- 1 Extrait d’une lettre de Queen Emma à un proche, Keliimoewai, en date du 20 août 1873. Emma était (...)
« There is a feeling of bitterness against these rude people who dwell on our land and have high handed ideas of giving away somebody else’s property as if it was theirs. » (Queen Emma, 1873, in Von Dyke, 2008 : 95)1
1En juillet 2019, la décision de procéder aux premiers travaux de terrassement pour la construction du Thirty Meter Telescope (tmt) rencontra l’opposition déterminée de plusieurs centaines, puis milliers de manifestant·es se faisant appeler les kia‘i – protectrices et protecteurs – du Mauna Kea. Le télescope géant devait venir s’ajouter à la douzaine d’autres observatoires construits depuis le milieu des années 1960 sur ce volcan en sommeil de 4207 mètres d’altitude, situé sur la Grande Île de l’archipel d’Hawai‘i, aussi nommée île d’Hawai‘i. Pendant plusieurs semaines, les kia‘i bloquèrent la route permettant d’accéder au sommet, campant et dormant sur les champs de lave situés à l’entrée de cette route, à environ 2000 mètres d’altitude. Malgré des arrestations, la proclamation par le gouverneur d’Hawai‘i de l’état d’urgence et la venue de la Garde nationale, aucun engin ni ouvrier ne put accéder au sommet.
2En juin 2025, le tmt est toujours au point mort, sans aucune certitude sur son installation future sur la montagne hawaiienne et probablement condamné par les coupes dans le budget du gouvernement fédéral des États-Unis. Le mouvement de souveraineté hawaiienne s’est tourné vers d’autres combats, comme la fuite de produits toxiques dans l’une des principales nappes phréatiques d’Honolulu, Red Hill, causée par la négligence de l’armée états-unienne (Kajihiro, 2024). Cependant, tout laisse à penser que la mobilisation pour Mauna Kea se réveillera à la moindre alerte, comme illustré en décembre 2024 lorsqu’une prise de parole du nouveau maire de la Grande Île en soutien au tmt a suscité une nouvelle levée de boucliers de l’opposition.
3La mobilisation pour protéger le Mauna Kea contre le tmt a été immédiatement reconnue comme un moment politique majeur dans l’histoire contemporaine du mouvement de souveraineté hawaiienne. En août 2019, un responsable politique démocrate expliquait au principal journal de l’archipel que ce qui se passait dans le campement géant au pied de la montagne était « plus intense que tous les partis politiques actuels dans ce pays » (Dayton, 2019). Le campement de l’été 2019 est entré dans l’histoire du mouvement de souveraineté hawaiienne, au même titre que la marche sur le palais royal ‘Iolani en 1993, un siècle après le coup d’État contre la reine Lili‘uokalani (Goodyear-Ka’ōpua, Hussey et Wright, 2014) (photo 1).
Photo 1. – Campement à la base du Mauna Kea, janvier 2020.
(cliché Pascal Marichalar, licence CC BY-NC-SA 4.0)
4Ce mouvement, et plus généralement l’opposition à divers projets de télescopes sur le Mauna Kea ont fait l’objet de nombreuses productions écrites. Celles-ci remettent par exemple ce cas précis dans le contexte d’une histoire séculaire de dépossession foncière (Case, 2019) et de réécriture coloniale de l’histoire (Casumbal-Salazar, 2017 ; Swanner, 2017 ; Hobart, 2019). Elles font le lien avec les pratiques autochtones d’aloha ‘āina (amour et respect de la terre nourricière) et le concept d’ea, un souffle vital et un élan de souveraineté qui émergent telles les îles d’Hawai‘i depuis l’océan (Fujikane, 2019 ; Case, 2020). Enfin, elles décrivent l’intensité des expériences individuelles et collectives du moment de l’été 2019 (Goodyear-Ka‘ōpua, 2020 ; Kuwada & Revilla, 2020 ; Maile, 2021).
