1L’objectif de cette étude est d’analyser comment, chez Déwé Gorodé, la création littéraire prépare une action politique. Le mouvement indépendantiste kanak se caractérise par une articulation entre le politique et le culturel dont la description permet de saisir les enjeux de l’entrée de Déwé Gorodé dans la fiction à partir de 1994, alors que son œuvre était essentiellement poétique. Comme Jean-Marie Tjibaou, Déwé Gorodé appartient à cette génération d’intellectuels kanak rentrés en politique par l’enseignement et l’animation culturelle (Graille, 2015). Dans une célèbre archive sonore, celle du festival Mélanésia 2000 en 1975, Jean-Marie Tjibaou expliquait : « si nous voulons faire Mélanésia 2000, c’est pour que les gosses sachent qu’il y a une culture dans ce pays, pour que nos amis européens qui sont là sachent aussi que nous sommes des hommes et que cette culture, il faut la montrer. Si on ne la montre pas, on pense qu’on n’existe pas » (Tjibaou, 1974). Le projet est tourné vers les nouvelles générations, avec l’intention de rendre vivant ce qui avait été réifié, voire dévitalisé. Par sa poésie et ses récits, Déwé Gorodé a donc prolongé l’esprit de Mélanésia 2000, un événement auquel elle s’était pourtant farouchement opposée en 1975 en tant que militante politique. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres militants, ce festival était perçu comme une diversion par rapport aux enjeux fondamentaux de la lutte pour la terre, une instrumentalisation de la culture kanak qui ne répondait pas aux aspirations profondes du peuple.
- 1 Le toponyme ainsi orthographié signale la situation d’énonciation au cœur l’œuvre de Déwé Gorodé de (...)
2La Nouvelle-Calédonie est un espace partout traversé par les questions de décolonisation et d’indépendance. Elles s’invitent dans la plupart des échanges et même dans le paysage, du moins, pour celui qui refuse d’y vivre en touriste. En bref, c’est un espace dense en termes de questionnements sociaux compte tenu d’un passé récent douloureux et d’échéances politiques singulières : l’accord de Nouméa et les 3 référendums d’autodétermination. Avant mon arrivée à Nouméa en 2007, je m’étais évidemment renseigné sur ces enjeux et sur quelques statistiques, mais la littérature devait me permettre d’accéder à la dimension sensible et intime du politique. Le pays m’obligeait à poser plusieurs questions : pourquoi la littérature ? Pourquoi élaborer un certain type de personnage ? Quelles explorations permet telle ou telle forme narrative ? Ou encore : pourquoi donner à entendre tel langage/telle langue ? Mon rapport aux expressions littéraires de Kanaky/Nouvelle-Calédonie1 est travaillé par un certain nombre de questions : qui/que dois-je lire pour comprendre cette région du monde ? Qu’y écrit-on ? La lecture de l’œuvre de Déwé Gorodé s’est évidemment imposée.
« J’ai commencé à être publiée [avec Sous les cendres des conques] en 1985. Après, j’ai commencé à publier des nouvelles qui parlent de cette prise de conscience politique, mais aussi de la terre, du lien à la terre, de l’exploitation que subissent les femmes, et de la nécessité pour elles aussi de se lever, pour prendre la parole avec leurs frères et les hommes de ce pays pour se libérer. » (Spear, 2009)
3C’est ainsi que Déwé Gorodé explique son passage à la nouvelle dans l’entretien donné pour Île-en-Île en 2009. Elle a commencé par décrire le pays et donner vie à des personnages avant d’occuper des fonctions politiques à partir des années 2000. Son œuvre nous permet de rencontrer des personnages kanak – le plus souvent féminins – autonomes en prise directe avec la colonisation, qui s’efforcent de continuer d’exister en déployant des stratégies que ses fictions renseignent. Dans les faits, son œuvre faisait déjà politique en proposant des éclairages historiques et en dévoilant des potentialités d’action.
4En composant un récit de la lutte indépendantiste nourri par la mythologie kanak, Déwé Gorodé a élaboré un travail documentaire à partir de l’intime, faisant entendre les voix minorées des femmes. Ce changement d’échelle est déjà perceptible dans Sous les cendres des conques (1985), que l’on pourrait qualifier de contrepoint à un récit historique colonial, et essentiellement masculin. La chronique historique de l’émancipation kanak est ainsi entrecoupée de voix le plus souvent féminines qui se font entendre dans des poèmes narratifs évoquant les violences domestiques, l’errance urbaine et les ravages de l’alcool. L’œuvre littéraire est tissée de narrations politiques.
5C’est la raison pour laquelle l’analyse des textes en prose sera privilégiée en interrogeant le passage du poème à la nouvelle et au roman. Il semble que l’auteure a trouvé dans le roman et la nouvelle des moyens supplémentaires d’exploration de la réalité qui devaient accompagner, voire informer, son action en tant que femme politique. Le propos va donc s’organiser en trois temps : nous montrerons d’abord comment la poésie de Déwé Gorodé renouvelle le rapport aux mémoires intimes et collectives ; nous décrirons ensuite comment ses narrations fondent une politique à travers ce qu’elle nommait la « revisitation de l’histoire » (Stefanson, 1998 : 83), qui apparaissait déjà dans ses premiers poèmes. Il s’agira enfin d’appréhender les personnages et leurs stratégies comme contrepoints à l’histoire coloniale.
6La singularité de Déwé Gorodé, au-delà de son statut de femme, est la constance avec laquelle elle a poursuivi son œuvre littéraire après son entrée en politique et le fait que cette œuvre a suivi des directions nouvelles lors du passage à la fiction dès son premier mandat politique en 1999. Un autre aspect essentiel de sa pratique politique et littéraire est aussi qu’elle s’inscrit dans un projet d’indépendance nationale. Ce qui se joue dans l’œuvre de Déwé Gorodé, c’est de pouvoir penser et initier un processus de décolonisation inédit, en bref, d’inventer un nouvel imaginaire politique où l’émancipation des femmes coïncide avec celle du pays à venir. Ses livres sont traversés par un inventaire de narrations coloniales, mais aussi par l’histoire des luttes, reliant incessamment le sort des Kanak à ceux d’autres peuples dominés. De la poésie au roman, en passant par la nouvelle, Déwé Gorodé se propose de narrer des épisodes des mouvements de libération et de décolonisation : il est ainsi question de la conférence de Bandung, de Thomas Sankara, du Front de Libération nationale (fln), de la Papouasie/Irian Jaya, des Écoles populaires kanak (epk) ou encore des barrages pendant les « Événements », formant une nouvelle internationale.
