Emmanuelle Seguin, Anthropologues !
Emmanuelle Seguin, Anthropologues !, Paris, Éditions du CNRS, 2024, 92 pages.
Texte intégral
1Cette publication s’inscrit dans un focus du CNRS sur l’anthropologie durant l’année 2022. Il s’agit de donner plus de visibilité aux recherches actuelles dans cette discipline, en les diffusant vers de nouveaux publics. Comme le note le site Internet du CNRS, la thématique choisie, l’anthropologie en partage permet de couvrir « un champ large et déclinable : partage d’objets d’étude, partage des méthodologies, partage sur l’histoire de l’anthropologie, partage générationnel (via notamment les associations vers les scolaires et vers les publics non académiques), partage d’expériences (via des portraits de chercheurs et chercheuses par exemple), partage des terrains, partage des analyses via des méthodologies et des restitutions diverses, partage via de nouvelles formes de médiation, partage avec les autres sciences (au sein des SHS et à l'extérieur des SHS), partage dans la construction des objets, partage avec le public, etc. » https://www.inshs.cnrs.fr/fr/lanthropologie-en-partage.
- 1 À noter que cela n’est pas la première fois que les éditions du CNRS publient une bande-dessinée et (...)
2L’opération de communication semble avoir mis l’accent sur l’image et a, entre autres, débouché sur un concours de photographies anthropologiques (dont on peut retrouver le livret et le diaporama sur le site du CNRS) et sur la publication en mai 2024 de cette bande-dessinée1 réalisée par Emmanuelle Séguin (dessin, scénario et couleur) avec la collaboration de deux anthropologues (Frédérique Fogel et Anne Monjaret) et de la directrice de la communication de l’Institut des Sciences humaines & sociales du CNRS, Armelle Leclerc. L’autrice, bien que non anthropologue, a assuré le travail d’enquête et de recueil des données autour d’une idée forte : « L’anthropologie est peut-être la plus humaine des sciences, puisqu’elle dépend intimement de la personne qui mène la recherche. » Ainsi, plutôt que de chercher à rendre compte de l’anthropologie en général, la bande-dessinée met l’accent sur le métier, sur les personnes qui l’exercent, chaque anthropologue construisant de manière spécifique ses relations aux gens et au terrain, en fonction de ses questionnements et de son histoire personnelle.
3En cohérence avec cette conception de la discipline et après un long avant-propos présentant le contexte et la fabrication de l’ouvrage, la bande-dessinée comprend dix-sept chapitres. Chacun d’eux est centré sur la présentation en quatre planches d’un ou une anthropologue, de son terrain, d’une recherche précise ou d’un objet un peu plus large. Chaque titre de chapitre est construit de la même façon : prénom de l’anthropologue suivi par l’objet ou le terrain de la recherche : par exemple, Mélanie et le zoo, Martin et les gangs, Frédérique et les sans-papiers, Vincent et le démiurge, Clara et les expulsés, Marina et les bains-douches, Sébastien et les tatouages… L’ouvrage propose en complément une planisphère présentant les terrains de recherche ainsi que les biographies succinctes des dix-sept anthropologues.
4De tels choix donnent une vision de la discipline diversifiée, voire un peu éclatée : des femmes (10) un peu plus nombreuses que les hommes ; des jeunes chercheurs ou chercheuses mais aussi des moins jeunes et une retraitée ; des rattachements pluriels, universitaires ou dans des organismes de recherche ; des terrains renvoyant aux sociétés traditionnellement étudiées par l’ethnologie, à des sociétés occidentales ou encore interrogeant le processus de mondialisation. De même, si l’on retrouve certains objets classiques de l’anthropologie comme les mythes, les rituels, les religions, les tatouages, les esprits, les fantômes ou les liens de parenté, d’autres recherches explorent des thématiques nouvelles, renvoyant par exemple à l’évolution de notre rapport à la nature (Mélanie Roustan s’intéressant à la conservation animale et aux parcs zoologiques) ou encore aux différentes dimensions des processus migratoires, qui apparaissent comme une thématique en fort développement : les relations familiales des personnes migrantes et sans-papiers (Frédérique Fogel) ; les personnes expulsées par la France et leur devenir au Mali (Clara Lecadet) ; les bains-douches fréquentés principalement par les sans domicile fixe et les sans-papiers (Marina Chauliac).
5Cette diversité ne doit cependant pas cacher nombre de points communs entre les recherches exposées : d’abord leur durée, nécessitant une présence importante de l’anthropologue sur le terrain en relation souvent étroite avec les personnes étudiées. Cela implique de penser sa place, de participer aux activités, de se départir de formes d’observation distante ou neutre et de s’engager peu ou prou dans la vie et le fonctionnement du groupe… Bref de chercher le bon compromis entre engagement et distanciation, et pour ce faire, de développer des compétences de réflexivité. Trouver sa place est un élément essentiel du métier d’anthropologue et les dix-sept minimonographies présentées dans ce documentaire graphique le montrent bien.
