1Si le malaise ressenti lorsque l’on se trouve en présence du handicap constitue un invariant culturel (Stiker, 2005), chaque culture lui confère néanmoins une signification particulière (Murphy, 1990). Quelles sont alors les spécificités des situations de handicap au Burkina Faso ?
2Les idées reçues sur le continent africain sont nombreuses (Courade, 2006) : concernant le traitement des personnes handicapées, les représentations oscillent selon Poizat (2007) entre « afro‑optimisme » et « afro‑pessimisme » ; si la solidarité communautaire est parfois considérée comme garantissant leur non‑singularisation (Guilmain‑Gauthier & Jacquemin, 1994), les croyances traditionnelles relatives au « monde invisible » sont souvent invoquées comme déterminant à l’inverse leur maltraitance et leur exclusion (Devlieger, 1994).
3Afin de dépasser ces stéréotypes, nous nous sommes intéressée à un événement précis : une caravane de sensibilisation au handicap moteur, intitulée la Handicourse solidaire. Du 21 au 27 décembre 2008, dans la région Nord du Burkina Faso, plus de cinquante personnes se sont réunies autour d’un même défi : parcourir en quatre étapes les 75 km reliant Yako à Ouahigouya.
Parcours de la Handicourse solidaire
Carte IGN (Paris, Centre Afrique Occidentale) 1985
4Lors des phases de course, personnes valides et handicapées couraient côte à côte ; lors des journées de repos, des activités de sensibilisation comme du théâtre et différents concours étaient proposées.
- 1 Le projet initial des membres de Pengd Wendé était de se rendre en tricycle jusqu’à Ouagadougou, ca (...)
- 2 Aly Zoromé est un homme de 32 ans, artisan handicapé moteur, faisant partie des organisateurs de la (...)
- 3 Daouda Belem est un homme de 34 ans, instituteur valide, responsable des concours de dessin et de t (...)
5La Handicourse solidaire est un projet d’aide au développement issu d’une coopération entre la France et le Burkina Faso, dans lequel trois associations se sont engagées. L’Association des élèves de l’École normale supérieure, Département éducation physique et sportive (A3EPS), dont nous faisons partie, siégeant à Rennes, est une structure étudiante créée en 2005. L’une de ses commissions, réservée à la solidarité internationale, est porteuse de projets à l’étranger dans les domaines sportif et/ou éducatif. L’A3EPS apporte depuis 2007 son soutien à une association locale de handicapés moteurs de Ouahigouya, intitulée Pengd Wendé, au sein de laquelle est née l’idée de la Handicourse solidaire1. Elle est présidée par Aly Zoromé2, présentant lui‑même des incapacités motrices, et regroupe une trentaine de membres avec parmi eux quelques valides : artisans de métier, ils luttent pour l’autonomie et la reconnaissance de la personne handicapée. Dans la plupart de ses projets, Pengd Wendé est aidée par une association du sud de dimension nationale, l’Organisation catholique pour le développement et la solidarité (OCADES-Burkina), dont l’antenne de Ouahigouya est dirigée par l’abbé Armand Désiré Sawadogo : un de ses membres, Daouda Belem3, s’est porté volontaire pour aider à la réalisation concrète du projet.
6L’organisation et le déroulement de la Handicourse solidaire ont été selon nous révélateurs d’enjeux liés à l’émergence d’une dynamique associative dans les grandes villes d’Afrique de l’Ouest, ainsi que de l’évolution des représentations du handicap moteur au Burkina Faso. Tout d’abord, nous analyserons cet événement d’un point de vue collectif, en le resituant dans le contexte de l’émergence d’un mouvement associatif local. Ensuite, nous développerons le sens de la participation à cette course pour trois individus présentant un handicap moteur mais ayant des profils différents. Enfin, nous questionnerons l’existence d’une transformation des représentations opérée par l’intermédiaire de cette caravane de sensibilisation.
- 4 Selon le recensement général de la population et de l’habitation de 2008, Ouahigouya, avec ses 73 1 (...)
7Nous avons réalisé une enquête de terrain « par dépaysement » (Beaud & Weber, 2003) d’une durée de deux mois et demi, répartis en deux voyages : l’un en février 2008 lors de la construction du projet, et l’autre en décembre-janvier 2009 pour sa réalisation. Le milieu d’interconnaissance sur lequel nous avons travaillé se situait à Ouahigouya4, au nord-ouest du Burkina Faso : il était constitué des participants, organisateurs et spectateurs de la Handicourse solidaire, valides comme handicapés moteurs.
- 5 Bouba est un homme de 31 ans, à la recherche d’un emploi. Ne souhaitant pas devenir agriculteur com (...)
8Nous nous sommes appuyée sur une quinzaine d’entretiens semi-directifs plus ou moins approfondis (d’une durée de trente minutes à une heure trente), avec des thèmes précis à aborder lors de chacun mais sans ordre prédéfini de questionnement. Malgré l’existence de risques de biais d’interprétation mis en évidence par Nyamba (2003), nous avons eu recours à un traducteur dans la mesure où la plupart de nos informateurs ne parlaient que la langue locale – le mooré. La personne choisie pour assurer ce rôle, Boukari « Bouba » Sawadogo5, est un ami rencontré lors de notre premier séjour au Burkina Faso, parlant couramment le français du fait de sa fréquentation de l’école primaire. De plus, des observations effectuées lors des préparatifs et de la réalisation de la course ont également été notées sur notre journal de terrain.
