- 1 Du Nord aux Vosges : neuf sont partiellement occupés, seules les Ardennes sont passées entièrement (...)
1Entre 1914 et 1918, dix départements français1 sont occupés par les Allemands (Nivet, 2011). Parmi les civils restés sur place durant cette période troublée, une majorité de femmes célibataires ou mariées, côtoient au quotidien les soldats de Guillaume II présents pendant plus de cinquante mois sur leur lieu de vie (Nivet, 2010). Les hommes en âge de se battre ayant été mobilisés en août 1914, seuls de très jeunes ou de très vieux hommes demeurent dans ces régions soumises à lʼautorité militaire germanique. Les jeunes femmes évoluent donc dans une société sans hommes, ou plutôt sans hommes jeunes. La figure masculine de lʼhomme français désirable et protecteur nʼest plus là. Les territoires occupés regorgent certes dʼhommes jeunes, mais ennemis. Ces espaces français tombés sous le joug des armées de Guillaume II sont situés à proximité immédiate du front. De nombreux soldats y stationnent en permanence, des troupes dʼoccupation sont présentes partout, souvent logées chez les habitants. « L’Allemand » est omniprésent, et devient parfois familier aux yeux des femmes du Nord. Les soldats qui habitent chez des civils français sont souvent appelés par leurs prénoms et des relations amicales ont même pu se nouer de part et d’autre. Honnis car ennemis, les soldats allemands appartiennent à diverses origines. En 1914, lʼEmpire allemand est composé de nombreux États autonomes dont les particularités sont visibles sur les uniformes.
2Nous nous attacherons dans cet article à cerner diverses relations intimes entre des Françaises et des Allemands dans le contexte de lʼoccupation entre 1914 et 1918. Nous laisserons volontairement de côté les relations pratiquées dans le cadre de la prostitution : lʼétude des relations explicitement tarifées entre soldats et prostituées nous conduirait vers des considérations différentes de celles mobilisées ici (Le Naour, 2000, 2002). Pour les mêmes raisons, nous nʼaborderons pas les situations de viols et les contraintes à un acte sexuel. Très nombreux au moment de lʼinvasion allemande, ils diminuent fortement lorsque lʼoccupation sʼinstalle dans la durée. Il y a une vraie politique de lʼarmée allemande pour réprimer ces derniers au moment de lʼoccupation. Nous savons qu’au moment de lʼinvasion, un soldat allemand qui souhaite avoir des relations intimes avec une Française peut y parvenir de diverses manières : menace physique (avec ou sans arme), pression psychologique régulière, menace dʼemprisonnement ou de réquisition pour des travaux forcés. Les soldats utilisaient tous les moyens de pression possibles pour obtenir les faveurs dʼune femme qui cédait la plupart du temps par peur de représailles. Nous sommes donc bien ici dans le cadre dʼun rapport de contrainte complètement dénué de lʼidée d’échange social et consenti qui sera au centre de notre analyse.
3Après une présentation de nos sources et des chiffres relatifs aux liaisons intimes taboues durant la Grande Guerre, nous verrons dans un deuxième temps un premier type de relation entre des Françaises et des soldats allemands : ce sont des liaisons intéressées, où des femmes ne souhaitent pas vraiment avoir une relation sexuelle avec lʼoccupant mais y trouvent un intérêt matériel ou frumentaire. C’est lʼillustration, et lʼextrapolation, des notions de dons et de contre-dons telles que les a étudiées sur le plan anthropologique Marcel Mauss (1973). Dans une dernière partie, nous étudierons un second type de relations intimes, celles nées de lʼamour de femmes françaises pour des soldats allemands, situations qui ont pu conduire à trahir ou à abandonner la patrie.
- 2 Petits bourgeois de Charleville, ils n’ont pas fui en août 1914 contrairement à une grande partie d (...)