6Cela implique de négocier son entrée sur le terrain. Cette opération est toujours nécessaire mais peut être quelquefois très complexe, notamment dans le cas de populations marginalisées que ce soit des tribus traditionnelles considérées comme dangereuses (Simonne Pauwells et les Indonésiens de l’île de Selaru) ou des membres de bandes des ghettos urbains (Martin Lamotte et le gang transnational des Netas). Dans tous les cas, l’anthropologue doit trouver une personne facilitant les échanges, l’informant de manière privilégiée, l’introduisant dans le monde social étudié. Ainsi, Nicolas Prévot s’appuie sur Bursu, joueur de Hautbois, médium, guérisseur et plus tard « père » du chercheur pour comprendre et analyser la musique rituelle en Inde centrale. Cet informateur peut être compliqué à gérer comme le montre Muriel Champy, qui s’intéresse aux imaginaires de la réussite mobilisés par la jeunesse exclue et qui a suivi sur la longue durée, Léon, un enfant des rues de Ouagadougou.
7Cela implique aussi de comprendre son rapport à l’objet étudié. Anne Monjaret dans son travail sur les modistes, souligne une certaine proximité avec la profession, sa grand-tante ayant travaillé dans la haute couture dans les années 1920 et sa grand-mère étant mannequin à la même époque. Reynou Hou analyse l’institution du mariage en chine rurale dans son village natal et ses interlocuteurs avec lesquels il a souvent des liens de parenté lui rappellent qu’il est temps pour lui de songer à se marier. Mélanie Roustan, maîtresse de conférences au Muséum national d’histoire naturelle, profite de sa proximité avec de nombreux experts et de sa position institutionnelle pour mieux comprendre les différentes dimensions de la conservation animale et des parcs zoologiques. Sébastien Galliot qui étudie le tatouage tribal à Samoa est lui-même tatoué et tatoueur. Il est devenu un acteur majeur de la diffusion de la culture samoa.
8Le travail de terrain nécessite toutefois d’établir des distances : Thomas Fouquet, étudiant les nuits urbaines à Dakar refuse les relations économico-sexuelles tout en se rapprochant des jeunes femmes qu’il étudie grâce à ses capacités de danseur et un certain « sens de la tchache et de la débrouille ». Vincent Hirtzel, cherchant à recueillir des éléments de cosmologie, doit prendre ses distances avec les Yurakaré de la Bolivie amazonienne qui l’assimilent à un envoyé de Tiri, démiurge local, parti à l’autre bout du monde en oubliant son peuple.
9Simultanément nombre d’anthropologues s‘engagent dans le champ qu’ils étudient : Frédérique Fogel sensibilisée par la situation des familles de sans-papier, les accompagne auprès des administrations et partage les connaissances acquises, notamment en formant des travailleurs sociaux. Sara Le Ménestrel, affectée par la situation dramatique à la Nouvelle Orléans après le passage des ouragans, est choquée par la stigmatisation des noirs considérés comme responsable de leur situation.
10Engagement et distanciation ne sont pas contradictoires et s’avèrent bien souvent complémentaires. Les différences culturelles permettent de prendre conscience des normes sociales véhiculées. Marina Chauliac, étudiant la population d’un établissement de bains-douches à Lyon constate qu’elle n’apprécie guère l’odeur des parfums bon marché utilisés par les usagers, eux-mêmes trouvant que le savon bio mis à leur disposition « ne mousse pas et ne sent pas bon ! ». Emma Aubin-Boltanski a d’abord du mal à s’intéresser aux colombophiles des quartiers populaires de Beyrouth, grands amateurs et connaisseurs des pigeons, alors qu’elle a tendance à assimiler ces oiseaux à des rats ailés. Mais étudier la colombophilie des exilés syriens lui permet de mieux comprendre les masculinités brisées par la guerre et l’exil.
11Au total, les dix-sept minimonographies d’anthropologues dégagent une vision riche et plurielle de la discipline. L’objectif affiché de l’opération anthropologie-en-partage d’aller vers des publics larges est en partie atteint, notamment avec les autres sciences en particulier en interne aux sciences humaines et sociales. La question de l’ambition de toucher des publics plus éloignés comme les scolaires reste ouverte : l’usage du média bande-dessiné est sans doute facilitant mais peut-être pas suffisant.
Notes
1 À noter que cela n’est pas la première fois que les éditions du CNRS publient une bande-dessinée et qu’il y a au moins un précédent (Castor Léa, Esnaoult Célia & Thiébault Laure (2021) Les décodeuses du numérique, 66 pages).
Haut de pageTable des illustrations
![]() |
|
|---|---|
| Titre | Image 1. Couverture de l’ouvrage |
| Crédits | © Emmanuelle Seguin |
| URL | http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5174/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,6M |
![]() |
|
| Titre | Image 2. Clara et les expulsés |
| Crédits | © Emmanuelle Seguin |
| URL | http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5174/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,2M |
![]() |
|
| Titre | Image 3. Sébastien et les tatouages |
| Crédits | © Emmanuelle Seguin |
| URL | http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5174/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 722k |
![]() |
|
| Titre | Image 4. Marina et les bains-douches |
| Crédits | © Emmanuelle Seguin |
| URL | http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5174/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 592k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Jean-Paul Géhin, « Emmanuelle Seguin, Anthropologues ! », Images du travail, travail des images [En ligne], 17 | 2024, mis en ligne le 22 août 2024, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/itti/5174 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12fa0
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page










