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Comptes rendus

Cornelia Hummel & David Wagnières, La piscine municipale. Ethnographie sensible d’un commun

Christian Papinot
Référence(s) :

Cornelia Hummel & David Wagnières, La piscine municipale. Ethnographie sensible d’un commun, Genève, MétisPresses, 2023, 165 p. (la version numérique est enrichie d’un supplément méthodologique « S’immerger, au sens propre, en ethnographe »).

Texte intégral

Photo de couverture : David Wagnières

Photo de couverture : David Wagnières

1La Piscine Municipale est un petit livre très original portant sur ce que l’auteure appelle un « commun modeste ». En effet, peu d’études se donnent pour objet d’analyser ce microcosme que constitue une piscine municipale, et les modes d’usage de cet espace commun partagé le temps d’une journée ou d’une après-midi estivale.

2L’étude concerne une piscine municipale de Suisse romande non couverte qui n’ouvre que pendant la période estivale. Au-delà de l’objet d’étude, la démarche visant à « explorer la piscine municipale comme si elle était une terre inconnue en adoptant la posture d’ethnographes » (p. 7) apparaît particulièrement pertinente et inédite, puisqu’elle repose sur trois démarches conjointes de collecte de données : observations et entretiens formels et informels réalisés par l’auteure, prises de vues photographiques par un photographe professionnel et captures d’ambiances sonores par un ingénieur du son. Enfin, l’ouvrage l’est également par l’ambition affichée de restitution commune de ces différentes données afin d’amener le lecteur dans ce « voyage en piscine » en articulant dans le livre, texte, images et capsules sonores. Par ailleurs, l’ouvrage est doublé d’une version numérique. Celle-ci permet d’accéder à la fois à un supplément méthodologique explicitant la démarche ainsi qu’aux capsules sonores en ligne, accessibles dans le fil de la lecture à partir de QR Codes insérés dans l’ouvrage. L’ensemble est particulièrement réussi tant dans sa démarche que dans sa mise en forme éditoriale. Je pointerai toutefois deux éléments de frustration (très !) relative par rapport à la compréhension de ce microcosme.

3Le fil conducteur de l’ouvrage suit une double chronologie, celle de la saison et celle d’une journée ordinaire, afin de rendre compte des différents modes d’usage de la piscine par les différents publics qui la fréquentent. Du premier chapitre « Franchir le tourniquet » au chapitre « Fin de saison » qui le clôt, le texte décrit de façon très riche et détaillée les différentes pratiques sociales qui se déploient dans ce lieu collectif partagé, en montrant comment les espaces, dans l’eau mais aussi hors de l’eau, ainsi que les différentes temporalités, laissent entrevoir des logiques d’occupation différenciées. Ce qui est particulièrement bien décrit en effet ce sont ces différentes manières de s’approprier individuellement ou collectivement différentes zones de cet espace public partagé, depuis les places de solarium jusqu’aux casiers pouvant être privatisés le temps d’une saison jusqu’à certaines zones aquatiques. La démarche d’observation va explorer successivement les différents bassins mais aussi les lieux hors de l’eau et leurs usages sociaux, en articulant descriptions de pratiques ordinaires et commentaires des usagers sur ces mêmes pratiques. Enfin, une attention particulière est accordée au personnel mobilisé dans le fonctionnement de ces activités estivales. Les gardiens et gardiennes de bain interrogés permettent ainsi de comprendre les enjeux d’une activité professionnelle prise en tension entre le souci d’assurer la sécurité du public et celui de minimiser la fonction répressive car, comme le résume l’un des agents : « On n’est pas des flics. »