7Le monde créé par la colonisation est, en grande partie, structuré par « l’habiter colonial » que le philosophe martiniquais Malcom Ferdinand caractérise, entre autres, par « la prise de terres » qui a « comme présupposé cette évidente légitimité des colons européens à s’approprier ces îles et y employer la force nécessaire pour y mener à bien ce projet » (Ferdinand, 2019 : 59). Dès Sous les cendres des conques (1985), le trauma généré par « l’habiter colonial » de la terre kanak hante l’œuvre de Déwé Gorodé, et est contesté par un réveil des mémoires et des traumas. Elle explique en ces termes le projet qui a motivé l’écriture de sa nouvelle :
« Ce que j’ai voulu faire dans Utê Mûrûnû, c’est réhabiliter la place du Kanak dans sa propre histoire, une place qui a été niée… Tous les colons qui ont habité la vallée et la rivière de Ponérihouen, les vieux ne les ont pas appelés par leur nom européen ; ils les ont appelés par les noms des lieux où ils habitaient, les lieux d’ici. Ils ont intégré le personnage du colon dans leur culture à eux, puisque chez nous l’homme ou la femme est nommé d’après le lieu où il habite. On les enracinait dans le lieu, on les intégrait. » (Stefanson, 1998 : 84)
8Cette capacité à « enraciner dans le lieu » est déjà en soi un mode de résistance qu’elle va célébrer dans ses récits. Ainsi, les nouvelles du recueil Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier (1994) et le roman Tâdo Tâdo Wéé ! ou « No more baby » (2012) déroulent un récit intime et collectif de la revendication indépendantiste kanak. Les trois œuvres évoquées marquent des moments de transition tant littéraire que politique : d’abord, le passage de la poésie au récit ; puis une forme de bilan de l’action politique grâce au roman historique. Il s’agit de comprendre comment l’expression littéraire a préparé et accompagné une pratique politique : après avoir été militante/activiste dans les années 1970 (avec les Foulards rouges et le Groupe 1878), puis enseignante, Déwé Gorodé a ensuite, de 1999 à 2019, occupé la fonction de chargée du secteur de la Culture, de la Condition féminine et de la Citoyenneté, incarnant la politique culturelle au sein des gouvernements successifs de Nouvelle-Calédonie. Cette constance et cette longévité dans ce secteur clé sont la marque d’une acuité politique qui s’est manifestée dans sa création littéraire.
- 2 Je remercie mon collègue M. Louis Lagarde (archéologue, Troca, Université de la Nouvelle-Calédonie) (...)
9Virginie Soula a souligné le caractère fondateur du recueil Sous les cendres des conques en précisant que « […] l’édition du recueil en 1985 marque la volonté d’en finir avec l’ostracisme dont a longtemps été victime la population kanak » (Soula, 2014 : 165). Publié à Nouméa, il rassemble des poèmes composés pendant les études de Déwé Gorodé à Montpellier au début des années 1970, mais aussi pendant son incarcération au Camp-Est en 1974 et enfin, au début des Événements entre 1984 et 1985. Il est difficile d’exposer toute la densité symbolique du titre Sous les cendres des conques qui dévoile une vision de l’histoire coloniale ainsi qu’un programme politique fondé sur la reconnaissance et la réhabilitation de l’organisation politique traditionnelle et des structures coutumières. La conque marine2 (Charonia tritonis), appelée toutoute, servait à sonner les rassemblements claniques. En pays kanak, les conques sont fichées sur la flèche faîtière, mais ce sont aussi des coquillages que l’on dépose sur les tombes ou, comme dans tout le Pacifique, dans les abris sépulcraux. La toutoute est la plus haute dans la hiérarchie des coquillages marins, elle indique la case de l’aîné de la lignée aînée, le chef. Selon l’ethnologue kanak Yves-Béalo Gony, le puîné hérite du buccin (Bursa bubo), conque courte et épaisse, moins élégante. Enfin, les notables (chef de clan, chef de guerre) peuvent avoir des porte-montres (Chicoreus ramosus) sur leur flèche faîtière (Gony, 2000). Au même titre que les cases, les chambranles ou les pierres magiques, ces objets ont été presque systématiquement interdits et détruits par les missionnaires. D’autre part, c’est aussi la conque d’appel, qui symbolise donc la circulation de la parole. Gorodé s’en expliquait ainsi dans un entretien en 1998 :
« La conque, c’est ce grand coquillage qu’on utilise pour appeler le clan, les Kanaks, à la réunion dans la case commune. “Sous les cendres…”, c’est ce qui restait des conques, de l’unité kanak, du fait d’être ensemble. Qu’est-ce qui en est resté après les délimitations des territoires et l’institution des réserves ? On est devenu une société fortement éclatée, divisée. Cet éparpillement des clans kanak, cette perte a provoqué l’éclatement de nos valeurs, de notre unité qu’on a retrouvée par la suite dans la lutte pour la libération nationale. J’ai publié le recueil à un moment où cette unité commençait à se retrouver dans la lutte politique. » (in Stefanson, 1998 : 78)
10Le geste esthétique consiste en la recherche et la réinvention de paroles survivantes, mais aussi en un inventaire du trauma colonial.
11Le recueil est également marqué par un nomadisme qui permet de reconstituer les années de formation politique, certains poèmes étant composés à Suva, New York et Alger. Sous les cendres des conques est organisé en six sections : « Parole fourbie », « Réserves océaniennes », « Terre nickel », « Popinée », « Septembres kanaks » et « Clapotis ». On y trouve déjà les engagements politiques futurs. Les termes de la lutte pour la reconnaissance sont formulés dans « Parole fourbie » où, en 17 poèmes, elle décrit un quotidien kanak et colonial. 9 des 17 poèmes ont été composés au Camp Est en 1974 (photo 1) et 1977 (photo 2), pendant l’incarcération de Déwé Gorodé pour troubles à l’ordre public. En effet, les membres des Foulards rouges, dont elle faisait partie, éditaient alors des tracts en langues kanak (dont l’usage était interdit par décret en vigueur jusqu’en 1984) ou organisaient des manifestations pacifistes, ce qui leur valait d’être arrêtés et incarcérés.