4La sexualité, volontaire ou non, entre des Françaises et des Allemands en temps de guerre, longtemps considérée comme taboue, a bel et bien existé. Nous avons en tête les images de la Libération de 1944 où, dans de nombreuses communes françaises, des femmes sont tondues et humiliées (Virgili & Voldman, 2007 ; Rouquet & Virgili, 2018) en place publique afin de dénoncer leur trahison patriotique, celle de sʼêtre « données » à lʼennemi. Si de nombreux cas de femmes tondues sont répertoriés en Belgique en 1918, ceux‑ci sont marginaux dans les anciennes régions françaises occupées, pour ne pas dire inexistants. Les chiffres peuvent surprendre si on suit les témoignages dʼépoque comme celui des époux Karleskind2 de Charleville, qui dénoncent :
Beaucoup de femmes ont fait la noce avec les Allemands et les ont accompagnés en les embrassant à leur départ sur le front » (Lambert, 2007 : 101).
- 3 Pas tant pour des raisons de trahison sexuelle d’ailleurs, mais surtout parce qu’elles arrivaient d (...)
5Si des tontes de femmes nʼont pas eu lieu en France en 1918, cʼest parce que l’État a pris les devants en éloignant systématiquement les femmes jugées suspectes de compromission des communes libérées et cela contrairement à1944 où la vacance de l’État a favorisé une épuration sauvage à la Libération. En 1918 lʼarmée française s’est portée garante de lʼordre républicain dans les territoires libérés. Au nom de la cohésion nationale, il y a eu une apparente occultation du phénomène des relations intimes avec lʼennemi. Précisons toutefois que les femmes de ces régions avaient déjà été perçues lors des rapatriements comme des « Boches du Nord3 » mais il faudra attendre les travaux pionniers de Jean-Yves Le Naour (2002) dans ce domaine pour que ce phénomène soit étudié par les historiens.
- 4 Archives Nationales, Service Historique de la Défense, diverses archives départementales comme cell (...)
6À partir de différentes sources publiques et privées renseignant la situation dans les Ardennes et le Nord, nous allons essayer dʼavancer prudemment quelques chiffres à lʼéchelle de tous les départements occupés. Les journaux intimes et les correspondances vont permettre d’approcher au plus près la sphère intime, comme nous le verrons plus loin en étudiant le cas de Louise Lemoine. Concernant les sources publiques, sont mobilisées les différentes enquêtes des commissariats spéciaux de police installés près de la frontière suisse pour interroger les rapatriées à leur arrivée en France non occupée à partir de 1915. Dans ces archives à disposition dans différents dépôts4, tous les interrogatoires pratiqués entre 1915 et 1918 auprès de civiles françaises évacuées par les Allemands comportent quelques lignes dans lesquelles les rapatriées sont incitées à dénoncer des femmes de leur commune qui ont eu des relations intimes avec les occupants. Des synthèses des questionnaires effectuées par les fonctionnaires français eux-mêmes, il ressort une volonté réelle dʼinsister sur la trahison de femmes vis‑à‑vis de leur patrie. Les témoignages suivants sont dans cette veine dénonciatrice, où les chiffres sont souvent exagérés.
7Le 19 décembre 1916, le commissaire spécial dʼAnnemasse en Haute-Savoie, un des lieux d’entrée des rapatriés sur le territoire français écrit dans son rapport :
- 5 Valenciennes compte 34 766 habitants en 1911, dernier recensement avant la guerre. Avancer un chiff (...)
- 6 Rapport n°356, AD Haute-Savoie, 4 M 432.
Une grande débauche sévit à Valenciennes et dans les environs. On estime en général à 60% le nombre des femmes qui sʼy livrent5. Des mères pousseraient même leur fille de 16 ans à se donner aux Allemands. Les maladies vénériennes sont fréquentes6.
- 7 Avancer un chiffre réel est très compliquée car il nʼy a pas dʼarchives comme une enquête de la pol (...)
- 8 Principal du collège Turenne à Sedan pendant la guerre, il écrit un carnet intime où il relate le q (...)