9Nous avons très tôt remarqué que la grande majorité des participants de la Handicourse solidaire présentant un handicap moteur étaient membres d’une association. Favreau (1998) souligne en effet une multiplication depuis les années 1990, dans les villes des pays d’Afrique de l’Ouest, du regroupement en associations : les liens sociaux y ont pour particularité d’être fondés non pas sur une logique de parenté, mais sur un principe d’adhésion individuelle. Or, dans une société traditionnellement communautaire (Marie, 1997) ce type de regroupement en dehors de la famille élargie ne va pas de soi.
- 6 Il s’agissait d’archives pour la plupart manuscrites que nous avons dû recopier sur place, le direc (...)
- 7 Elles ont respectivement été créées en 1995, 1997, 2003 et 2005. Les autres sont composées d’ancien (...)
10Dans les archives que le ministère de l’Action sociale a mis à notre disposition6, vingt associations sont recensées à Ouahigouya en 2008, dont près des trois-quarts (14) regroupent des personnes handicapées. Parmi elles, quatre concernent des individus ayant des incapacités motrices : Bang n tum, Beogo Neeré, Pengd Wendé et Éveil7. Dans une très large majorité, ces associations sont relativement récentes : seules trois d’entre elles – celles en faveur des personnes âgées, des anciens combattants et des aveugles – existaient avant 1990.
- 8 Formule utilisée par Idrissa Kaboré en entretien.
11Si c’est Pengd Wendé, créée en 2003 et reconnue officiellement en 2006, qui a reçu un soutien de l’étranger, Bang n tum est à la fois la plus ancienne et la plus importante association de handicapés moteurs de la ville : créée en 1995, elle regroupe près d’une centaine de personnes. Malgré cette différence de taille, toutes deux ont pour objectif premier de permettre à leurs adhérents de subvenir à leurs besoins, par l’intermédiaire d’un emploi. Les membres de Pengd Wendé travaillent exclusivement le cuir pour réaliser des chaussures, des sacs ou des boites à bijoux, alors que les activités de Bang n tum sont plus variées. Certains utilisent du matériel de récupération comme de la ferraille pour créer des objets de décoration, fabriquent des bracelets, tissent des chaises ou encore décorent des maisons ; d’autres sont spécialisés dans l’élevage et le maraîchage. De plus, Bang n tum a signé un contrat d’« embellissement/assainissement8 » avec la ville de Ouahigouya : les femmes balaient le grand marché et ramassent les déchets avec les charrettes de l’association, en échange d’un salaire de la mairie. Si à Pengd Wendé tous les artisans sont payés pareil, mis à part le président et le vice-président, à Bang n tum chaque membre reçoit un salaire en fonction de ses propres ventes, sur lequel est prélevé un pourcentage qui permet de payer les frais de fonctionnement de la structure (électricité, gardiennage…).
12Notre enquête locale vient ainsi confirmer celle réalisée dans les grandes villes d’Afrique de l’Ouest par Wadé et Soumaré (2002), qui constatent que l’explosion du nombre d’associations à partir des années 1990 coïncide avec le renforcement de leur caractère « utilitariste », plus des trois-quarts conduisant des activités qui visent la promotion socioéconomique de leurs membres. Lorsque ce rôle fonctionne mal, ces derniers peuvent remettre en cause leur appartenance même à l’association : c’est d’ailleurs ainsi que Pengd Wendé est née. Tous ses premiers adhérents, formés au sein d’une structure d’aide aux personnes marginalisées en général créée en 1991, l’ECLA (Être comme les autres), ont en effet décidé de se regrouper autour d’Aly Zoromé dans l’espoir de gagner davantage d’argent. Cette décision de créer de manière autonome leur propre structure, prise par des anciens salariés d’ECLA, a alors provoqué l’apparition de fortes tensions entre les deux associations, devenues des concurrentes.
13Si nous avons vu que le regroupement de personnes handicapées en dehors du cercle traditionnel de la famille élargie résulte avant tout d’une logique économique, les activités des associations de handicapés moteurs ne se limitent pas toujours − comme c’est le cas pour Bang n tum – au domaine professionnel : Pengd Wendé propose en effet pour l’épanouissement de ses membres des cours d’alphabétisation, une pratique sportive régulière, ainsi que du théâtre et de la musique.
- 9 Le peu de personnes présentes lors de l’arrivée de la caravane à Ouahigouya a été d’autant plus sur (...)
14Le développement de cette nouvelle civilité urbaine, caractérisé par un mode de recrutement basé sur un principe d’adhésion individuelle, a créé selon Marie (2002) une certaine forme d’insécurité et de jalousie entre les groupes de population rassemblés en ville, dont nous avons pu observer quelques manifestations. En effet, malgré la présence à Ouahigouya d’un important réseau d’aide et de soutien envers le président de Pengd Wendé, Aly Zoromé, c’est dans une relative indifférence populaire que s’y est déroulée l’arrivée de la caravane le 26 décembre sur le stade du 4 août9. Même si Aly s’est refusé en entretien à évoquer en détail les difficultés qu’il a pu rencontrer, il a admis que certaines personnes aient pu envier sa réussite. Des résistances semblables ont d’ailleurs déjà été décrites par Laurent (1998) dans une étude sur la création d’une association paysanne au Burkina Faso : face à la volonté de recherche de liberté de jeunes agriculteurs, des vieux du village avaient entretenu un espace de suspicion et de haine par l’utilisation de la sorcellerie.
15En ce qui concerne Pengd Wendé, cette jalousie semble avoir été accentuée avec l’organisation de la Handicourse solidaire, pour laquelle elle seule a reçu le soutien de l’A3EPS. En effet, lorsque nous avons demandé à Aly si certaines personnes ne voulaient pas que la course se réalise, il nous a répondu sans hésitation, mais avec un rire gêné : « il y en a plein, plein », tout en s’empressant de rajouter qu’« on ne parle pas de ça ». Il a en effet résisté à aborder la question délicate de l’accueil décevant à Ouahigouya, en évoquant de manière peu convaincante une erreur de communication au niveau de la date d’arrivée de la course.