Photo 1. ‒ Gorodey, Poigoune etc., 21 octobre 1974
(cliché anc. Fonds photographique du journal quotidien La France australe 113Fi – 2241 n° 9717c)
Photo 2. ‒ Procès Nidoïsh Naisseline et Déwé Gorodey, 5 novembre 1976
(cliché anc. Fonds photographique du journal quotidien La France australe, 113Fi-3842 n° 3140F)
12Le verbe « fourbir » appartient au registre guerrier ; il désigne le fait de préparer les armes avant de partir au combat. Associé au mot « parole », il suggère à la fois une joute oratoire, mais aussi l’élaboration de discours mobilisateurs. A priori, rien de nouveau dans le registre de la poésie engagée. Cependant, le poème « Parole de lutte » précise la métaphore qui fonde la section :
« Parole offrande aux totems endémiques
Parole raflée aux tabous ancestraux
Polie par les eaux du pays
Comme le jade arrondi des haches guerrières
Brûlée sur les pierres du foyer
Tel un outil de travail d’autrefois
Parole forgée au zénith de la souffrance
Telle une naissance difficile longue à venir
Parole fourbie au point de non-retour
Des tâches qui prennent tout de nous.
Maillons de mots pour crier
La misère de nos peuples
[…] »
(Gorodé, 1985 : 14)
13Il sera donc autant question de lutte que de travail. On trouve dans « Jour après jour » un projet poétique amené à devenir programme politique :
« Nous essaierons de
recoller les brisures des espérances anéanties
regrouper les images fusillées du discours étranglé
retrouver l’unité de la parole éparpillée
aux quatre vents de la solitude par
la poudre de la violence
le poison en bouteille
le pain sentant la monnaie
[…] »
(Gorodé, 1985 : 39)
14La singularité de l’engagement formulé dans cette première section est la célébration de liens ancestraux avec la nature. Fourbir les armes, autant poétiques que politiques, revient d’abord à communier avec la nature – le pays ; l’écologie étant ici une évidence. La deuxième section, « Réserves océaniennes », dont le titre évoque la ségrégation spatiale héritée de la colonisation, raconte l’essentiel de la revendication politique kanak des années 1970-1980 : la reconnaissance culturelle, l’équité sociale et territoriale, comme on peut le voir dans les poèmes « À la tribu » et « Case, bidonville et building » composés à Montpellier en mars et juin 1973. Dans sa dernière strophe, le poème « À la tribu » met en lumière la violence, mais surtout les fractures géographiques et identitaires :
« […]
… Quand les forces de l’ordre sont à la tribu
nous ne leur disons pas
“Vous êtes chez nous”
ce sont elles qui nous hurlent
“Nous sommes chez nous”
“Ici c’est la France”
… À la tribu je suis chez moi
MAIS. »
(Gorodé, 1985 : 33)
15Le « MAIS » elliptique qui clôture le poème est à lui seul programmatique des luttes à venir ainsi que des initiatives politiques ; il faudra bien répondre à la violence et aux injustices. Dans « Case, bidonville et building », le poème ne résiste plus au réel. La dernière strophe raconte l’échec du lyrisme :
« […]
Ta vie est le guet-apens qui colonise
le casse-pipe qui rapporte au capital des bourgeois
qui réduisent cette existence ta vie
à un piège pour ceux qu’ils dénomment cannibales primitifs
Ce ne sont ni des mots ni des discours
C’est loin d’être un poème
c’est un fait
le fait colonial
avec ses idées arriérées criminelles imbéciles »
(Gorodé, 1985 : 36-37)
- 3 L’autonomie de la Nouvelle-Calédonie se traduit notamment par l’organisation de son gouvernement. S (...)
16Dès ses débuts, Déwé Gorodé a donc été préoccupée par ce que le genre poétique pouvait dire du réel, sa capacité à s’en saisir, voire le changer. Les seize poèmes de la section « Septembres kanaks » permettent déjà de voir l’approche historiographique de l’œuvre. Elle construit, en effet, un véritable calendrier tragique. Ce choix n’est pas anodin. Le mois de septembre devient un symbole fort, un marqueur temporel qui rythme l’histoire kanak, de l’exécution du chef Ataï en 1878 à l’incarcération de l’auteure elle-même en 1974. Le 24 septembre, date du « deuil national kanak », est un pivot central de cette construction mémorielle, car associé à la prise de possession française. Gorodé, en tant que poète et, plus tard, « ministre de la Culture3 », s’est attachée à réinterpréter cette date aux dimensions antagonistes, pour en faire un moment de réflexion et de reconstruction identitaire. En proposant une relecture de l’histoire, elle ouvre ainsi la voie à une citoyenneté calédonienne partagée, où les mémoires douloureuses peuvent coexister avec l’espoir d’un avenir commun. Ainsi, le 24 septembre est depuis 2004 devenu la fête de la Citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie pour commémorer la prise de possession de l’archipel en 1853. Cette initiative prise par Déwé Gorodé confère une dimension presque performative à sa poésie.
17Pour entrer en politique, il faut pouvoir se dire et composer un grand récit. Action politique et création littéraire se confondent ici singulièrement. De ses premières actions militantes, ses arrestations et l’exercice de ses premiers mandats politiques, elle a déployé une œuvre d’abord faite de tribunes dans la presse militante des années 1970, de poésies dans les années 1980, et de fictions (nouvelles et roman) à partir de la fin des années 1990. C’est précisément cette transition, voire ce dialogue, entre deux genres littéraires qui interpelle ici.
- 4 Nidoïsh Naisseline (1947-2015) a joué un rôle déterminant dans l’histoire politique de la Nouvelle- (...)