5Ces écrits émanent en grande partie d’auteurices kanaka maoli (Hawaiien·nes autochtones) et sont de nature à la fois universitaire et politique, confirmant le poids historique des enseignant·es-chercheur·euses de l’université Hawai‘i dans le mouvement hawaiien, depuis Haunani-Kay Trask (1987) et Jonathan Kamakawiwo‘ole Osorio (2002) jusqu’à Noelani Goodyear-Ka‘ōpua. Leur point commun est dans la centralité donnée à la question de l’‘āina, les terres sous les télescopes, dans une perspective indissociablement culturelle, spirituelle, politique et environnementale : protéger le Mauna Kea contre un nouveau projet de construction, c’est à la fois préserver un écosystème fragile, respecter un site ancestral de cultes et de rituels qui est cité dans de nombreux mo‘olelo (récits généalogiques) comme le lieu de résidence de certaines divinités (Maly et Maly, 2005) et s’élever contre le fait que des autorités illégitimes décident de l’avenir de terres qui sont d’abord celles des Kānaka Maoli.
6Cet article prend au sérieux l’intuition du mouvement de souveraineté hawaiienne sur la centralité des enjeux fonciers. Il propose l’esquisse d’une histoire des terres sous les télescopes du Mauna Kea. À qui appartiennent-elles ? Sous quelles conditions ont-elles été cédées, annexées, réservées, louées, sous-louées ? Qui a le droit d’y faire quoi ? En particulier, quels ont été les devoirs des locataires et sous-locataires au fil du temps ? Toutes ces questions furent soulevées par les kia‘i du Mauna Kea depuis au moins la fin des années 1990, après avoir été posées auparavant en d’autres lieux emblématiques du mouvement de souveraineté pour contester l’accaparement des terres par diverses puissances et entreprises.
- 2 Les productions universitaires-militantes hawaiiennes les plus récentes ne sont pas étudiées sur (...)
7Faire l’histoire des terres du Mauna Kea permet de comprendre pourquoi la construction d’instruments scientifiques au sommet d’une montagne est l’un des points focaux du mouvement de souveraineté hawaiienne. L’historiographie que l’on se propose de passer en revue ici est aussi bien descriptive que performative : en effet, c’est à l’occasion des différentes phases de la mobilisation des kia‘i que certains pans de l’histoire foncière des terres du Mauna Kea ont été exhumés et mis en discussion, permettant aussi bien de nouvelles mobilisations que des renouvellements historiographiques2.
8Le fait qu’il n’y ait pas nécessairement de consensus sur l’interprétation des événements historiques et juridiques renvoie in fine à l’indétermination première de la prise de contrôle coloniale d’Hawai‘i dans les années 1890 : l’archipel a-t-il été formellement annexé ou bien est-il simplement occupé ? La monarchie constitutionnelle a-t-elle renoncé à sa souveraineté sur le territoire ou cette dernière continue-t-elle d’exister ? Au travers de la lutte autour des terres du Mauna Kea, c’est la nature même du fait colonial qui est interrogée par les kia‘i.
- 3 Cet article s’inscrit dans le cadre d’un travail de recherche mené depuis 2019 autour de l’histoi (...)
9Après avoir décrit la chronologie du programme astronomique du Mauna Kea et de l’opposition à ce programme, cet article se centre sur des points d’histoire du droit foncier qui ont émergé et ont été discutés à différents moments : les droits et devoirs des locataires et sous-locataires de ce qu’on a appelé à partir de 1968 la « Réserve scientifique du Mauna Kea » ; la légitimité du contrôle des autorités sur les terres dites « concédées » ou « publiques » ; le point particulier des Hawaiian Home Lands sur lesquelles passe une section de la route d’accès au sommet. Enfin, l’article étudie les importantes décisions de la Cour suprême d’Hawai‘i autour des terres du Mauna Kea dans les années 2010, en rapport avec la public trust doctrine, c’est-à-dire la doctrine régissant l’usage que les autorités sont censées avoir des terres publiques. L’histoire des terres sous les télescopes du Mauna Kea offre un condensé de l’histoire politique d’Hawai‘i depuis au moins le milieu du xxe siècle, expliquant la centralité de ce site dans le mouvement contemporain de souveraineté hawaiienne3.