- 10 Ousseni Ouedraogo est un homme de 28 ans, fiancé sans enfants, informaticien à ECLA et entraineur d (...)
- 11 Il a notamment comparé l’organisation de la course à celle d’un repas : selon lui, il est fréquent (...)
16Malgré cela, des conversations « amicales » à notre domicile avec Ousseni Ouedraogo10 nous ont poussée à approfondir cette question. En effet, ce dernier nous a spontanément mis en garde contre ce qu’il a appelé « l’hypocrisie africaine » : lorsque des gens ne sont pas d’accord avec un projet, selon lui, ils ne le disent pas ouvertement mais cherchent à démobiliser ceux qui le soutiennent. Il a même utilisé le terme de « boycott » pour expliquer ce qui pour lui représente un « échec », en évoquant l’arrivée de la caravane à laquelle il a assisté. Cependant, lorsque nous lui avons demandé des précisions, Ousseni a détourné notre question en usant de métaphores obscures11, typiques des cultures de tradition orales selon Nyamba (op. cit.).
17Nous avons alors cherché à rencontrer l’une de ces personnes envieuses de Pengd Wendé au point de saboter ses projets : nous avons alors été dirigée vers plusieurs individus, qui nous ont tous affirmé leur soutien inconditionnel envers Aly. Nous étions donc face à une impasse, des individus évoquant des actes de « découragement » par jalousie mais refusant d’entrer dans les détails, bien que personne ne se déclare contre le projet Handicourse solidaire. Certains éléments troublants laissent pourtant penser que l’association ECLA était impliquée dans ce disfonctionnement : si Ousseni est un ami d’Aly et moi, il n’en reste pas moins salarié d’ECLA et donc peu libre de mettre en cause son patron ; Moustapha, le responsable de l’accueil à Ouahigouya, travaille également à ECLA en tant qu’artisan ; Mounirou et Rasmani, deux membres d’ECLA pourtant inscrits sur la liste des participants et investis dans l’organisation, n’ont pas été vus lors de la course.
18De plus, le président de Bang n tum a fait référence à l’existence d’une rivalité entre Pengd Wendé et ECLA pour bénéficier du soutien du bailleur de fonds français. Dans un premier temps, c’est en partenariat avec ECLA que l’A3EPS est venue à Ouahigouya en mission exploratoire. Mais après avoir rencontré Aly, c’est le projet Handicourse solidaire de Pengd Wendé qu’elle a décidé de soutenir. Ainsi, il est fort probable que pour le président d’ECLA, Aly n’ait pas respecté les normes de la solidarité communautaire : de son point de vue, c’est sans doute grâce à la formation reçue à ECLA que les membres de Pengd Wendé sont aujourd’hui des artisans capables de gagner suffisamment d’argent pour vivre ; de même, il peut penser que c’est par son intermédiaire que Pengd Wendé a reçu le soutien de l’A3EPS.
19Or, comme cela a déjà été mis en évidence par Calvès et Marcoux (2007), tout manquement présumé à cette logique de réseau est sanctionné par le rejet social de la collectivité. Il nous paraît ainsi probable, bien qu’on ne puisse l’affirmer avec certitude, qu’un « boycott » de la Handicourse solidaire ait été organisé par ECLA, expliquant en partie le peu de personnes venues fêter l’arrivée de la caravane à Ouahigouya. Cependant, quelques personnalités politiques comme les directeurs régionaux de l’Action sociale et des sports avaient accepté l’invitation, et s’étaient déplacées.
20La question politique est au cœur des activités des membres de Pengd Wendé depuis la création de l’association, qui cherche à attirer l’attention du pouvoir sur leurs conditions de vie. Dans le projet initial de la Handicourse solidaire, des tables rondes réunissant des personnalités locales (le maire, le directeur de l’Action sociale, le directeur des sports…) et les organisateurs de la caravane, devaient avoir lieu. Mais face aux difficultés rencontrées pour informer et réunir les autorités politiques dans un même lieu au moment des fêtes de Noël, elles ont dû être annulées.
21Cependant, Aly Zoromé a systématiquement demandé au maire et/ou au directeur des sports de chaque village de donner officiellement le départ de chaque étape de course. Des personnalités politiques ont également été invitées à prendre la parole, comme à Yako où le samedi 20 décembre le directeur départemental de l’Action sociale a fait un long discours de sensibilisation. Selon nous, c’est l’annulation de la marche de clôture, qui devait avoir lieu dans les rues de Ouahigouya le lendemain de l’arrivée de la caravane, qui témoigne le plus de l’importance des échanges avec les autorités politiques. En effet, cette marche devait être finalisée par une rencontre avec le maire de la ville, qui a été annulée sans raison particulière au dernier moment ; Aly a alors décidé contre notre avis de supprimer le défilé, qu’il trouvait pourtant à l’origine essentiel à la sensibilisation des habitants de la ville, peu nombreux la veille lors de l’arrivée – le stade du 4 août se trouvant à l’entrée de la ville.