18Ainsi, rapprocher politique et expression littéraire revient à considérer ce que le discours rend collectivement visible et possible. Mais il nous faut d’abord nous arrêter sur un texte de 1974. Déwé Gorodé vient d’achever ses études littéraires à Montpellier et s’engage dans le groupe des Foulards rouges (Chappell, 2003) initié par Nidoïsh Naisseline4. Il s’agit d’une tribune pour le journal Réveil kanak, publication des Foulards rouges, intitulée « Le crime d’Ataï était d’être kanak : loi française, où est ta justice ». Il fait suite aux arrestations le 24 septembre 1974 de militants venus protester contre la commémoration de la prise de possession. Ce qui frappe immédiatement le lecteur est la prise en charge du récit colonial et le parallèle établi avec Ataï, le chef de l’insurrection de 1878 :
« […] Le sort d’ATAÏ entre les mains des colonialistes se jouait d’avance : ATAÏ était déjà coupable d’être KANAK pour ces gens-là. Être KANAK et vouloir le rester : voilà le crime d’ATAÏ pour ses assassins. Pour le pouvoir colonial, que l’on soit coupable passe encore, mais quand on est coupable d’être kanak et quand on crie “Liberté”, alors là, on mérite la prison, l’exil, la peine capitale ou la mort. » (Gorodé, 1974)
19Cette tribune est, à bien des égards, la clé de voûte de l’œuvre de Déwé Gorodé. Son axiome, « Être Kanak », établit un premier niveau de dialogisme ; cette tribune est une contestation de discours dominants. Entrée en politique par l’écriture, Déwé Gorodé n’a eu de cesse de défendre et d’illustrer le monde kanak par des contestations du grand récit colonial qui s’est déployé en Nouvelle-Calédonie (s’articulant autour des paradigmes de l’évangélisation, d’avancée sur les ténèbres, de mission civilisatrice, etc.). « Kanaky » est complètement entré dans le discours/l’espace public à travers la création du « Gouvernement provisoire de Kanaky » par le flnks le 1er décembre 1984, moment où il a immédiatement été associé au mot « souveraineté ». Ce terme apparaît dès le premier texte qu’elle publie à Nouméa, en 1985, où Déwé Gorodé esquisse les contours d’un projet politique.
- 5 Je me réfère ici aux définitions du Centre national de ressources textuelles et littéraires (cnrtl) (...)
20Les premières lignes du discours prononcé par Jean-Marie Tjibaou lors de la levée du drapeau à la tribu de la Conception attestent cette parenté lexicale : « En 1853, notre pays a vu flotter à Balade le drapeau tricolore qui a enlevé à Kanaky sa souveraineté. Aujourd’hui, nous relevons le défi, et nous levons ce drapeau. Le vert, symbole de Kanaky, le vert du pays kanak » (Tjibaou, 1996 : 139). Sous les cendres des conques de Déwé Gorodé apparaît ici dans un dialogisme politique immédiat avec le discours de Jean-Marie Tjibaou du 1er décembre 1984. Projet au cœur de l’action révolutionnaire kanak, la souveraineté de Kanaky est à la fois politique et poétique au sens étymologique de « science des affaires de l’État » et du « capable de créer5 ». Il n’est donc pas surprenant que ce discours s’achève par un poème, « rêvé dans la nuit » nous dit Tjibaou (la veille de la levée du drapeau) :
« Ô Kanaky, mon pays, mon pays !
Mon pays, je te salue !
Ton peuple souverain est fier.
Ton peuple issu des terres, des tertres sacrés.
Uni aux ancêtres de toujours, rassemblés par le même destin.
Le regard tourné vers l’avenir.
Pour proclamer face au monde, face à l’histoire, ta souveraine
liberté.
O Kanaky, mon pays ! Vive Kanaky ! » (Tjibaou, 1996 : 141)
21Le « pays Kanaky » évoqué par Déwé Gorodé est donc le même que celui porté dans l’action indépendantiste kanak. Sa formulation poétique est de l’ordre de la lutte et de la survie comme on peut le voir dans le poème « Kanaky, mère rebelle » composé en juin 1985 :
« […] Kanaky
mère endeuillée depuis plus de cent ans
tes enfants ont toujours su résister
toujours quel que soit le prix à payer
[…]
Kanaky
une fois de plus fourbis tes armes tes armes
la néo-colonie se prépare
et trouvera la lutte de ton peuple »
(Gorodé, 1985 : 66)
22Le pays à venir est d’abord esquissé à travers un inventaire du trauma colonial ainsi que par un mot d’ordre guerrier qui, adressé à la figure allégorique de la « mère rebelle », équivaut à un appel collectif à la vigilance : « une fois de plus fourbis tes armes/la néo-colonie se prépare ».
23Les accords politiques, autant que les disparitions tragiques des leaders et camarades vont venir nourrir la pratique politique. Le passage de la poésie à la nouvelle (à partir de 1994) puis au roman (à partir de 2006) témoigne d’une volonté de diversifier les outils de la lutte et d’inscrire la mémoire kanak dans une perspective à la fois historique et prospective. Tandis que la poésie permettait une expression plus immédiate et émotionnelle du trauma, la nouvelle et le roman offrent des espaces de réflexion plus larges, où l’histoire personnelle s’inscrit dans une histoire collective. Cette évolution littéraire qui épouse la carrière politique de Déwé Gorodé témoigne d’une volonté de construire un avenir fondé sur la justice et la réconciliation mémorielle.
24Déwé Gorodé l’a elle-même suggéré dans un entretien en 1998 pour présenter les nouvelles de Utê Mûrûnû : « Le discours politique que j’ai employé moi-même – colonisateurs/colonisés –, ne rend pas compte de tous les rapports réels de perversité et d’ambiguïté entre colonisateurs et colonisés d’hier et d’aujourd’hui » (Stefanson, 1998 : 83). Pourtant, la démarche de dévoilement et de peinture sociale était déjà présente dans Sous les cendres des conques où, au détour d’un vers, on découvrait la trajectoire d’une « Fille perdue » ou les ravages de l’alcoolisme. De même, les poèmes « Liberté avortée », « Fille perdue » et « Le fils de la patronne » dans la section « Popinée » de Sous les cendres des conques (1985) déroulent déjà un récit d’une condition féminine kanak qui sera le principal combat de Déwé Gorodé en politique.