4Une des problématiques qui structure l’ouvrage vise à rendre compte des modalités du vivre ensemble dans cet espace public partagé, tout en en dessinant quelques logiques de segmentation. Les espaces aquatiques apparaissent comme étant fortement différenciés en fonction de leurs tailles et de leurs usages dédiés, depuis la pataugeoire jusqu’au bassin olympique en passant par les deux bassins moyens peu profonds destinés au public non-nageur ou débutant. Les publics s’y distinguent en fonction de l’âge mais aussi et surtout du degré de maîtrise natatoire, lequel apparaît comme un principe de différenciation important. Dans le bassin de 50 mètres réservé à la pratique de la natation par exemple, les lignes d’eau constituent les espaces sociaux les plus régulés en fonction du degré de maîtrise des techniques de nage, depuis la « natation loisir » jusqu’aux différents degrés de « natation sportive ». Cependant ce principe de segmentation sportive n’est pas exempt de rapports de domination et « le crescendo vitesse-performance-accessoires entre la première ligne de gauche et la dernière ligne de droite va de pair avec un manque croissant de tolérance à l’égard d’autrui » (p. 55). Plus spécifiquement, les observations fines – y compris immergées (au sens propre) – permettent à l’auteure de rendre compte d’une segmentation des lignes d’eau en fonction de rapports sociaux de genre : « Si la hiérarchie des lignes est adossée en grande partie à la compétence natatoire (réelle ou perçue), elle reflète aussi les rapports sociaux hors des lignes, notamment du point de vue du genre. Ainsi les nageuses auraient tendance à être « plus modestes (ou réalistes) quant à leurs compétences natatoires et se mettent plus souvent dans les lignes lentes » (p. 62). En effectuant un parallèle bienvenu avec le « manspreading » (« étalement masculin, qui désigne la place excessive que prennent certains hommes dans les transports publics »), elle rend compte d’une manière masculine de nager qu’elle qualifie de « mansplashing », consistant à « nager un crawl ample en frappant fort l’eau avec les mains, en milieu de couloir, tout droit et sûr de son bon droit, en dérangeant tout le monde sans y prêter la moindre attention » qui montre que cet « espace du vivre ensemble » n’est pas dénué de rapports de domination, en particulier de genre. Pour autant est-ce le seul rapport de domination qui s’y exprime ? Non car à plusieurs reprises sont décrites de façon assez détaillée quelques logiques de friction intergénérationnelle entre celles et ceux désigné·es comme « les retraité·es », les nageurs sportifs et les jeunes. Là aussi des observations fines permettent d’identifier quelques-unes des stratégies de ce groupe de retraité·es – dont l’une d’entre elles s’auto-désigne comme « le gang des perruches » – qui ont réussi à s’approprier « en déployant une forte sociabilité de bassin » (p. 69), un espace libre à la gauche des lignes dédié à la nage avec ceinture de flottaison, qu’ils et elles affectionnent ; mais aussi, par une stratégie semblable, à s’approprier un coin du solarium, « sur les transats préalablement “réservés” par la première qui arrive » (p. 116).

5Une question cependant reste en suspens : comment rendre compte de la réalité de ce qui est désigné comme un « espace de mixité » sans rendre compte des appartenances de classe ? Il ne suffit pas bien sûr que les habits soient laissés au vestiaire ou sur le gazon pour qu’« une partie des classements sociaux tombent en même temps » (p. 161). Les matériaux empiriques évoqués ici ou là semblent indiquer le contraire, comme cette réflexion de Lucie parlant de « prise d’otage avec le cours d’aquabike » et sa musique « techno, affreuse, affreuse, affreuse ! » (p. 65) ; tout comme celle de l’une des dames âgées interrogée indiquant que « l’après-midi, les seniors sont remplacés par les bimbos, l’après-midi c’est un autre monde » (p. 117). Il paraît en effet probable que ne se joue pas seulement un rapport intergénérationnel dans le recours à ce qualificatif de « bimbo » ou l’allusion à cet « autre monde ».

6De façon plus générale, le choix de ne mentionner aucune appartenance socioprofessionnelle dans la restitution des extraits d’entretien peut également surprendre. Mentionner les propriétés sociales des personnes enquêtées n’est pas réservé aux approches quantitatives. Elles ont également toute leur place dans des démarches ethnographiques et auraient sans doute enrichi d’autant l’analyse ici afin de dire comment « chacune et chacun participait au commun » (p. 8). Mais bien entendu, si la question se pose, c’est que la richesse des matériaux empiriques mobilisés, dans leur triple dimension textuelle, sonore et visuelle, y invite.