8Il y a ici une véritable peur panique vis-à-vis de la sexualité dans les territoires occupés où plus de la moitié des femmes déshonoreraient leur pays en fréquentant intimement lʼennemi. Le chiffre cité est sans doute surestimé7 et reflète une idée reçue sur les femmes des territoires occupés, soit leur disposition à une sexualité débridée perçue comme de la prostitution. Certains vont même jusquʼà les qualifier de maquerelles. Nous verrons plus loin que, si certaines ont fréquenté « lʼAllemand » afin dʼen obtenir un avantage, elles ne sont pas pour autant des prostituées, ni aussi nombreuses que ce que nous laisse croire ce rapport. Dans la même veine, le témoignage à Sedan de Rigobert Fäy8 :
Il arrive presque journellement à lʼhospice des femmes pour y mettre au jour des produits allemands (Lambert, op. cit. : 102).
- 9 Encore une fois, le chiffre est difficile à avancer car sur les registres de naissances, il est sou (...)
- 10 Georges Gromaire est membre de lʼAcadémie Française.
9Ce témoignage, comme beaucoup dʼautres dans les autres départements occupés, laisse entrevoir un nombre non négligeable de relations intimes entre Françaises et soldats allemands, dont le résultat serait la naissance dʼenfants naturels en grand nombre. Certes, il y eut tout au long de la guerre des naissances9 dues à ces rapports sexuels prohibés (suite à des viols en 1914 lors de lʼinvasion, puis ensuite découlant de rapports consentis), mais pas autant que ce quʼaffirment les diaristes comme Fäy ou les rapatriées. Serait-ce pour se donner un gage de bonne conduite face à une majorité de la population jugée dépravée ? Avancer un chiffre sur ces relations intimes reste hasardeux, même si nous pouvons nous baser sur lʼestimation de Georges Gromaire10, un des rares à écrire sur ce thème en 1925 : « On ne peut tirer de tout cela un chiffre même vague du nombre des femmes qui ont eu des rapports avec les Allemands. Tout ce que l’on peut affirmer, c’est qu’il se monte à des dizaines de mille » (1925 : 471).
10Nous le voyons donc, les relations intimes entre soldats allemands et femmes françaises, explicitement intéressées ou plus « amoureuses », étaient nombreuses, même si nous pouvons aujourdʼhui affirmer quʼelles n’ont pas concerné la majorité des femmes, loin sʼen faut.
11Nous allons ici étudier le cas de Françaises ayant cédé aux avances sexuelles de soldats allemands par intérêt exprimé. Il ne sʼagissait apparemment pas pour elles de plaisir ou de désir (du moins ce nʼétait pas ouvertement dit), mais bel et bien de tirer un bénéfice non pécuniaire de lʼacte sexuel avec lʼoccupant. Dans la plupart des cas, les relations se nouent avec des hommes connus, occupant leur commune ; les relations intéressées avec des soldats de passage sont beaucoup plus rares. Le soldat allemand auquel des Françaises donnent leur faveur loge souvent chez elles. Cette situation est très répandue : dʼailleurs, dans un texte de propagande tiré de lʼAlmanach illustré du journal pro-allemand écrit en français sous le contrôle des autorités dʼoccupation dans tous les territoires occupés, la Gazette des Ardennes, intitulé « Oncle Frantz », la propagande pro-allemande semble entériner cet état de fait. Le soldat allemand se prend dʼaffection pour une jeune fille du village occupé et aide la mère dans ses travaux quotidiens en remplacement du père parti au front en 1914 :
- 11 Almanach illustré de la Gazette des Ardennes, année 1918.
Elle était sans nouvelle de son mari, mais elle ressentait parfois de la reconnaissance pour ce soldat ennemi qui battait le fer à sa place, faisant retentir la maison de lʼécho de ses chers souvenirs11.
- 12 Rapport du commissaire spécial dʼEvian du 11 mai 1917, AD Haute‑Savoie, 4 M 517.