- 6 Le Paicî est une des 28 langues kanak parlées dans l’archipel. C’est la langue de la tribu de l’Emb (...)
25Dans son essai théorique Réparer le monde, Alexandre Gefen analyse le « tournant esthético-éthique » pris par les littératures d’expression française depuis les années 2000. S’il se concentre avant tout sur le travail de l’auteur, ce tournant concerne également les expériences de lectures. Il considère que « le récit et ses personnages permettent de passer du “penser par soi-même” à “penser du point de vue de n’importe qui d’autre” par la médiation des affects » (Gefen, 2017 : 13). Utê Mûrûnû s’impose en effet au lecteur comme un récit très dense symboliquement. Il requiert des connaissances anthropologiques, linguistiques (les textes sont ponctués de mots en langue paicî6) et historiques sur le monde kanak afin d’être appréhendé. Cette exigence induite pour le lecteur relève déjà d’une réappropriation narrative qui est, en soi, une réparation. Dans un entretien de 1998, Déwé Gorodé expliquait plus directement le projet d’écriture comme « […] une “revisitation” de l’histoire par un narrateur et des personnages kanak » (Stefanson, 1998 : 83). Encore selon Alexandre Gefen, la littérature « fait face », c’est-à-dire qu’elle « est pensée comme une forme d’intervention dont les modalités vont de l’immunisation à la médecine d’urgence, de la sensibilisation à la souffrance à une écriture réactionnelle » (Gefen, 2017 : 85). Tout l’art fictionnel de Déwé Gorodé consiste à élaborer des personnages agissants et profondément transformateurs et, surtout, vraisemblables sur le plan historique. Il n’est pas surprenant que le parcours de l’auteure ait été marqué par la création de festivals culturels, moments où la littérature prend la parole.
26Le recueil Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier, première incursion dans la narration, semble avoir les liens claniques et coutumiers pour fil conducteur. En sept récits, la complexité de ces liens et les stratégies qui leur ont permis de survivre à la colonisation sont dévoilés de même que la manière dont ils ont conditionné les luttes politiques. Dans la nouvelle Utê Mûrûnû, l’indigénat n’est plus seulement un récit traumatique, mais aussi une célébration de la bravoure et de l’ingéniosité des ancêtres. Le récite débute par un échange, exemple sur lequel nous reviendrons, entre deux hommes : Dui Nâtêî et son frère coutumier Téâ, qui rusent pour échapper à leur engagement afin d’organiser une union clanique.
27Il faut abstraire certains éléments (personnages et chronotope) (Moretti, 2008) de l’intrigue pour voir comment, à travers cinq générations de femmes, Gorodé élabore des personnages profondément transformateurs de la politique kanak. Sur le plan du chronotope et de la narration, la nouvelle superpose plusieurs temporalités historiques : le lecteur est immergé dans la réalité de l’indigénat aux débuts du xxe siècle, est ramené à la révolte de 1878, à la guerre de 1914-1918, à la guerre kanak de 1917, à la guerre de 1939-1945, à la période dite du « Boom » des années 1970 jusqu’aux « Événements » des années 1980. L’intrigue s’organise à travers des voix narratives d’abord neutres, puis masculines et enfin féminines.
28Les personnages narrateurs sont en premier lieu les « sœurs » coutumières, doubles homonymes appelées « Jènôôrî ». Il y a ensuite la gèè (aînée) Utê Mûrûnû qui accompagne une autre femme Utê Mûrûnû, sa fille, puis sa petite-fille. Cinq générations de femmes, toutes nommées Utê Mûrûnû, se croisent ainsi dans cette nouvelle. Stéphanie Vigier observe que :
« Cette surimposition des voix et des destins fait de chaque Utê Mûrûnû un personnage à la fois parfaitement singulier, au destin particulier, et dans le même temps pluriel, réceptacle et continuation de la mémoire et de la parole de ses ancêtres » (Vigier, 2011 : 235)
29Comme pour Sous les cendres des conques, Déwé Gorodé mobilise une symbolique kanak qui permet d’expliquer en partie la force du personnage, mais également d’interroger l’intention poétique de cette création. Utê Mûrûnû est, en effet, le nom d’une des nombreuses « entités “surnaturelles” que sont les ancêtres, les esprits et les génies de toutes sortes (duéé, tee, u, etc.) » (Leblic, 2005 : 97). Déwé Gorodé a également puisé dans Mon école du silence, manuscrit écrit par son père le pasteur Waïa Gorodé, dans lequel il évoque « la femme dieu U (ou) […] qui joue un bon rôle sur les feuilles des arbres » (in Leblic, 2005 : 102). Sa fille se réapproprie donc le nom d’une entité féminine qui, dans la mythologie kanak paicî, appartient au monde « surnaturel » (c’est-à-dire non altéré par les hommes, voire interdit) et a le pouvoir de changer les lois. Son irruption dans le réel et son inscription dans une épaisseur historique permettent de célébrer les puissances de changement incarnées par les femmes.
30Il faut ensuite tenir compte des péripéties qui se situent à des points clés de l’histoire coloniale et permettent au lecteur de découvrir la variété des stratégies de résistance à l’ordre colonial mises en œuvre par des personnages kanak, mais également les traumas engendrés. Par exemple, dans les années 1940, nous retrouvons Dui Nâtêî et son frère coutumier Téâ qui parviennent à s’échapper de leur corvée afin de discuter d’une alliance clanique à travers le mariage d’Utê Mûrûnû avec l’homme d’un autre clan. Cette rencontre des frères coutumiers pourrait symboliser le refus des contraintes de la corvée sous l’indigénat. Dans le même mouvement, Déwé Gorodé met en lumière les traumas qui viennent de certaines lois coutumières qui régissent les relations entre hommes et femmes, en particulier les mariages dans une société coutumière patriarcale. En effet, l’alliance clanique proposée par les deux frères à la Jènôôrî (grande sœur coutumière) d’Utê Mûrûnû n’est rien d’autre qu’un mariage forcé qui menace un véritable amour. Tout en reconnaissant les vertus d’alliance et d’unité de la coutume, la Jènôôri refuse ce mariage, car elle porte déjà l’enfant de l’homme à qui la jeune sœur coutumière est promise.
