Navigation – Plan du site

AccueilNuméros17DossierQuand les images font écran à ce ...

Dossier

Quand les images font écran à ce qui fait sens dans le travail

When pictures of activity obscure the meaning of work
Lucile Garçon et Nathalie Couix

Résumés

L’article propose un retour d’expérience réflexif sur un dispositif audiovisuel conçu et déployé dans le cadre d’un projet de recherche participative portant sur les transformations des valeurs à l’œuvre dans un contexte de transition agroécologique. Après la description de ce dispositif méthodologique original et des cadres théoriques auxquels il se réfère, au carrefour entre anthropologie visuelle et ergonomie, les autrices détaillent ce que le recours aux images a produit, puis reviennent ensuite sur les surprises, les difficultés et les interrogations qu’il a suscitées. L’article montre comment le film a enrichi et aiguisé l’enquête en permettant de pointer un décalage entre les méthodes décrites a priori et les pratiques effectivement réalisées. Il souligne par ailleurs l’ambivalence des images en revenant sur différents moments où leur utilisation a débordé les intentions premières, et d’autres où, au contraire, elles n’ont pas suffi à susciter la réflexivité espérée. L’article invite à une réflexion épistémologique quant au positionnement des chercheur-euses et à la construction de l’autorité dans une démarche de recherche collaborative à l’interface entre différents mondes du travail en agriculture.

Haut de page

Texte intégral

1De 2018 à 2021 notre activité de recherche a été marquée par une enquête que nous avons conduite au moyen d’un important attirail audiovisuel, en vue de travailler en collaboration avec une diversité de personnes qui n’appartenaient pas au milieu académique, mais étaient directement concernées par les questions que nous cherchions à renseigner. Chercheuses en sciences sociales à l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), nous nous intéressions alors aux processus de transition agroécologique et aux changements qu’ils induisent dans les dynamiques de formation des valeurs. Ces questions croisaient les préoccupations de diverses personnes travaillant au développement de méthodes de sélection de maïs dit « population » et voyant dans cette activité une possible alternative à la culture de variétés hybrides, et au système agro-industriel dont celles-ci ont été le fer de lance et sont aujourd’hui le symbole (voir encadré ci-dessous).

Maïs population et sélection

Le maïs est une plante allogame c’est-à-dire que dans la majorité des cas la fécondation nécessaire à sa reproduction et donc à la production des épis, se fait entre la fleur mâle (le panicule) d’une plante et la fleur femelle d’une autre plante qui donnera l’épi. L’industrialisation de la culture du maïs a conduit à sélectionner des maïs par croisement de variétés pour obtenir des maïs présentant des qualités adaptées à l’agro-industrie. Cette sélection se fait en station expérimentale ou au sein d’entreprises semencières qui produisent la quasi-totalité des semences de maïs, de variétés stabilisées, que les agriculteurs achètent chaque année pour conserver la qualité de leur maïs.

Dans un objectif de souveraineté semencière, certain-es paysan-nes choisissent de produire des maïs dits « populations » en laissant les plants de maïs se croiser librement à chaque génération (voir https://www.youtube.com/​watch?v=NqkUqPhL_zA). Au sein d’une population les individus sont ainsi très diversifiés et la population est évolutive (pour davantage de précisions, voir https://dicoagroecologie.fr/​dictionnaire/​variete-population/​). Pour favoriser le développement de qualités adaptées à leurs contextes pédoclimatiques et à leurs pratiques, les paysan-nes peuvent sélectionner leur maïs population. Pour cela, ils peuvent faire de la sélection négative : ils vont éliminer un certain nombre de plants qui ne correspondent pas aux qualités recherchées avant la fécondation des fleurs qui vont donner les épis. Ils peuvent aussi faire de la sélection massale en choisissant, après la récolte, des épis qui présentent les caractéristiques qu’ils recherchent (https://abiodoc.docressources.fr/​index.php?lvl=notice_display&id=46327). Ces épis seront ensuite égrainés, mélangés quelquefois à d’autres afin de maintenir de la diversité, et conservés pour être semés l’année suivante. Au-delà de ces deux modes de sélection, les pratiques agricoles, la sélection naturelle, les aléas, contribuent aussi à faire évoluer les populations.

La sélection est un pan d’activité dont les agriculteur-ices ont été dépossédé-es après-guerre, au nom de la modernisation de l’agriculture (Bonneuil & Thomas, 2009). Se réapproprier cette activité et la réintégrer au travail agricole revêt aujourd’hui une dimension politique, laquelle est renforcée par la nature collective de ces transformations (https://www.youtube.com/​watch?v=iqOj1Ma_rNs). La production de maïs population se fait en effet le plus souvent dans le cadre de groupes au sein desquels les agriculteur-ices peuvent s’entraider, mutualiser des services et des outils, partager des connaissances et des expériences. La culture de maïs population représente en effet quelque chose de relativement neuf, exigeant de changer de regard et de se livrer à des formes d’enquête inédites (Derbez, 2018).

  • 1 Nous nous référons dans la suite du texte à ces agriculteur-ices par le terme de paysan-nes, terme (...)
  • 2 Projet Covalience, financé par le Compte d’affectation spéciale pour le Développement agricole et r (...)

2Cette enquête s’est déployée dans le cadre d’un projet de recherche participative qui associait des agriculteur-ices membres de collectifs paysans situés dans différentes régions de France (voir figure 1)1, des animateur-ices de ces mêmes collectifs, du Réseau Semences Paysannes (RSP) ou d’instituts techniques tels que l’Institut de l’agriculture biologique (ITAB), des enseignant-es de lycée agricole ou d’école d’ingénieur-es agronomes, et enfin d’autres chercheur-euses de l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE)2. Le projet était né d’une interrogation quant à l’efficacité des pratiques de sélection de maïs population mises en œuvre par les paysan-nes sur leurs fermes, et que technicien-nes, animateur-ices ou encore chercheur-euses conseillaient, orientaient, encadraient afin d’accompagner des trajectoires de transition. Notre enquête proposait de traiter une question complémentaire en invitant à s’interroger sur ce à quoi les paysan-nes accordaient de l’importance lorsqu’ils se livraient à la sélection de maïs population, individuellement ou collectivement.