12Le rapport intime est ici suggéré et est compris de tous les lecteurs (Charles, 2015). Pour sa part, lʼévêque de Lille, Mgr Charost, se plaint souvent dans ses prêches de cette attitude de femmes françaises, trop répandue à son goût : pour lui les femmes françaises « oublient trop que les Allemands sont des ennemis12 ».
13La plupart des relations sexuelles entre Françaises et soldats allemands sont justifiées par les femmes a posteriori comme un moyen de survivre à l’âpreté de lʼoccupation lorsque les civils manquaient de tout et en priorité de nourriture. Avoir comme amant un Allemand, surtout un officier, cʼétait pour de nombreuses femmes lʼassurance de subvenir aux besoins de leur famille. Cet aveu est récurrent à la libération ou lors de lʼarrivée en France des rapatriées via la Suisse. Il sonne comme une excuse à la conduite de ces femmes qui, la plupart du temps, nʼont pas osé avouer leur amour ou tout du moins leurs besoins sexuels dans une société occupée vidée de ses hommes partis au front. Contrairement à la population du reste du pays, pour ces femmes françaises, « lʼAllemand » est certes lʼennemi, mais il est perçu comme un homme également, ayant des besoins sexuels et prêt à assouvir les leurs. Elles ne voyaient pas en eux lʼuniforme vert-de-gris de lʼennemi mais avant tout lʼhomme seul, loin de chez lui, qui pouvait les aider soit à assouvir leurs besoins, soit à survivre tout simplement. Le recours à un soldat ou à un officier de lʼarmée dʼoccupation est répandu. Nous sommes ici parfaitement dans le cadre dʼune relation intime qui engage un don de la part de chacune des parties en présence.
- 13 Rapport du commissaire spécial dʼAnnemasse sur lʼévacuation de la population, 17 décembre 1916, Arc (...)
14Si la femme « donne » son corps, elle attend en échange du soldat un moyen de subsistance supplémentaire ou un passe-droit pour éviter les travaux forcés par exemple. Ainsi, les personnes désireuses dʼêtre envoyées dans la zone non-occupée passent par lʼintermédiaire de collaboratrices avérées pour obtenir le droit dʼêtre évacuées. Cʼest le cas à Roubaix dans le Nord où une fleuriste de la ville, maîtresse dʼun officier allemand, reçoit de la part de ses concitoyens de nombreux cadeaux pour faciliter leurs démarches en vue de lʼévacuation13. Ces pots-de-vin ou compromissions avec lʼennemi pour obtenir le précieux sésame vers la France étaient nombreux : cela fait partie des rites dʼaccommodement régulièrement pratiqués par de nombreuses femmes pour améliorer leur sort. Trouver de quoi nourrir sa famille, ses enfants, ou obtenir des passe-droits, tels sont les deux motifs majeurs de ces relations intimes subies mais consenties par des Françaises. Comme le note le commissaire spécial dʼAnnemasse dans son rapport du 12 décembre 1916 à lʼarrivée dʼun convoi de rapatriées venues du Nord :
- 14 Idem, 12 décembre 1916.
Une grande immoralité se donne cours dans les milieux les plus divers […]. Les femmes poussées par le besoin cherchent à se procurer des ressources en se donnant aux soldats allemands avec la plus grande facilité14.
15Cʼest la même chose dans les Ardennes où Eugénie Charpentier témoigne à son arrivée en Haute-Savoie suite à son rapatriement :
Des femmes se livrèrent sans doute à des relations qualifiées de coupables pour améliorer lʼordinaire de leurs enfants en bas-âge ou pour obtenir un sauf-conduit pour un déplacement. Il y eut des moments de faiblesse bien compréhensibles, même sʼils étaient condamnables, avec des Allemands. […] La guerre était longue et les jours difficiles » (Lambert, op. cit. : 100).
