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Dossier thématique

Le personnage du militant dans la fiction océanienne d’expression française

The character of the activist in French-language Oceanian fiction
Andréas Pfersmann
p. 101-113

Résumés

La politique ne se réduit pas aux rôles des gouvernants : elle est aussi le fait des inconnu·es qui s’engagent dans l’action collective pour peser dans les rapports de force. Un trait saillant de la littérature francophone du Pacifique est précisément le rôle qu’y jouent les personnages du militant ou de la militante, généralement autochtones, qui luttent pour leurs droits et s’opposent à la logique coloniale et/ou capitaliste. C’est le cas, en particulier, de Terii dans L’Île des rêves écrasés (1991) de Chantal T. Spitz, de Rori dans Mūtismes (2002) de Titaua Peu, du Tahitien dans Le Bambou noir (2005) de Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun et de Tiapi, Tâdo et Willy dans Tâdo, Tâdo wéé ! (2012) de Dewé Gorodé. Les convergences idéologiques sont importantes dans ces œuvres, mais à la différence des textes tahitiens, les militant·es anonymes, profondément lié·es aux personnages qui incarnent la résistance kanak, jouent un rôle essentiel, en tant que sujet collectif, dans le roman de Déwé Gorodé.

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Dédicace

À Georges Benrekassa

Texte intégral

  • 1 Dans un contexte littéraire, Catherine Brun va dans le même sens : « Attaché à un syndicat ou un pa (...)

1Les médias ont la fâcheuse tendance à présenter la politique comme la seule affaire des gouvernants ou des élu·es célèbres et à la réduire aux conflits entre divers représentant·es qui s’exhibent à la télévision ou sur les réseaux sociaux. Mais la politique est aussi le fait d’inconnu·es qui entendent peser dans les rapports de force et les choix qui en résultent pour une société donnée. Il convient toutefois de distinguer différent·es acteur·ices sociaux en fonction de leur degré d’engagement et de leur implication dans une logique collective. Je ne m’attarderai pas sur le « sympathisant » que le Trésor de la langue française définit comme celui « qui s’intéresse à un parti politique, approuve l’essentiel de sa politique, adopte ses idées, soutient ses représentants, mais ne s’engage pas davantage ». La distinction est plus délicate entre « militant » et « activiste » qu’un mésusage récent, peut-être importé de la sphère anglo-américaine, tend parfois à confondre. Pour caractériser la figure du militant, Jean-Marie Denquin propose très justement « trois traits distinctifs : le volontariat, l’intensité différentielle, la référence à une organisation collective et organisée » (2022 : 76). L’intensité différentielle distingue le militant du simple sympathisant par un engagement plus intense qui suppose l’action. L’adhésion du militant à un parti ou à un groupe implique une obligation consentie, et le distingue par là même de l’activiste. Surtout, s’il est possible d’être un résistant ou un activiste plus ou moins solitaire, le militantisme implique nécessairement un rapport, fût-il problématique, avec une organisation. C’est donc le troisième critère avancé par Jean-Marie Denquin qui oppose fondamentalement ces deux catégories d’acteurs sociaux1 :

« Le militantisme suppose une référence à une action non seulement collective, mais structurée. Le militant n’agit pas seul ou avec une petite bande d’individus unis par le hasard. Il se pense comme faisant partie d’un collectif, organisé et réuni par un projet. La communauté à laquelle s’intègre le militant définit des objectifs, arrête une stratégie, s’appuie souvent sur une idéologie plus ou moins élaborée mais qui fournit des raisons d’agir. Elle inscrit l’action dans un cadre plus large et crée les conditions d’une communauté affective, matrice de cohésion et solidarité au sein d’une collectivité. […] Aucune [organisation] ne se limite à des actions ponctuelles, toutes inscrivent leurs interventions dans une perspective d’ensemble : elles tentent d’articuler celles-ci d’un point de vue stratégique et tactique.
Il en résulte que le militantisme suppose, à la différence de l’activisme, une discipline. » (Denquin, 2022 : 77)

  • 2 Mon article s’inscrit aussi dans un numéro spécial pensé comme hommage posthume à Déwé Gorodé.

2Un trait saillant de la littérature francophone du Pacifique est précisément le rôle central qu’y jouent les personnages du militant ou de la militante, toujours autochtones, qui luttent pour leurs droits et s’opposent à la logique coloniale et/ou capitaliste. Dans le champ qui nous occupe, ce rapport militant à une cause collective est illustré, en particulier, par Terii et sa sœur Tetiare dans L’Île des rêves écrasés (1991) de Chantal T. Spitz, par Benjie, Kim et Miko dans le recueil de nouvelles L’Agenda (1996) de Déwé Gorodé, par Lila, dans L’Épave (2007) de la même romancière, par la narratrice, son amant Rori et son ami Terii dans Mūtismes. E 'ore te vāvā (2002) de Titaua Peu, par le Tahitien et le syndicaliste Alexandre dans Le Bambou noir (2005) de Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun, par Hiva, Te Ua et Marama dans Avant la saison des pluies (2010) de Michou « Rai » Chaze, par Willy, Tiapi, son ami indonésien Abdoul et sa fille Tâdo dans Tâdo, Tâdo wéé !, ou « No more baby » (2012) de Déwé Gorodé et par John et Hannah dans Pina (2016) de Titaua Peu. Ce corpus, on le voit, réunit plusieurs auteurs tahitiens et Déwé Gorodé (1949-2022), l’autrice kanak célèbre, à la fois pour sa fiction narrative, ses poèmes, son engagement politique et les responsabilités ministérielles qu’elle a assumées au sein du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie. Il semble d’autant plus légitime2 d’insister sur son dernier roman que le terme de « militant » et de « militante », au singulier comme au pluriel, qui n’apparaît que de façon isolée dans les autres textes, y figure une bonne vingtaine de fois. Cette fréquence témoigne d’un rapport à l’organisation et à l’action collective clairement affirmé qu’on observe déjà dans les nouvelles bien antérieures de L’Agenda.

3Bien que la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie aient connu une histoire coloniale très différente, les liens culturels demeurent extrêmement étroits entre ces collectivités. Les autrices kanak et tahitiennes les plus représentatives sont toutes publiées par la même maison d’édition établie à Pape'ete, Au Vent des Îles, et les écrivain·es circulent entre ces deux territoires lors de manifestations consacrées à la création littéraire. Leurs liens sont soulignés dans le texte « À mon frère kanak » que Chantal T. Spitz a rédigé en 2003 au retour du premier Salon du livre de Nouvelle-Calédonie pour rendre hommage au dramaturge Pierre Gope :

« questionnements pacifiques
pour
mémoire et identité
langue et écriture
traduction et édition
culture et histoire
écriture et créativité
éclats de dire océaniens déposés en mes tréfonds
activateurs de réflexion
agitateurs d’expression
aiguiseurs d’inspiration »
(Spitz, 2006 : 171)

4À la lueur de la proximité mise en valeur par Chantal T. Spitz, on ne sera pas étonné de retrouver, dans ces textes d’auteurs océaniens qui ont connu des formes du joug colonial ou de son héritage, un certain nombre de préoccupations similaires et de combats communs. Peut-on, pour autant, parler d’une même conception du militantisme ? Au sein des fictions mentionnées, quelles sont les relations entre les militant·es ? Entre les militant·es et l’organisation à laquelle ils et elles adhèrent ? Quelles sont leurs convictions politiques et comment sont-elles transmises ? Quels sont les obstacles qu’ils ou elles doivent affronter ? Quel type d’actions les définit comme militant·es ? Ces personnages sont-ils des « militants de toujours » ou bien les fictions concernées nous éclairent-elles sur les circonstances à l’origine de leur implication dans les luttes collectives ? Leur engagement est-il constant ou sujet à des variations ? Quelles sont, dans ces fictions, les conditions qui favorisent l’implication dans une organisation collective ?

5Réfléchir à ces questions est essentiel pour comprendre la place centrale de ces militant·es et le rôle de porte-parole que les fictions leur font jouer. Elles impliquent que l’on s’interroge tout d’abord sur l’identité de ces militant·es et leur parcours politique et c’est sur ce deuxième aspect que je m’attarderai plus particulièrement. Il faudra également identifier les causes qu’ils et elles défendent et les actions qui les caractérisent. Enfin, il ne s’agit pas de « personnages conceptuels » au sens de Deleuze et Guattari, mais d’« êtres en chair et en os », si l’on peut dire, dont la vie sentimentale est parfois en harmonie avec leurs engagements politiques et parfois en désaccord. Nous verrons donc, dans un dernier temps, si le militantisme s’accorde avec les liens amoureux et quel partage il institue, dans les textes, entre les genres.