10C’est dans les années 1950 que des astronomes spécialistes du Soleil décident d’installer un observatoire solaire sur le volcan éteint Haleakalā, sur l’île de Maui. Au début de la décennie suivante, une équipe d’astronomes nocturnes menée par le hollando-états-unien Gerard P. Kuiper de l’université d’Arizona commence une campagne de site testing sur Haleakalā, dont les premiers résultats sont très prometteurs. Ces astronomes bénéficient alors de financements importants de la part de la nasa dans le cadre de la course à l’espace. Des observations sur le Mauna Kea à partir de 1964 prouvent la supériorité du sommet de la Grande Île, qui bénéficie d’une atmosphère sèche, peu turbulente et plus dégagée de nuages que son homologue de Maui.
11Cet effort est soutenu par les milieux d’affaires de Hilo, la principale ville de l’île d’Hawai‘i, qui cherchent à attirer des acteurs économiques, notamment pour contrebalancer les effets destructeurs du tsunami de 1960. La venue des astronomes bénéficie aussi du cadre légal rassurant instauré depuis 1959 par l’accession d’Hawai‘i au statut de cinquantième État des États-Unis, qui facilite les investissements.
- 4 Toutes les traductions depuis l’anglais sont de l’auteur. Tous les documents d’archives cités son (...)
12La campagne de site testing du Mauna Kea reçoit le soutien inconditionnel du deuxième gouverneur de l’État, John A. Burns. Celui-ci fait notamment construire une route d’accès au sommet en seulement quelques semaines, malgré un coût élevé pour l’époque de 42 000 $. Il autorise oralement l’astronome Alika K. Herring, bras droit de Kuiper, à faire installer une dalle de béton et un dôme rudimentaire sur le sommet de Pu‘u Poli‘ahu, l’un des cônes volcaniques au sommet du Mauna Kea, pour y héberger son télescope de test. Le 20 juillet 1964, le gouverneur est présent sur la montagne avec d’autres dignitaires pour l’inauguration officielle de « l’observatoire du Mauna Kea », dont Kuiper assure qu’il est « probablement le meilleur site au monde […] depuis lequel étudier la Lune, les planètes et les étoiles4 ».
13Fin 1964, Kuiper dépose une demande de financement plus conséquent à la nasa, pour construire cette fois-ci un grand télescope permanent. Cependant, un coup de théâtre universitaire a lieu lorsque John T. Jefferies, un astronome australien plus jeune, spécialiste du Soleil et employé à l’université d’Hawai‘i depuis août 1964 seulement, décide de déposer son propre projet concurrent de télescope, qui est finalement sélectionné par la nasa au printemps 1965 grâce au soutien du gouverneur d’Hawai‘i, qui promet de prendre en charge les infrastructures nécessaires.
14En 1967, l’université d’Hawai‘i crée un département semi-autonome en son sein, appelé l’Institute for Astronomy (IfA), chargé de gérer les activités astronomiques sur le Mauna Kea et sur Haleakalā. Le logo de l’IfA représente le Mauna Kea, ceint d’une couronne de nuages. Son premier directeur est John Jefferies. En 1968, l’État d’Hawai‘i accorde à l’université d’Hawai‘i un bail d’une cinquantaine de kilomètres carrés, correspondant aux terres du sommet du Mauna Kea situées au-dessus de 3700 mètres d’altitude, pour une durée de 65 ans. Cette « réserve scientifique » (Science Reserve) est gérée de facto par l’Institute for Astronomy, qui y attire des astronomes du monde entier en leur promettant un terrain gratuit sur un site exceptionnel pour y construire leurs télescopes, en échange d’une fraction du temps d’observation réservée aux personnels et étudiant·es de l’université d’Hawai‘i.
15Le premier projet international est celui porté par des astronomes français et canadiens, qui signent avec l’université d’Hawai‘i l’acte fondateur du télescope Canada-France-Hawai‘i (cfht), dont les travaux commencent en 1974. La construction de cet observatoire ne se passe néanmoins pas aussi facilement que celle des précédents. En effet, au début de la décennie 1970, la législation environnementale est devenue plus sévère aux États-Unis ainsi qu’à Hawai‘i, obligeant les astronomes à procéder à la fois à une demande de Conservation district use permit – un permis de construire sur des terres protégées au titre de leurs ressources naturelles et/ou historiques – et à rédiger un Environmental Impact Statement, document détaillant les conséquences potentielles du projet sur le site.