16Dans le cadre de ce type de relation, une femme vise un bénéfice à court terme, lui permettant dʼaméliorer son quotidien. La relation n’est donc pas totalement voulue et recherchée, elle est subie, même si elle nʼest pas contrainte. Les maîtresses des Allemands, qui choisissent cette fréquentation sont souvent perçues par le reste de la population comme des personnes à qui on peut demander des services ou des passe-droits, comme nous lʼavons vu plus haut. Mais elles sont aussi vues comme des femmes dont il faut se méfier car elles jouent pleinement le jeu de la collaboration avec lʼennemi et y trouvent un intérêt. Elles deviennent des personnes puissantes avec lesquelles il faut compter dans la société sous lʼoccupation.
17Mais à la fin de la guerre, ces femmes doivent faire face au jugement du reste de la société. Celui-ci est dans tous les cas moral, et parfois juridique : certaines sont jugées pour des faits de collaboration avec lʼennemi et emprisonnées dans quelques cas. L’immense majorité dʼentre elles a tenté de justifier ces relations intimes en les présentant comme une façon de survivre aux duretés de lʼoccupation, par honte sans doute, mais aussi pour éviter des représailles sociales ou avoir à quitter la France. Une très faible minorité a assumé après-guerre cette relation intime, ce qui a eu dʼénormes conséquences sur le reste de leur vie.
- 15 AD du Nord, 9 R 1196, 15 novembre 1918.
- 16 Titre officiel du fils aîné de Guillaume II, prince héritier de lʼEmpire allemand.
18De nombreuses femmes tombent amoureuses dʼAllemands durant ce conflit. Elles voient en lui lʼêtre aimé et non pas le soldat ennemi, honni par le reste de la population. Comme le justifie une femme de Lannoy dans le Nord dans son témoignage à la libération, pour justifier ses actes : « lʼamour nʼa pas de patrie15 ». Le cas le plus célèbre est celui de la Carolopolitaine Gabrielle Beurier, maîtresse officielle du Kronprinz16. Nous allons développer lʼexemple dʼune autre Ardennaise dont la correspondance après-guerre avec sa famille en France nous éclaire parfaitement sur le processus qui lʼa conduite à tomber amoureuse dʼun officier allemand et à le suivre outre-Rhin à la fin du conflit.
- 17 Les sources sur lesquelles nous nous basons ici sont la correspondance de Louise avec sa famille à (...)
- 18 À lʼépoque, Charleville et Mézières sont deux communes distinctes. La seconde est le siège de la pr (...)
- 19 Guillaume II installe son état-major à la villa Corneau, face à la gare de Charleville. La villa es (...)
19Louise Lemoine17 est née en 1890 à Mézières, le chef-lieu de la préfecture des Ardennes. Son père fait partie de la bourgeoisie locale, et possède un important magasin dʼarticles électriques dans la commune. Pendant la Première Guerre mondiale, les Lemoine sont obligés de loger chez eux de nombreux officiers allemands qui travaillent à l’état-major du Reich, situé dans la commune limitrophe de Charleville18, près de la gare19. Parmi ces derniers, Frédérik Evers, (surnommé Fritz par les intimes) est le commandant au Grand Quartier Géneral du Kronprinz. En 1918, les deux jeunes gens se fréquentent et tombent amoureux, bravant ainsi lʼinterdit dʼaimer lʼennemi. Leur relation est empreinte de sentiments sincères, comme nous le verrons par la suite, grâce à la correspondance que Louise adresse à sa famille et que nous avons pu consulter. Pourtant, ce geste d’aimer et de fréquenter lʼennemi est perçu par tous, et par la famille Lemoine en particulier, comme une trahison. Si on replace cela dans le contexte de lʼépoque, Louise, alors âgée de 26 ans, devient pour ses compatriotes une « femme à Boches », cʼest-à-dire une femme qui fréquente lʼennemi. Mais lʼamour de cette dernière pour lʼofficier allemand est trop fort et, lors de la retraite des armées germaniques en novembre 1918, elle décide de quitter sa famille et son pays pour suivre son amour en Allemagne. Elle paye là une dette, celle dʼavoir outrepassé un tabou pendant le conflit et va jusquʼau bout en le suivant chez lui, quitte à payer le prix fort.