Portraits des militant·es : identité, parcours social et politique

6Si les personnages de militants et de militantes, clairement valorisés, sont effectivement très présents dans les fictions mentionnées, ils viennent toutefois d’horizons et de lieux différents et leurs trajectoires politiques présentent également des dissemblances significatives.

Profil social des militant·es

7Terii, le héros de L’Île des rêves écrasés, « fils de Māòhi et petit-fils d’anglais » (Spitz, 2003 [1991] : 74) est en effet issu d’un milieu favorisé : Charles-Williams, son grand-père, a légué à sa mère Emere des terres à Ruahine où celle-ci va travailler comme institutrice et vivre avec Tematua. La narratrice de Mūtismes est en revanche élevée dans un milieu pauvre et violent de la banlieue de Pape'ete, tout comme Hannah et toute sa fratrie qui est au cœur de Pina. Rori, qui a accédé dans Mūtismes à des fonctions importantes dans une institution chargée à la fois de la culture et du patrimoine foncier, avant d’en démissionner, a également grandi dans des conditions très modestes. Le même constat vaut encore dans le même texte pour Terii, qui est originaire de Raiatea et revient de France après s’être engagé dans l’armée. Benjie est issu d’un milieu similaire et quitte l’école en première, mais sa famille habite en tribu et il est caractérisé par un ancrage authentique dans la culture kanak. Dans L’Épave, la conteuse Lila évoque sa vie passée de fillette victime d’incestes, puis de militante en tribu où sa vie se partageait entre le travail dans les champs, les manifestations et l’animation d’une école populaire kanak (Gorodé, 2007 : 65).

  • 3 Chantal T. Spitz dénonce la classe des métis aisés qui se considèrent comme « demis » en Polynésie (...)

8Sans appartenir au milieu des demis3 aisés de son épouse, le Tahitien, héros anonyme du Bambou noir toujours désigné par sa seule appartenance ethnico-géographique, fait partie de l’élite polynésienne qui peut faire des études à Paris avant de retourner au fenua (Pfersmann, 2017). C’est à la fois un artiste et un intellectuel, familier de Max Weber, de Tocqueville et de Pierre Clastres (Pambrun, 2005 : 90, 91 et 94). Après un succès professionnel significatif, il connaîtra toutefois la déchéance sociale dans la foulée de son licenciement du bureau d’architecture qu’il provoque en dénonçant le trafic d’influence auquel s’était livré son employeur. John, dans Pina, est également un artiste et homme de théâtre, mais un peu marginal et obligé de travailler comme maçon dans les chantiers.

9Dans le roman de Déwé Gorodé, Tiapi, « militant convaincu ne manquant aucune des réunions du parti dans sa région » (Gorodé, 2012 : 37), est un métayer doté d’une importante culture politique et d’une vision internationaliste renforcée par son amitié avec l’Indonésien Abdul. Sa fille Tâdo est donc issue d’une famille d’agriculteurs, mais elle s’élève socialement grâce aux études et deviendra enseignante. Surtout, et cela me semble une différence fondamentale par rapport aux textes tahitiens, elle est constamment entourée, comme Lida dans L’Agenda, d’un collectif de militant·es, désigné·es comme tel·les. Et ce sont les militant·es, impliqué·es dans la vie du Front de libération nationale kanak et socialiste (flnks), qui sont les acteurs et les actrices de la fable au même titre que les membres de la famille de Tâdo.

Itinéraires politiques des militant·es : trajectoires linéaires et parcours discontinus

10Les personnages des fictions évoquées ont aussi des parcours politiques très différents. Au moment où les habitant·es de Ruahine apprennent la décision de la construction de la base de missiles dans L’Île des rêves écrasés, « Terii ne s’est jamais préoccupé de politique » (Spitz, 1992 : 109). Il décide certes de résister avec sa sœur Tetiare, « à la façon papâa, pétitions et barricades », sans pour autant s’impliquer dans une organisation. Ce n’est qu’après le départ de Laura Lebrun, l’ingénieure de la base des missiles qui fut sa maîtresse, que « Terii milite activement dans un parti politique dont le leader est à la poursuite du même rêve, l’indépendance de leur pays dans la dignité retrouvée de leurs frères, rêve auquel il consacre énergie et intelligence, lui vouant son corps et son âme, sans partage » (Spitz, 1992 : 193). Sa sœur Tetiare, moins centrale dans la fiction bien qu’elle soit inspirée de l’autrice, est également devenue militante, puisque le parti lui doit son hymne.

11Dans Mūtismes. E 'ore te vāvā, Rori est depuis toujours engagé dans la cause indépendantiste tahitienne dont il sera le leader, et que la narratrice va rejoindre tout au long de cette fiction qui est aussi le roman de sa formation politique. Une première étape décisive de cette formation s’opère à Raiatea, dans un pensionnat de bonnes sœurs, où la narratrice, encore adolescente, a été exilée par sa mère, après sa première nuit d’amour avec Rori. Au lycée d’Uturoa, elle se passionne pour l’Histoire et les grandes figures des luttes anticoloniales comme Castro et Sadate. À Raiatea, elle est également confrontée à l’attitude raciste d’une femme-médecin à l’égard d’une vieille patiente polynésienne qui ne comprend pas ses injonctions. L’humiliation est insupportable pour la narratrice qui réagit violemment en renversant la femme-médecin et son bureau. C’est cette expérience qui la conduit à l’affirmation de son identité culturelle et de ses choix politiques :

« Pour la première fois, je me sentais Tahitienne, Polynésienne. Je faisais partie intégrante d’un peuple, d’une Histoire et d’une fierté […]. Je perdais l’innocence, et un mot, à présent, commençait à combler le silence, les doutes et l’incompréhension. Ce mot, presque tabou – du moins dans ma famille – représentait encore des souffrances futures, inévitables, fatales. Pour beaucoup, la simple évocation de celui-ci apportait misère, guerres civiles. Ce mot, c’était celui d’Indépendance. » (Peu, 2002 : 81)

12Toujours à Raiatea, la narratrice assiste également à un meeting du parti indépendantiste où elle retrouve Rori. Lectures, expériences liées à sa position de dominée et participation aux réunions politiques préparent ainsi son implication ultérieure. Sa liaison avec le futur leader indépendantiste joue un rôle essentiel dans son cheminement politique, mais n’est pas dépourvue d’ambivalence à cause de leur différence d’âge et du regard que lui renvoient les autres. Par conséquent, un moment pendant lequel la narratrice prend des distances à l’égard de Rori coïncide avec des hésitations concernant son orientation idéologique :

« Un moment, je m’éloignai de lui. Les choses m’échappaient, Rori allait trop vite. Je n’arrivais pas à le suivre. Je partageais ses idées et ses désirs, mais je crois que je n’avais pas sa force. […] Étais-je capable ou bien même digne de posséder cette force ? Le doute, insidieusement, réussit à me prendre. Et si le vieil homme qui m’avait abordée il y a une heure disait vrai ? Qu’allaient devenir tous ces gens qui ne savaient plus ni pêcher, ni cultiver ? Qu’allaient devenir ces enfants à qui on avait martelé que l’avenir ne se trouvait jamais en “arrière” ? Car il paraissait presque certain que l’indépendance c’était cela. Une espèce de table rase de tous les conforts, de toutes les commodités, un bond dans le passé. Et s’il avait raison ? » (Peu, 2002 : 116)

13Le moment de bascule où la maîtresse du leader assume son implication parmi les militant·es et s’engage aux côtés de son amant dans les mobilisations intervient avec l’annonce, en mai 1995, par Jacques Chirac, de la reprise des essais nucléaires en Polynésie :

« On voyait Rori partout. On l’entendait partout. Moi, je le suivais, quand j’étais assez forte pour vaincre ma terrible timidité. Quelque temps, sans relâche, nous arpentions les rues de Pape'ete, à la recherche de soutiens, pour dire notre indignation. […] Chaque jour, nous manifestions, sûrs de notre bon droit. » (Peu, 2002 : 131)

