisiennes : en mai 2019 est organisé le festival « Écoféminisme (...)
  • 2 Le terme « femme » est utilisé dans une acception large, mais nous ne savons pas si toutes les pers (...)

1Depuis 2015 en France métropolitaine, on assiste à un foisonnement d'initiatives qui se revendiquent, sous différentes appellations, au croisement des luttes écologistes et féministes1. Elles s’inscrivent dans la mémoire d’un écoféminisme politique marqué par les luttes de femmes2 à travers la planète dès les années 1970. Il ne s’agit pas de revenir ici sur l’historique de ces mobilisations en France ni sur leurs fondements théoriques, qui ont déjà fait l'objet de divers numéros de revue récents (Cahiers du genre [2015], Multitudes [2017], Travail, genre et sociétés [2019]), mais de s’attacher à des événements et pratiques auxquels nous avons nous-mêmes pris part. Cet article se fonde ainsi sur la participation à une marche féministe antinucléaire dans l'Est de la France, une ethnographie du quotidien d’un collectif parisien féministe et écologiste, et sur la monographie d’une cueilleuse de plantes médicinales et aromatiques dans la Drôme.

  • 3 Ce prénom ainsi que tous ceux présents dans l'article ont été anonymisés.

2À première vue, rien ne relie ces différents cas. Cela se manifeste d’abord en termes d’échelles organisationnelles et temporelles, qui ne sont jamais les mêmes. La marche féministe et antinucléaire relève d’une action collective et ponctuelle ; le collectif parisien, s’il est lui aussi collectif, se déploie dans une dimension plus quotidienne ; enfin, concernant la cueilleuse Maïa3, la pratique de sa cueillette s’inscrit dans un mode de vie adopté depuis une quinzaine d'années. Les spatialités diffèrent également. Là où Maïa vit et travaille en zone rurale, dans la Drôme, le collectif s’ancre dans un contexte urbain très marqué, à Paris. Quant à la marche antinucléaire, si elle se déroule elle aussi en milieu rural – un village de l'Est de la France – sa diffusion s’est en partie effectuée dans des lieux parisiens. Enfin, la sociodémographie des personnes rencontrées varie fortement selon les terrains. Maïa, 41 ans, fait partie de la fraction des classes populaires stabilisée économiquement et qui ne possède que très peu de capital culturel institutionnalisé. À l’inverse, les membres du collectif appartiennent aux classes moyennes supérieures, en étant notamment quasiment toutes titulaires d’un diplôme du supérieur, et se situent dans une tranche d'âge allant de 25 à 30 ans. Ces dernières caractéristiques sont relativement partagées par les participant·es de la marche antinucléaire, avec des profils plus diversifiés (voir Encadré 1).

3Malgré tout, nos approches ethnographiques nous ont permis de déceler des éléments communs à ces exemples. Quels sont-ils ? En quoi permettent-ils de lire ces cas très différents sous un même prisme écologiste et féministe ? Dans cette optique, cet article s’attache à mettre en avant ce qui rassemble ces cas pourtant socialement et géographiquement divers, tout en soulignant les caractéristiques propres à chacun. Nous avons fait le choix de mettre au centre de nos analyses les mots utilisés par nos interlocuteurs et interlocutrices, la manière dont ils et elles évoquent leurs actions, dans une démarche inductive. Nous ne nous aventurerons donc pas à qualifier leurs pratiques d'écoféministes. Alors que le collectif s’est longtemps revendiqué « écoféministe » avant de se définir ensuite plutôt comme « un collectif féministe et écologiste », les participant·es de la marche refusent ce terme pour se qualifier plutôt de « féministes antinucléaires », tandis que Maïa ne politise pas ses activités selon ces étiquettes.

4En s'intéressant plutôt aux pratiques concrètes sur ces terrains, l’article s'inscrit en continuité de travaux récents, portés par un réseau actif de socio-anthropologues contemporaines travaillant sur des engagements écologistes et féministes/de femmes. On y retrouve, entre autres, les études de Geneviève Pruvost (2021), Benedikte Zitouni (2019), Émilie Hache (2016) et Isabelle Cambourakis (2018), mais aussi les thèses de Constance Rimlinger (2021) et Laurence Marty (2021) ainsi que le mémoire de Coline Guérin (2019) ou encore les nôtres (Hugues 2019 ; Gehl 2020). Tous ces travaux invitent notamment à faire foisonner les études ethnographiques sur les initiatives féministes et écologistes (Benquet et Pruvost 2019).

