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Howard S. Becker au café Léa à Paris, novembre 2011

Howard S. Becker au café Léa à Paris, novembre 2011

Photo Pierre Gaudin/Créaphis © éditions Créaphis

1En hommage à Howard S. Becker sociologue américain né le 18 avril 1928 à Chicago dans l’Illinois et décédé le 16 août 2023 à San Francisco, il semble essentiel d’évoquer combien ses travaux ont contribué au développement de la sociologie contemporaine, et plus particulièrement de la sociologie visuelle. Engagé dans cette discipline jusqu’à la fin de sa vie, il avait accepté d’être membre du conseil scientifique de la revue scientifique, semestrielle, pluridisciplinaire, numérique et ouverte Images du travail. Travail des images dès sa première parution en 2016. Il était toujours attentif aux nouveaux projets concernant l’image et prêt à y participer.

2Howard S. Becker a été étudiant à l’université de Chicago dans les années 1940. Il a ainsi suivi les enseignements des maîtres de l’École de Chicago, notamment Everett Hughes. Il a réuni autour de la revue Social Problems, dont il devient le rédacteur en chef en 1961, plusieurs des sociologues américains (dont Erving Goffman, Aaron Cicourel) hostiles au courant fonctionnaliste alors dominant aux États-Unis. Il a été professeur à l’université Northwestern (Evanston, Illinois) et à l’université de Washington à Seattle. Il est un des héritiers de la tradition de l’École de Chicago et s’inscrit ainsi dans le courant de l’interactionnisme symbolique. Auteur de nombreux ouvrages et articles dont deux ouvrages marquants Outsiders (1963) et Les mondes de l’art (1988) il a exercé une importante influence sur la sociologie française à partir de la fin des années 1980. Personnage aux multiples facettes ouvert sur le monde international, il était aussi photographe et musicien de jazz, et à ce titre il a privilégié l’observation participante de la profession de musicien dans le cadre de l’écriture d’un chapitre d’Outsiders, toujours actuel pour les chercheurs et les étudiants dans les domaines de la sociologie du travail et de la sociologie de la déviance. Sa forte implication dans des activités universitaires en France et sa carrière l’ont conduit à recevoir plusieurs distinctions en provenance d’universités françaises, devenant Docteur Honoris Causa des universités Paris 8 et Pierre-Mendès-France de Grenoble. Il a collaboré avec des chercheurs français comme Octave Debary en participant à l’écriture d’un ouvrage original de photographies (réalisées par Philippe Gabel) et textes intitulé Vide-greniers (2011). Cet ouvrage à caractère esthétique montre des photographies de clients d’un vide-grenier, considérés au rang d’acteurs et d’actrices posant devant un écran avec un objet choisi. Les images sont accompagnées d’histoires, un peu comme au cinéma… Cette collaboration illustre bien l’intérêt d’Howard S Becker pour les images, d’un point de vue sociologique et artistique.