14Lorsque la crise s’accentue, les indépendantistes et l’opposition locale aux essais nucléaires bénéficient d’une solidarité internationale et des alliés de leur cause font le déplacement à Tahiti pour les soutenir. Le récit de Titaua Peu les distingue pourtant des véritables militant·es locaux et les présente sur un mode passablement distant comme des sympathisants, davantage motivés par des considérations touristiques, qui disparaissent au moindre risque :

« Au moment même où les choses semblaient s’aggraver, les stars de l’écologie, celles qui avaient fait des milliers de kilomètres pour dire non aux essais, au même moment, elles avaient toutes disparues [sic]. Plus aucun soutien, plus aucun défilé, la main dans la main… Je les imaginais, à “Bora”, sirotant des cocktails hors de prix. » (Peu, 2002 : 137)

15Mais les militant·es authentiques se distinguent aussi par une culture politique et une discipline qui font défaut aux chômeur·euses misérables des bidonvilles. Après avoir hésité, Rori organise le blocage des accès à Pape'ete tout en ayant le souci d’éviter l’affrontement avec les forces de l’ordre qui s’installent à demeure. Ses compagnons mettent en place le barrage de façon parfaitement organisée et la narratrice observe « dans les mouvements de ces individus […] une grande sérénité, un calme étrange » (Peu, 2002 : 133). Cette placidité des militant·es fait totalement défaut à la foule qui les rejoint un matin après le départ des gardes mobiles :

« Vers cinq heures du matin, alors que la plupart d’entre nous dormait, nous vîmes descendre de la route des collines une centaine d’hommes. Personne ne les connaissait. Ils venaient vers nous, en silence, arborant parfois des cagoules de fortune. Une centaine d’hommes dévalaient la pente en silence. On n’entendait que leurs pas lourds, leur souffle aussi. Un souffle déterminé, rageur. […] Ces hommes venaient de quartiers qui n’existaient pas, ou qu’on a peur de nommer. Ils avaient toutes les raisons d’être là, ce barrage contenait leurs désirs les plus légitimes, mais la misère, à un certain point, ne sait que détruire sans attendre. À un certain point, elle fait éclater toute la violence emmagasinée depuis trop longtemps. » (Peu, 2002 : 138-139)

16Confronté à cette foule impatiente, Rori se rend compte qu’elle est incontrôlable. Cette « centaine d’hommes », ce sont des représentants du lumpenproletariat, avides de soulèvements spontanés et d’actions anarchiques, mais incapables de brider leurs pulsions dans le cadre d’une stratégie collectivement arrêtée. Les appréhensions de Rori ne vont pas tarder à s’avérer justifiées puisque des violences éclatent quelques heures plus tard à l’aéroport de Faa'a, et débouchent sur un saccage en règle de Pape'ete. Surtout, ces affrontements que le héros tente désespérément d’empêcher vont l’opposer physiquement à son camarade Terii, l’autre ami de la narratrice, et le transformer lui-même en brute. Confronté un peu plus tard à l’agression, aux abords du marché, d’une dame âgée par un jeune voleur, Rori le tue. Le récit de Titaua Peu montre comment des situations extrêmes, suscitées par les injustices d’une société divisée, peuvent subitement priver de raison le héros idéalisé par la narratrice, qui, de militant modèle, peut devenir un meurtrier.

17C’est un militant modèle différent, incarnation de la stabilité pour ne pas dire du « personnage statique » (Schaeffer, 1995), que Dewé Gorodé fait intervenir dans sa nouvelle « Benjie, mon frère… » comprise dans le recueil L’Agenda (1996). Le texte met en parallèle le parcours, depuis leur adolescence, de deux jeunes Kanak qui vont devenir indépendantistes : celui du narrateur et de son ami Benjie, qui joue le rôle du « frère aîné » (Gorodé, 1996 : 72) protecteur dès leur rencontre à l’école où il assure le rôle de délégué de classe et de porte-parole. La familiarisation progressive du narrateur, davantage urbain, avec la vie en tribu, tout comme sa participation aux réunions religieuses, se fait en compagnie de Benjie et de sa famille. Mounira Chatti souligne à juste titre « l’opposition entre le Kanak enraciné et le Kanak déraciné » (Chatti, 2019 : 93). Le narrateur de la nouvelle ressent « moins le fardeau du passé, la pesanteur du vécu, le poids des choses » (Gorodé, 1996 : 78) que Benjie, bientôt admiré par les jeunes filles dont il ne soupçonne même pas l’intérêt. Le sérieux du personnage, qui est pourtant déscolarisé, et sa vocation à la fois politique et intellectuelle vont s’affirmer sous l’influence de son oncle, « militant actif » :

« En effet, au contact de ce dernier, Benjie avait peu à peu renoncé à nos entraînements de foot et à nos quelques autres petits loisirs pour distribuer les tracts, parler dans les réunions et aller en tournée d’information avec d’autres dans les tribus. Il délaissa quelque peu la panoplie habituelle de morceaux choisis pour lycées et collèges pour se lancer dans une découverte laborieuse d’œuvres de “La petite collection Maspero” bleue telles Les damnés de la terre de Frantz Fanon, Unité et lutte d’Amilcar Cabral ou Souvenirs de la guerre révolutionnaire de Che Guevara. » (Gorodé, 1996 : 80)

18Fort de ses lectures, Benjie s’engage dans l’éducation politique de ses cadets qu’il ne tarde pas à entraîner avec lui :

« Dès lors, il ne pouvait que nous polariser vers la mouvance où avec lui, de sit-in en manif, nous nous faisions embarquer et tabasser par les flics […]. Benjie, lui, aiguisait sa parole, faisait ses armes et commençait à se frayer son petit bonhomme de chemin dans le mouvement de lutte. » (Gorodé, 1996 : 81)

19Pendant qu’ils effectuent ensemble leur service militaire en Vendée, le narrateur commence à mener une double vie et à glisser vers la drogue et le libertinage, alors que Benjie demeure « fidèle à lui-même » (Gorodé, 1996 : 82) et profite de ses permissions à Paris pour y politiser ses « frères » kanak et renforcer ses références théoriques : « Parallèlement, il poursuivait ses lectures avec Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Rosa Luxembourg, Mao Tsé Toung, Hô Chi Minh, Giap et bien d’autres encore » (Gorodé, 1996 : 84).

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20Benjie retourne à Kanaky trois ans avant le narrateur qui découvre à son arrivée que son ami vient de fonder une famille, sans pour autant renoncer à ses engagements : « Mais il était surtout devenu l’un des militants les plus actifs de notre cause » (Gorodé, 1996 : 84). Quand la situation se tend lors du « boycott actif » des élections territoriales du 18 novembre 19844, « Benjie était donc sur la brèche et multipliait les réunions tribu par tribu avec d’autres responsables locaux » (Gorodé, 1996 : 85). Si la phase intense de la lutte collective représente pour le narrateur « un temps rédempteur et comme un moment de grâce » (Gorodé, 1996 : 86), la normalisation relative intervenue après les « événements »5 le replonge dans sa dépendance à la drogue et ébranle ses convictions : « Après la démobilisation qui a amené la disparition progressive des comités de lutte, je n’ai pas eu le courage d’exposer à Benjie mes doutes et mes interrogations concernant le mouvement » (Gorodé, 1996 : 86). Benjie finit par retrouver son ami, mais le narrateur se meurt du sida… En opposant ainsi le destin de ces deux amis et éphémères compagnons de lutte, Déwé Gorodé suggère on ne saurait plus clairement que la politisation authentique du militant modèle, dont la conscience se forge autant par l’action collective que par les lectures de la tradition révolutionnaire, le protège de la déchéance qui guette tant de jeunes Kanak, arrachés à leurs racines dans les clans et dépourvus d’un cadre théorique protecteur.