22Ceci montre que pour Pengd Wendé, c’est le fait de s’entretenir avec le maire qui donnait du sens à la marche de clôture, davantage que l’idée de diffuser son message en direction de la population. Il est possible de relier ce comportement à celui des « minorités actives » décrites par Marcellini (2005) en France : ces personnes en fauteuil utilisent en effet la compétition sportive, à condition qu’elle accède à une certaine visibilité, comme un espace support d’une action politique élargie, visant la transformation du social. Les fêtes sont ainsi souvent utilisées selon Fournier (2008) comme une « vitrine de communication » permettant d’attirer l’attention des acteurs politiques et d’être valorisées sur le plan symbolique. Aly a en effet dépensé 20 000 FCFA pour qu’un cameraman filme la dernière étape de la course ; il avait également payé plusieurs radios locales pour que l’événement soit annoncé dans la région. Il nous paraît ainsi possible d’établir un parallèle entre les fêtes des salariés agricoles étudiées par Fournier (op. cit.) et la « fête sportive » organisée par les handicapés moteurs de Pengd Wendé : il s’agit dans les deux cas de tentatives, de la part de ces populations dévalorisées dans les représentations sociales, de communiquer de manière attractive en utilisant un moyen original d’action politique. La fête a en effet pour fonction selon Balandier (2006) d’ouvrir des « scènes provisoires » à l’intérieur des sociétés face à la « scène permanente du pouvoir », dans lesquelles elle l’informe sans le menacer immédiatement, par une contestation contrôlée.
23Cependant, le rapport uniquement légitimiste des membres de la caravane au pouvoir politique peut paraître surprenant, dans un pays où les personnes handicapées ne représentent pas une priorité pour l’État. L’absence de dimension contestataire dans la Handicourse solidaire peut se comprendre avec Balandier (1964) comme la manifestation d’un pouvoir accentué des autorités politiques locales, face à des personnes ayant des incapacités motrices maintenues au Burkina Faso en bas de la hiérarchie sociale. En effet, selon cet anthropologue du politique, le pouvoir, impliquant une dissymétrie au sein des rapports sociaux, se renforce dans la mesure où les inégalités s’affirment. De plus, il paraissait difficile pour les organisateurs de la course d’accepter d’occuper une « place de manifestant » (Marcellini, op. cit.) : s’inscrire dans un mouvement revendicatif reviendrait en effet à diffuser l’image du handicapé moteur comme quelqu’un d’assisté, installé dans la plainte et la situation de quémandeur. Cela irait alors à l’encontre des objectifs des organisateurs de la Handicourse solidaire, qui revendiquent au contraire leur autonomie.
24L’inscription à un événement collectif tel que la Handicourse solidaire suppose à la fois une acceptation de sa différence, ainsi que la volonté d’être considéré comme un être humain à part entière (Goffman, 1975). Cependant, construire la capacité à relativiser son handicap est un processus non linéaire qui, comme l’a montré Marcellini (op. cit.), prend parfois du temps et des formes différentes. Plutôt que de construire des catégories, étant donné le faible nombre de personnes interrogées, nous avons détaillé le parcours de trois participants présentant un handicap moteur, ayant des caractéristiques sociologiques différentes.
- 12 Abu Zallé est un homme de 38 ans, artisan à Pengd Wendé et participant à la course. Célibataire, fi (...)
25Abu Zallé12 « n’est pas né avec son handicap » : malgré les efforts de son père, haut fonctionnaire, pour le faire soigner par les meilleurs médecins dans les meilleurs hôpitaux de Côte-d’Ivoire, du Ghana et du Bénin, la poliomyélite a provoqué une atrophie des muscles de ses jambes à l’âge de quatre ans. Abu a toujours grandi en ville, et habite Ouahigouya depuis qu’il a dix ans, âge auquel il a reçu son premier tricycle. Étant petit, il « n’aimait pas s’amuser avec les handicapés comme lui » mais acceptait de jouer « avec les valides seulement ». Même s’il n’en avait pas besoin pour survivre, son père lui ayant toujours donné le nécessaire de peur qu’il ne soit obligé de mendier, il a toujours cherché à « apprendre beaucoup de métiers, pour pouvoir gagner pour lui ». Abu s’est ainsi construit en référence à une « identité de l’exception » (idem), refusant de « prendre son handicap pour demander à manger » et cherchant à tout faire comme les valides. Cependant, après trois ans de scolarisation, il a décidé de quitter l’école :
Il n’a fait que trois ans à l’école. C’est à cause de son handicap qu’il a arrêté. Parce que souvent, s’il part à l’école, il voit ses amis jouer au ballon, faire de la gymnastique, et puis lui il ne peut pas faire. […] Et parfois il n’avait pas le courage d’aller à l’école.
(Traduction par Bouba des propos de Abu Zallé).
26Son refus de se mêler aux autres handicapés a alors abouti à l’expérience de la solitude, le rejet de sa différence l’ayant mené au rejet global d’un réel dans lequel celle-ci était incontournable. Selon nous, le rapport d’Abu à son handicap est à relier avec son enfance, passée dans des grandes villes du Burkina Faso et de Côte‑d’Ivoire, dans lesquelles de nombreux handicapés ont migré en masse pour y mendier loin de leur famille et du regard de la honte (Fassin, 1991). Il aurait alors intériorisé le point de vue des « normaux » (Goffman, op. cit.), en associant handicap et inutilité sociale.
- 13 Les artisans handicapés moteurs travaillant à ECLA ne recevaient en effet selon Abu que l’« argent (...)
27C’est à la création d’ECLA en 1991, alors qu’il avait 21 ans, qu’Abu a accepté, sous l’impulsion du directeur de l’Action sociale de Ouahigouya, de reconnaître les autres handicapés moteurs comme ses « semblables » (Marcellini, op. cit.). Par l’intermédiaire de cette rencontre avec de véritables modèles identificatoires, il nous a dit avoir réellement « pris conscience de son handicap ». Cependant, ayant eu le sentiment d’avoir été exploité et même « trahi » par le président d’ECLA, qui n’a pas tenu, après plus de dix ans au sein de l’association, sa promesse de lui acheter une « moto-taxi » en compensation de son travail d’artisan13, il a décidé avec d’autres d’adhérer à Pengd Wendé lors de sa création en 2003.