16Ces procédures impliquent des enquêtes publiques. Dès 1974, le cfht fait l’objet d’une forte opposition, menée principalement par des associations de protection de l’environnement (Hawai‘i Audubon Society, Sierra Club), un temps alliées avec les chasseurs et les skieurs qui craignent de ne plus pouvoir accéder au sommet de la montagne. Cette contestation n’empêche pas l’inauguration du télescope en 1979, en même temps que celle de deux autres télescopes infrarouges, mais entraîne la publication de schémas directeurs (Master Plans) fixant des conditions au développement d’infrastructures scientifiques sur le sommet avec notamment un nombre d’observatoires limité d’abord à 7, puis relevé à 13.
17Les décennies 1980 et 1990 sont celles d’une floraison de nouvelles constructions dans la réserve scientifique, avec notamment l’inauguration des deux plus grands télescopes optiques en fonctionnement au monde (les jumeaux de l’observatoire Keck) et d’un réseau d’antennes de radioastronomie (Smithsonian Submillimeter Array). En 1994, la mobilisation contre le programme astronomique reprend à l’occasion de la construction du télescope national japonais, dit Subaru, doté du plus grand miroir monobloc au monde. Pour la première fois, le mouvement de souveraineté hawaiienne, revitalisé depuis les années 1970 et jusque-là absorbé dans d’autres luttes, concentre son attention sur le Mauna Kea et s’allie avec les militant·es écologistes du Sierra Club pour critiquer la destruction potentielle de l’environnement naturel et des sites archéologiques, notamment au moment du transport du miroir géant japonais.
18En 1998, l’auditrice indépendante de l’État d’Hawai‘i rend un rapport très critique sur la gestion de la réserve scientifique du Mauna Kea depuis trente ans, rapport discuté plus loin. En 2006, la nasa annule le financement de l’extension Outriggers de l’observatoire Keck suite à la contestation judiciaire résolue de l’alliance hawaiienne environnementale. C’est la première fois que l’opposition fait échouer un projet astronomique. Ceci n’empêche pas les astronomes du consortium Thirty Meter Telescope de poursuivre leur projet, qu’ils réussissent à faire inscrire dans le nouveau schéma directeur au début des années 2000. Cependant, en 2014, la cérémonie de groundbreaking du tmt (qu’on appellerait en français la pose de la première pierre) est annulée suite à l’intervention de manifestant·es issu·es du mouvement hawaiien. L’année suivante, le début des travaux ne peut avoir lieu du fait du blocage de la route par une douzaine de personnes kanaka maoli, dont l’arrestation marque une autre première dans l’histoire des télescopes du Mauna Kea. Enfin, en décembre 2015, la Cour suprême de l’État d’Hawai‘i annule le permis de construire sur des terres protégées (cdup), au motif que la procédure d’enquête publique n’a pas été respectée. Ce n’est qu’en 2019 que le consortium tmt se retrouve à nouveau en possession d’un cdup et d’une déclaration d’impact environnemental valides. Une nouvelle tentative de débuter les travaux en juillet 2019 débouche sur le grand mouvement des kia‘i évoqué en introduction (photo 2).
Photo 2. – Vue aérienne du sommet du Mauna Kea, 2020.
(cliché Richard Wainscoat/International Gemini Observatory/AURA/NSF, licence CC BY-NC-SA 4.0.)
19Aujourd’hui, la communauté astronomique est dans l’expectative : si le projet tmt semble presque certainement condamné, on ne sait ce qu’il adviendra de tous les autres télescopes en 2033, lorsque le bail de 65 ans de la réserve scientifique arrivera à expiration. Les astronomes seront-ils sommés de déconstruire tous les instruments et de remettre le site dans son état originel, comme leurs baux le stipulent ? En 2022, une nouvelle autorité du Mauna Kea a été nommée, qui compte en son sein des représentant·es des différentes parties prenantes, dont au moins trois opposant·es au tmt. C’est cette autorité qui, en principe, doit reprendre la gestion des terres du sommet à partir de 2027-28 ; mais nul ne peut prédire quel sera son pouvoir réel et quelles décisions elle prendra.