21Comme Benjie, plusieurs militants fictionnels ont un parcours politique passablement linéaire. L’engagement de Hiva, dans Avant la saison des pluies de Rai Chaze est ainsi très ancien, puisqu’il affirme dès les premières pages du livre : « Lorsque je suis revenu vivre à Tahiti, il y a maintenant vingt ans, j’ai naturellement rejoint le mouvement politique qui parlait d’indépendance » (Chaze, 2010 : 15). Et lorsque Te Ua lui demande, après une nuit d’amour, comment il est devenu indépendantiste, Hiva indique : « Je crois qu’il n’y a pas eu de moment précis. C’est un sentiment qui a toujours été naturellement là, en moi. Je n’ai jamais pensé autrement, aussi loin que je puisse me souvenir » (Chaze, 2010 : 210). Cet engagement de longue durée caractérise également Kim et Miko dans la nouvelle « L’agenda de Lida », explicitement qualifiés de « militants de la première heure » (Gorodé, 1996 : 93), expression réutilisée par l’autrice pour caractériser Tiapi (Gorodé, 2012 : 37).

22Cela dit, tous les parcours ne sont pas linéaires et Déwé Gorodé n’occulte ni les adhésions plus tardives, ni l’abandon, par certains, de la lutte collective. La narratrice de « L’agenda de Lida » indique :

« J’exprimais ma surprise quand j’entendais Miko affirmer de certains vieux parmi les plus actifs à nos côtés qu’ils avaient été autrefois les adversaires les plus virulents du mouvement à ses débuts. S’esclaffant dans la nuit, ils savouraient à sa juste dimension cet heureux retournement des choses. Puis ils y opposaient le parcours inverse d’autres militants de la première heure qui se posaient en donneurs de leçons et exhortaient vainement les gens à ne pas s’engager dans ce qu’ils appelaient la violence. » (Gorodé, 1996 : 96)

23En revanche, certains environnements familiaux ne peuvent que favoriser l’engagement. Tâdo, élevée par un père depuis toujours politisé, et présente à ses côtés lors des meetings, a d’emblée vocation à s’impliquer elle aussi dans la lutte anticoloniale, mais certaines expériences particulières renforcent sa détermination : « En effet, ce procès et la répression qui s’ensuit marquent le début de sa prise de conscience politique sur la justice coloniale et le système qu’elle protège. Cette expérience la pousse de plus en plus vers l’engagement aux côtés des siens et des plus démunis » (Gorodé, 2012 : 123). Il s’agit même d’un phénomène plus général parmi les camarades de Tâdo qui montre à quel point la violence de l’État colonial est contre-productive : « La montée de la répression renforce les militants dans leurs convictions » (Gorodé, 2012 : 137).

24Le parcours politique du Tahitien dans Le Bambou noir est nettement plus complexe puisque le protagoniste, qui semble évoluer du jeune révolté vers le militant en passant par le sympathisant et l’activiste, connaît aussi des moments de désengagement et de retrait dans la sphère amoureuse, puis familiale et professionnelle. Peu après son arrivée à Paris pour étudier aux Beaux-Arts, le jeune artiste, déjà en rupture de ban, retrouve son ami Marc qu’il avait connu au lycée Gauguin de Pape'ete. Étudiant en sciences sociales et familier d’économie politique, c’est lui qui va se charger très rapidement de la formation politique du Tahitien lors d’interminables discussions dans l’appartement exigu que le héros du récit occupe au 5e étage d’un immeuble délabré :

« L’étudiant en arts plastiques préparait leur repas pendant que Marc, appuyé nonchalamment sur le chambranle de la porte de la cuisine, lui résumait doctement les sujets des travaux dirigés de sociologie, d’ethnologie et d’économie politique auxquels il avait assisté durant la semaine. Quand le repas était prêt, ils débattaient de notions qui leur venaient à l’esprit et exploraient les applications pratiques en milieu polynésien. Ils avaient résolument pris le parti de faire de la Polynésie leur objet privilégié de validation des théories et des méthodes d’investigation découvertes au fil des enseignements reçus par Marc et des lectures qu’ils partageaient. » (Pambrun, 2005 : 24)

25La rencontre avec Agate l’éloigne de Marc, mais sa maîtresse l’incite à assister à une conférence de l’agronome René Dumont dont ils partagent tous les deux les thèses écologistes. Pourtant, le Tahitien ne tarde pas à mesurer la distance qui le sépare de sa maîtresse qui rêve « de partir avec lui pour se chauffer au soleil tropical » (ibid. : 39) :

« Agate éprouvait alors un besoin radical de changer de vie, de quitter la banlieue qu’elle avait vue grandir plus vite qu’elle et de peindre les couleurs que Gauguin, Masson ou Morillot avaient eu la chance de toucher. Son compagnon […] n’avait cure de ses considérations picturales. Pour lui, les couleurs polynésiennes ne se déploieraient et ne prendraient tout leur sens qu’à l’indépendance de son pays. Par une étrange alchimie de la pensée, les théories de l’émancipation des peuples qu’il avait absorbées au cours de ses lectures et de ses rencontres s’étaient distillées dans son corps de Polynésien mal nourri par les retombées de dix ans d’essais nucléaires et elles avaient rassemblé et cimenté toutes les pièces du puzzle de sa révolte instinctive. » (ibid. : 40)

26Ce sont, on le voit, les lectures et les échanges intellectuels qui ont forgé les convictions politiques du Tahitien et donné un sens à sa révolte initiale. La passion avec laquelle il adhère aux thèses indépendantistes et son hostilité croissante à l’égard de la France finissent par donner à Agate un sentiment d’exclusion qui la conduira à s’éloigner. L’engagement politique du Tahitien prend alors des formes plus violentes et publiques. Entraîné par son ami Pierre qui sympathise avec le parti Ia mana te nuna'a, il participe à une réunion délicate d’une association d’étudiants tahitiens où un petit groupe dissident d’extrême gauche s’oppose à une majorité d’étudiants, souvent chinois, issus de la bourgeoisie tahitienne. Alors que Pierre lui avait proposé un simple rôle d’observateur, le Tahitien intervient subitement avec un discours anticolonial véhément pour plaider l’autodissolution d’une association qu’il présente comme totalitaire, et son éloquence remporte les votes de l’assemblée. En agissant ainsi en « électron libre », le sympathisant se transforme en activiste qui n’obéit qu’aux impulsions que lui dictent, sur le moment, ses convictions, sans aucune considération pour une organisation. Mais cette action spontanée n’est que le prélude d’un engagement qui se radicalise au sein d’un groupe de contestataires qu’il considère comme ses « coreligionnaires » (ibid. : 70) :

« Il savait qu’il prenait le risque de s’afficher en décidant de leur apporter son soutien, mais il était révolté à l’idée qu’ils se retrouvaient seuls face à la réprobation de toute la communauté étudiante pour laquelle, en définitive, ils se battaient. Tous les bons conseils de Marc sur l’art et la manière de divulguer la nature de son engagement le plus tard possible s’étaient envolés en fumée. Le besoin irrépressible de prendre parti l’avait forcé à dévoiler une partie de ses batteries plus tôt que prévu. » (ibid. : 70)

27L’action du Tahitien s’inscrit donc bel et bien dans un collectif, mais un collectif d’opposants non structuré où il se réserve en activiste accompli une entière liberté d’initiatives individuelles, y compris celle de pulvériser, avec une bombe de peinture rouge, sur un mur de l’atelier des Beaux-Arts, l’exhortation : « Faites péter votre sale bombe chez vous » (ibid. : 75). Cette inscription, réalisée dans un moment de grande agitation, est accompagnée d’une signature qui affiche sa solidarité avec un groupe de prisonniers mutinés de la prison de Nu'utania. En prenant conscience que ses activités font l’objet d’une surveillance et risquent de lui coûter sa bourse, le Tahitien décide de rentrer en Polynésie en 1978 avec Miri, la jeune femme rencontrée lors de la réunion animée de l’association d’étudiants.

28À Tahiti, le protagoniste est rapidement confronté aux contraintes de la réalité. Il fonde une famille avec Miri et met ses talents artistiques au service d’un bureau d’architecture spécialisé dans l’habitat traditionnel. Ses convictions politiques ne s’accordent pas avec celles de son épouse, issue d’un milieu privilégié, mais pendant un certain temps, elles demeurent d’autant plus cantonnées à la sphère privée qu’une chape de plomb, liée au gouvernement de Gaston Flosse, limite fortement l’expression démocratique. Pendant plusieurs années, le Tahitien redevient un simple sympathisant et sa seule présence auprès de grévistes du secteur hôtelier suscite une première crise avec son épouse.