Encadré 1 : Des enquêtes ethnographiques participatives et simultanées

Cet article se fonde sur trois terrains menés entre 2018 et 2019, aux méthodes ethnographiques quasi similaires, complétées par des entretiens formels et informels. Le premier concerne une monographie menée auprès de Maïa, femme blanche de 41 ans, mère monoparentale de quatre enfants, cueilleuse de plantes médicinales, vivant avec un revenu moyen de 1 000 euros au moment de l’enquête, et résidant dans une maison circulaire auto-construite à l’orée d’un village drômois. Au cours de plusieurs séjours répartis entre août 2018 et avril 2019, dans le cadre d’une observation participante, nous l’avons accompagnée dans ses activités domestiques et de subsistance quotidienne, et nous avons mené avec elle de nombreux entretiens.

Le second terrain aborde le collectif, dont nous avons partagé, au moyen d’une observation participante, les diverses réunions et actions sur une durée de onze mois, de sa naissance en janvier 2019 à son ouverture à d’autres horizons en octobre de la même année. Ancré à Paris, où se menaient ses actions, ses membres vivaient également toutes soit intra-muros, soit en périphérie proche, où elles louaient des appartements seules ou en couple. Il est majoritairement composé de femmes cisgenres et blanches, âgées en moyenne de vingt-cinq ans au moment de l’enquête. Toutes ont eu accès à des études supérieures et la plupart évoluent toujours dans le milieu académique, voire s’y professionnalisent.

Enfin, nous aborderons un événement ponctuel vécu ensemble, et organisé en septembre 2019 dans un village rural de l’Est de la France : une marche contre un projet d’enfouissement de déchets nucléaires, plus largement inscrite dans le cadre d’un campement féministe et antinucléaire de deux jours. L’événement étant revendiqué en mixité choisiea, les participant·es étaient exclusivement des femmes et des minorités de genre, pour la plupart blanc·hes et dans une moyenne d’âge située autour de trente ans. Sa diffusion ayant été forte à Paris, une grande partie des personnes présentes étaient liées à ce contexte urbain et sa vie culturelle et politique. Cependant, dans une volonté d’ouvrir et de décentraliser sa portée, on pouvait y rencontrer des profils plus variés, dans d’autres tranches d’âge, provenant d’autres endroits de France, associé à des tentatives de mise en lien avec les habitant·es de la région.

De la même manière qu’il est nécessaire de situer socialement les personnes rencontrées, il est fondamental d’en faire de même nous concernant (Harding 1992). Nous écrivons, d’une part, en tant que femmes cisgenres blanches, diplômées d’un Master en sciences humaines et sociales obtenu dans une école parisienne ; et d’autre part, en tant que militantes féministes et écologistes. Du fait de cette double posture, nous sommes particulièrement vigilantes à la possible élitisation que représenterait l’écriture d’un article universitaire sur ces pratiques. Nous nous inscrivons dans une recherche résolument féministe, qui privilégie une ethnographie intensive et participative, et remet ainsi en question la production de savoirs académiques neutres et désincarnés (Shiva et Mies 1993).

a. C’est-à-dire, sans hommes cisgenres.

5Le premier élément de jonction entre ces exemples est la marche, en tant qu’élément d’ancrage et de réappropriation d’un territoire, avec des significations néanmoins plurielles. Marcher sur un territoire peut engendrer un attachement singulier à celui-ci, et participer à la volonté d’en prendre soin. La seconde partie explore ainsi les différentes formes de care – à l’égard de l’environnement et d’autrui – retrouvées successivement dans la pratique de la cueillette et les modes d’organisation et de relation au sein du collectif parisien. Enfin, l’article s’intéresse à la manière dont ces pratiques font partie d’un récit commun, féministe et écologiste, explicitement revendiqué pour certain·es, discret et non valorisé en ce sens pour d’autres.

Arpenter un territoire pour se le (ré)approprier

  • 5 Nom donné dans la communication de l’événement.

6La cueillette sauvage de Maïa ainsi que la « marche bruyante5 » du rassemblement féministe antinucléaire se fondent sur une pratique commune : la marche. C’est là le premier point de rencontre de nos enquêtes, et surtout, de pratiques pouvant relever à la fois de l’écologie et du féminisme. Nous avons choisi de croiser sur nos terrains respectifs ce même acte de marcher, qui a néanmoins des significations propres en tant que forme d’ancrage pour l’une et outil militant pour les autres.