Figure 1. Carte des différentes parties prenantes du projet Covalience

Figure 1. Carte des différentes parties prenantes du projet Covalience

Fonds de carte : Stamen ; Réalisation : Lucile Garçon

3Les processus de gestion de semences paysannes (conservation/sélection/valorisation) sont en effet des processus au cours desquels des choix sont faits, des compromis sont trouvés, qui tous nécessitent un travail, même implicite, de définition de ces valeurs. Les processus de sélection sont exemplaires de ce point de vue car ils sont faits d’une multitude de décisions qui peuvent avoir des conséquences sur l’ensemble de l’organisation du travail, à court et à long terme. Ils consistent en une mise à l’épreuve récurrente du système de valeurs, et offrent à ce titre des moments et des lieux d’enquête particulièrement riches. Suivant James Dewey et sa théorie de la formation des valeurs (Dewey, 2011), nous avons considéré qu’au-delà des discours que l’on peut recueillir par entretiens, ces valeurs se manifestent dans les pratiques des agriculteur-ices, ou encore dans les instruments qu’ils et elles mobilisent (leurs carnets de notes, les grilles de notation, les critères de sélection, etc.). En effet, dans cette perspective pragmatiste l’extériorité des valeurs est questionnée et les processus de définition de valeurs sont considérés comme inhérents à l’action. La valuation n’est plus un processus qui prend forme en dehors de l’activité : elle fait partie intégrante de celle-ci (Lorino, 2018). Dans cette approche relationnelle, transformation des pratiques et valuation sont ainsi deux processus conjoints et imbriqués. La production de semences paysannes étant le plus souvent le fait de collectifs, il était important de bien comprendre comment ces valeurs se forment, sont mises en discussion et se transforment non seulement à l’échelle individuelle, mais aussi dans les échanges entre agriculteur-ices et entre agriculteur-ices et autres acteurs, échanges à la fois matériels (semences) et discursifs. En effet, comme le notent Bidet & al. (2011) en référence à la théorie de Dewey, « ce à quoi nous tenons », c’est aussi « ce par quoi nous tenons ». Au sein des organisations, quelle que soit leur nature, pour pouvoir tenir il y a donc un intérêt réel à ce que les valeurs en jeu puissent être manifestées via des pratiques, des outils, ou encore via des modes de fonctionnement, pour qu’elles puissent être mises en débat. Cela nous a conduites à élaborer un dispositif d’enquête mobilisant des vidéos d’agriculteurs dans leurs différentes tâches de sélection de maïs population pour capter, à travers ces images et les discours qu’elles suscitent, différents temps de formation de valeurs, afin de les donner à voir au sein du groupe de partenaires du projet et de favoriser une réflexivité collective. Autorisant une « observation différée et répétée » (de France, 1981) autant que la mise en regard d’une diversité de perceptions d’une même réalité (Olivier de Sardan, 1971), le film nous a en effet semblé un outil pertinent pour ouvrir la voie à un « empirisme radical » (James, 2007) que nous pouvions aisément partager avec les personnes auprès desquelles nous intervenions. Nous permettant de produire un matériau facile à faire circuler, et un support de travail accessible au plus grand nombre, il nous est apparu comme le moyen d’ouvrir un espace d’expérimentation épistémologique et politique intéressant (Buire & al., 2019).

4Cet article propose donc une réflexion sur les conditions de fabrication ainsi que sur l’usage de données audiovisuelles dans un processus de recherche. À partir de l’analyse de différents moments de déploiement d’une méthode d’enquête faisant se succéder phases d’enregistrement et de projection de vidéos, il s’agit de discuter de ce que permet ou empêche le recours au film. Nous décrivons dans un premier temps la manière dont nous avons conçu un dispositif méthodologique original, à la lisière de l’ergonomie et de l’anthropologie visuelle. Nous détaillons ensuite ce que ce dispositif a produit et comment il nous permet de comprendre, en partie au moins, le travail de sélection et le travail de formation de valeurs que cela suscite, avant de discuter dans une dernière partie de ses conditions de fonctionnement, sur la base d’une série d’écueils que nous avons rencontrés.

1. Entre anthropologie visuelle et ergonomie : élaborer un dispositif de recherche collaborative

  • 3 Les collectifs sont principalement composés d’hommes, et seuls des hommes ont finalement été filmés

5Empruntant à l’anthropologie visuelle les pratiques de l’« observation filmante » (Lallier, 2011) pour enquêter au plus près des pratiques, la démarche méthodologique que nous avons mise en œuvre puise également dans les techniques d’autoconfrontation et de confrontation croisée issues de l’ergonomie (Theureau, 2010) pour associer à l’enquête une diversité de personnes impliquées dans le projet de recherche. Conçu pour se situer à l’interface entre différent-es participant-es au projet de recherche, le dispositif audiovisuel a été élaboré collectivement, mais a concerné en premier lieu les paysans3. C’est à partir de leurs pratiques qu’a été ensuite échafaudé le dispositif d’enquête.

1.1. Recherche collaborative : qui fait quoi ? avec qui ?

6Le dispositif initialement envisagé prévoyait de suivre et filmer plusieurs paysans au sein d’un même collectif afin de mettre en images une diversité de pratiques de sélection du maïs population. Mis en discussion au sein du projet, ce choix a finalement été délaissé pour retenir l’idée de filmer un paysan par collectif. Cela semblait plus équitable a priori et devait faciliter la mobilisation de l’ensemble des collectifs participant au projet. Au démarrage de celui-ci, les animateur-ices des collectifs ont ainsi identifié une personne qui pourrait être suivie tout au long de la campagne 2018.

7Les étapes importantes à filmer ont été définies au début du projet, lors de réunions mobilisant les paysans référents de chaque collectif, les animateur-ices et les chercheur-euses impliqué-es dans le projet. Après le semis qui a généralement lieu en fin de printemps, certains paysans procèdent dans l’été à l’élimination des plantes qu’ils jugent les moins intéressantes. Par exemple, s’ils veulent un maïs précoce (qui puisse être récolté avant les autres et permette ainsi d’insérer cette culture dans un calendrier de rotation) ils éliminent les plans les plus petits, dont les panicules sont peu développées au moment de la floraison, etc. Tous ensuite sélectionnent des épis au moment de la récolte selon les critères correspondant aux qualités qu’ils cherchent à favoriser, avant de battre, éventuellement échanger, et parfois mélanger les graines des maïs qu’ils ont cultivés au cours de l’année. Au cours des réunions préliminaires du projet, le processus de sélection a ainsi été découpé en différentes phases : semis, sélection négative, ensilage, récolte et égrenage (voir figure 2).