7La question de l’articulation des données sensibles est une question centrale de notre revue. Aussi La piscine municipale est une initiative rare en sciences sociales qui mérite d’être saluée ici. Pour autant la question de la restitution de la diversité des usages sociaux de cet espace de loisirs partagé par cette triple démarche sonore, textuelle et visuelle n’est pas une entreprise des plus aisées. Alors que la mise en lien texte/capsules sonores fonctionne très bien dans l’ensemble de l’ouvrage et apporte vraiment une plus-value compréhensive des modes d’usages de cette piscine municipale, avec un souci de coller au plus près les capsules sonores des descriptions textuelles, il nous semble que ce n’est pas tout à fait le cas pour l’articulation texte/images.

8Les images et les textes apparaissent en effet plutôt juxtaposés les uns aux autres que véritablement articulés entre eux, comme c’est le cas avec les restitutions sonores. Page 80, la description de l’espace social de la pataugeoire est ainsi utilement complétée par une bande-son d’une minute trente qui restitue l’environnement sonore de ce « royaume des plus jeunes ». Pourquoi alors ne pas appliquer cette même préoccupation d’articulation entre le texte et les images, ceci d’autant que la démarche est présentée comme relevant d’une même posture ethnographique ?

Figure 1.

Figure 1.

Photos : David Wagnières

9Certains passages auraient sans doute gagné en compréhension si, sur la page adjacente au texte, une ou des photos donnaient à voir le phénomène décrit textuellement, ou réciproquement bien sûr car il n’y a évidemment aucune raison que ce soit toujours au texte de commander la place des images, les images n’étant pas au service d’une illustration du texte. Ainsi page 69 (fig. 1), où il est question d’un espace libre de sociabilité à la gauche des lignes d’eaux consacrées à la natation avec ceintures de flottaison, et indiquant une pratique de l’espace aquatique qui a gagné en popularité ces dernières années, notamment auprès d’un public âgé, pouvoir visualiser la pratique en question et les stratégies d’occupation de l’espace déployées par les pratiquant.es aurait constitué une plus-value évidente. Or les deux images présentées page 68 en face du texte montrent des pratiques ludiques de jeunes en décalage avec le texte en regard.

10De façon assez générale, la répartition des photos dans l’ouvrage paraît assez dissociée du contenu du texte voisin et réciproquement. Page 99, le passage sur le plongeoir est par exemple assorti d’une photo de deux assiettes de saucisses frites (fig. 2), alors même que les images existent page 86 par exemple.

Figure 2

Figure 2

Photo : David Wagnières

11Il parait donc dommage que la mise en page de l’ensemble des textes et des images n’ait pas été alimenté du même souci d’articulation forte comme c’est le cas pour les capsules sonores et les textes, ce qui aurait certainement permis de consolider davantage la démonstration d’ensemble. Il n’en demeure pas moins que notre revue ne peut que saluer cette belle initiative tout à fait bienvenue, et encourager les démarches visant à enrichir les enquêtes en sciences sociales de données visuelles et sonores pour mieux donner à comprendre la richesse de la réalité sociale étudiée. Ce petit livre nous ouvre une voie féconde à poursuivre !

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Table des illustrations

Titre Photo de couverture : David Wagnières
URL http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5987/img-1.jpg
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Titre Figure 1.
Crédits Photos : David Wagnières
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Titre Figure 2
Crédits Photo : David Wagnières
URL http://journals.openedition.org/itti/docannexe/image/5987/img-3.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Christian Papinot, « Cornelia Hummel & David Wagnières, La piscine municipale. Ethnographie sensible d’un commun », Images du travail, travail des images [En ligne], 18 | 2025, mis en ligne le 28 janvier 2025, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/itti/5987 ; DOI : https://doi.org/10.4000/138ra

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Auteur

Christian Papinot

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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