7Dès le début des années 2000, en parallèle d’une activité saisonnière de récolte de fruits, Maïa apprend de manière autodidacte et par transmission de ses paires à reconnaître les plantes, à les récolter dans leur milieu sauvage, à les faire sécher et à les utiliser pour leurs vertus thérapeutiques. Elle se met alors à les vendre à la sauvette, avant de s’y consacrer à temps plein quelques années plus tard, et de s’agrandir au fil des ans en ajoutant de nouveaux produits. Fin avril 2019, nous l’avons accompagnée dans ses cueillettes sauvages de fleurs de bouillon-blanc.

Maïa avance à grande vitesse dans la montée, et circule entre les oliviers, sans glisser sur les multiples roches au sol. Elle s’arrête très rapidement au niveau d’une plante d’environ un mètre, de couleur vert d’eau, et toute blanchie de pollen. De nombreuses fleurs jaunes la recouvrent sur le haut en suivant sa forme cylindrique. Après m’avoir montré comment cueillir, elle continue sa course dans la montagne, composée de vergers d’oliviers en terrasse. Elle n’hésite pas à mettre ses mains sur les roches pour grimper d’un niveau à l’autre, à s’asseoir et à se laisser glisser avec les cailloux pour redescendre. Avec le regard, il faut repérer les plantes qui ne sont pas encore cueillies à l’aide de la couleur jaune des fleurs, qui attirent l’attention. Les bouillons-blancs ressortent dans le paysage car leurs tiges sont très grandes. Maïa connaît par cœur l’emplacement de chacune. Lorsque l’on se répartit implicitement les plantes à ramasser, elle vérifie en me demandant ou en se déplaçant que j’ai bien cueilli toutes celles auxquelles elle pensait, même celles cachées du regard.

La chaleur monte, et je me sens de plus en plus fatiguée. Je passe du temps à regarder où poser mes pieds pour ne pas trébucher ni écraser des plantes médicinales, où poser mes mains pour grimper, où trouver un arbre pour m’aider à rester en équilibre, temps perdu à ne pas repérer du regard les bouillons-blancs à ramasser. Entre-temps, Maïa s’exclame « Par-là ! » et elle s’élance entre les arbres. En quelques secondes, elle est trois terrasses plus bas. Nous ne cessons de nous déplacer, pour aller chercher des fleurs sur une plante qui a poussé une terrasse au-dessus, puis quelques dizaines de mètres en dessous.

8Au-delà d’une simple activité marchande, la cueillette permet à Maïa de s’ancrer dans un territoire et de se l’approprier. Elle connaît ces distances montagneuses par cœur, après plusieurs années de cueillette sur ce territoire ainsi que de nombreuses semaines de récolte cette année-là à repérer les fleurs. Elle utilise les terrasses et chemins existants dans les vergers pour se déplacer, mais en crée aussi de nouveaux, en aplatissant les herbes hautes sous ses pas, chaque jour sur une dizaine de kilomètres. La montagne devient un territoire dont elle reconnaît et nomme chaque recoin. Elle cherche malgré tout constamment de nouvelles plantes, en longeant des talus encore non explorés, et piste l’existence de fleurs qui n’auraient pas encore éclos (Barbier 2021).

9De fait, marcher ne signifie pas seulement marcher, mais pister des animaux (Morizot 2016) ou des plantes (Tsing 2017) – comme dans le cas de Maïa – et permet de développer une familiarité avec un lieu. Dans le cas de la marche féministe et antinucléaire, marcher consiste plutôt à manifester, collectivement et ponctuellement, le refus d’accaparement d’un territoire par l’industrie nucléaire. En tant que participantes à cet événement, vécu côte à côte, nous en avons fait un récit à quatre mains dont nous retranscrivons ici quelques lignes, qui témoignent de la manière dont nous avons tissé une présence revendicative avec les lieux.

  • 6 « Penn Sardin » désigne ici des sardinières qui, à Douarnenez en Bretagne au xxe siècle, se sont mi (...)