Figure 2. Cycle d’opérations de sélection filmées

Figure 2. Cycle d’opérations de sélection filmées

Réalisation : Lucile Garçon

8Dans le souci de tester ce qui pourrait être une bonne manière de faire, les animateur-ices ont de plus proposé que les paysans des différents collectifs suivent un même protocole, qui serait ainsi décliné en différents sites. Ce choix a introduit un biais dès le départ dans la mesure où nous souhaitions filmer les pratiques effectives de chacun des paysans retenus et non une même pratique en des lieux différents. Toutefois, il s’est révélé par la suite très intéressant dans le sens où, comme nous le verrons plus loin, les paysans se sont écartés du protocole pour faire les choses « à leur manière », ces écarts étant riches d’enseignements quant à ce qui compte effectivement pour chacun d’eux.

9Le dispositif méthodologique se décomposait ainsi en plusieurs phases d’interaction autour des films (voir figure 3) : entre la chercheuse filmant et le paysan filmé tout d’abord, entre les chercheuses impliquées dans la démarche dans un second temps, entre les chercheuses et les membres de chaque collectif (paysans et acteur-ices de l’accompagnement), et enfin entre l’ensemble des partenaires impliqué-es dans le projet. Les nombreuses opérations de montage qui marquent le passage d’une phase à l’autre et les multiples projections qui rythment la démarche visaient à décloisonner l’enquête et à favoriser le croisement des regards pour enrichir la description. Le dispositif procédait ainsi de manière itérative, dans un va-et-vient entre phases d’observation-tournage, d’analyse-montage, et discussions-projections.

Figure 3. Dispositif audiovisuel déployé dans le cadre du projet Covalience

Figure 3. Dispositif audiovisuel déployé dans le cadre du projet Covalience

Réalisation : Lucile Garçon

1.2. Entre « observation filmante » et « montage interdit » : quelques principes de cadrage pour la production d’images

10La production d’images n’est pas neutre : elle est informée par un regard. Celui-ci s’exprime au tournage par des angles et des durées de prises de vues, des cadrages, des mouvements de caméra et des valeurs de plans ; au montage par des effets de juxtaposition de séquences ou de superposition entre images et sons. Dans la perspective de mise en œuvre d’une recherche collaborative, il nous semblait important que ce regard ne soit pas l’expression d’une figure d’auteur-ice mais le produit d’interactions entre les différent-es participant-es au projet au sein duquel le dispositif était amené à se déployer. Quelques principes de réalisation se sont ainsi imposés, inspirés de lectures dans le champ de l’anthropologie visuelle et de l’esthétique du film documentaire. Tel que nous l’envisageons, le film ne vise pas à être un reflet du réel. Néanmoins, pour être un instrument efficace dans le traitement collectif de questions de recherche, un impératif de fidélité au réel s’impose et exige une vigilance dans la production d’images, tant au moment du tournage que du montage.

  • 4 Opération consistant à enlever les fleurs mâles(panicules) pour obliger le croisement entre plantes

11Les moments de tournage ont été précédés de conversations téléphoniques avec les paysans, afin de faire connaissance et pour recueillir une série d’informations permettant d’anticiper la situation et d’identifier les choses ou les actions importantes à filmer avant de faire le déplacement. Une fois sur place, la chercheuse filmant a le plus souvent résolu de se livrer d’abord sans filmer aux opérations de sélection qu’elle souhaitait observer (en contribuant à marquer, castrer4, récolter ou trier le maïs). Il s’agissait ainsi d’abandonner toute position d’expert et de procéder à une suspension du jugement (Lallier, 2011) pour « apprendre en faisant » (Dewey, 1938) avant de déclencher le moindre enregistrement. En permettant de s’attarder sur des éléments que l’observation immédiate aurait probablement négligés, l’observation filmante nous semblait un bon moyen de conduire l’enquête au-delà de ce qui était le plus aisément véhiculé par la parole ou l’écriture (de France, 1989). Par ailleurs, n’étant pas dotée de la « vision experte » (Grasseni, 2004) ni simplement du même « coup d’œil » (Mougenot & al., 2020) que les éleveurs auprès desquels elle menait l’enquête, la chercheuse observant les pratiques de sélection courait le risque que des éléments essentiels échappent à son travail de description.

12Si les images et les sons collectés ont fait l’objet de quelques opérations d’édition et post-production, celles-ci ont été réduites au strict minimum afin d’entretenir une relation de fiabilité avec la réalité. Ce travail s’apparentait davantage à du « nettoyage » que du montage. Il s’agissait essentiellement d’éliminer les mouvements de caméra désagréables, d’atténuer les bruits les plus gênants (moteurs et actions des machines agricoles principalement) et de synchroniser les différents matériaux audiovisuels enregistrés. Dans certains cas, cette étape a conduit à introduire quelques ellipses afin de réduire la durée de visionnage des séquences et de ne pas ennuyer les interlocuteurs lors des entretiens d’autoconfrontation. Au cours du travail des images, nous avons toutefois veillé scrupuleusement au respect de l’ordre chronologique des événements, faisant de la loi esthétique définie par André Bazin par l’expression de « montage interdit » (Bazin, 1953) un impératif déontologique et la condition de fonctionnement d’un « pacte ethnographique » (Olivier de Sardan, 2017).

1.3. Articuler autoconfrontation et confrontation croisée

13Afin de construire un regard pluriel tout en veillant à enquêter au plus près des pratiques, nous avons puisé dans le champ de recherche sur l’activité humaine, et notamment dans les travaux menés à partir des années 1990 dans le cadre du programme de recherche empirique dit du « cours d’action » (Theureau, 2010). Portant sur des domaines sociotechniques variés, ces travaux considèrent l’activité non pas comme intérieure à l’acteur, mais comme reliant l’acteur et l’environnement dans lequel il se situe. Cette relation se manifeste par la production de traces sur lesquelles il est possible d’enquêter en récoltant auprès des acteurs des données verbales et gestuelles concernant leur activité.

  • 5 Nous laissons ainsi de côté les méthodes de verbalisation simultanée, décalée et interruptive consi (...)