3Précurseur d’un courant de sociologie visuelle aux États-Unis associant l’image photographique à la démarche scientifique, il publia en 1974 un article intitulé « Photography and Sociology » (Becker, 1974) dont l’objet est de s’intéresser, surtout au tournant du xxe siècle, à la manière dont les sociologues et les photographes s’accordaient sur la nécessité d’exposer les maux de la société à travers les mots et les images. Il souligne que dès ses débuts, la photographie a été utilisée comme un outil d’exploration de la société, ce qui en fait un objet de recherche et un outil en sociologie. Il a su à travers ses écrits créer des liens entre une pratique, la photographie, qu’il considère comme un art et une science, la sociologie, qu’il reconnaît pour sa rigueur et ses méthodes. Il n’envisage pas toutes les manières existantes d’usages de la photographie en sociologie, mais principalement il s’attache à l’utilisation des photographies pour étudier les organisations, les institutions et les communautés. Sur ces thèmes, une façon de voir particulière est enseignée aux sociologues à partir d’une observation minutieuse de photographies, par exemple de celles qui illustrent l’article (de Lewis Hine, Dorothea Lange, Walker Evans Eugène Smith, André Kertesz, etc.). Comme Dianne Hagaman, anthropologue-photographe (Hagaman, 1996), il s’est intéressé aux photographies du domaine du photojournalisme en comparaison avec celles issues des sciences sociales. Un regard long et attentif porté sur tous les détails des images durant plus de 2 minutes permet une analyse approfondie de la photographie. C’est aussi dans cet article qu’il évoque la notion de vérité qu’il reprendra dans un chapitre d’ouvrage intitulé « Do Photographs tell the truth? » (Becker, 1986). La photographie pourrait nous permettre de répondre à cette question. « Le fait que l’image soit “vraie” dépend des conclusions que nous en tirons » note-t-il, « Il s’ensuit que pour savoir si les images disent la vérité, la première étape consiste à déterminer quelle vérité elles affirment en y repérant les réponses aux questions que nous avons posées ou qu’elles ont elles-mêmes suggérées (voir les choses de cette manière met l’accent sur le fait que les images ne se contentent pas d’émettre des affirmations, mais que nous interagissons avec elles pour en tirer des conclusions – en résumé, nous jouons un rôle actif dans ce processus, comme Dewey l’avait soutenu il y a longtemps et comme beaucoup d’autres l’ont répété depuis) » (ibid.). Ces échanges interactifs autour de l’image produisent du sens sociologique que les chercheurs peuvent prendre en compte dans leur approche visuelle, et également dans l’élaboration d’une pédagogie spécifique destinée aux étudiants inscrits en sciences humaines. Car Howard S. Becker était aussi un enseignant très impliqué et créatif et son enseignement est largement diffusé en France à travers son ouvrage Les ficelles du métier (Becker, 2002). Howard S. Becker propose dans ce livre des façons de penser la réalité sociale pour la saisir et l’étudier. Loin d’enfermer le lecteur dans un moule, Becker montre à travers des cas précis comment réfléchir aux diverses étapes de la recherche en évaluant les conséquences des choix que nous faisons. Il propose des solutions pratiques exprimées en un style simple et vivant. Pour cela, il s’appuie sur différentes disciplines (anthropologie, histoire, ethnomusicologie, sociologie, études urbaines, photographie, littérature, etc.) et sur une multitude d’exemples de la vie sociale (la délinquance des cols blancs, le choix des acteurs pour monter une pièce, les collections d’art, la grève d’ouvriers anglais, la perception des malades par des étudiants en médecine, les présupposés du racisme…).

4La revue Images du travail. Travail des images, lieu où les recherches, les analyses et les méthodologies mobilisant des images du travail sont exposées et débattues, reconnaît la contribution de Howard S. Becker à l’évolution de notre regard sur la photographie et sur l’usage de celle-ci en sociologie, comme ayant exercé une grande influence sur de nombreux chercheurs, photographes et étudiants dans leurs travaux concernant le champ de la sociologie visuelle.

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Bibliographie

Becker H. S. (1963) Outsiders, Paris, Éditions Métailié.

Becker H. S. (1974) « Photography and sociology », Studies in the Anthropology of Visual Communication, 1, p. 3-26. https://core.ac.uk/download/pdf/129586819.pdf

Becker H. S. (1986) « Do Photographs tell the truth? », in Becker H. S., Doing thing together, Evanston, Illinois, Northwestern University press, p. 273-292. Traduit en français en 2007 (trad. Stéphane Dufoix) : « Les photographies disent-elles la vérité ? », Ethnologie française, vol. 37, 1, p. 33-42.

Becker H. S. (1988) Les mondes de l’art, Paris, Flammarion.

Becker H. S. (2002) Les ficelles du métier, Paris, La Découverte, coll. « Repères ».

Gabel P. (photographies), Debary O., Becker H. S. (2011) Vide-greniers, Paris, Créaphis.

Hagaman D. (1996) How I Learned Not To Be a Photojournalist, Lexington, The University Press of Kentucky published. http://www.diannehagaman.com/books/pj2/pj2-007.html

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Table des illustrations

Titre Howard S. Becker au café Léa à Paris, novembre 2011
Crédits Photo Pierre Gaudin/Créaphis © éditions Créaphis
URL http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5397/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 131k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Sylvaine Conord, « Hommage à Howard S. Becker »Images du travail, travail des images [En ligne], 17 | 2024, mis en ligne le 19 septembre 2024, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/itti/5397 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12f9x

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Auteur

Sylvaine Conord

Sylvaine Conord est maîtresse de conférences HDR à l’université Paris Nanterre, chercheure au l’UMR LAVUE (CNRS, 7218). Elle est membre de la direction éditoriale collégiale de la revue Images du travail. Travail des images depuis 2024

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Droits d’auteur

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