20L’analyse de la correspondance de Louise Lemoine à la fin du conflit et dans les premières années dʼaprès-guerre permet dʼélaborer d’importantes hypothèses sur les « femmes à Boches », leurs motivations et leur devenir après le conflit. Avant dʼaller plus loin dans lʼétude du cas de Louise Lemoine, il est important de noter que celui-ci est particulier, puisquʼil s’agit de celui dʼune Française qui assume jusquʼau bout la fréquentation de lʼennemi et le suit dans son pays après le conflit. Contre lʼavis de sa famille, malgré la désapprobation de la population française qui voit avec soulagement le départ des occupants, Louise choisit de sʼenfuir avec son amant, de le suivre durant le repli des armées du Reich en ce début de novembre 1918. Pour les autorités françaises, Louise devient alors une traîtresse à sa patrie, elle devra, dans les années qui suivent en subir les conséquences.
21Louise quitte donc les Ardennes le 5 novembre 1918, avec les soldats allemands qui tentent de réorganiser une ligne de résistance en Belgique. Aidée du capitaine Schreiber et du lieutenant Quintzeb, amis de son amant Fritz, elle est mise dans un train en direction de Vielsam, le nouveau GQG allemand en Belgique en novembre 1918. Pour éviter un désordre encore plus important, l’état-major a interdit à toutes les civiles françaises qui ont pu, dʼune manière ou dʼune autre, collaborer avec les Allemands de suivre le repli des troupes. Beaucoup de maîtresses dʼofficiers allemands se retrouvent dans ce cas. Quant à celles de soldats, tout comme leur amant, elles nʼont pas les moyens d’être évacuées. À la demande des deux officiers complices, Louise se fait passer pour une ressortissante allemande : il lui est recommandé de « ne pas parler ». Son trajet en train, de nuit, avec les soldats, est éprouvant :
- 20 Lettre de Louise Lemoine à son père resté à Mézières, 11 novembre 1918.
J’étais si fatiguée, j’ai dormi roulée dans une couverture jusqu’au mercredi 6 au matin. Nous sommes passés à Dinant puis avons suivi un long itinéraire avec de nombreux arrêts. À la nuit, le capitaine Schreiber et le lieutenant Quintzeb qui étaient mes guides m’ont fait descendre du côté opposé aux soldats20.
22Arrivée à Vielsam le 7 novembre au matin, Louise se heurte à une double opposition : celle de la Kommandantur locale qui refuse la présence de civils français dans la bourgade et celle de la population qui voient en eux des traîtres à la cause des alliés. Les deux amants ne peuvent donc compter que sur eux-mêmes pour continuer à vivre ensemble. Il sʼest contracté entre eux une dette, que les deux cherchent à honorer jusquʼau bout, au nom de leur amour, ce qui nʼa pas été le cas de tous les officiers et soldats allemands lors du repli de leur armée en novembre 1918. Fritz Evers, alors en poste à Verviers, réussit à faire venir Louise qui est logée chez un professeur de la ville. Elle écrit alors une lettre à son père, qui montre bien la nature du lien et de la dette entre les deux amants :
- 21 Le repli allemand et surtout l’abdication de Guillaume II.
- 22 Lettre de Louise Lemoine à son père resté à Mézières, 11 novembre 1918.
Je pensais rester là quelques jours en attendant de pouvoir regagner Paris comme tu me lʼavais conseillé cher Papa. Jʼai dʼabord voulu faire cela mais les événements21 des jours derniers ont tellement frappé Fritz que je ne veux pas le laisser. Tout seul, il voulait se tuer ; nous allons sans doute quitter Verviers dans deux jours avec les deux ordonnances et nous irons chez la mère de Fritz. Le voyage sera long, plein de risques et de difficultés, mais je ne peux pas le laisser aller seul, il est trop exposé. Je lui conseille de sʼhabiller en simple soldat plutôt quʼen civil car dans notre groupe, le costume civil désignait lʼofficier22.