14Le programme de recherche du cours d’action propose différents outils méthodologiques pour faire revivre à une personne son activité de manière décalée. Parmi les quatre options possibles, nous avons choisi de procéder à des entretiens de remise en situation différée par des enregistrements des comportements5. En effet, nous avons considéré que demander des explications au moment même où a lieu l’événement risquerait de contraindre l’action et de donner un pouvoir performatif au propos tenu. Utiliser des enregistrements audiovisuels nous permettait de dissocier dans le temps l’expression verbale de la pratique et nous semblait finalement un meilleur moyen d’ancrer le discours dans les pratiques. Plusieurs auteurs considèrent en effet que l’observation immédiate n’est pas suffisante pour comprendre une action ou une activité. La multimodalité sur laquelle repose l’autoconfrontation apparaît ainsi telle une technique nécessaire à l’expression d’une réflexivité a posteriori, offrant la possibilité de s’attarder et d’expliciter des pratiques « incorporées » pour « remonter aux motifs qui ont gouverné actions et attitudes » (Hémont & Patrascu, 2016).

2. Ce que le travail sur les images a produit

15Le travail d’analyse puis de montage des vidéos nous a permis de revenir auprès des individus puis des collectifs impliqués dans l’enquête et de leur proposer un miroir rendant compte de nos observations. Nous avons ainsi pu mettre en lumière la distance, voire la contradiction entre le discours et les pratiques, en soulignant par exemple la concomitance d’expressions de rejet et l’omniprésence de l’hybride. Cet effet de miroir a aussi retenti par moments sur nos propres pratiques de recherche.

2.1. Mettre en évidence ce sur quoi porte le regard

16Visionner le film en binôme paysan-chercheuse a permis de rectifier les errements de la caméra et de façonner le regard de la chercheuse dont les premiers plans trahissaient une visée esthétique finalement peu pertinente voire sans intérêt pour le travail envisagé, et ce d’autant moins qu’elle donnait de l’importance à des éléments choisis par la chercheuse et non pointés par le paysan lui-même. Il arrivait par exemple que la caméra zoome sur un objet qui se révélait en fait anodin ou cadre un plan de telle façon qu’il laissait finalement hors champ des éléments importants. Ce fut notamment le cas des vidéos réalisées lors des semis : la chercheuse focalisait sur le ballet des diverses machines agricoles utilisées, s’intéressant de près aux réglages nécessaires pour adapter à la culture de populations de maïs des appareils conditionnés pour la culture de variétés hybrides. Lors du retour à la ferme avec les images ainsi réalisées, les paysans faisaient remarquer que cela n’était pas nécessaire et qu’en revanche il manquait des plans sur les sacs de semences utilisés, dont la quantité, la diversité et l’ordre de semis étaient en fait déterminants dans l’organisation de l’activité. Les premiers échanges ont ainsi permis de prendre conscience et de confronter ces différentes façons de voir, et ont été l’occasion d’engager une démarche d’apprentissage réciproque autour des questions de recherche.

17Les premiers entretiens d’autoconfrontation ont également permis de mettre en évidence la dimension dynamique du travail et l’insuffisance de l’image fixe pour rendre compte du processus de sélection. Ainsi, sur la vidéo 1, Lucile tente de faire identifier à Samuel, parmi une collection de photos d’épis de maïs, ceux qu’il choisirait pour récolter les grains en vue d’en faire des semences pour l’année suivante. On voit que Samuel est mal à l’aise pour choisir parmi ces photos.

18

Vidéo 1 : Insuffisances de l’image fixe et nécessité de l’image animée pour rendre compte de l’activité

Dispositif d’auto-confrontation du projet COVALIENCE.

Auteur(s) : Lucile Garçon
Crédits : Réalisation : Lucile Garçon

19L’impossibilité de parler et faire parler du travail sur la base de photographies a conduit à préciser de quoi était faite l’activité et à souligner par exemple que la sélection ne consistait pas en un choix d’objets sur des critères prédéfinis mais était nécessairement située. Paradoxalement, ce moment d’échec du dispositif a ouvert la possibilité de relever l’importance de circonstances pour comprendre des choix et des décisions pourtant présentés a priori comme savamment raisonnés. Loin d’être fondés sur une série de mesures abstraites, ces derniers se sont révélés étroitement liés au contexte de l’action : état d’esprit et disponibilité au moment de se livrer à l’exercice, observation des plantes alentour conduisant à relativiser et adapter les critères préétablis, évolution de ces critères à mesure de la progression dans la parcelle, en fonction de la satisfaction ressentie, etc.

20Les vidéos créées pour les séances de projection collective ont aussi mis en évidence des lacunes et révélé en creux des moments cruciaux qui n’avaient pas été filmés. Reposant sur un bout à bout de séquences extraites du compte rendu vidéo de la séance d’autoconfrontation, ces films visaient à retracer l’ensemble de la campagne du semis à la récolte. Lors de la séance collective que nous avons organisée en Loire-Atlantique par exemple, les participant-es ont pointé l’absence d’images relatives au désherbage qu’ils identifiaient pourtant comme une étape cruciale. Ce manque a suscité une discussion au cours de laquelle ont émergé les notions de « sélection subie » et « sélection choisie », ouvrant ainsi la voie à une vision de la sélection s’éloignant de l’idée de maîtrise. D’une part, cette réflexion a remis au premier plan la relation à l’environnement dans lequel s’effectue la sélection, obligeant à tenir compte d’aléas tels que les intempéries ou les ravageurs. D’autre part, elle a montré que la sélection ne pouvait être représentée telle une série d’étapes-clés à l’échelle d’un cycle annuel, mais relevait plutôt d’une trajectoire continue, au cours de laquelle des éléments de contexte comme l’état des parcelles, la nature des cultures environnantes ou des éléments comme les caractéristiques des semences récoltées l’année précédente interviennent.

21Ces épisodes tendent à montrer que l’image est insuffisante pour rendre compte de l’activité, à la fois parce qu’elle limite le champ du réel perçu et parce qu’elle réduit la perception, en donnant le primat à la vue, qui n’est pas toujours le premier et rarement le seul sens mobilisé dans l’activité. Paradoxalement toutefois, cela nous est apparu comme l’une des vertus des images produites pour l’auto-confrontation. En prétendant remettre la personne en situation, elles invitent d’autant mieux à pointer les manques, et obligent à décrire ce qui va de soi mais n’est justement guère exprimé autrement.