[Après un moment de marche à travers champs, nous entrons dans un sous-bois]. Dès lors, le paysage change complètement : le sol est tapissé de vert, d’herbes et de feuilles surtout, certaines déjà brunes et tombées mortes. Un sentier descend vers un poteau de bois qui indique que nous sommes sur un chemin de randonnée. De notre poste, nous voyons défiler toutes les participant·es, leurs perruques et leurs accoutrements colorés tranchant cette fois avec la dominante verte et ombragée de l’atmosphère. Le cortège progresse ici en petits groupes plus espacés, de deux à dix personnes qui marchent tranquillement, au rythme d’une balade. Des slogans reprennent un peu plus loin, devant nous. Le chemin tourne et serpente pour suivre la limite de la forêt et contourner le champ. Nous ne voyons pas les personnes qui avancent et qui chantent, nous apercevons seulement quelques taches de couleur vagues et éparpillées – mais nous entendons, surtout. Nous entendons les slogans qui rebondissent et se propagent à la fois dans le groupe et dans l’espace, et qui font résonner toute la forêt. Ils viennent de partout à la fois et de nulle part précisément. « Réoccupons le bois », « récupérons les champs » sont scandés, entrecoupés de « dégage ! / résistance et sabotage / dégage ! / résistance et sabotage ! ».

Nous remontons légèrement pour émerger d’une partie du sous-bois. Les arbres forment un arc de feuilles au-dessus de nos têtes jusqu’à la sortie de la forêt, et lorsque nous arrivons à ce niveau et que la vue est dégagée, nous constatons qu’ils créent une fenêtre ronde donnant directement, en contrebas, sur les bâtiments du site. Accompagné·es par les paroles des Penn Sardin6, « écoutez l’bruit d’leurs sabots », nous émergeons du bois directement vers eux, sur eux, pendant quelques instants, avant de bifurquer vers une clairière.

10Ici, marcher revêt un caractère politique, comme dans le cas des manifestations (Filleule et Tartakowsky 2013). En effet, chaque pas est une victoire sur ce territoire marqué par une forte répression policière, ce qui rend d’emblée l’événement exceptionnel. Cela fait de la marche un outil explicitement tourné vers la réappropriation du territoire, auquel s’ajoutent les slogans qui accompagnent notre cortège. Les modes d’expression forts et festifs contrastent alors vivement avec ceux de l’industrie nucléaire, dont l’implantation se traduit en effet par un rachat progressif des terres et une installation discrète, tentaculaire, étendue sur plusieurs dizaines d’années. Pour ce cortège, le territoire ne peut pas et ne doit pas être accaparé de la sorte par des intérêts privés, puisqu’il appartient au contraire à celles et ceux qui y vivent, humains et non humains.

11La même tension entre des manières différentes d’occuper un territoire se retrouve dans le quotidien de Maïa. Dans la très grande majorité des cas, elle a l’autorisation des propriétaires pour cueillir sur les champs sur lesquels elle se rend. Cependant, elle assimile le fait d’arpenter un territoire par la cueillette à la revendication d’un lieu à soi : « La nature te met dans l’évidence de se réapproprier l’espace. Si on pouvait offrir un hectare à chaque famille plutôt que de les enfermer… » (septembre 2018). La pratique de la cueillette sauvage est une première étape, et des discussions ultérieures confirment qu’il s’agirait à terme pour Maïa de réinventer un système d’attribution des terres, avec un accès à la terre pour toutes et tous comme base de retour à une agriculture de subsistance (Federici 2016).

12La réappropriation que permet d’acter la marche joue sur des modalités spécifiques, qui contrastent avec celles de la présence adverse. Pour les participant·es de la marche comme pour Maïa, elle est génératrice d’une certaine familiarité avec un territoire, capable de créer des liens émotionnels et un certain attachement à lui (Plumwood 1993) et même d’une volonté de le défendre. Cet attachement singulier peut alors relever du “reclaim”, notion omniprésente dans la littérature féministe et écologiste et qui apporte une nouvelle perspective sur l’étude de la marche. Mis en avant en France par Émilie Hache avec son ouvrage éponyme publié en 2016, et généralement non traduit, le terme de “reclaim” signifie à la fois « revendiquer » et « se réapproprier » ce qui a été dévalorisé ou abîmé par un système de domination. Il recoupe également une multitude d’autres nuances et de pratiques associées, qui s’inscrivent toutes dans la continuité d’actions féministes et écologistes : « réclamer », « rendre cultivable », « récupérer » (Kloos 2019), ou encore réparer, régénérer, réinventer (Hache 2016). Le fait de “reclaim” un territoire n’est alors pas une fin en soi, mais implique à son tour d’autres comportements à l’égard d’un lieu qui viennent renforcer cette dynamique de réappropriation. Celle-ci est en particulier propice à des pratiques de soin, autant tournées vers le territoire en question que vers les humains et non-humains qui l’occupent.