29En 1984, le Tahitien a adhéré au parti indépendantiste et son implication dans le fonctionnement du parti en tant qu’organisation le transforme en militant :

« Durant plusieurs mois, il avait assidûment fréquenté la permanence du parti indépendantiste, installé dans un petit local à la sortie de la ville. Les premières semaines, animé d’une sorte de feu sacré, il avait joui de cette immersion dans une culture politique organisée autour de l’indépendance et de l’arrêt définitif des essais nucléaires à Moruroa et Fangataufa. » (ibid. : 129)

30Son engagement au sein du parti et le prestige de sa formation aux Beaux-Arts valent au Tahitien d’être particulièrement apprécié par ses compagnons de lutte :

« Peu importait en fait l’établissement qu’il avait fréquenté et les études qu’il avait suivies, il avait été “dans une grande école” et cela suffisait pour être l’objet de toute la considération des militants du parti. Il avait enfin trouvé la reconnaissance sociale à laquelle il aspirait inconsciemment. » (ibid. : 129)

31Cela dit, l’artiste est un intellectuel beaucoup trop critique pour supporter longtemps la discipline qui caractérise le militant et son engagement au sein de l’organisation en fait rapidement les frais : « Mais peu à peu, en désaccord avec les instances dirigeantes, il avait de moins en moins pris la parole et avait tempéré ses initiatives, au point de se faire plus rare aux réunions du parti. » (ibid. : 129)

32Dégoûté du régime autonomiste et affecté par la mort de son ami Alexandre qui « avait milité sans répit sur tous les fronts de la lutte antinucléaire et indépendantiste pendant près d’une dizaine d’années » (ibid. : 135), le Tahitien s’éloigne longtemps de tout travail politique sans pour autant se rapprocher des siens : « Il avait abandonné non seulement toute activité militante, mais ne se sentait plus du tout concerné par le sort de sa famille ni de son pays » (ibid. : 137). Lors d’affrontements violents à Pape'ete, le Tahitien « s’en voulait de s’être si longtemps éloigné des mouvements sociaux polynésiens » (ibid. : 146). Son engagement sera d’autant plus déterminé auprès des opposants à la construction d’un hôtel de luxe sur le site de Tetaitapu. Elle provoque aussi la rupture avec Guy, l’architecte responsable de son agence, qui a négocié en secret avec les autorités, au mépris de leurs convictions communes. Bientôt licencié pour avoir dénoncé son employeur pour délit d’initié au conseil de l’ordre des architectes, le Tahitien consacre tout son temps et son énergie à soutenir les contestataires qui ont formé une association pour empêcher le projet. Alors même qu’il participe à nouveau à une lutte collective, il fait l’amer constat d’une forme d’isolement :

« Et même quand il se retrouvait à des réunions de l’association, qui pouvaient parfois rassembler près de quatre cents personnes, il soupçonnait à quel point ce sentiment d’appartenance communautaire pouvait être fragile s’il n’adhérait pas totalement aux valeurs du groupe. » (ibid. : 186)

33Révolté par les injustices, les essais nucléaires et l’héritage colonial qui pèse sur la Polynésie, le Tahitien est un artiste et un intellectuel profondément politisé et solidaire de son peuple mais aussi un écorché vif dont les aspirations croisent celles des indépendantistes et des écologistes du fenua sans qu’il puisse durablement s’identifier à un collectif organisé. Son engagement le conduit à un moment, assez bref, à devenir militant dans le cadre du parti, mais son tempérament et son esprit critique sont peu compatibles avec la discipline nécessaire et l’entraînent davantage vers un activisme qui connaît d’ailleurs des fluctuations liées au contexte politique.

34Pour faire un point d’étape sur le profil des militant·es de notre corpus et leur parcours politique, on remarquera qu’il s’agit exclusivement d’autochtones océanien·nes issus, dans leur grande majorité, de milieux très modestes qui ont adhéré majoritairement de façon précoce à l’idéal indépendantiste, avant même le début du récit, et rallié les partis qui les incarnent respectivement en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie. On ne peut qu’être frappé par l’absence de personnages d’origine européenne parmi eux : si l’aisance économique n’empêche pas de s’impliquer dans les luttes collectives des autochtones, il est nécessaire d’appartenir aux peuples dominés pour jouer un rôle de militant·e dans nos fictions. Une adhésion progressive est le fait soit d’une très jeune femme qui fait l’apprentissage de la politique à travers une première liaison amoureuse (la narratrice de Mūtismes) soit d’un jeune homme d’un milieu favorisé qui, à l’origine apolitique, est confronté à la violence coloniale par la spoliation liée aux essais nucléaires (Terii). L’engagement constant au sein d’une organisation, à partir du moment où ils/elles y adhèrent, domine largement parmi les personnages cités. Incarnation du personnage problématique, le héros du Bambou noir fait ici exception. Pris au piège d’un mariage avec une demie solidaire des élites locales, le Tahitien vit en effet de façon tragique les contradictions entre sa vie familiale et professionnelle bourgeoise et les combats politiques et syndicaux dont il est solidaire. Il nous faut donc parler des causes qui peuvent rassembler, mais parfois aussi diviser les personnages océaniens engagés dans une lutte collective, et des actions qu’ils entreprennent pour les faire avancer.

Les combats des militant·es

35Dans les romans mentionnés, tous·tes les militant·es sont opposé·es aux essais nucléaires de la France en Polynésie (Pfersmann, 2021) et adhèrent tous·tes, à un moment donné, à des collectifs indépendantistes, à Tahiti, comme en Kanaky quand ils et elles n’en sont pas déjà membres avant même le début de la narration. Cela dit, l’indépendance n’est pas forcément une fin en soi pour les personnages. Pour la narratrice de Mūtismes, elle d’abord une signification sociale : 

« l’indépendance, pour moi, rimait majestueusement avec “égalité”. […] La jeunesse, ma jeunesse, me faisait croire qu’un pays libre ou libéré permettait et encourageait enfin une société sans classe, où il n’y aurait plus ni pauvres, ni riches. » (Peu, 2002 : 81)

36Ce souci est partagé par le Tahitien du Bambou noir qui reproche au dirigeant du « Front » de faire une « telle fixation sur l’indépendance politique comme préalable à tout projet de société que ça tournait à l’obsession. Le Tahitien estimait qu’il fallait “vivre l’indépendance maintenant”, pour traduire l’idée que le parti devait avoir pour objectif de faire de Faa'a une commune pilote en matière de développement durable » (Pambrun, 2005 : 129).

37On remarquera au passage que la préoccupation écologique est assez rarement mise en avant par les militant·es de notre corpus.

38Leurs revendications sont davantage foncières et culturelles, comme en témoigne la scène du meeting rapportée par la narratrice de Mūtismes :

« Là aussi, les discours s’enchainaient. Des vieux sages aux plus jeunes, fougueux et impatients, ils venaient tous dire leur incompréhension et leur volonté de se réapproprier leur terre, leur langue, leur culture. La vraie cependant, pas celle qu’on avait “folklorisée” pour le heiva et que l’on vendait, par la suite, aux grandes chaînes hôtelières. » (Peu, 2002 : 106)

39Le système de formation est une autre cause importante et fait l’objet de nombreuses contestations. Tout en ayant évolué, l’école républicaine néglige encore les spécificités locales et fabrique l’échec scolaire des Océanien·nes. C’est le constat de Tâdo lors d’un meeting :

« Vous savez, on n’est toujours pas sorti de la bonne vieille école coloniale que j’ai connue autrefois à la tribu […]. Bien sûr que ça ne se passe plus comme ça aujourd’hui, mais le système est encore plus sournois avec la sélection qui s’opère, évidemment, aux examens, ou à l’entrée en sixième, puis en seconde. Voilà pourquoi il n’y a que très peu de nos élèves qui arrivent au bac. On n’a toujours pas de professeur, pas d’avocat, ni médecin, ni ingénieur. […]. Tout ça pour dire qu’il faudra penser à l’adaptation des programmes et du rythme scolaire ainsi qu’à l’introduction de nos langues à l’école. » (Gorodé, 2012 : 86)

40La question des terres spoliées par les colons est particulièrement sensible en Nouvelle-Calédonie et les revendications des militant·es concernant le foncier sont nettement plus présentes dans Tâdo, Tâdo, wéé que dans les récits tahitiens. Lors d’un meeting, un des orateurs exige en particulier « l’agrandissement des réserves, solution pour sortir de la peau de chagrin foncière et de la mort lente, imposée au compas et à l’équerre ou par la poudre et le canon lors de la colonisation » (Gorodé, 2012 : 64).

