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Fascisations au présent

Appel à contribution pour le Journal des Anthropologues (2026/1)

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Des Philippines à l’Argentine, de la Hongrie aux États-Unis, de l’Inde à la Turquie, d’Israël à l’Italie, nationalismes et pratiques autoritaires ressurgissent partout dans le monde, y compris dans des sociétés réputées démocratiques. Des mouvements ancrés à l’extrême droite, du conspirationnisme au technolibertarisme, du masculinisme au “fémellisme”, inconnus ou largement confidentiels à la fin du siècle dernier, appartiennent désormais à notre paysage culturel et politique.

Tandis que certain·es travaillent les analogies avec le fascisme historique, d’autres les rejettent. Des notions alternatives circulent (extreme/far right, illibéralisme, populisme, nationalisme libéral, internationale réactionnaire, etc.), qui oscillent entre des usages analytiques et accusateurs. Elles ont l’inconvénient de ne pas toujours résonner avec les catégories de nos enquêtés et de s’appliquer à des formations politiques diverses, y compris de gauche – ce qui interroge sur leur portée heuristique. En mettant l’accent sur la notion de “fascisation”, cet appel à contribution invite à penser les gouvernementalités, les mouvements et les subjectivations fascisantes actuelles, mais reste ouvert à d’autres propositions terminologiques.

La recherche sur les processus fascisants est aujourd’hui enrichie par les études environnementales, de genre et de sexualité, ou sur les génocides. L’anthropologie est bien placée pour apporter une contribution décisive aux débats. D’abord, son souci de la vie ordinaire, à distance raisonnable des grands affrontements qui agitent l’espace public, lui permet d’observer les mécanismes et les effets concrets de ce processus à partir des pratiques et des discours. La montée des extrêmes droites altère le fonctionnement de l’État et les politiques publiques, et transforme également le quotidien des individus, leur rapport à eux-mêmes et aux autres. Ensuite, l’anthropologie invite au décentrement par rapport aux généalogies strictement occidentales du fascisme et à l’exploration de la diversité des dynamiques fascisantes dans le monde. Et si, loin de constituer une anomalie historique, les fascisations contemporaines nous ramenaient aux fondations capitalistes et coloniales du monde moderne ?

Ce numéro du Journal des Anthropologues ne se limite pas à l’étude de régimes fascistes accomplis, mais invite à se saisir des processus susceptibles d’être compris comme fascisants à partir des sémiologies, des adhésions, des subjectivations. Les contributeur·ices sont invité·es à adresser des propositions d’articles longs basées sur leurs terrains empiriques ou des notes exploratoires (fondées, par exemple, sur des terrains difficiles d’accès).

Axe 1 – Fascisme : Le retour d’un signifiant

Les récents succès politiques de l’extrême droite poussent les sciences sociales à remettre le signifiant « fascisme » et son champ lexical au centre des débats. Mais qu’impliquent la remise en circulation de ce mot parfois préfixé (néo- ou post-fascisme ; pré- ou proto-fascisme) et les revendications antifascistes qui s’y réfèrent ? L’invoque-t-on par analogie, pour signaler un air de famille entre le monde présent et les expériences du passé ou afin d’écarter des définitions de la situation encore mouvantes ? Aujourd’hui la banalisation de politiques nationalistes, autoritaires, identitaires, sécuritaires ou réactionnaires, et le resserrement de l’écart entre droites extrêmes et forces libérales donnent-ils à voir l’existence d’une fascisation progressive ?

Qui se revendique du “fascisme” ou qui s’en défend, et qui l’utilise ou se l’approprie pour désigner l’autre ? Qui choisit de l’éviter et quelles catégories lui préfère-t-on ? Quels enjeux de mémoire, quelles blessures peuvent raviver ce signifiant, et de quelles ruses sémantiques peut-il faire l’objet ?

Surtout, où dans le monde parle-t-on de “fascisme” ? Comment les mouvements politiques le mobilisent-ils ? Comment interagissent les usages scientifiques, politiques et émiques de la catégorie ?

Cet axe est ouvert aux enquêtes sur la production et les usages du signifiant “fascisme” et de ses dérivés, mais aussi à la discussion sur l’élaboration d’alternatives sémantiques pour définir des horizons ou décrire les processus visés.

Axe 2 – Les mobilisations et la fabrique de l’adhésion

Les recherches ethnographiques rendant compte des régimes et mouvements d’extrême droite organisés, dans toute région du monde et par-delà l’hétérogénéité des imaginaires déployés, permettent de saisir la dimension processuelle de ces mobilisations et leur inscription dans des situations spécifiques.

Comment les bases militantes ou les clientèles électorales se recrutent ? L’adhésion peut-elle constituer une révolte ? Comment appréhender les idéologies fascisantes et leur puissance d’attraction à partir de celle·ux qui y adhèrent ? Dans quelle mesure les liens de parenté, les sociabilités amicales et de voisinage, les médias sociaux, constituent-ils des relais d’adhésion ? Quelle est la place des transmissions ou des ruptures ? Comment la classe, le genre, l’ethnicité, la religion et la sexualité conditionnent-ils les trajectoires d’engagement ?