Prendre soin du territoire et des autres

13Différentes formes de soin se déclinent sur les terrains étudiés, en tant que pratique féministe et écologiste commune. D’une part, les recherches féministes matérialistes menées à partir des années 1970 ont mis au jour le travail reproductif et domestique de care (soin), invisible et gratuit, effectué par les femmes (Delphy 1983 ; Chabaud-Rychter, Sonthonnax, Fougeyrollas-Schwebel 1985 ; Mathieu 1991 ; Guillaumin 1978b). D’autre part, le care est mobilisé au sein-même de mouvements écologistes, notamment ceux qui se réclament aussi du féminisme ou s’inscrivent dans les courants de la justice environnementale (Gonon 2015 ; Falquet 2015 ; Ferdinand 2019). Ces mouvements mettent en miroir l’appropriation de l’environnement, des ressources naturelles et du corps des minorités (Guillaumin 1978a ; Ouassak 2020).

14La recherche ethnographique menée auprès de Maïa nous permet d’affirmer que la cueillette sauvage telle qu’elle la pratique est une manière d’incarner le care compris de cette manière-là. Sa pratique de cueillette est en effet spécifique. Elle refuse la mécanisation en cueillant à la main, voire à la faucille pour les lavandes, et sans gant, malgré le froid hivernal de la récolte des olives, par souci de préservation des produits mais aussi de soin à l’égard des plantes et des arbres. Elle s’oppose ainsi à ses voisins producteurs, qui font tomber les olives par terre sur un filet par vibration mécanique. Elle rationne aussi sa cueillette pour préserver la biodiversité. Sans néanmoins utiliser les données de recensement des plantes sur son territoire, elle sait qu’elle doit toujours laisser des fleurs sur place, car ramasser la totalité peut avoir des conséquences écologiques délétères, en créant des déséquilibres importants dans les populations végétales, y compris pour les espèces non menacées (Julliand et al. 2019). D’autre part, elle s’adresse verbalement aux fleurs, et considère échanger avec elles : « Je kiffe parce que c’est vivant, et généreux et si tu rentres en contact ça te répond, si tu fais bien les choses. Je dis “Bonjour”, “Merci”, une forme de salut et de politesse envers elle [la nature]. Je la vénère dans le sens où je sais la respecter » (septembre 2018).

  • 7 Fanny Hugues, « Vivre de peu en zones rurales : échanger, réparer, autoproduire », EHESS, thèse de (...)

15Sa relation avec son environnement est ainsi fondée sur le respect de ce dernier, qui se retrouve notamment dans la justification du soin que certain·es membres des classes populaires rurales portent à leur milieu de vie7. Cette attention (care) au vivant qui l’entoure constitue une résistance discrète visant à préserver le territoire contre les locales et locaux qui fragilisent la biodiversité par leurs pratiques agricoles, qualifiées par Maïa d’industrielles.

16Les gestes de care ne s’expriment pas dans un type de contexte unique. Dans certains cas, comme celui du collectif basé à Paris, l’attachement à un territoire peut rester une idée lointaine, nourrie par des imaginaires et des projections mais peu réalisable dans le présent. Plusieurs membres du collectif expriment ainsi en diverses occasions des manières d’habiter relevant d’autres modes d’organisation – écovillages, Zones à Défendre, espaces auto-gérés, autonomes et libertaires – où le rapport à l’environnement serait plus étroit. Tout cela étant entravé par leurs conditions matérielles parisiennes, le care est plutôt réinvesti dans les relations qui lient les membres entre elles. L’expérience du collectif est traversée par son importance, d’abord comme sujet de réflexion abordé lors des réunions, puis comme outil politique mobilisé notamment pendant les actions. À ce titre, Émilie, une des membres, revient sur la première action à laquelle le collectif a participé, le 19 avril 2019 :

J’ai vraiment adoré tout le long de la journée d’être vraiment toujours les unes et les autres à l’écoute des ressentis de chacune ; est-ce qu’on se sentait bien, est-ce qu’on se sentait safe [en sécurité], et est-ce qu’on était aussi pleinement dans le consentement par rapport à ce qu’on faisait, ce qu’on était en train de faire, et ça, ça m’a beaucoup marquée, parce que je ressentais vraiment une puissance là-dedans (octobre 2019).