2.2. Prendre conscience de ce qui se joue entre dire et faire

22Suivant scrupuleusement le cours de l’action, les films réalisés pour l’autoconfrontation proposent un ordre narratif qui permet de s’affranchir du souci de mise en cohérence qu’exigerait un compte rendu strictement verbal. L’entretien d’autoconfrontation offre ainsi la possibilité de saisir « la logique non logique des pratiques » (Lahire, 1998, 20) et de pointer les différentes dimensions d’un processus qui, lorsqu’il est simplement raconté, tend à s’inscrire dans une mécanique toute entière tournée vers un seul et même objectif. Au-delà d’une description fine des gestes de sélection, les entretiens d’autoconfrontation ont été l’occasion pour les agriculteurs de mesurer la distance entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Dans de nombreux cas, le travail sur les enregistrements a permis aux paysans de prendre conscience de gestes dont ils ne se rendaient pas compte et qu’ils ne savaient pas expliquer a posteriori. Le choc fut parfois tel que certains durent rembobiner la séquence pour en croire leurs yeux, comme Didier, éleveur laitier de la Loire, stupéfait face à ses choix d’éliminer certains plants et pas d’autres.

23

Vidéo 2 : L’auto-confrontation, moment de prise de conscience d’un décalage entre dire et faire

Dispositif d’auto-confrontation du projet COVALIENCE.

Auteur(s) : Lucile Garçon
Crédits : Réalisation : Lucile Garçon

24Ces moments de trouble ont été cruciaux dans notre processus d’enquête car ils ont permis de révéler la complexité du processus de sélection et de ce qui s’y joue. Parler et faire parler a posteriori des images de l’activité demeure toutefois la condition pour faire apparaître cette dimension, car sur le moment, les paysans donnaient plutôt à voir une posture de contrôle, énumérant rigoureusement à voix basse les pieds examinés ou ne laissant guère transparaître d’hésitation dans leurs gestes. Or le fait qu’un paysan garde une plante dont il sait que le protocole en exige l’élimination révèle par exemple qu’entrent en jeu dans le processus de sélection d’autres valeurs que celles auxquelles l’objectif le plus clairement énoncé renvoie. Le dispositif a permis de partager et d’élargir ce constat au sein de plusieurs collectifs, comme ce fut le cas dans la Loire (voir vidéo 3).

25

Vidéo 3 : La confrontation croisée, moment de reconnaissance de dimensions de l’activité souvent occultées

Dispositif de confrontation croisée du projet COVALIENCE.

Auteur(s) : Lucile Garçon
Crédits : Réalisation : Lucile Garçon

26Initialement conçues pour se limiter au suivi de l’activité d’un paysan, les phases de tournage ont aussi permis de capter des moments d’échange entre paysans et animateur-ices et entre paysans eux-mêmes, à l’occasion d’opérations de sélection représentant des tâches longues et fastidieuses appelant à l’entraide. La vidéo 4, tournée chez un éleveur caprin au moment de la floraison, donne une idée de ce qui se joue lors de telles journées.

27

Vidéo 4 : La dimension collective du travail, entre diffusion de protocoles et partage de doutes

Séquence vidéo issue du projet COVALIENCE.

Auteur(s) : Lucile Garçon
Crédits : Réalisation : Lucile Garçon

28Ces images montrent une autre dimension importante de la culture de maïs population, celle du partage d’expériences au sein de collectifs et de l’échange de pair à pair (dimension importante aux yeux de tous et à laquelle les paysans sont très attachés, au point qu’il a été décidé de faire une vidéo sur ce point : voir lien dans l’encadré en introduction). La projection de ces images en comité de pilotage du projet a été l’occasion de caractériser la relation entre paysans et animatrices et de pointer l’importance pour ces dernières de pouvoir disposer de protocoles tout en montrant la difficulté à établir des règles.

29Bien que notre dispositif méthodologique ait permis de constater collectivement le partage du doute entre les différents métiers, ce type de constat est resté éphémère, et si le travail sur les images a permis d’enrichir la compréhension de l’activité de sélection, il fut plus délicat de l’utiliser pour engager les participant-es au projet dans une réflexion sur les valeurs s’exprimant à travers leur activité.

3. Quand les images font écran à la recherche

30Fortement inspiré du programme de recherche dit du « cours d’action », le dispositif que nous avons conçu et déployé ne visait pas une clinique de l’activité mais cherchait à partager un processus d’enquête sur la formation des valeurs dans un contexte de transformations. Si le dispositif a permis d’identifier, au moins pour partie, ce à quoi les paysans accordaient de l’importance, il a aussi révélé que les images peuvent « faire écran » à ce que la recherche se propose de donner à voir et mettre en discussion.

4.1. Difficile mise en discussion des pratiques par-delà la dimension technique du contenu de l’image

31En mettant le geste technique au cœur des différentes projections et séances de confrontations, il s’agissait de faire expliciter les raisons des pratiques observées, celles-ci pouvant être d’ordre très divers (agronomiques, météorologiques, esthétiques, sensibles, etc.). Il s’agissait aussi de comprendre et de montrer aux différent-es participant-es, la diversité des manières de faire comme la diversité des manières de penser la sélection. Cependant, à la différence d’autres dispositifs fondés sur les méthodes du cours d’action, les séances de confrontation croisée n’ont pas permis la reconnaissance de pratiques minoritaires (Stassart & al., 2011). Inversement, les singularités ont quelquefois suscité la moquerie, bienveillante, comme on peut l’observer dans la vidéo 5, mais moquerie quand même !

32

Vidéo 5 : L’ambition d’une reconnaissance collective douchée par la mise en exergue des singularités

Dispositif de confrontation croisée du projet COVALIENCE.

Auteur(s) : Lucile Garçon
Crédits : Réalisation : Lucile Garçon

33Nous espérions qu’en mettant en lumière des façons de faire originales, les montages vidéo auraient permis de faire résonner entre elles des pratiques individuelles isolées, et ainsi de leur donner une autre dimension. En réalité, leur réception en a plutôt accentué le caractère singulier. Ce faisant notre dispositif a révélé une contradiction entre une recherche de diversité (biologique en particulier mais aussi de pratiques en cherchant à se démarquer de l’agriculture conventionnelle) et une tendance à élaborer une certaine doctrine de la sélection, notamment de la part des technicien-nes mais aussi de certains paysans, doctrine probablement rassurante face à l’étendue du champ à explorer.