20Dès le premier grand projet international au début des années 1970, une question est soulevée : quel droit les astronomes ont-ils et elles de construire des télescopes au sommet du Mauna Kea ?
21Les intéressé·es ont coutume de répondre à cette question en invoquant les baux de longue durée signés à partir de la fin des années 1960 (passant sous silence la période du site testing, lors de laquelle les seules « autorisations » délivrées aux astronomes étaient orales). Dans la hiérarchie juridique, le bail le plus important est le Master Lease, bail numéro S-4191 commençant le 1er janvier 1968, pour une durée de 65 ans, c’est-à-dire jusqu’au 31 décembre 2033, par lequel le Board of Land and Natural Ressources de l’État d’Hawai‘i a cédé une parcelle de terres publiques de l’État (par distinction avec les terres publiques fédérales) à l’université d’Hawai‘i. Ce terrain de 54 km², légèrement réduit dans les années 1990 à 46 km², est défini comme « réserve scientifique du Mauna Kea » (Mauna Kea Science Reserve), dont seulement 5 % sont dévolus aux télescopes (astronomy precinct), le reste étant conçu comme une zone tampon.
22À l’époque de la signature du bail, la taille de la parcelle classe les astronomes en haut de la liste des bénéficiaires des concessions de terres publiques les plus étendues, aux côtés des Big Five – les entreprises liées à la canne à sucre – ainsi que des grands ranchs et des zones militaires. La forme du bail est régie par une loi de 1962 (Act 32), transcrite dans la loi comme Hawai‘i Revised Statute Title 12 § 171. Celle-ci fixe un terme maximum de 65 ans à tout bail de terres publiques (§171-36), dans le but d’éviter leur aliénation. Avant le Mauna Kea, l’une des premières utilisations de ce cadre juridique a été pour le bail des terres de la zone d’entraînement géante de Pōhakuloa (plus de 500 km²), au pied du volcan, signé en 1964 pour 65 ans.
23La même loi de 1962 autorise les titulaires d’un bail à contracter des sous-locations avec l’accord du Board of Land and Natural Resources. C’est ce que l’Institute for Astronomy dirigé par John Jefferies fait pour chaque télescope géré par des institutions autres que l’université d’Hawai‘i. La salle blindée des archives de l’Institute for Astronomy, sur le campus de Mānoa, contient la douzaine de baux de sous-location signés depuis le début des années 1970 jusqu’à la fin des années 1990. Chacun d’entre eux court depuis la date de signature jusqu’à la date butoir définie par le Master Lease, fin 2033. Dans la section « loyer », il est précisé que les institutions astronomiques n’auront à s’acquitter d’aucune compensation monétaire, mais qu’elles s’engagent en revanche à fournir un certain pourcentage de temps d’observation, compris entre 10 et 15 %, aux astronomes de l’université d’Hawai‘i.
24La gratuité de la mise à disposition des terres est un argument de poids pour les astronomes étrangers. Ainsi, comme l’explique l’astronome français Roger Cayrel dans un documentaire sur l’histoire du télescope Canada-France-Hawai‘i, construit dans les années 1970, les Français avaient d’abord considéré l’installation sur un site mexicain mais celui-ci présentait un inconvénient : le Mexique exigeait de prendre possession du télescope après quinze à vingt-cinq ans de fonctionnement. Selon Cayrel, « l’offre de Jefferies était bien meilleure : il nous a dit que le site serait donné gratuitement » (Bryson, 2006). Dans le calcul de l’astronome français, la nécessité de fournir une fraction de temps d’observation ne compte pour ainsi dire pas.