- 7 Ici, il est clair que les Jènôôri dont on parle sont bien deux : la jeune « sœur » de la même génér (...)
- 8 Gèè en paicî est presque un titre féminin honorifique qui désigne à la fois la grand-mère et la gra (...)
- 9 L’affaire de Pouébo (1867-1868) illustre les tensions entre colons et Kanak en Nouvelle-Calédonie. (...)
31Dans les années 1950, les deux Jènôôri7 se retrouvent pour échanger au sujet de ce refus d’alliance une décennie plus tôt. La gèè8 Utê Mûrûnû prend la parole et fait le récit de l’histoire des femmes de la lignée, qui consiste en un inventaire de violences déployées sur les femmes et par les hommes de la tribu. On découvre le sort des veuves et orphelines de l’affaire de Pouebo9 en 1868 (Saussol, 1979 ; Dauphiné, 1992), et enfin, celui des femmes déshonorées lors de la Seconde Guerre mondiale. Un homme revient, ancien amour d’Utê Mûrûnû, occasion de dévoiler un secret douloureux :
« Plusieurs femmes, célibataires ou mariées, s’enfuirent ainsi avec les Américains, d’un camp à l’autre, avant d’échouer sur les trottoirs de Nouméa. Certaines revenaient abandonner leurs bébés aux grands-parents avant de retourner avec des militaires ou de mourir d’une maladie vénérienne non soignée, comme la jeune sœur d’Utê Mûrûnû qu’il avait épousée autrefois selon les lois de la coutume et dont il était maintenant veuf. » (Gorodé, 1994 : 31)
- 10 Dans la « Charte du peuple kanak » adoptée en 2014, le mariage coutumier est un pilier de la vie co (...)
32La nouvelle dévoile donc des destins contrariés et des amours défaites par les vicissitudes de l’histoire. Utê Mûrûnû a pu vivre librement une histoire d’amour alors que sa sœur a tenté d’échapper aux obligations d’un mariage coutumier10 lors de la Seconde Guerre mondiale avec ce même homme, pour s’abîmer dans une liaison clandestine avec un militaire ; vraisemblablement un gi de l’armée des États-Unis. Adolescente dans les années 1970, une autre Utê Mûrûnû participe aux réunions d’information politique des militants kanak. S’agit-il des Foulards rouges ou du Groupe 1878 ? Vivement critiquée par un oncle, gèè Utê Mûrûnû prend sa défense : Déwé Gorodé met ainsi en lumière une sororité salvatrice et émancipatrice pour le monde kanak. C’est précisément la confrontation entre la narratrice, et les personnages masculins et féminins qui permet de saisir la dimension politique de cette nouvelle qui apparaît comme une célébration critique des ressources de la coutume. Cheminer avec Utê Mûrûnû, c’est expérimenter les variations historiques du vécu féminin colonial kanak.
33L’auteure documente par la fiction une résistance à l’ordre colonial en faisant apparaître la richesse et la complexité des alliances coutumières. La forme brève de la nouvelle contraint le lecteur à relire et à décoder les enjeux des mariages et de la transmission des noms, subvertissant ainsi le genre. Cette nouvelle ouvre sur des complexités radicalement nouvelles et oblige à plusieurs lectures afin de décoder les relations entre les différents personnages. Dans la poésie de Déwé Gorodé, « le pays Kanaky » naît de la remémoration des douleurs du passé colonial et de la mise en lumière des violences contemporaines, notamment les inégalités, le racisme et les tensions inhérentes à la lutte indépendantiste. Comme le recueil Sous les cendres des conques, la nouvelle Utê Mûrûnû marque une irruption du monde kanak dans l’espace littéraire dont la force réside, selon Raylene Ramsay, dans des paradoxes :
« La caractéristique des textes de cette première écrivaine kanak publiée, qui maintient l’intérêt du lecteur – auquel on demandera beaucoup – réside, de manière paradoxale, à la fois dans leur simplicité et leur clarté, ainsi que dans leur “différence” inaccessible. Une telle “différence” ne se trouve pas simplement dans les portraits ethnographiques que Déwé Gorodé dresse de l’intérieur, ni dans ses thèmes politiques militants, ni même dans l’exotisme de l’Autre étrange ou opprimé pour lequel elle parle, mais plutôt dans les paradoxes mêmes de son écriture… » (Ramsay, 2005 : 24, traduction de l’auteur)
- 11 Nom donné aux anciens bagnards ayant acquis leur liberté et un lopin de terre à l’issue de leur pei (...)
34Que signifie cet équilibre entre écriture ethnographique et mise en scène de « l’inaccessible différence » ? La fascination exercée par la lecture de ce texte provient de cet entremêlement de voix qu’il faut déchiffrer et retracer. On pourrait également parler d’un jeu sur le même et l’autre, les différentes voix d’Utê Mûrûnû faisant entendre une poétique kanak du temps. Déwé Gorodé semble exercer ici son « droit à l’opacité », c’est-à-dire « la subsistance dans une singularité non réductible » (Glissant, 1990 : 204). La nouvelle est, en effet, difficile à résumer sans faire référence à l’historiographie de la colonisation de la Nouvelle-Calédonie et à une ethnographie du monde kanak. Plusieurs éléments du récit, comme la transmission des noms ou les alliances, semblent s’ancrer dans les « lois » coutumières kanak, qui obéissent à une autre logique que la logique occidentale. Le fait que la nouvelle commence par la rencontre des frères Dui Nâtêî et Téâ, peu avant l’abrogation du Code de l’indigénat, souligne l’importance des coutumes et des dynamiques sociales propres à la culture kanak. C’est un narrateur neutre qui explique au lecteur que les deux hommes, de corvée chez des libérés11, sont parvenus à contourner leurs obligations pour évoquer ce projet d’alliance :
« […] Toutes nos valeurs, toutes nos alliances et voies coutumières sont inscrites dans ce pays que nous ont légué nos ancêtres par les cocotiers et pins colonnaires enracinés dans leurs anciens tertres, traces repères pour la mémoire qui défaille.