28Aujourd’hui, à presque 40 ans, la majorité de ses amis sont des pairs ; il aime « causer » et faire du sport avec eux « pour les conseiller et les éduquer ». C’est au début des années 1980, lors de l’arrivée de Thomas Sankara au pouvoir, que les premières compétitions handisport ont été organisées au Burkina Faso : Abu a pris conscience qu’il lui était possible de pratiquer une activité physique avec son tricycle lors d’une cérémonie officielle, où des athlètes présentant des incapacités motrices ont défilé devant lui. Il est ainsi passé progressivement d’une position de « novice‑débutant » recevant des conseils à celle d’« ancien », transmettant à son tour son expérience aux nouveaux (Marcellini, idem). Selon nous, c’est d’ailleurs dans cette logique de contre-don qu’il a vécu la Handicourse solidaire, au cours de laquelle il a essayé de « sensibiliser les handicapés, et les pères des personnes handicapées, pour qu’ils s’occupent d’eux comme des autres enfants et ne les laissent pas enfermés dans leur cour, en prenant l’exemple de son père ».
29Se sentant redevable de la manière dont il a été considéré dans sa famille, ayant été « mieux traité par le vieux » que ses frères et sœurs, on perçoit ici qu’Abu cherche avant tout à faire profiter aux autres enfants handicapés moteurs de son expérience. Il est ainsi passé d’une logique de défense de soi par le rejet des autres, à une certaine relativisation de son handicap.
- 14 Tasséré Kafando est un homme de 23 ans, menuisier handicapé moteur, participant à la course. Céliba (...)
30C’est par l’intermédiaire du conseiller du village de Niessega que nous avons rencontré Tasséré Kafando14 pour la première fois, le mardi 16 décembre, lors des préparatifs de la Handicourse solidaire. Il s’agit d’un jeune homme de 23 ans qui a rejoint la caravane à Niessega. Fils de « planteurs », ayant toujours habité en brousse, c’est dans un village de Côte-d’Ivoire, à l’âge de cinq ans, que pendant la nuit « la maladie est venue ». Il ignore lui‑même le nom de sa maladie, ayant uniquement consulté des guérisseurs ; nous avons supposé qu’il s’agissait de la poliomyélite, au vu de l’absence de masse musculaire dans ses membres inférieurs. Tasséré a grandi au milieu de ses frères et sœurs valides : c’est sa participation à la caravane qui lui a fait prendre conscience qu’il existait autant d’autres personnes ayant les mêmes incapacités motrices que lui.
31Après le déclanchement du conflit en Côte-d’Ivoire, il est le seul de sa fratrie à avoir émigré chez son « tonton » au Burkina Faso, où il fabrique désormais des chaises en bois. Il nous a raconté avoir subi dès son plus jeune âge les moqueries des autres enfants, sans pouvoir réagir. De plus, avant qu’il n’obtienne, il y a deux ans, un tricycle pour se déplacer, il était obligé d’aller au travail en marchant à quatre pattes, ce qui provoquait les railleries des adultes. Son expérience de la solitude, subie de manière douloureuse, l’a poussé à consommer beaucoup d’alcool, ce qui est très mal perçu dans le nord du Burkina Faso à majorité musulman :
S’il est seul comme ça, il pense beaucoup, et ça lui arrive de boire pour se soulager un peu. Mais depuis que la course a commencé, il a vu qu’il était le seul buveur dans le groupe. Et il a décidé que dès maintenant, il ne va plus boire. Il a compris que le handicap, il ne faut pas trop y penser puis aller boire de l’alcool.
(Traduction par Bouba des propos de Tasséré Kafando).
32Ainsi, la rencontre à la fois visuelle et relationnelle avec les participants à la course a permis à Tasséré de déconstruire les images négatives liées au handicap, que les moqueries subies par les valides lui avaient fait incorporer. La Handicourse solidaire lui a offert un espace de repos sécurisant, sans regard stigmatisant : les membres de la caravane sont devenus des exemples à suivre, pour ce nouveau venu faisant l’expérience pour la première fois d’un regroupement entre pairs.
33De sa participation à la course, Tasséré espérait avant tout « se faire des amis handicapés comme lui » avec lesquels il pourrait « partager des idées en groupe » : on peut ainsi caractériser son regroupement comme étant « défensif » (Marcellini, idem). Cependant, ne connaissant personne au départ, il a rencontré quelques difficultés pour créer des relations personnelles, pour « avoir des causeries en tête‑à‑tête ». Daouda Belem nous a même rapporté qu’il a parfois été en conflit ouvert avec des participants, qui ont refusé qu’il dorme dans la même pièce qu’eux pour des questions d’hygiène. Nous l’avons également souvent observé, lors des moments de repos, se mettre à l’écart des autres, n’osant pas aborder de lui-même les membres de la caravane.
34Le relatif isolement de Tasséré peut se comprendre par le décalage existant entre lui et la plupart des individus présents. En effet, ces derniers étaient déjà quasiment tous membres d’une association depuis plusieurs années : ils ont dépassé cette étape d’enfermement sur le groupe de pairs, alors que Tasséré vient à peine d’en découvrir les effets sécurisants.
- 15 Fatimata Saba est une femme de 28 ans, qui fabrique des bracelets à Bang n tum. Célibataire, elle v (...)