23Les deux amants sʼorganisent et se soutiennent mutuellement, acceptant chacun un sacrifice à la mesure de leur amour : Fritz quitte lʼarmée en pleine débâcle et Louise son pays.
24Le cas de Louise et Fritz nʼest pas totalement isolé : à la Libération, plusieurs dizaines de femmes ont quitté leur domicile pour suivre leur amant allemand. Ainsi, rien que dans le ressort du tribunal dʼinstance de Lille, une cinquantaine de procès pour divorce sont intentés en 1919 par des poilus qui rentrent chez eux et qui sʼaperçoivent que leur femme est partie avec un Allemand23. Les époux Karleskind rapportent dans leur journal de guerre des faits quʼils auraient entendu en se promenant dans leur commune de Charleville :
On voit aussi des femmes et même des jeunes filles qui se promènent avec des soldats et des officiers. À ceux qui leur reprochent leur conduite, elles répliquent que les Allemands sont des hommes comme les autres, quʼil faut leur faire bonne mine puisquʼils resteront pour toujours à Charleville (Lambert, op. cit. : 100).
- 24 AD Haute-Savoie, 4 M 513, 19 mars 1917.
- 25 Idem, 4 M 517.
25Beaucoup de ces femmes attendent, en contrepartie du don de leur amour à leur amant germanique, une reconnaissance officielle de leur statut. Elles cherchent donc à épouser les soldats quʼelles fréquentent. Ainsi, une jeune institutrice de Dechy dans le Nord, Mathilde Lang, cherche à épouser après la guerre lʼofficier quʼelle fréquente, ce que sa mère cautionne pour éviter des ennuis à sa fille auprès du reste de la population24. En effet, dès le début de la liaison, beaucoup de ces jeunes femmes, un peu par idéalisme (épouser lʼêtre aimé), mais essentiellement par réalisme (ne pas être mises au ban de la société sous lʼoccupation et être protégées par leur statut de femme de soldat allemand) cherchent à entériner légalement leur relation intime par le mariage. Conscientes de la difficulté de vivre en France avec leur amant allemand, une partie dʼentre-elles, à lʼimage de Louise Lemoine, décident de quitter leur pays en suivant le repli des armées germaniques puis dʼaller sʼinstaller outre-Rhin pour vivre avec lui. Dʼautres, à l’image de la Sedanaise Irène Gantelet, rapatriée en mai 1917, cherche à rester en Suisse pour vivre et se marier par la suite avec lʼofficier allemand qui lʼa mise enceinte25. Nous voyons dans les cas évoqués ici que les relations intimes désirées et surtout suivies avec des soldats allemands engagent les femmes à renoncer à leur patrie et à suivre leur amour dans son pays ou dans un pays neutre. Le pasteur Alfred Cosson de Sedan rend compte du cas dʼune française et de son amant allemand qui veulent se marier en 1917 :
Où lʼamour va-t-il se mêler ? Un soldat allemand, père de huit enfants vient de demander à une Française, veuve aussi, mère de quatre enfants, de convoler en justes noces : en Allemagne, sʼentend ! (Lambert, op. cit. : 102-103).
- 26 « La population de Mézières, les autorités municipales, les services de police voient dans le veto (...)
26Rester en France après la Libération, dans un pays où la figure de « lʼAllemand » est honnie, est impossible pour elles. Par ailleurs, comme cʼest le cas pour Louise Lemoine, revenir en France pour rendre visite aux siens est prohibé jusque dans les années 1930 par les autorités françaises qui font de ces femmes des parias26. Seule la correspondance permet de garder un lien avec sa fille.