17Outre ces cas de figure ponctuels, le care est aussi exprimé dans une dimension informelle, où il se traduit par une multiplicité de gestes. Prendre des nouvelles, mettre à disposition des ressources, accompagner les avancées de chacune dans son domaine, les encourager, écouter, s’intéresser aux vies et aux intérêts des autres, y donner du temps et de la valeur au sein même des réunions, ou encore faire la cuisine ou apporter à manger à ces occasions, sont des exemples de la manière dont s’exprime le soin au sein du groupe. L’apprentissage genré qui permet d’acquérir ces compétences (Clair 2012) est ici réinvesti dans un contexte militant, explicitement écologiste et féministe. En étant mis en œuvre de la sorte entre les membres avec une réelle intention d’y être attentives, le care devient une pratique qui peut être cultivée, à laquelle il est possible de s’éduquer (Tronto 1993). Pour reprendre les mots de Mona, une des membres, lorsqu’elle réfléchit à la question du soin après quelques mois d’existence du collectif : « C’est comme un fonctionnement d’être bienveillant » (septembre 2019). Les pratiques de soin, en étant multipliées, valorisées et systématisées, forment donc un cadre commun qui ne dépend pas forcément de relations déjà établies pour exister. Par exemple, après la participation du collectif à une manifestation écologiste à Paris, le 24 mai 2019, Émilie se souvient de la manière dont Ludivine a été d’une « grande douceur » avec elle. Elle précise que, pourtant : « On ne se connaît que par le groupe, on s’est jamais parlé en dehors », alors que le groupe existe alors depuis quatre mois, renforçant l’idée que le care est devenu une modalité de la vie du collectif.

  • 8 Nous nous inscrivons à ce titre dans le projet de réécrire l’Histoire hégémonique érigée par des ho (...)

18Marcher sur une terre menacée pour lutter contre l'industrie nucléaire, arpenter un territoire et y faire attention, prendre soin les un·es des autres au sein d'un collectif sont autant de pratiques qui rapprochent les exemples étudiés d’une grille de lecture féministe et écologiste. Elles s’inscrivent dans une histoire commune8, qui se manifeste différemment selon que les personnes la revendiquent ou non.

Dynamiques de transmission, circulations d’histoires et d’inspirations

19Au-delà des points de rencontre que nous avons mis en exergue, il existe un socle de connaissances, de références, de savoir-faire, d’histoires et d’inspirations communes qui inscrivent les pratiques précédemment mentionnées dans un récit féministe et écologiste plus vaste (Cook et Kirk 2016 ; Zitouni et Windish 2019). Ces transmissions ne sont néanmoins pas revendiquées dans tous les cas : les participant·es à la marche font explicitement référence à ce récit en l’inscrivant dans l’héritage d’évènements historiques, tandis que Maïa ne politise pas ces pratiques que l’on peut qualifier de vernaculaires (Pruvost 2019), transmises entre générations et entre femmes.

20Sur les deux terrains militants, il existe une volonté de jouer avec un héritage féministe et écologiste, qui suppose déjà qu’une certaine connaissance est partagée. Ce dernier concerne en particulier les luttes féministes et écologistes des années 1970, que les participant·es font revivre à travers leurs formes d’action spécifiques, et le recours à certaines références. En revenant sur la marche antinucléaire, on peut notamment constater cette démarche à la fin de la manifestation, lorsque le groupe s’est rassemblé en cercle autour d’un feu dans une clairière.

Un enthousiasme se répand au fur et à mesure des dernières arrivées, signalant que nous sommes sur la fin du trajet. Nous allons occuper cet endroit, entre un champ et une clairière, très haut par rapport à notre point de départ. Derrière le bûcher qui se construit au fur et à mesure des allers-retours à la lisière du bois, une dalle bétonnée est taguée de grosses lettres rouges : « Des vulves contre des missiles ». C’est pour nous une référence évidente à l’ouvrage Des femmes contre des missiles qui relate le combat antinucléaire et féministe de Greenham Common.

C’est pile à ce moment que les riffs électriques profonds d’une chanson saturent l’air, émis depuis une sono mobile au volume poussé à fond, et les paroles “A war is coming” emplissent l’espace. Elles sont répétées pendant plusieurs secondes, dans un quasi-martèlement de basses qui fait vibrer le sol, et soulèvent une puissance, une adrénaline collectives, imprévisibles, débordantes. La tension de la musique monte, monte, jusqu’à éclater brusquement, et immédiatement, plusieurs personnes du premier rang s’embarquent dans une ronde autour du feu. Nous nous y joignons, on nous prend les mains ; certains segments du cercle en mouvement sont encore éloignés et on nous tire avec force pour les rejoindre. La course se fait de plus en plus rapide, frénétique, se communique à plusieurs rangs comme une répercussion d’ondes. Celles et ceux qui restent aux abords frappent des mains, sifflent, applaudissent. Lorsque la ronde s’immobilise, des slogans sont à nouveau lancés, et cette fois-ci leur écho paraît décuplé : « Sorcières, vénères [en colère], antinucléaires ! ».