25Dans ses mémoires, John Jefferies reconnaît le caractère anormalement favorable de cet arrangement :
« Bien sûr, le terrain n’appartenait pas à l’université, encore moins à l’Institut. L’État aurait pu exiger le paiement d’un véritable loyer s’il l’avait voulu, mais la question ne fut tout simplement jamais posée et je n’allais certainement pas être celui qui allait la poser. Personne n’eut l’idée de remettre en question notre légitimité à revendiquer le droit effectif de propriété. » (Jefferies, 2003)
26De fait, il n’y a dans un premier temps aucune contestation audible du droit des astronomes à s’approprier ainsi le sommet du Mauna Kea. Chacun des observatoires sous-locataires prend même l’habitude de refacturer le temps d’observation aux astronomes visiteurs qui ne sont pas employés par les institutions tutelles du télescope – autour de l’an 2000, les tarifs pratiqués sur les télescopes Keck montent ainsi à environ 30 000 $ par nuit, soit 1 $ par seconde (McFarling, 2001). Ce n’est que dans les années 2010 que les porteurs du projet tmt proposent de verser un loyer monétaire pour leur parcelle de terre, loyer qui monterait en puissance sur une période de dix ans pour atteindre 1 million de dollars annuels, auxquels viendrait s’ajouter une contribution équivalente à un fonds local pour l’éducation. L’idée est évidemment d’éteindre la contestation en suggérant le manque à gagner pour les habitants d’Hawai‘i en cas d’abandon du projet. Cependant, l’une des figures du mouvement des kia‘i, Pua Case, retourne l’argument, estimant dans un entretien d’histoire orale que les treize observatoires présents pourraient déjà s’acquitter d’un million de dollars chacun : « Ce qui ferait treize millions ! » (Wizinovich, 2018).
27La contestation de l’implantation de télescopes sur le Mauna Kea se fait d’abord sur une base juridique étroite, à travers la question des obligations particulières incombant aux astronomes en tant que locataires et sous-locataires de leur parcelle. Certaines de ces obligations sont contenues dans le Master Lease et retranscrites dans les contrats de sous-location : garder les lieux propres et ordonnés, ne pas y mettre de déchets, rendre le site en bon état au terme du bail, préserver les ressources archéologiques et les sites historiques, veiller à ne pas introduire de plantes non natives et ne pas polluer ou déranger de quelque manière que ce soit les eaux du Lac Waiau, une petite étendue d’eau très importante dans l’histoire et la culture hawaiiennes, située non loin du sommet à environ 4000 mètres d’altitude.
28Les terres du Mauna Kea ont également un statut de terres protégées pour des raisons environnementales (conservation districts). Gérées par le Department of Land and Natural Resources de l’État d’Hawai‘i, ces terres ne peuvent faire l’objet d’urbanisation et toute exploitation de leurs ressources est strictement encadrée.
29Dans les années 1970, la mobilisation d’associations de protection de l’environnement opposées à la construction des télescopes met l’accent sur les obligations particulières qui incombent aux astronomes en tant qu’usagers de ces terres. Les militant·es reprochent aux projets de télescopes et aux chantiers de construction associés de mettre en danger l’habitat naturel d’espèces endémiques menacées : l’oiseau palila (Loxioides bailleui) présent dans les bois à mi-altitude de la montagne, l’insecte wēkiu (Nysius wekiuicola) qui vit sous les rochers du sommet, la plante silversword (Argyroxiphium sandwicense) qui pousse dans des crevasses difficilement accessibles.... Ils accusent les astronomes de négliger leurs obligations de contrôle et d’évacuation des déchets et de ne pas procéder à la remise en l’état originel des anciens sites d’observation, comme en témoigne la dalle de béton du premier observatoire sur le cône volcanique Pu‘u Poli‘ahu, toujours en place trois décennies après la campagne de site testing de 1964.
30En 1998, l’auditrice indépendante de l’État d’Hawai‘i rend un rapport cinglant sur la gestion des terres du Mauna Kea par l’université d’Hawai‘i, c’est-à-dire par l’Institute for Astronomy (Higa, 1998). Elle souligne qu’il a fallu attendre une plainte du Sierra Club en 1995 pour que l’Institut renforce la surveillance des déchets associés aux sites de construction des télescopes. Le rapport critique également la manière dont l’université prétend protéger les sites archéologiques, telle la vingtaine de sanctuaires identifiés par le Bishop Museum lors d’une étude de la réserve scientifique en 1982 : jusque-là, les astronomes se sont contentés de ne pas signaler l’existence de ces sites, afin de décourager d’éventuels touristes ou pilleurs. Plusieurs sites d’intérêt archéologique associés à l’ancienne carrière d’herminettes ont été endommagés lors de travaux d’infrastructure autour de la station de mi-altitude de Hale Pōhaku. De même, la protection de l’insecte wēkiu semble défaillante, comme l’a constaté un entomologiste lors de la construction du télescope Subaru. Pour prévenir ces dégâts, il faudrait plus de garde-forestiers (rangers), comme promis par l’université dans les schémas directeurs édictés au tournant des années 1980. Or, l’auditrice constate que les trois postes créés au cours de l’exercice budgétaire 1992-1993 ont été immédiatement « réaffectés par l’université pour répondre à d’autres exigences ».