35La paralysie des jambes de Fatimata Saba15 est apparue des suites d’une méningite, à l’âge de 15 ans. Musulmane pratiquante, elle a d’abord considéré qu’elle ne pouvait « rien faire d’autre que d’accepter son handicap », dans la mesure où « c’est Dieu qui a voulu qu’elle soit comme ça ». Son regroupement avec d’autres personnes présentant des incapacités motrices est venu d’un besoin de fuir les valides, et notamment son père, agriculteur à Titao. En effet, alors qu’avant « il l’aimait beaucoup », autant que ses frères et sœurs, après sa paralysie il « ne s’occupait plus d’elle, la bastonnait chaque fois, la diminuait, et ne lui donnait souvent même pas à manger ». C’est la perspective d’obtenir un tricycle ainsi qu’un travail, qui l’a « motivée à venir à Ouahigouya » à l’âge de 20 ans, après avoir entendu le président d’ECLA parler à la radio. Ayant travaillé deux ans dans cette association sans véritablement avoir réussi à économiser, elle a choisi d’intégrer Bang n tum en 2002, à l’âge de 22 ans, structure dans laquelle elle a gagné suffisamment d’argent pour se payer un tricycle ; elle y fabrique des bijoux depuis six ans.
36C’est par la pratique sportive, découverte par l’intermédiaire d’Aly Zoromé, dont l’association est la seule de Ouahigouya à proposer une activité sportive régulière à ses membres, que Fatimata a commencé à reprendre contact avec des valides. Ce sont d’ailleurs les étapes de course, et le fait d’être accompagnée de valides davantage que l’effort en lui‑même, qui lui ont procuré le plus de plaisir lors de la Handicourse solidaire :
Ce qui lui plaît vraiment dans le sport, c’est le fait de voir des valides être avec eux pour les aider et les considérer. Sinon, entre eux handicapés, elle aime ça aussi mais elle ne pensait pas qu’il existait des valides qui pouvaient autant les respecter.
(Traduction par Bouba des propos de Fatimata Saba).
37Depuis son arrivée en ville, elle était en effet restée dans une logique d’enfermement sur le groupe des handicapés, au sein de Bang n tum. Si l’on reprend le processus d’intégration par le sport décrit par Marcellini (idem), on peut dire que Fatimata se situe désormais dans une étape d’ouverture sur l’extérieur, marquée par l’aspiration à rencontrer le groupe social dominant et complémentaire du sien : les valides. Le fait qu’elle nous ait dit avoir apprécié de se faire pousser dans les montées lors des étapes de course, sans pourtant l’avoir demandé explicitement, témoigne également de sa capacité à réduire la tension pouvant exister avec les valides, en acceptant leur aide plutôt qu’en la rejetant dans le but de prouver son indépendance. L’apprentissage de ces manières de « briser la glace » (Goffman, op. cit.), dans ses relations avec les valides, montre que Fatimata est capable de gérer la colère « situationnelle » (Murphy, op. cit.) pouvant émerger au quotidien, signe d’une certaine relativisation de son handicap.
38Le groupe de pairs, constitué des membres de Bang n tum puis de ceux de la caravane, s’est ainsi offert pour Fatimata comme un espace de déstigmatisation interne. Paradoxalement, c’est son enfermement dans le monde des handicapés moteurs qui l’a aidée à se construire une identité positive, lui permettant dans un deuxième temps de se rouvrir au monde des valides.
39L’analyse du parcours de trois participants à la course, aux caractéristiques sociologiques différentes, nous a ainsi permis de mettre en évidence que l’adhésion à un groupe constitué de personnes ayant des incapacités motrices représente un moment déterminant dans le développement d’un rapport relativisé au handicap. Leurs conditions d’existence, par exemple en ville ou en brousse, ont alors en partie déterminé la construction d’une identité corporelle « pour soi » (Goffman, op. cit.) acceptable.
40Dans les conceptions coutumières du handicap moteur au Burkina Faso, la déficience physique est généralement associée à une inutilité sociale et une incapacité mentale, ce qui provoque des discriminations dans l’accès à l’emploi, à l’éducation et au mariage (Endress, 2009). La Handicourse solidaire avait alors pour objectif d’agir sur ces représentations, dans un objectif de sensibilisation de la population locale.
- 16 Aly a dû racheter des crayons face à l’épuisement du stock ; des vêtements donnés à Gourcy par une (...)
41Dans les villages-étapes, différents types de concours ont été organisés. Des courses en tricycle, ouvertes aux membres de la caravane et à la population locale ; des concours de dessin en direction des enfants du primaire ; des concours d’artisanat entre les participants. Ils étaient suivis d’une remise solennelle des récompenses, devant un public constitué de villageois. Les vainqueurs étaient appelés au micro pour venir chercher un prix remis par une personnalité : un président d’association de handicapés, un acteur politique local, un organisateur de la course… Les lots, absolument indispensables16, étaient principalement symboliques : casquettes et tee-shirts pour les adultes et matériel scolaire pour les enfants.
42Tous les concours ont été choisis pour sensibiliser la population au handicap : ils mettaient en valeur, auprès des spectateurs, les capacités des participants à la caravane dans les domaines sportif et professionnel. Ceux d’artisanat illustrent parfaitement cette idée : lors de la remise des prix, il s’agissait de montrer le savoir-faire artisanal des personnes handicapées, matérialisé par des objets fabriqués en bois, en cuir ou en matériaux de récupération. Si des prix ont été remis aux cinq premiers, on peut considérer avec Vieillard-Baron (2002) que ce ne sont pas les individus mais l’« objet du concours », c’est-à-dire les compétences professionnelles des participants, qui ont été glorifiées. Les concours ayant selon ce sociologue une « force de positivité », tous ont été gagnants dans la mesure où l’objectif était de lutter contre les images négatives associées au handicap moteur au Burkina Faso, comme l’« inutilité » et l’« incapacité à travailler » (Meley, 2004).
- 17 Extrait d’entretien réalisé avec Daouda Belem, homme de 34 ans, instituteur, organisateur valide re (...)