41Les questions économiques et la lutte anticapitaliste sont également un enjeu essentiel, davantage théorisé et formulé en termes marxistes, dans Tâdo, Tâdo, wéé ! :

« Les militants organisent des séances d’éducation politique. Ils expliquent les concepts qui permettent d’appréhender la nature, les fondements et les mécanismes de l’exploitation de l’homme par l’homme. Ils expliquent les formes d’impérialisme que sont le colonialisme et le néocolonialisme. Ils apprennent que le moteur du changement, c’est la lutte des classes. Ils adaptent aux tribus cette analyse de l’exploitation capitaliste en décrivant les cas de la production du café et la monoproduction du nickel au pays. » (ibid. : 125)

42Le roman montre également des dissensions, à ce sujet, au sein du mouvement puisque Tâdo est confortée par son père « sur la rupture avec les camarades qui ont quitté le parti faute d’avoir compris son choix idéologique de l’analyse de la lutte des classes » (ibid. : 135).

43Si les luttes des militant·es chez Chantal T. Spitz, Titaua Peu, Rai Chaze et Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun concernent presque exclusivement des enjeux du fenua, l’engagement indépendantiste des militant·es kanak va de pair, dans Tâdo, Tâdo, wéé ! avec un positionnement nettement plus internationaliste (Chatti, 2019 : 89). La proximité de Tiapi avec l’Indonésien Abdul est glosée en ces termes :

« Comment ne pas dialoguer avec ceux qui avaient fondé leur propre parti et poussé à l’organisation des travailleurs colonisés, exploités par le système capitaliste étendu à la planète. Comment ne pas placer son espoir dans ces grands pays construisant le socialisme, l’URSS, la Chine, le Nord-Vietnam ainsi que l’Algérie et ou Cuba ? » (Gorodé, 2012 : 50)

44Selon un « militant des relations internationales du Front indépendantiste », qui prend la parole lors d’un meeting, la lutte du peuple kanak s’inscrit dans une lutte globale des peuples premiers en Océanie :

« Nous ne sommes plus seuls et isolés dans notre lutte, car il faut savoir que depuis la conférence pour un Pacifique dénucléarisé qui s’est tenue à Suva, aux Fidji, un comité de coordination a été créé entre tous les mouvements de libération mélanésiens, micronésiens et polynésiens pour un Pacifique dénucléarisé et indépendant. Il est soutenu par les Aborigènes ainsi que par la gauche australienne et néo-zélandaise, le NFIP- Nuclear Free and Independant Pacific. Avec nos frères maoris de Aotearoa […], il y a aussi ceux de West Papua ou Irian Jaya, et de Timor de l’Est, ceux qui sont envahis par l’armée indonésienne. » (Gorodé, 2012 : 84)

45Pour que les causes défendues par les militant·es de nos fictions aient des chances sinon de triompher, du moins d’avancer, elles doivent bien entendu donner lieu à des discussions et des actions décidées collectivement. C’est pourquoi les meetings et les réunions jouent un rôle important dans les textes. C’est à l’occasion d’un meeting à Raiatea que la narratrice de Mūtismes retrouve Rori et admire en lui l’orateur qui exprime les revendications indépendantistes en tahitien (Peu, 2002 : 109). Les réunions sont très fréquentes dans le roman de Déwé Gorodé et la discussion politique y est étroitement articulée avec les traditions culturelles kanak : « La polyvalence est de mise. Tel militant passe de responsable politique à porte-parole ou orateur coutumier selon sa position clanique et sa fonction sociale » (Gorodé, 2012 : 168).

  • 6 Le combat du Tahitien contre la construction d’un hôtel de luxe à Punaauia renvoie à un engagement (...)

46D’un point de vue narratif, les réunions permettent notamment de faire entendre, par leurs voix, la parole publique des militant·es et leurs doléances qui sont généralement identiques aux revendications des auteur·es eux-mêmes6. Dans Tâdo, Tâdo, wéé ! elles sont aussi l’occasion de séances d’éducation politique, parfois plus ardues et destinées aux « plus motivés » : « Il faut allier l’analyse théorique à la pratique de la lutte pour bien connaître l’adversaire et mieux le combattre » (ibid. : 148).

47Pour pallier les dysfonctionnements de l’école « républicaine » et proposer un système de formation davantage adapté à la jeunesse kanak, les militant·es de Tâdo, Tâdo, wéé ! s’engagent dans la mise en place des epk, « écoles populaires kanak, pour protéger les enfants tout en les instruisant et leur apprenant leur coutume, leur langue et leur culture » (Gorodé, 2012 : 187). Toutefois, ces institutions ne font pas l’unanimité, même au sein du mouvement :

« École buissonnière, hors de la zone de contrôle du vice-rectorat, l’EPK est une école qui dérange. À commencer par les enseignants kanak, mêmes militants actifs du Front, qui se mettent à la critiquer […]. Il semble difficile de quitter les sentiers battus de l’école coloniale. » (Gorodé, 2012 : 188)

48L’action collective des militant·es suppose également une coordination de qualité et une structuration du mouvement :

« Le parti s’appuie sur la détermination des militants organisés en section de base par tribu et en comité régional par commune. Ils font trois assemblées générales par an avant le congrès annuel, l’instance suprême qui fixe les objectifs, définit la stratégie et affine l’organisation du mouvement. » (Gorodé, 2012 : 125 sq.)

49Cette organisation rigoureuse s’avère indispensable lors des moments de crise qui donnent lieu aux actions les plus retentissantes, en particulier pendant la période des « événements » en Nouvelle-Calédonie. Le « boycott actif » des élections de novembre 1984 passe par des manifestations, des barrages, des occupations de terrains et des conflits violents avec les forces de l’ordre. C’est aussi à ce moment crucial de Tâdo, Tadô, wéé ! que la militarisation du mouvement est la plus marquée et que le terme de « militant » fait songer à son étymologie guerrière. Une responsabilité particulière revient alors à Willy : « Alliant l’expérience politique et militaire, il dirige les opérations » (Gorodé, 2012 : 154).

50On retiendra de ces analyses que l’adhésion aux idées indépendantistes et aux revendications culturelles qui constituent le dénominateur commun des militant·es de nos fictions s’accompagne de combats davantage liés aux spécificités historiques des deux territoires concernés, à savoir l’opposition aux essais nucléaires en Polynésie et la lutte pour la récupération des terres spoliées en Nouvelle-Calédonie. La formation marxiste de Déwé Gorodé la conduit également à insister davantage sur la dimension internationale de la lutte anticoloniale que ne le font les écrivains tahitiens. Surtout, elle insiste beaucoup plus sur le rôle politique des femmes. Dès sa première intervention lors d’un meeting, Tâdo encourage ainsi ses camarades féminines à prendre la parole, et vit cette prise de parole comme une délivrance (Gorodé, 2012 : 90). Il est temps d’aborder les questions que les militantismes de nos fictions soulèvent par rapport au genre.

Militantisme, vie amoureuse et question de genre

51Militer pour une noble cause peut rapprocher des êtres humains. La passion de la narratrice de Mūtismes pour Rori semble liée à l’engagement politique de son amant dont elle rejoint le combat. C’est aussi la cause indépendantiste qui crée une profonde complicité entre les deux personnages principaux dans le roman de Rai Chaze. Dans un moment de tendresse partagée, Hiva et Te Ua rêvent du moment où ils auraient un passeport disant qu’ils sont citoyens de Tahiti Nui (Chaze, 2010 : 183).

52Une passion unit également Lida et Kim dans « L’agenda de Lida », mais il s’agit d’une passion interdite et passablement clandestine puisque Lida est la compagne de Miko et qu’une « complicité fraternelle » lie les deux protagonistes masculins. Du coup, l’amour entre Lida et Kim s’exprime sous forme de signes discrets et le militant affecte publiquement une distance à son égard. Pris par ses responsabilités politiques, Kim est surtout amené à s’éloigner très souvent et Lida souffre de ses absences répétées. L’agenda éponyme de la nouvelle lui tient lieu d’exutoire jusqu’à la nuit qu’elle partage avec son amant avant son départ définitif. Raylene Ramsey fait justement observer que ce militant « qui court le monde sans elle » s’inscrit dans la série « des hommes qui ne veulent, ou ne peuvent, rester en place et maintenir une relation fidèle et stable » (Ramsey, 2025).