C’est à présent notre tour de transmettre cet héritage à nos enfants et petits-enfants pour qu’eux non plus n’oublient pas. Pourquoi devrions-nous renoncer à nos lois coutumières et à nos alliances ancestrales ? N’avons-nous réellement plus le choix ? Nos anciens nous disent toujours que nous sommes des êtres humains, non du bois ou de la pierre. » (Gorodé, 1994 : 13-14)
35Avant de poursuivre l’analyse littéraire, notons qu’il est difficile de ne pas faire le parallèle entre cette évocation du paysage et l’article I du préambule de l’accord de Nouméa signé en 1998. On ne peut affirmer que les rédacteurs de l’accord ont lu la nouvelle de Déwé Gorodé, mais la fiction apparaît ici comme un espace de pensée politique et permet d’envisager un dialogisme par anticipation :
« […] L’identité kanak était fondée sur un lien particulier à la terre. Chaque individu, chaque clan se définissait par un rapport spécifique avec une vallée, une colline, la mer, une embouchure de rivière, et gardait la mémoire de l’accueil d’autres familles. Les noms que la tradition donnait à chaque élément du paysage, les tabous marquant certains d’entre eux, les chemins coutumiers structuraient l’espace et les échanges. » (République française, 1998 : 11290)
36L’élément déclencheur de la nouvelle est le refus du mariage par Utê Mûrûnû qui l’amène à s’évader soutenue, aidée par sa gèè. L’emploi de « sa grande sœur » pour décrire sa gèè pourrait prêter à confusion aussi car il ne s’agit pas de liens de parenté pensés selon une conception européenne, mais bien de liens de parenté classificatoires. Ce refus donne lieu à deux échanges symboliques. Le premier a lieu sous l’indigénat entre la jeune Utê Mûrûnû et les frères coutumiers Dui Nâtêî et Téâ. Il a vocation à demeurer secret :
« […] Je ne veux pas que l’on décide de mon sort dans une alliance qui continuera à engager à vie, les miens et moi, ainsi que toute notre descendance jusqu’au dernier. Le mariage coutumier, ses rites et ses discours, renforcent les liens contractés par nos ancêtres par le passé et leur assure un avenir tout tracé imposé à toute notre future descendance. […] Mais aujourd’hui s’il reste un roc inébranlable, il n’est plus incontournable. » (Gorodé, 1994 :19)
37C’est la jeune rebelle Utê Mûrûnû qui parle ici et, derrière elle, Déwé Gorodé. Elle pose ici des questions déterminantes eu égard au caractère ambigu des alliances et des lois matrimoniales qui sont à la fois la force du monde kanak (le « roc inébranlable »), mais peuvent également exercer un contrôle jugé injuste sur les destins individuels. Comment rendre compte à la fois de la force des chemins d’alliance et de leur dimension coercitive ? La fiction permet au moins ici d’exposer une telle complexité. Le fait que l’auteur situe un tel dialogue à la période de l’indigénat est fortement symbolique ; il montre un monde kanak en évolution, en questionnement constant. On peut y voir une stratégie à la fois littéraire et politique où « le personnage de la gèè […] questionne l’ordre établi car s’il y a dans la coutume des valeurs sûres à préserver, il existe aussi des zones de silence(s) parfois trop lourd(s) à porter » (Somdah, 1998 : 92). Attribuer le nom d’une créature mythique kanak à des personnages féminins aussi transformateurs pourrait également signifier que le changement n’est possible qu’à la condition d’être surnaturel (Leblic, 2005). Une fois ce refus annoncé, la suite de la nouvelle consiste en une série d’échanges entre les deux Utê Mûrûnû au sujet des femmes (mères, grand-mères toutes nommées Utê Mûrûnû) qui les ont précédées depuis la révolte kanak de 1878, jusqu’aux mouvements politiques des années 1970. C’est la reconnaissance du martyr et des résistances :
« […] Alors, ne crains rien, tous les hommes ne sont que nos enfants petite mère ! N’aie pas peur, même si notre fils doit voir le jour loin de l’air marin, loin de la dentelle fugitive de l’écume et de la valse perpétuelle des vagues. Oui, le temps est venu pour nous deux, les deux Utê Mûrûnû, de nous séparer, car tu t’en iras cette nuit. » (Gorodé, 1994 : 29)
38L’expression littéraire articule la revendication et l’action politique. La narration est non seulement le moyen d’identifier les changements possibles et nécessaires à mettre en œuvre dans la coutume, mais aussi de témoigner de la puissance des femmes. Ainsi, la nouvelle Utê Mûrûnû donne à voir et à entendre une histoire par les femmes. La coutume est ainsi pensée comme ressource d’unité et de réinvention ou, pour reprendre la formule de Jean-Marie Tjibaou, de « reformulation permanente » (Tjibaou, 1996 : 155).
39Les fictions de Déwé Gorodé sont donc avant tout une invitation à une connaissance plus intime et féministe des réalités historiques de la Kanaky/Nouvelle-Calédonie. Le récit de l’aïeule Utê Mûrûnû à sa « sœur » dévoile un vécu historique kanak en décrivant sa mère qui « minée par le chagrin, hantée par les horreurs de la répression, […] ne pouvait s’empêcher, chaque fois qu’elle pouvait s’échapper, de retourner là-bas derrière la montagne, à l’endroit où [s]on père et [s]on grand-père avaient été exécutés » (Gorodé, 1994 : 21). Ici, Déwé Gorodé fait très probablement référence à la répression de Pouebo en 1868. Profondément traumatisante pour les Kanak, l’affaire de Pouebo a été l’élément déclencheur du cantonnement dans les tribus et l’accélérateur des spoliations foncières (Saussol, 1979). Dans son dernier roman Tâdo Tâdo Wéé ! ou « No more baby » (2012), le récit triomphal de la Seconde Guerre mondiale est battu en brèche par celui, presque elliptique, d’un viol au détour d’une conversation entre deux hommes kanak :
« […] – C’était tout une époque. D’ailleurs, nous, c’était avec les soldats et les jeeps, les pips de l’armée américaine, qu’on est descendus à Nouméa pour la première fois. On s’est tous sauvés avec eux. Tu te souviens de la femme qu’on avait embarquée au bord de la rivière ?