- 18 Ramata Zango, femme de 35 ans habitant à Niessega, a en effet découvert par l’intermédiaire de la H (...)
43Les compétitions sportives, réservées aux personnes handicapées de la caravane et des villages, se sont inscrites selon nous dans la même logique. En effet, rare sont les occasions de les voir pratiquer une activité sportive au Burkina Faso ; le plus souvent ils sont vus comme des individus se déplaçant relativement lentement, et qui « sont là à tourner en ville à un rythme peut‑être de 0 ou 5 à l’heure »17. Lors des entraînements organisés par Pengd Wendé deux fois par semaine sur l’ancienne piste de l’aéroport de Ouahigouya, il y a rarement plus d’une quinzaine de personnes ; en brousse, l’existence d’une pratique handisport est rarement connue, y compris d’ailleurs des individus souffrant d’incapacités motrices18.
44Le sport permet selon Murphy (op. cit.), surtout pour les hommes, de compenser la remise en cause par l’atrophie du corps des valeurs culturelles attachées à la virilité. Les courses en fauteuil pendant la Handicourse solidaire ont ainsi été l’occasion d’une visibilité singulière et valorisante, car en « mouvement », des corps handicapés.
45Ainsi, les multiples concours organisés dans les villages ont permis à des individus, habituellement dévalorisés dans la société burkinabée, de faire connaître publiquement leurs compétences, à la fois sportives et professionnelles. Cependant, comme le souligne Fournier (op. cit.), les enjeux des concours sont plus complexes : derrière une mise en valeur en direction de l’extérieur, ils ont également un usage interne de classement et de mise en concurrence. Dans le cas de notre étude, l’enjeu du concours d’artisanat était également pour ses participants de se démarquer des autres, en vue d’améliorer ses ventes personnelles et éventuellement de trouver des partenaires. De la même manière, si le projet Handicourse solidaire est né d’une ambition de sensibilisation tournée vers l’extérieur, nous mettrons en évidence que c’est davantage à l’intérieur de la caravane que cette dernière s’est manifestée. En effet, si la majorité des participants, valides comme handicapés moteurs, avaient déjà fait l’expérience de contacts mixtes avant la course, peu avaient déjà partagé de manière prolongée des moments aussi intimes et importants de leur vie quotidienne.
- 19 Les Jeux Olympiques, symboles du sport de haut niveau, illustrent parfaitement ce cloisonnement dan (...)
46De manière traditionnelle, il existe une séparation entre la pratique sportive des personnes handicapées et celle des valides : les clubs sont souvent spécifiques, les règlements différents, les compétitions et les fédérations séparées19. Il en est de même au Burkina Faso, où nous avons assisté aux Championnats nationaux d’athlétisme de Ouagadougou qui se sont déroulés fin mars 2008 : les athlètes handicapés ont concouru le 28 mars dans un stade vide, alors que la véritable compétition commençait le lendemain avec l’arrivée des sportifs valides. Les étapes de course de la Handicourse solidaire, regroupant valides et handicapés sur un même « terrain », avec les mêmes règles, peuvent ainsi être considérées comme une « pratique sportive mixte » (Marcellini, op. cit.).
- 20 Ousseni Sanga est un homme valide de 20 ans, soudeur à Ouahigouya. Il a participé à la course en ta (...)
- 21 Les débutants en tricycle tournent souvent sur eux-mêmes ou se déplacent en zig-zag : lorsque l’on (...)
47Le plus souvent, les valides ont couru à pied, accompagnant le peloton ; à d’autres moments, ils ont remplacé dans leurs tricycles des participants ayant besoin de se reposer quelques temps dans le véhicule qui fermait la marche. Ils se sont alors aperçu que l’utilisation d’un tricycle demande une certaine technique, ainsi qu’une puissance importante dans les membres supérieurs. Ousseni Sanga20, ayant déjà essayé le mode de propulsion manuelle des tricycles auparavant, avait constaté que « c’était très dur » de pédaler, et que les « tournants »21 étaient difficiles à maîtriser ; il ne croyait pas que des personnes ayant des incapacités motrices soient « aussi solides ». Leur endurance a également « ébloui » Daouda Belem, qui ne soupçonnait pas qu’ils pourraient tous « faire la distance ».
- 22 Moussa Touré est un homme de 42 ans, au chômage. Membre d’ECLA, il a participé à la course en tant (...)
48La mixité sportive a également été vécue de manière positive par les personnes handicapées que nous avons interrogées, pour qui il était très important que des valides courent avec eux. Leur présence, signe pour Fatimata de considération, lui a ainsi donné le courage nécessaire pour suivre le peloton, malgré quelques douleurs au thorax lors de la dernière étape. Pour Moussa Touré22, c’est également le fait d’avoir été intégré à un groupe mixte de sportifs qui lui a permis de se dépasser : « comme il y a les valides qui sont là, le temps que tu vas te rendre compte que tu es fatigué, tu es déjà arrivé. » Cette ambiance particulière, liée à la cohabitation entre personnes valides et handicapés, ne s’est pas limitée aux phases sportives : elle a également été ressentie dans les moments de vie quotidienne. C’est en effet la proximité avec les participants présentant des incapacités motrices qui a le plus marqué Daouda :
Quand j’ai participé à la Handicourse, […] j’ai vécu, réellement, avec les personnes handicapées. Parce que, je vais être honnête, par le passé on ne se tapotait pas quoi, on se voyait peut‑être un peu… à distance. En dehors de Aly, tous les autres on ne s’était jamais côtoyé autant comme ça, à côté, dans des lieux proches, oh non ! […] Mais pendant la course j’ai dormi avec eux, j’ai mangé avec eux, j’ai bu le thé avec eux, c’est ça plutôt qui m’a beaucoup plu. Plus que le côté athlétisme là même !