34Les choix qui ont été faits au démarrage du projet ont certainement contribué aux difficultés rencontrées. Nous avions imaginé au départ limiter le déploiement du dispositif audiovisuel à un seul collectif afin de filmer plusieurs paysans impliqués au même titre. On peut penser que la diversité des pratiques aurait ainsi été mieux mise en évidence, l’effet de masse empêchant d’expliquer des pratiques s’écartant de la règle par une fantaisie personnelle.

35Cette manière de procéder aurait par ailleurs permis de corriger l’asymétrie d’exposition qui caractérise notre dispositif. En effet, il apparaît extrêmement délicat de constituer un groupe de parole où les participant-es ne sont pas tous impliqué-es au même niveau. Tandis que les paysans qui acceptent d’être filmés et de se livrer aux entretiens d’autoconfrontation se mettent à nu, celles et ceux qui étaient conviés aux confrontations croisées ne se mettent guère en jeu. S’ils et elles évoquent aussi leurs propres pratiques, ils ne prennent pas le même risque : leur témoignage demeurant strictement déclaratif, ils et elles ne partagent que ce qu’ils veulent, sauf à être eux-mêmes pris dans l’autoconfrontation, comme dans le cas de la vidéo 4.

3.2. À travers l’image, des enjeux de représentation

36En choisissant de suivre une personne par collectif, nous avons en outre été confrontées à des enjeux de représentation. Certains des paysans choisis pour être filmés se sont transformés en ambassadeurs du groupe auquel ils appartenaient, s’efforçant d’être exemplaires dans la sélection qu’ils mettaient en œuvre au cours de la campagne, changeant parfois leurs habitudes pour donner à voir des techniques spectaculaires ou des résultats attendus. Quelques-uns s’empressaient de récolter une parcelle ayant souffert du gel ou de la sécheresse avant l’arrivée de la chercheuse chargée de filmer, ne gardant que quelques rangs relativement préservés pour la caméra. D’autres revenaient sans cesse sur les règles fixées par le collectif auquel ils appartenaient, parlant dans un premier temps à la première personne du pluriel lors des entretiens d’autoconfrontation.

37Il fallut régulièrement désamorcer ces effets de profilmie en exposant les raisons d’être du dispositif audiovisuel, mais cela ne suffit pas à évacuer la confusion quant au statut des images, oscillant entre support de travail et moyen de communication. Lors de la projection qui a réuni l’ensemble des partenaires du projet par exemple, la discussion a été en partie happée par des remarques quant à ce que les images réalisées donnaient à voir des collectifs. Certain-es participant-es ont ainsi regretté d’avoir sollicité un membre peu expérimenté ou peu impliqué dans les activités collectives pour représenter l’association à laquelle ils appartenaient. D’autres ont exprimé leur déception de ne pas voir certaines images festives illustrer le dynamisme de leurs activités.

38Comment passer outre ces enjeux de représentation et accéder à d’autres niveaux de discussion à propos des images ? Était-il possible de mieux faire la distinction entre support de travail et support de communication ? Il est probable que la confusion ait été entretenue par la coexistence de plusieurs volets au sein du projet de recherche. Parallèlement au dispositif méthodologique que nous avons mis en œuvre, il était en effet prévu de réaliser des vidéos de formation, ainsi qu’un documentaire expliquant les spécificités du maïs population, sa dimension politique et sa place dans la transformation des pratiques agricoles. Si ces différentes tâches étaient clairement distinctes dans l’architecture du projet, elles se sont progressivement mêlées au gré des avancées du calendrier et au fur et à mesure qu’évoluait le statut des différentes parties prenantes. Ayant l’opportunité d’assister à des événements qui ne se seraient pas reproduits, la chercheuse tenant la caméra a parfois été appelée à filmer dans d’autres circonstances que celles du dispositif méthodologique qu’elle contribuait à mettre en œuvre. Prétendant par ailleurs à la réalisation des vidéos de vulgarisation du projet une fois son contrat de recherche terminé, la chercheuse vidéaste a pu contribuer à ce mélange des genres. Séparer plus distinctement les différentes tâches en organisant leur succession dans le calendrier semble une condition nécessaire pour que l’une nourrisse l’autre et pour que la vidéo soit mobilisée de façon constructive dans un projet.

3.3. La projection, situation prisonnière de formes archétypiques de médiation

39Le problème de chevauchement et de conflit entre différentes fonctions de la vidéo s’est également posé à plusieurs reprises lors des séances de confrontation croisée. Les animateur-ices et technicien-nes accompagnant les collectifs dans lesquels nous intervenions ont par exemple parfois été tenté-es d’utiliser les films projetés comme supports de formation, se servant de la vidéo pour pointer les erreurs de la personne apparaissant à l’écran et montrer à l’assemblée ce qu’il fallait absolument éviter. On aperçoit une scène semblable dans la vidéo 3, où l’animateur du collectif demande à interrompre la projection pour faire un rappel sur la notion de « sélection stratifiée ».

40De tels épisodes nous ont questionnées sur la constitution des groupes de personnes que nous avons conviées aux confrontations croisées, et sur la façon dont nous avions animé les séances. Aurait-il mieux valu séparer plus nettement les cercles d’acteurs, et restreindre à un groupe de pairs le collège des participants ? Aurions-nous du mieux tenir à l’écart les animateur-ices et technicien-nes au moins dans un premier temps ? Nous aurait-il fallu davantage intervenir dans les discussions suscitées par les projections pour mieux cadrer le travail sur les images ? Après avoir tenté différents modes d’interventions, en reformulant nos questions, en étant plus vigilantes à nos manières de distribuer la parole ou en rythmant davantage les discussions par des coupes soigneusement choisies, il nous semble qu’une part des problèmes que nous avons rencontrés tient au statut des images, et aux habitudes que nous avons d’en faire usage. À mesure que l’on s’éloigne de la situation d’autoconfrontation proprement dit, c’est-à-dire lorsque l’on constitue un plus large public de spectateur-ices que la ou les personnes apparaissant à l’image et a fortiori lorsque ces dernières ne se trouvent pas dans ledit public, la projection tend à rejoindre des situations archétypiques de médiation, oscillant entre illustration d’un propos et divertissement.

  • 6 Les vidéos finalement réalisées pour constituer un livrable « technique » du projet Covalience ont (...)