– Oui, et l’officier avait fait une sale tête en disant “She’s been raped. I’m sure”
On avait fini par retenir cette phrase car les boys la prononçaient souvent. »
(Gorodé, 2012 : 27)
40On saisit à nouveau ici la « revisitation » de l’histoire dans Utê Mûrûnû. L’espace public calédonien donne à voir la présence des troupes américaines comme une période triomphale d’insouciance et d’abondance où l’archipel a vaillamment contribué à la libération en devenant une base des forces alliées. Déwé Gorodé a déployé un art de la narration en contrepoint de l’histoire officielle, qui vient dévoiler un vécu féminin kanak. Ce qui frappe également, c’est la violence subie par les femmes brutalement et banalement inscrite dans le quotidien : « On avait fini par retenir cette phrase car les boys la prononçaient souvent ». Là encore, l’auteure inscrit sa démarche romanesque dans un projet de restitution de la mémoire collective. Son récit s’insère dans les vides et les silences de l’histoire officielle. Les péripéties vécues par les personnages féminins viennent ainsi compléter, voire contredire, certaines pages d’historiographie ou d’ethnographie coloniales. Elles nuancent ainsi les récits de guerres et de conquêtes coloniales ou encore, la description parfois rigide des règles d’alliances claniques du monde kanak. En racontant les traumatismes des guerres kanak de 1878 et 1917 ou en faisant apparaître des femmes capables de déjouer les alliances imposées, Déwé Gorodé invite à constituer une mémoire collective plus inclusive et fédératrice. Elle a, avec Suzanne Ouneï, une autre militante, posé les jalons d’un féminisme kanak (Salomon, 2017) qui puise aux sources des mythes afin de forger des concepts et trouver la puissance de transformation (Duong-Pedica et al., 2021). Sur le plan politique et culturel, les manifestations et prix littéraires qu’elle a initiés en tant que chargée du secteur de la Culture, de la Condition féminine et de la Citoyenneté sont la concrétisation la plus aboutie de ce travail mémoriel d’abord entamé dans son œuvre littéraire. Le Salon du Livre océanien (silo) et le prix Popaï (« paroles d’ici » en paicî) créés respectivement en 2003 et 2005 participent à faire entendre la variété des voix de l’archipel.
41Notre réflexion portait sur la manière dont la création littéraire pouvait préfigurer et accompagner une pratique politique et sur la nouvelle compréhension de l’histoire coloniale rendue possible par la fiction. Il s’agissait également de reconstituer une expérience de lecture où l’œuvre était appréhendée comme outil de compréhension des complexités sociohistoriques de la Nouvelle-Calédonie. Nous avons constaté que la narration était ici un moyen de faire entendre une histoire en contrepoint. Ainsi, les poèmes « Liberté avortée », « Fille perdue » et « Le fils de la patronne » dans la section « Popinée » de Sous les cendres des conques (1985) racontent l’histoire de la condition féminine kanak, qui sera ensuite au cœur de son combat politique. De même, la nouvelle Utê Mûrûnû met en lumière l’histoire des femmes, mais en identifiant une domination commune – masculine – dans les mondes kanak et colonial, elle ouvre la possibilité d’une souveraineté étendue, voire épanouie. Un autre contrepoint est amené par le roman, Tâdo Tâdo Wéé !, ou « No more baby » (2012) qui, mêlant les thèmes de la maladie, de la maternité et du combat politique, propose une plongée dans la condition féminine océanienne, mais également un récit historique détaillé de la résistance kanak lors des Événements, et qui remet en question la représentation des femmes kanak comme simples soutiens à la cause indépendantiste. Le sous-titre anglophone du roman, « No More Baby », fait référence à la terrible sentence que reçoit Tâdo après une fausse couche survenue en Australie, alors qu’elle était en tournée pour rencontrer un groupe militant aborigène (Gorodé, 2012 : 331). Ce roman explore, à travers les personnages de Tâdo, Alo, Âdi et Ali, la question centrale de la transmission, qu’il s’agisse de la maternité ou de la mémoire des luttes de résistance. Le dernier tiers du récit, marqué par une dimension autobiographique, se concentre sur la bataille de Tâdo contre le cancer, un combat dans lequel elle est soutenue par sa famille, et notamment par sa petite-fille, qui porte le même prénom qu’elle. La découverte d’« une sorte de fourmillement, quelque part, à l’intérieur du sein droit » (Gorodé, 2012 : 292) la conduit à effectuer une série d’examens dont elle appréhende les résultats avec une dignité remarquable. Dans son journal intime, elle écrit : « ce sera sans doute une dure épreuve, mais je me sens tout à fait prête à la subir » (Gorodé, 2012 : 302). Les pages suivantes livrent le diagnostic médical, reproduit mot pour mot sur trois pages, révélant non seulement la gravité de la maladie de Tâdo, mais aussi un aspect plus large : Déwé Gorodé lève ici le voile sur la situation sanitaire de l’archipel. En effet, selon un rapport cedef 2013 de la Nouvelle-Calédonie, soit un an après la parution du roman, « les cancers féminins atteignent des proportions préoccupantes » (Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, 2013). Une fiction qui rejoint autant le réel devient alors un puissant vecteur de conscientisation, révélant des vérités souvent occultées tout en offrant un espace d’engagement et de transformation sociale.
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42D’autres œuvres, comme le recueil poétique Dire le vrai écrit avec l’auteur calédonien Nicolas Kurtovitch (1999), ou le roman L’épave (2005), gagneraient également à être analysés en termes de réception du fait de la nouveauté des thèmes qu’ils ont inscrits dans l’espace public de la Kanaky/Nouvelle-Calédonie. Ajoutons qu’un travail biographique approfondi, qui pourrait être complété par une étude des manuscrits et notes personnelles, serait à mener. Enfin, des enquêtes comparatistes offriraient une meilleure compréhension de la scène littéraire kanak aujourd’hui animée par Noëlla Poemate12, Dora Wadrawane13 et Isa Qala14, entre autres.