(Daouda Belem, homme de 34 ans, instituteur, organisateur valide représentant de l’OCADES).
49Daouda nous a ainsi confié en entretien avoir été transformé par son expérience en tant qu’organisateur : il a, selon ses propres termes, « grandi en idée, en esprit ». Cela lui a surtout permis de se sentir plus proche et de mieux comprendre l’un de ses frères, présentant des séquelles motrices de la poliomyélite, qu’il avait lui‑même maltraité et méprisé pendant son enfance ; grâce à son investissement dans ce projet, il se sent désormais digne de se faire pardonner. Il a également fortement apprécié que son « répertoire de connaissances » se soit enrichi, alors qu’il n’imaginait pas avant la course pouvoir se lier d’amitié avec des personnes handicapées, n’ayant selon lui aucun point commun avec elles. En effet, au départ, il souhaitait simplement s’impliquer dans l’aspect technique de la course et dans les animations (dessin et théâtre), ce qui ne le plaçait pas en contact direct avec les personnes handicapées. Nous avions d’ailleurs remarqué sa réticence à l’idée de se mêler à eux lors d’une réunion préparatoire : il avait alors refusé de s’inscrire dans une commission (chacune étant composée d’au moins un individu présentant un handicap moteur), prétextant préférer superviser de manière générale l’organisation. Le fait de vivre au quotidien des situations mixtes a ainsi permis à Daouda de dépasser le « malaise » (Goffman, op. cit.) qu’il pouvait ressentir auparavant.
- 23 Amadé Ouedraogo est un homme de 35 ans handicapé moteur, artisan, vice-président de Pengd Wendé. Il (...)
50Nous avons également observé une évolution dans les comportements des participants handicapés, la proximité avec les valides leur ayant selon nous donné davantage confiance en eux. Par exemple, si le premier soir à Yako aucun d’entre eux ne s’était avancé sur la piste, à partir de Niessega certains ont osé danser au milieu des valides. Abu a même mis l’ambiance dans le public, avec une improvisation de hip-hop dans laquelle il tournait sur lui‑même, en s’appuyant uniquement sur les mains. À partir du troisième soir à Gourcy, on comptait presque autant de handicapés moteurs que de valides parmi les danseurs, certains utilisant leurs cannes, d’autres comme Abu se déplaçant avec les mains, ou encore restant dans leur tricycle en bougeant simplement le haut du corps comme Aly. Il s’agissait pour quelques‑uns, comme Moussa, de leur première expérience de danse au milieu de valides. Même les plus timides ont accepté de mettre leur corps en scène : Amadé Ouedraogo23, vice-président très discret de Pengd Wendé, s’est ainsi lancé seul dans un long play-back de rap à Gourcy. Avec un chapeau et des lunettes de soleil pour costume, placé sur une chaise au milieu de la scène, il a mimé un chanteur à succès en faisant de grands gestes avec les bras, accompagné par une sonorisation saturée.
51Ainsi, la coexistence prolongée entre personnes handicapées et valides lors de la Handicourse solidaire a favorisé une sensibilisation interne au groupe, et provoqué des transformations chez les membres de la caravane. Il s’agit pour nous d’un effet relativement inattendu, dans le sens où nous concevions la Handicourse solidaire avant tout comme un moyen de sensibiliser la population des villages au handicap. Nous avions davantage pensé les participants et organisateurs de la caravane comme des vecteurs de diffusion que comme des bénéficiaires du message.
52Nous avons cherché dans cet article à mettre en relation des éléments de description ethnographique, relatifs à l’organisation et le déroulement d’un événement précis au Burkina Faso en décembre 2008, avec des interprétations de portée plus large. Nous avons ainsi abordé la question des enjeux liés au regroupement en associations des personnes présentant des incapacités motrices, ainsi que celle des représentations coutumières du handicap et de leur évolution.
53L’émergence récente d’un mouvement associatif à Ouahigouya, à partir des années 1990, s’inscrit en effet dans une logique économique, les personnes handicapées se regroupant avant tout pour trouver un travail et subvenir à leurs besoins. Cependant, la transformation des solidarités traditionnelles dans les villes d’Afrique de l’Ouest ne va pas sans provoquer quelques jalousies, dont nous avons observé la manifestation lors de l’organisation de la Handicourse solidaire, la réussite individuelle en dehors du cercle de la famille élargie y étant encore souvent mal perçue. Paradoxalement, ces associations qui, comme Pengd Wendé, poursuivent également des objectifs de sensibilisation des pouvoirs politiques, restent souvent enfermées dans une logique légitimiste.
54D’un point de vue davantage individuel, l’analyse du parcours de trois participants à la course nous a permis de mettre en évidence que l’adhésion à un groupe de pairs – dans le cadre d’une association ou alors d’un événement comme la Handicourse solidaire – représente un moment déterminant pour des personnes handicapées dans la construction d’une identité corporelle pour soi acceptable.
55Si la sensibilisation des habitants des villages‑étape est difficilement évaluable, elle s’est réalisée de manière effective à l’intérieur de la caravane. Par l’intermédiaire de contacts mixtes prolongés, les participants valides ont en effet pris conscience des compétences à la fois sportives et professionnelles des personnes handicapées, ce qui en retour leur a donné davantage de confiance.
56Étant donnée notre implication au sein de l’A3EPS, il aurait été intéressant d’enrichir notre réflexion par une anthropologie du développement « de l’intérieur » (Atlani‑Duault, 2005), afin de mettre en évidence l’existence de relations paradoxales de domination entre associations du Nord et du Sud, coopérant lors de l’organisation de projets de solidarité internationale comme la Handicourse solidaire.