27La naissance dʼun « enfant de lʼennemi » pour paraphraser le titre dʼun ouvrage de Stéphane Audouin-Rouzeau (1995) était aussi un marqueur important pour identifier ces relations. Si beaucoup de ceux-ci sont nés sans être désirés, il nʼen demeure pas moins que leur existence est un témoignage de la relation intime avec lʼoccupant. Parfois, comme en témoigne le pasteur Cosson de Sedan, la jeune mère française et le père allemand souhaitent donner une existence légale à l’enfant :
Cet homme a promis dʼépouser la mère de son enfant après la guerre. Je demande que cela soit déclaré par écrit et signé par les deux parents. Ils consentent et le baptême sera donné dimanche prochain (Lambert, op. cit. : 102).
28Les enfants nés de père allemand mais non reconnus par leur géniteur sont automatiquement assimilés Français, au nom du natalisme, comme lʼa montré Stéphane Audouin-Rouzeau (op. cit. : 131).
29Après la guerre, beaucoup de femmes éprises de soldats allemands se posent la question de leur avenir, à lʼimage de cette habitante de Mérignies dans le Nord qui écrit à une cousine à la fin des hostilités. Sa lettre est saisie par le contrôle postal français :
- 27 Service Historique de la Défense (SHD), 16 N 1462, 16 novembre 1918.
Moi aussi malheureusement jʼavais une petite fille de trois semaines le jour de lʼarrivée des Anglais. Cʼest la guerre qui est en cause, elle a duré trop longtemps ; jʼai eu pendant quinze mois le secrétaire de la Kommandantur à la maison, très jeune et moi aussi, alors cela nʼa pas manqué, il est toujours revenu jusquʼà lʼarrivée des Anglais, mais maintenant jʼattends la fin de la guerre pour connaître mon avenir27.
30Cette question de lʼavenir est prégnante chez ces femmes, qui nʼont souvent que deux choix devant elles : suivre leur amant à lʼétranger ou alors rester seules. Elles durent changer de région pour éviter lʼopprobre jeté sur elles par le reste de la population qui a vu en elles avant tout des « collaboratrices horizontales ». Leur amour leur a donc coûté leur place dans la société des régions libérées ; elles doivent fuir. Certaines, à partir des listes formées par le ministère de l’Intérieur, sont même évacuées lors de la libération pour éviter des scènes de vengeance. Aimer lʼennemi a eu comme conséquence un déracinement familial et culturel.
31Dans tous les territoires occupés, entre 1914 et 1918, de nombreuses femmes ont eu des relations intimes avec les soldats allemands qui administraient ces régions. Ces relations sʼexpliquent par différentes raisons : limitation de la dureté de lʼoccupation, sentiment amoureux ou parfois simple envie sexuelle pour combler un manque dans une société où les hommes sont partis au front. Chaque femme qui sʼest engagée dans cette relation taboue en a attendu une contrepartie de la part du soldat allemand : protection, nourriture, passe-droits, voire amour. Dans tous les cas, avoir eu ce genre de relation a engendré, dès la période de lʼoccupation, des conséquences négatives pour elles. Nous lʼavons vu dans les écrits des diaristes, à lʼimage du pasteur Cosson de Sedan ou des époux Karleskind de Charleville, ces femmes sont stigmatisées. Elles le sont également dans les interrogatoires des rapatriées, même si cette attitude sert aux dénonciatrices pour se démarquer des Françaises jugées antipatriotiques. À la libération, pas de grande scène d’épuration en France, puisque ces femmes qui ont connu intimement lʼennemi sont parties avec lui, ont quitté la région par leurs propres moyens ou ont été évacuées par les autorités françaises qui ont parfois entamé des procédures judiciaires contre elles. Dans tous les cas, elles ont subi les décrets interdisant de revenir en France à celles qui, comme Louise Lemoine, ont fui en Allemagne, au moins jusque dans les années 1930. C’est donc au sacrifice de leur famille et de leur patrie que ces femmes aimèrent lʼennemi. En se donnant à un Allemand elles avaient fauté. Pour cela, la France allait leur fermer ses portes pendant longtemps.