53Alors que Lida et Kim partagent le même combat politique, dans Le Bambou noir, le Tahitien apprend à ses dépens que son épouse Miri supporte mal ses convictions indépendantistes et surtout sa participation à des actions collectives à caractère syndical et politique. Lorsqu’il passe de longues heures avec les grévistes de la grande hôtellerie, Miri lui reproche de négliger sa famille, mais le Tahitien n’est pas dupe :

« Au fond, il savait que les reproches de Miri n’étaient que des prétextes pour masquer la véritable raison de sa colère : elle était hostile à la grève. Mais il n’avait jamais voulu aborder le sujet jusqu’au jour où, alors qu’il rentrait chez lui encore plus tardivement que d’ordinaire, elle a laissé éclater son exaspération en l’accusant de travailler contre elle, contre le gouvernement, et contre sa famille. » (Pambrun, 2005 : 120)

54La rupture avec son épouse est finalement consommée lorsque le Tahitien s’engage à nouveau dans la lutte collective, déjà évoquée, contre la construction d’un grand hôtel sur Tetaitapu et qu’il s’avère incapable de répondre aux inquiétudes de Miri qui lui demande ce qu’elle deviendra pendant qu’il se lance dans un discours virulent contre le gouvernement français. Décontenancé, il lui reproche de n’être qu’une « petite bourgeoise demie qui ne se souciait que de la couleur du vernis à ongles qu’elle pourrait mettre pour sortir » (Pambrun, 2005 : 188) et l’enferme ainsi dans des stéréotypes machistes qui précipitent son départ.

55Le Bambou noir a des qualités à la fois littéraires et politiques réelles, mais le partage genré des convictions politiques est sans doute une limite du texte. Ce sont en effet les protagonistes masculins comme le Tahitien et son ami Alexandre qui monopolisent l’adhésion clairement valorisée à l’idéal de l’indépendance, tandis que les personnages féminins comme la mère du héros et Miri préfèrent le statu quo ou se sentent exclus comme Agate.

  • 7 Un nakamal est une cabane ou un salon aménagé dans un jardin où l’on consomme le kava à Nouméa (voi (...)

56Alors que le militantisme semble être essentiellement une affaire d’hommes dans les nouvelles de L’Agenda, dans Mūtismes et dans Le Bambou noir, la situation s’inverse dans les romans de Déwé Gorodé et dans Pina. Il faut renvoyer d’emblée aux études approfondies que Raylene Ramsey a consacrées à L’Épave et aux problèmes complexes que ce texte soulève par rapport aux violences sexuelles subies par les femmes kanak (Ramsey, 2014 : 209 sqq). Dans le roman, la principale militante est la conteuse Lila ; Tom est témoin d’un discours qu’elle adresse, dans un nakamal7, à une autre militante sur son parcours, ses engagements et les blessures de sa vie. Comme elle sombre dans l’alcool après le décès de son tout jeune fils, son compagnon fait le maximum pour l’aider à s’en sortir jusqu’au moment où la séparation devient inéluctable :

« Évidemment, un beau jour, mon copain a fini par en avoir ras le bol de me voir soit complètement bourrée, soit totalement atteinte et il s’est tiré avec une sœur, militante et sérieuse comme lui. Et c’était beaucoup mieux comme ça, pour lui et son travail. » (Gorodé, 2019 : 70)

57Dans Pina, après avoir attendu en vain Ma, John connaît un moment de détresse et de nostalgie. « D’un coup, comme ça, il se mit à penser à son passé. Celui de militant, anti-nucléaire, anti-colonialiste. Cette époque si belle, où les rêves, c’étaient tout ce à quoi il carburait » (Peu, 2016 : 229). John fait un constat désabusé :

« Aujourd’hui, il n’y a plus d’idéaux, plus de combats. Il y a des artistes qui ne savent plus que danser, qui ne savent plus que sourire niaisement pour des subventions. Qui ne savent plus que s’écrire, se dire, sans aucune pudeur. » (ibid. : 230)

58Par rapport à l’amant de sa mère dont l’activité militante est ainsi renvoyée au passé, Hannah incarne en revanche à la fois la résilience et l’avenir de la militance politique. Elle, qui a été sexuellement abusée par son père, retourne à Tahiti après plusieurs années passées en France et s’engage publiquement dans le référendum sur l’indépendance de la Polynésie. Nous l’apprenons par la voix de Michel qui regrette ce choix de sa maîtresse, mais lui donne raison dans un long monologue sur la persistance du colonialisme (ibid. : 287 sq).

59Le militantisme de Tâdo est également incompatible, dans le roman de Déwé Gorodé, avec les choix de son amant Théo qui s’est réengagé pour quinze ans dans la gendarmerie après avoir enseigné à ses côtés. Alors qu’il l’implore en vain de ne pas participer à un sit-in destiné à subir la violence policière, elle le supplie, tout aussi vainement, de ne pas rejoindre ses collègues. Tadô refuse ses ultimes avances et le quitte :

« Tâdo s’éloigne de l’impasse de l’amour impossible où s’éteint peu à peu l’enseigne des cœurs en rade. N’aspirant plus qu’à sa liberté pleine et entière. La liberté d’esprit, d’opinion, de réunion et d’action, la liberté de devenir vraiment solidaire des militants de la première heure dans la longue marche de leur peuple vers la liberté, la dignité et la justice. » (Gorodé, 2012 : 120)

60Au-delà de l’engagement particulier de cette héroïne qui, tout au long de sa vie, privilégie l’action militante au détriment de sa vie amoureuse, le roman de Déwé Gorodé montre que, dans la foulée des événements de 1984, la politique a cessé d’être une affaire exclusivement masculine :

« Les femmes ne sont pas en reste en cette période de prise de conscience collective. Elles pénètrent ensemble, pour la première fois, la sphère politique dévolue aux hommes porteurs de la parole du clan, de la case et du pays. » (ibid. : 186)

Conclusion

61Faisons un bref bilan en guise de conclusion en nous servant de l’univers théâtral de Pierre Gope. Dans les dernières pièces du dramaturge kanak qui ont accompagné les trois référendums sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie (Moi, je vote… blanc, Convergence et Amour tabou) et suivi la pandémie du Covid (Kaze), les principaux personnages sont des dirigeant·es politiques des deux bords (Gope, 2022a ; 2022b ; 2022c et 2023) et non plus de simples militant·es. Si, comme l’observe Dominique Wittorski, on ne reconnaît personne précisément dans Moi, je vote… blanc (Gope, 2022a : 9), le personnage de Philippe, dans Convergence, est « librement inspiré de Philippe Gomès, homme politique, ancien maire de La Foa, président du gouvernement au moment de l’écriture du texte, leader de Calédonie ensemble » (Gope, 2022b : 20). En braquant ainsi les projecteurs sur les responsables politiques, Pierre Gope use de la satire pour démasquer cruellement leurs turpitudes et leurs contradictions.

62Si les contradictions et les ambiguïtés des personnages ne sont pas entièrement absentes dans notre corpus de fictions narratives, il faut reconnaître que les humbles militants et militantes qui peuplent ces nouvelles et ces romans sont essentiellement des personnages extrêmement positifs, caractérisés par un courage et une intégrité sans faille, même lorsqu’ils connaissent des phases d’abstinence politique comme le Tahitien ou qu’ils perdent la raison dans un moment de crise comme Rori. Terii, Kim, Benjie et Tadô sont, quant à eux, admirables à tous les égards dans la durée, ce sont des personnages parfaitement « convexes », pour reprendre la terminologie de Vincent Jouve (1995). Stéphanie Vigier avait ainsi raison d’observer : « les personnages sont rarement ambigus et la caractérisation psychologique n’est pas un ressort dominant de la fiction de Déwé Gorodé » (Vigier, 2010 : 359). On peut même parler d’une idéalisation des militant·es indépendantistes dans les fictions en question qui peut faire songer à la catégorie des « romans à thèse ». À l’instar de ce genre que Susan Rubin Suleiman caractérisait dans un livre un peu daté (Suleiman, 1983), les œuvres étudiées ne laissent guère de place à une lecture plurielle et affirment des valeurs absolues. Des valeurs et des combats clairement partagés par Chantal T. Spitz, Titaua Peu, Rai Chaze, Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun et Déwé Gorodé : il s’agit, après tout, de textes militants rédigés par des auteurs et des autrices dont certaines n’hésitent pas à se revendiquer de la littérature « engagée », ce qui est rarement le cas des écrivains politisés en France hexagonale, qu’Alexandre Gefen a interrogés au sujet de cette notion sartrienne (Gefen, 2022). L’inconvénient d’englober nos romans dans le genre du « roman à thèse » serait toutefois de suggérer une dimension « autoritaire » (Suleiman, 1983 : 18) qui leur est étrangère.