41Cette expérience nous questionne quant aux perspectives de réutilisation des documents que nous avons produits. Construits pour susciter une réflexion collective et pour prendre du recul vis-à-vis des critères et des règles qui encadrent les processus de sélection, nous avons constaté qu’ils pouvaient aisément être détournés de cet objectif et mis au service de l’affirmation de normes. Au terme du projet, l’objectif de production de livrables a ainsi été l’objet de vives discussions, une partie des animateur-ices et technicien-nes accompagnant les collectifs exprimant le besoin de supports de formation et demandant de transformer les vidéos d’autoconfrontation dans cette perspective6, quand des paysans suggéraient de mettre en avant les atouts du maïs population pour mieux en promouvoir la culture auprès d’agriculteur-ices n’osant pas franchir le pas pour s’émanciper des variétés hybrides. Ce type d’échanges autour des images nous a conduites à interroger notre position de chercheuses au sein de tels collectifs, les images exacerbant notre responsabilité à donner un statut de vérité et d’autorité à certaines connaissances (Garçon & Couix, 2024).

*

42Notre approche s’inscrit dans la lignée de travaux en sciences sociales qui bousculent la notion d’objectivité et invitent à reconnaître la présence du ou de la chercheuse et de ses instruments dans la construction de l’enquête et dans la mise en visibilité de ses résultats (Daston & Galison, 2007 ; Haraway, 1988). À ce titre, nous ne considérons pas la caméra comme un instrument de captation du réel mais comme un instrument d’investigation parmi d’autres, instrument qui présente de nombreux avantages. Outre l’opportunité de rupture d’une distance conventionnelle et la possibilité d’enquêter au plus près des pratiques en autorisant à adopter positions et attitudes qui sans la caméra seraient jugées indécentes ou intrusives (Chenet, 2020), la caméra présente l’avantage d’exacerber les conditions de réalisation de l’enquête et de la production de données. S’imposant dans l’espace de l’entretien, la caméra révèle des relations généralement occultées et oblige à clarifier d’emblée le statut de ce qui se dit et se fait entre les interlocuteur-ices et avant que cela ne devienne des « données ». Elle permet par ailleurs de constituer un matériau ouvert à la confrontation de subjectivités et au partage d’interrogations, entre personne filmant et personne filmée, mais aussi au sein de collectifs. En l’occurrence, la réalisation de film, loin de mettre en exergue l’expression d’un regard singulier ou une figure d’auteur-ice, nous a permis de construire des supports de travail communs aux différent-es participant-es à un projet de recherche dont nous tenions à prendre au sérieux la dimension participative.

43Dans notre travail d’enquête, le recours à la vidéo nous a permis de mettre régulièrement en discussion nos analyses avec les différent-es participant-es au projet, en leur faisant un retour qui ne soit ni pédagogique, ni évaluateur mais qui permette plutôt de « faire réaliser » ce que nous observions de notre position singulière, « pour qu’ils rebondissent dessus, le reprennent, en fassent autre chose et éventuellement […], qu’ils puissent ainsi mieux « réaliser » leur propre travail » (Hennion, 2015), en mesurant par exemple la distance entre le dire et le faire. Pour y parvenir, les images n’ont toutefois pas toujours suffi et il nous a fallu élaborer différentes méthodes d’intervention pour accompagner le travail de ces dilemmes entre expression et expérience (Krzywoszynska, 2015). Cette posture, quelque peu inconfortable, s’est néanmoins révélée fructueuse car elle a permis de mettre en discussion certaines évidences qui dans le fond n’en étaient plus mais qui s’imposaient – et continuent en partie à s’imposer – par habitude. Elle nous a conduites à créer un espace et un temps de réflexivité dans le projet de recherche ainsi qu’au sein des différents collectifs. Ce faisant, elle a amené paysans, animateur-ices, technicien-nes et chercheur-euses à prendre conscience de contradictions majeures entre une démarche initiale d’expérimentation scientifique reposant sur des critères d’évaluation correspondant à ceux mobilisés pour évaluer les performances des hybrides et la formalisation progressive de critères de valuation beaucoup plus pragmatistes et fondés pour partie sur des savoirs expérientiels (Kolb, 1984) paysans. Cette posture a en effet conduit à ce qu’une des participant-es a qualifié de « vertige collectif », un sentiment inquiétant pour certain-es, stimulant pour d’autres, mais qui a en tout cas suscité une discussion nécessaire.

44Le fait que les images ne se suffisent pas à elles-mêmes et la nécessité d’intervenir pour accompagner la réflexion a ouvert des perspectives de questionnement quant au positionnement des chercheur-euses, et a fortiori des chercheur-euses en sciences sociales, entre les mondes du travail en agriculture, en particulier dans un contexte de transition agroécologique appelant à des reconfigurations des collectifs de travail.

Haut de page

Bibliographie

Bazin A. (1953) Qu’est-ce que le cinéma ?, Paris, Éditions du Cerf.

Bidet A., Quéré L. & Truc G. (2011) « Ce à quoi nous tenons. Dewey et la formation des valeurs », in Dewey J. (2011) La formation des valeurs, Paris, La Découverte, p. 5-64.

Bonneuil C. & Thomas F. (2009) Gènes, pouvoirs et profits : Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, Versailles, Éditions Quae.

Buire C., Garçon L. & Torkaman-Rad E. (2019) « Partager la géographie. Regards croisés sur l’audiovisuel participatif », Revue française des méthodes visuelles, 3. https://rfmv.fr/numeros/3/articles/5-partager-la-geographie/

Chenet M. (2020) « Filmer le travail : Apports d’une pratique de cinéma documentaire en géographie », Images du travail, travail des images, [En ligne], no 8, mis en ligne le, consulté le. URL : https://doi.org/10.4000/itti.392

Daston L. & Galison P. (2007) Objectivity, Princeton University, Press Zone Books.

de France C. (1981) « Les fondements d’une anthropologie filmique », Geste et image, 2.

de France C. (198) « Introduction », in Cinéma et anthropologie, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1-34. URL : http://books.openedition.org/editionsmsh/6204

Derbez F. (2018) « D’un maïs l’autre. Enquête sur l’expérimentation collective d’agriculteurs rhône-alpins autour de variétés de maïs population », Revue d’anthropologie des connaissances, 12(2), p. 259‑287.

Dewey J. (2011) La formation des valeurs, Paris, La Découverte.

Dewey J. (1938) Logic: The theory of inquiry, New York, Henry Holt and Company.