Comment interviennent les formes des régimes politiques et les idéologies qu’elles portent dans les processus fascisants ? Quelles modalités d’organisation et quelles hiérarchies structurent les mouvements étudiés ? Quels lieux (cafés, salles de sport, locaux associatifs, etc.) et quelles pratiques, y compris culturelles ou festives, servent de support aux sociabilités fascisantes ? Les médias, les plateformes ou les réseaux numériques transforment-ils la mise en relation et l’adhésion ? Quelles passerelles s’établissent entre sociabilités online et offline ?

Cet axe prend pour objet les modalités d’action et d’organisation des mouvements fascisants dans leur pluralité, et interroge les ressorts de la fabrique des formes d’adhésion populaire ou élitaire à leurs projets.

Axe 3 – Des “sujets fascisants” ?

Comment devient-on fascisant ? Comment en vient-on à défendre des idées ou soutenir des personnalités fascistes, malgré la menace des accusations ? Cette adhésion s’explique-t-elle par des facteurs strictement idéologiques ? Serait-elle simplement le produit de manipulations à large échelle, orchestrées par les élites ?

La “ fascisation ” implique un rapport actif à soi et des logiques de mobilisation psychique. Comment les sympathisant·es restituent-iels leur engagement et leur intimité fascisantes ? Quelle place est accordée au genre, à la sexualité, à la spiritualité et à la religion ? Quelle est la place des contenus postés en ligne et de l’intelligence artificielle dans cet apprentissage ? Comment se défend-on d’éventuelles critiques ?

Comment “performe-t-on” le fascisme ou ses avatars ? Cet engagement s’accompagne-t-il de pratiques alimentaires, sportives, vestimentaires spécifiques ? Quel rapport à soi et à son corps les personnalités d’extrême droite s’efforcent-elles de cultiver chez leurs soutiens ?

Cet axe interroge les techniques de soi et du corps. Il vise à comprendre comment la mise en forme du soi – biographique, spirituelle, corporelle – contribue à la “fascisation” contemporaine.

Axe 4 – Ce que la fascisation fait à nos terrains

Au-delà de la seule analyse des idéologies ou des mobilisations, la fascisation s’invite dans les terrains eux-mêmes, y compris ceux qui avaient été initialement investis pour d’autres objets. Elle transforme la relation anthropologique, modifie nos objets et déplace nos questions. Les anthropologues se trouvent ainsi confronté·es à l’irruption d’éléments fascisants et violents dans des configurations où on ne les attendait pas.

Quelles tensions éthiques, méthodologiques et affectives la fascisation introduit-elle dans nos pratiques de terrain ? Comment négocier ou reconfigurer une enquête lorsque surgissent des logiques de contrôle, de surveillance, d’exclusion ou de hiérarchisation identitaire ? Comment l’anthropologue compose-t-il ou compose-t-elle avec des interlocuteur·ices qui peuvent adhérer à des discours ou à des pratiques fascisantes ? Quelles stratégies d’adaptation, de retrait, ou au contraire d’engagement et de dévoilement s’esquissent-elles ? À quelles violences symboliques ou physiques la chercheuse ou le chercheur s’expose-t-il ou elle ? Comment les processus fascisants fragilisent, détournent ou instrumentalisent-ils notre empathie pour nos interlocuteur.ices sur le terrain ? Quels préjugés politiques projette-t-on sur ses interlocuteur·rices – par exemple en présumant une uniformité du fascisme ou en considérant ses sympathisant·es comme manipulé·es – et comment ces projections influencent-elles notre compréhension et nos modes d’écriture ?

Cet axe invite à interroger ce que la fascisation fait aux subjectivités des chercheur·ses, à leurs formes de présence et de restitution. Il propose de penser ensemble la vulnérabilité de l’anthropologue et la transformation des espaces relationnels, tout en documentant les micro-dynamiques de fascisation à l’œuvre dans des contextes variés.

Comment les processus fascisants mettent à mal ou reconfigurent les alliances ou les loyautés de l’anthropologue sur son terrain, et redessinent les frontières du dicible et du pensable. Que devrait enfin être une anthropologie antifasciste, qui ne procède ni par accusation ni par déresponsabilisation ?

Format des propositions

  • 700 mots au maximum

  • Nom, prénom, fonction, institution, adresse mail

  • Titre proposé

  • À envoyer au plus tard le 3 octobre 2025 à : fascisations.afa_AT_proton.me

Format des articles finaux :

  • Études empiriques : jusqu’à 40 000 signes (bibliographie et résumés inclus)

  • Notes exploratoires : jusqu’à 20 000 signes (bibliographie et résumés inclus)

Calendrier

  • Date limite des propositions : vendredi 3 octobre 2025

  • Réponse aux auteur·es : à partir du vendredi 17 octobre 2025

  • Date limite d’envoi des textes finaux : vendredi 16 janvier 2026

Coordinateur·ices du numéro

  • Armand Aupiais (URMIS-Paris Cité)

  • Marie Hoffner-Talwar (EVS-Lyon2)

  • Thomas Cortado (LAP-CNRS)

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