63Nos fictions n’occultent pas quelques points de discordance entre militant·es ou entre le personnage et la ligne politique de son parti. Solidaire des déshérités, le Tahitien supporte mal que la lutte contre le capitalisme soit considérée comme moins urgente que l’accession à l’indépendance et certain·es militant·es indépendantistes kanak n’adhèrent pas aux epk.

64On a souvent souligné le rôle de premier plan que jouent les autrices dans la littérature océanienne d’expression française et leur présence dans ces pages en témoigne. Pourtant, ce n’est que dans les textes les plus tardifs de notre corpus que l’action militante des femmes est davantage mise en valeur que celle des hommes. C’est vrai pour Pina et surtout pour Tâdo, Tâdo, wéé !, à travers le personnage éponyme ou dans les passages qui évoquent l’entrée des femmes en politique.

65Les textes de notre corpus convergent d’un point de vue des objectifs politiques généraux et notamment indépendantistes des militants et des militantes qu’ils mettent en scène, mais la conception du militantisme est sensiblement différente entre les romans tahitiens et la fiction de Déwé Gorodé. Ses militant·es sont toujours partie prenante d’une éducation politique et cette formation, d’orientation marxiste, est très présente dans les réunions auxquelles ils ou elles participent. L’étude des grands textes de la tradition révolutionnaire et la mémoire des luttes anticoloniales internationales jouent également un rôle déterminant dans les fictions de l’autrice kanak.

66Si ce qui définit le militant ou la militante est son lien avec une organisation politique, c’est aussi dans Tâdo, Tâdo, wéé ! que le caractère commun de la lutte apparaît le plus nettement, que les militant·es anonymes en tant que sujet collectif sont aussi présent·es et impliqué·es dans l’action que les protagonistes individuels. On peut supposer que cela correspond aussi à la longue expérience militante de l’autrice elle-même que rappelle Raylene Ramsay (2005) et que Déwé Gorodé évoque dans son entretien avec Hamid Mokaddem (2007). Un écho de ce combat qui fut le sien nous est livré dans un poème du recueil Sous les cendres des conques (1985). En fin de parcours, écoutons une dernière fois sa voix, trop tôt éteinte :

Parole de Lutte
Parole offrande aux totems endémiques
parole raflée aux tabous ancestraux
polie par les eaux du pays
comme le jade arrondi des haches guerrières
brûlée sur les pierres du foyer
tel un outil de travail d’autrefois
Parole forgée au zénith de la souffrance
telle une naissance difficile longue à venir
Parole fourbie au point de non-retour
des tâches qui prennent tout de nous
Maillons de mots pour crier
la misère de nos peuples
chaînes de phrases créées
au gré de leur combat
cette clé ouvrant la voie
à la parole qui prend parti
au poème qui défend
à une poétique militante
et avant tout
à une pratique de lutte
(Gorodé, 2004 : 7)

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Bibliographie

Banare Eddy, 2016. D/Ecrire une ville : Géocritique de Nouméa à partir de brèches romanesques, International Journal of Francophone Studies 19 (3-4), pp. 301-319.

Brun Catherine, 2008. En être oui pas : Figures du militant dans l’œuvre théâtrale de Michel Vinaver, in J.-Y. Guérin (éd), Fiction et engagement politique, la représentation du parti et du militant dans le roman et le théâtre du xxe siècle, Paris, Presses de la Sorbonne, pp. 231-239.

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Gope Pierre, 2022c. Amour tabou, Nouméa, punc.

Gope Pierre, 2023. Kaze, Nouméa, punc.

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Gorodé Déwé, 2012. Tadô, Tadô, wéé ! ou « No more baby», Pape'ete, Au Vent des Îles.

Ileri Esin, 2016. L’engagement en mouvement : des « soixante-huitards » à la résistance de Gezi, in G. Pleyers et B. Capitaine (éd.), Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur, Paris, Éditions de la msh, pp. 87-100.

Jouve Vincent, 1995. Le héros et ses masques, Cahiers de narratologie 6, pp. 245-255.

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Ramsay Raylene, 2014. The Literatures of the French Pacific. Reconfiguring hybridity, Liverpool, Liverpool University Press.

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Schaeffer Jean-Marie, 1995. Le personnage, in O. Ducrot et J.-M. Schaeffer (éd.), Nouveau Dictionnaire des sciences du langage, Paris, Seuil, pp. 753-763.

Schuft Laura, 2014. Devenir « demi » en Polynésie française. Les enjeux de l’ethnicité, du statut socioéconomique et du genre, Anthropologie et société 38 (2), pp. 67–88.

Spitz Chantal T., 2003 [1991]. L’Île des rêves écrasés, Pape'ete, Au Vent des Îles.

Spitz Chantal T., 2006. Pensées insolentes et inutiles, Pape'ete, te 'ite.

Suleiman Susan Rubin, 1983. Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, Paris, Presses universitaires de France.

Vigier Stéphanie, 2010. Le personnage dans la littérature océanienne contemporaine, in J.-Y. Faberon et A. Hage (éd.), Mondes océaniens. Études en l’honneur de Paul de Deckker, Paris, L’Harmattan, pp. 357-366.

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Notes

1 Dans un contexte littéraire, Catherine Brun va dans le même sens : « Attaché à un syndicat ou un parti politique, le militant s’en fait en principe le héraut, dans un prosélytisme qui rend son engagement notoire. […] Avec lui, avec eux, puisque le militant n’est jamais que la partie d’un tout plus vaste, d’un groupe réuni par des opinions communes, on devrait savoir à quoi s’en tenir » (Brun, 2008 : 231). Voir également Ileri, 2016.

2 Mon article s’inscrit aussi dans un numéro spécial pensé comme hommage posthume à Déwé Gorodé.

3 Chantal T. Spitz dénonce la classe des métis aisés qui se considèrent comme « demis » en Polynésie (Pfersmann, 2017). Sur la sociologie des demis en Polynésie, voir Schuft, 2014.

4 On associe à ce boycott le célèbre geste d’Eloi Macharo brisant l’urne électorale dans la mairie de Canala.

5 On parle de façon euphémisante des « événements » en Nouvelle-Calédonie au sujet de la période de tension politique maximale et de quasi‑guerre civile entre 1984 et 1988.

6 Le combat du Tahitien contre la construction d’un hôtel de luxe à Punaauia renvoie à un engagement identique avéré de Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun lui-même, comme en témoigne son texte « Mirages de fer, nuages de pierre » (Pambrun, 2008 : 37-41). On retrouve les convictions de Terii dans les textes de combat où Chantal T. Spitz s’exprime en son propre nom, réunis sous le titre Pensées insolentes et inutiles (2006). Les revendications portées par la narratrice de Mūtismes et par le personnage éponyme de Tâdo, Tâdo, wéé ! se retrouvent dans les interviews données respectivement par Titaua Peu et Déwé Gorodé.

7 Un nakamal est une cabane ou un salon aménagé dans un jardin où l’on consomme le kava à Nouméa (voir Banaré, 2016 et Chantereau, 1999).

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Pour citer cet article

Référence papier

Andréas Pfersmann, « Le personnage du militant dans la fiction océanienne d’expression française », Journal de la Société des Océanistes, 160-161 | 2025, 101-113.

Référence électronique

Andréas Pfersmann, « Le personnage du militant dans la fiction océanienne d’expression française », Journal de la Société des Océanistes [En ligne], 160-161 | 2025, mis en ligne le 05 septembre 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/jso/16940 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14pes

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Auteur

Andréas Pfersmann

Professeur de littérature générale et comparée, CNRS, MSH-P ; andreas.pfersmann@upf.pf

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Droits d’auteur

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