Garçon L. & Couix N. (2024) « From scientific authority to the court jester: Shedding light on epistemic pluralism within transdisciplinary research projects », Elements: Science of the Anthropocene, 12(1). URL: https://doi.org/10.1525/elementa.2023.00090

Grasseni C. (2004) « Skilled vision. An apprenticeship in breeding aesthetics », Social Anthropology, 12(1), p. 41‑55. URL: https://www.cambridge.org/core/journals/social-anthropology/article/abs/skilled-vision-an-apprenticeship-in-breeding-aesthetics/A638C4107CFD55AA316BDAF1B7654087

Haraway D. (1988) « Situated Knowledges : The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies, 14(3), p. 575‑599. URL : https://doi.org/10.2307/3178066

Hémont F. & Patrascu M. (2016) « Panorama de méthodologies audiovisuelles en SHS. Quelques perspectives pour la communication organisationnelle », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 9.URL : https://doi.org/10.4000/rfsic.2178

Hennion A. (2015) « Enquêter sur nos attachements. Comment hériter de William James ? », « Dossier Pragmatisme et sciences sociales: explorations, enquêtes, expérimentations », SociologieS. URL : http://sociologies.revues.org/4953

James W. (2007) Essais d’empirisme radical, Paris, Flammarion.

Kolb D.A. (1984) Experiential Learning. Experience as the source of learning and development, Prentice Hall Inc., Englewood Cliffs, New Jersey.

Krzywoszynska A. (2015) « On being a foreign body in the field, or how reflexivity around translation can take us beyond language », Area, 47(3), p. 311‑318. URL: https://doi.org/10.1111/area.12202

Lahire B. (1998) « Logiques pratiques : Le “faire” et le “dire sur le faire” », Recherche & formation, 27(1), p. 15‑28. URL : https://doi.org/10.3406/refor.1998.1471

Lallier C. (2011) « L’observation filmante », L’Homme. Revue française d’anthropologie, 198-199, p. 105-130.

Lorino P. (2018) Pragmatism and organization studies, Oxford University Press, Oxford.

Mougenot C., Petit S. & Gaillard C. (2020) « Le “coup d’œil” de l’éleveur est-il menacé par l’élevage de précision ?, Activités, 17(2). URL : https://doi.org/10.4000/activites.5693

Olivier de Sardan J.-P. (1971) « Où va le cinéma ethnographique? », L’Ethnographie, 65, 1‑11.

Olivier de Sardan J.-P. (2017) « Pacte ethnographique et film documentaire », Images du travail, travail des images, [En ligne], no 3, mis en ligne le, consulté le. URL : https://doi.org/10.4000/itti.1103

Stassart P. M., Mathieu V. & Mélard F. (2011), « Reflexive audiovisual methodology : The emergence of “minority practices” among pluriactive stock farmers », Journal of Rural Studies, 27, p. 403‑413.

Theureau J. (2010) « Les entretiens d’autoconfrontation et de remise en situation par les traces matérielles et le programme de recherche “cours d’action” », Revue d’anthropologie des connaissances, 4(2), p. 287‑322. URL : https://doi.org/10.3917/rac.010.0287

Haut de page

Notes

1 Nous nous référons dans la suite du texte à ces agriculteur-ices par le terme de paysan-nes, terme employé dans une revendication de rupture avec la figure d’exploitant-e agricole, et auquel s’identifient les personnes dont il est question dans ce texte.

2 Projet Covalience, financé par le Compte d’affectation spéciale pour le Développement agricole et rural (CASDAR) de 2018 à 2021.

3 Les collectifs sont principalement composés d’hommes, et seuls des hommes ont finalement été filmés.

4 Opération consistant à enlever les fleurs mâles(panicules) pour obliger le croisement entre plantes.

5 Nous laissons ainsi de côté les méthodes de verbalisation simultanée, décalée et interruptive consistant à commenter l’activité au moment même où elle est réalisée, et les méthodes de remise en situation par les traces de l’activité laissées dans les corps mêmes des acteurs. Si nous mobilisons par moments les traces matérielles de l’activité, c’est-à-dire les plantes, les épis et les grains engendrés par le processus de sélection, ces derniers ne sont pas au cœur de notre méthodologie.

6 Les vidéos finalement réalisées pour constituer un livrable « technique » du projet Covalience ont finalement mis en exergue la diversité des pratiques et l’omniprésence du doute et des questionnements qui ressortaient comme un point commun à l’ensemble des entretiens d’autoconfrontation, davantage que les règles initialement énoncées. Les vidéos peuvent être visionnées à cette adresse : https://vimeo.com/showcase/8728734

Haut de page

Table des illustrations

Titre Figure 1. Carte des différentes parties prenantes du projet Covalience
Crédits Fonds de carte : Stamen ; Réalisation : Lucile Garçon
URL http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5412/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
Titre Figure 2. Cycle d’opérations de sélection filmées
Crédits Réalisation : Lucile Garçon
URL http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5412/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 134k
Titre Figure 3. Dispositif audiovisuel déployé dans le cadre du projet Covalience
Crédits Réalisation : Lucile Garçon
URL http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5412/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 141k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Lucile Garçon et Nathalie Couix, « Quand les images font écran à ce qui fait sens dans le travail »Images du travail, travail des images [En ligne], 17 | 2024, mis en ligne le 27 septembre 2024, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/itti/5412 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12f9z

Haut de page

Auteurs

Lucile Garçon

Lucile Garçon est chargée de recherche en géographie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) et mobilise divers outils audiovisuels pour favoriser la réalisation de recherches transdisciplinaires. Au-delà de la stricte valorisation de résultats, la vidéo lui permet de concevoir et déployer des dispositifs originaux favorisant les collaborations entre chercheurs de différentes disciplines et entre des chercheurs et d’autres acteurs. Cette pratique l’engage à une réflexion épistémologique et méthodologique autour des conditions d’épanouissement et de mise en œuvre d’un pluralisme épistémique.

Nathalie Couix

Nathalie Couix est chercheure en Sciences des organisations à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE). Elle développe des recherches sur les processus participatifs en management dans le domaine de la gestion durable des ressources renouvelables ainsi que sur l’accompagnement de ces dynamiques, autour de trois thématiques majeures : les formes d’action collective organisées à l’interface entre agriculture et environnement, la gestion de la biodiversité en général et de l’agrobiodiversité en particulier (restauration écologique en montagne, biodiversité cultivée, biodiversité domestique animale) ; la gouvernance du multi-usage des espaces pastoraux et l’avenir du pastoralisme en montagne.

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search