  • 9 On pense surtout à des luttes contre l’installation de centrales nucléaires en France, parmi lesque (...)
  • 10 Sur ce sujet voir le chapitre d’ouvrage d’Émilie Hache : « Tremblez, tremblez, les sorcières sont d (...)

21L’événement en lui-même croise déjà l’héritage de nombreuses luttes antinucléaires9, notamment dans cette région où les mobilisations contre le projet d’enfouissement des déchets radioactifs se succèdent depuis une vingtaine d’années. Mais, au travers d’autres éléments spécifiques, le rassemblement s’affilie plus fortement encore à des luttes féministes et antinucléaires, et notamment à celle de Greenham Common à travers le slogan peint sur la dalle bétonnée. Il s’agit d’une des rares mobilisations de ce type à avoir été documentée, et l’édition récente de l’ouvrage Des Femmes contre des Missiles (2016), recueil d’archives sur cette occupation non mixte d’une base militaire anglaise pendant vingt ans, rend cet héritage particulièrement accessible. La référence aux « sorcières » est également une manière de se relier à toute une histoire, dont la politisation récente dans un cadre principalement féministe et écoféministe s’est fait le relais10. D’autres échos apparaissent plus implicitement et se retrouvent dans l’exécution même de la marche. Ainsi, en 1980, lors de la Women's Pentagon Action – une manifestation féministe contre la nucléarisation du monde –, une militante présente, Ynestra King, évoque une véritable « politique de joie de vivre » (King 2016) manifestée par la présence de chants et danses, que l’on retrouve dans l’ambiance festive qui caractérise cette scène de célébration. Les outils forgés par d’autres sont ainsi appropriés et vivent à travers cette transmission, qui fait résonner des luttes passées et présentes – bien que tous les codes ne soient pas repris tels quels, puisqu’ils sont adaptés à un contexte spatiotemporel particulier.

22De la même manière, lors de la « manifestation pour le climat » organisée à Paris le 24 mai 2019, et mentionnée précédemment, le collectif a accordé une grande importance à la dimension scénographique de sa présence et a occupé l’espace avec, outre des pancartes, banderoles et slogans, des fils de laine et des aiguilles. Dans ce choix en particulier se lit une continuité volontaire avec l’histoire et les modes d’action féministes et écologistes antinucléaires. Au cours de la Women's Pentagon Action à nouveau, les participant·es cousent des fils pour bloquer les portes du Pentagone. À Greeham Common, parmi la multitude de moyens d’action inventés, une photo archivée montre des occupant·es allongé·es au sol, les yeux fermés, entremêlées dans des fils aux pieds des policiers (Cook et Kirk 2016). Dans les deux ouvrages, les témoignages rapportent comment les manifestant·es ont utilisé du fil en tant que symbole de l’acte de tissage, de lien entre humain·es et avec l’ensemble du vivant. En utilisant ces objets, le collectif réhabilite ces modalités d’action.

23Concernant Maïa, l’inscription dans un récit commun passe plutôt par le fait de « se filer » des savoirs, astuces et expériences en lien avec le corps et la santé, entre femmes et par transmission orale. Par cet acte, elle s’inscrit dans une tradition féminine officieuse dont les femmes ont été privées (Ehrenreich et English 2016). Certaines l’ont soignée par le passé et d’autres lui ont enseigné des savoirs : Taïs, sa meilleure amie qui l’a initiée à la médecine chinoise et l’acupuncture, Frédérique, sa sage-femme pour ses deux derniers garçons qui l’a aidée à soigner ses problèmes de dos par des soins énergétiques, Olivia qui l’a accompagnée à travers une thérapie psychologique, et Léonore qui l’a familiarisée avec des connaissances spirituelles. Elle évoque à ce propos une « confrérie », d’entraide et d’échanges entre celles-ci, soit ce que l’on pourrait nommer une « coopération entre femmes liées par l’interconnaissance » (Pruvost 2016). De plus, Maïa et d’autres femmes se sont transmis de main en main une bourse de soins au fil des accouchements non médicalisés de chacune. Elle se nomme elle-même « sorcière » et « guérisseuse », ce qui l’inscrit en lien avec les militant·es de la marche et, plus largement, dans une histoire féministe et écologiste (Federici 2014).

24Ces cas pluriels se retrouvent au sein d’une trame narrative et historique commune, non pas au sens d’une histoire instituée, muséifiée, mais plutôt d'un héritage réhabilité en permanence par les pratiques actuelles de ces personnes dans leurs situations respectives. Ces dernières créent cependant des rapports différents à cet héritage, lui-même composé d'une multitude de récits et d'exemples auxquels tous et toutes ne s'identifient pas forcément. Par exemple, si la valorisation de la figure de la sorcière chez Maïa se retrouve en partie chez des participant·es de la marche, certain·es s'en sentent plus éloigné·es, voire la rejettent explicitement ; et tandis que Maïa les rejoint autour de cette figure particulière, elle ne caractérise pas ses pratiques de « féministes » ou « écologistes », encore moins d’« antinucléaires ». Cette nuance se retrouve dans les manières d'appréhender les concepts de reclaim ou de care, qui ne sont pas nécessairement désignés ainsi ni politisés de cette façon selon les caractéristiques socio-économiques des personnes ainsi que les contextes. Sans occulter ces différences, cet article étudie les liens rendus possibles par une double rencontre : celle des prismes écologiste et féministe, et celle de nos enquêtes.

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Notes

1 Parmi certaines initiatives parisiennes : en mai 2019 est organisé le festival « Écoféminisme&Sorcellerie » ; en juin 2019 se tient « Après la pluie, premier festival écoféministe de France » ; entre autres également une table ronde « Écoféminisme : les modes d’action » (mars 2019), « Ciné-dessert écoféministe : Ni les femmes, ni la Terre » (février 2020), « Caféministe #15 : écoféminisme avec Myriam Bahaffou » (janvier 2020), des ateliers et rencontres avec Vandana Shiva, Jeanne Burgart-Goutal, Émilie Hache sur ce même thème.

2 Le terme « femme » est utilisé dans une acception large, mais nous ne savons pas si toutes les personnes présentes dans l'ensemble des luttes historiques se définissaient en tant que femmes cisgenres, c’est-à-dire se reconnaissant dans le genre féminin qui leur a été assigné à la naissance. Cette remarque est applicable pour toutes les occurrences du terme dans ce texte.

3 Ce prénom ainsi que tous ceux présents dans l'article ont été anonymisés.

5 Nom donné dans la communication de l’événement.

6 « Penn Sardin » désigne ici des sardinières qui, à Douarnenez en Bretagne au xxe siècle, se sont mises en grève pour exiger de meilleures conditions de travail. Leur chant, connu sous ce même nom, intervient régulièrement dans des contextes militants, notamment les marches et manifestations.

7 Fanny Hugues, « Vivre de peu en zones rurales : échanger, réparer, autoproduire », EHESS, thèse de doctorat en sociologie, en cours de rédaction.

8 Nous nous inscrivons à ce titre dans le projet de réécrire l’Histoire hégémonique érigée par des hommes blancs de classes supérieures, d’un point de vue féministe, aussi nommée Herstory (Stengers et Despret 2011).

9 On pense surtout à des luttes contre l’installation de centrales nucléaires en France, parmi lesquelles celle de Plogoff (1974-1981) et de Fessenheim (1971-1972) pour ne citer qu’elles.

10 Sur ce sujet voir le chapitre d’ouvrage d’Émilie Hache : « Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour ! » dans Penser l’Anthropocène, Beau et Larrère, Paris, Presses de Sciences Po, 2018, p. 113-123, ou encore, l’article « Les sorcières sont de retour : entretien avec Xavière Gauthier et Danièle Carrer, propos recueillis par Jeanne Burgart Goutal », Multitudes, 2017/2 (no 67), p. 90-93. À noter aussi en 2018 l’essai de Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Paris, Zones.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lorraine Gehl et Fanny Hugues, « Marcher, prendre soin, transmettre : mise en écho de pratiques écologistes et féministes »Itinéraires [En ligne], 2021-1 | 2022, mis en ligne le 08 avril 2022, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/itineraires/10399 ; DOI : https://doi.org/10.4000/itineraires.10399

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Auteurs

Lorraine Gehl

EHESS

Fanny Hugues

Cems/EHESS

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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