31Selon l’auditrice, l’accent exclusif mis par l’université sur le développement scientifique, à l’exclusion de toute autre préoccupation, est structurellement ancré dans le programme depuis le début, comme le montre le fait qu’elle a toujours privilégié le temps d’observation de ses astronomes à toute forme de loyer monétaire pour les terrains sous-loués :
« Au fil des ans, plus de 600 millions de dollars ont été dépensés pour construire les 13 télescopes et l’antenne sur le Mauna Kea. Les agences impliquées dans la construction des télescopes dépensent 50 millions de dollars supplémentaires par an. Un petit pourcentage de ces sommes considérables aurait pu raisonnablement être utilisé pour la protection de l’environnement et la fourniture de services de base au public. […] L’université était plus préoccupée par les avantages de son programme de recherche que par la considération monétaire pour l’État. […] Toutes les sous-locations aux exploitants étaient gratuites ou payaient un dollar symbolique. » (Higa, 1998 : 17)
32Dans sa réponse officielle, l’université d’Hawai‘i souligne qu’aucun des sanctuaires identifiés dans la zone du sommet n’a été endommagé et que de nombreux efforts ont été déployés pour protéger l’insecte wēkiu. Mais la réponse n’aborde pas l’arrangement originel par lequel John Jefferies a cimenté l’emprise de l’astronomie sur la montagne : la location par l’Institut d’un terrain qu’il ne possède pas, mais pour lequel il exige un loyer sous la forme d’un temps d’observation garanti, assurant ainsi sa propre croissance.
33Le rapport de 1998 marque un tournant majeur dans l’histoire de l’opposition au programme astronomique sur le Mauna Kea. Jusqu’alors, la question de l’impact de l’astronomie sur la montagne n’a été débattue que par les habitants de la Grande Île. À partir de sa publication, la plupart des habitants de l’État d’Hawai‘i se constituent leur propre opinion sur la question, généralement négative car l’auditrice était une personnalité hautement respectée (photo 3).
Photo 3. – Vue du sommet du Mauna Kea, 2007.
(cliché Brian W. Schaller, licence CC BY-NC-SA 4.0)
34Une deuxième forme de critique du programme astronomique du Mauna Kea se fonde sur une perspective juridique plus large, trouvant ses racines dans l’histoire politique de l’archipel. Depuis sa renaissance dans les années 1970, le mouvement de souveraineté hawaiienne a centré son combat sur la question de l’accaparement des terres par des puissances étrangères – les États-Unis, évidemment, mais aussi le Japon – et des intérêts particuliers – les bases militaires, les plantations, les resorts touristiques. En 1993, le centenaire du coup d’État des planteurs contre la reine Lili‘uokalani est l’occasion de rappeler l’illégitimité de la prise de contrôle par les États-Unis, reconnue la même année par le Congrès états-unien dans une Apology Resolution qui ne va néanmoins pas jusqu’à proposer des réparations. Dans le cas du Mauna Kea, ce n’est qu’à partir de la fin des années 1990 qu’est véritablement soulevée la question de la légitimité même du bail des terres du sommet (voir Swanner, 2013 ; Salazar, 2014).
35Selon le raisonnement juridique alors (et toujours) dominant, les terres publiques de l’État d’Hawai‘i (depuis 1959) seraient les héritières des terres publiques du Territoire d’Hawai‘i (1900-1959), elles-mêmes étiquetées officiellement comme terres « concédées » (ceded lands) après le coup d’État de 1893 et l’annexion unilatérale par une résolution du Congrès des États-Unis en 1898. Mais les militant·es hawaiien·nes rappellent qu’en réalité à aucun moment ces terres n’ont été concédées ; il s’agit donc à leurs yeux d’un vol ou d’une occupation illégale (les opinions divergent dans les différents courants nationalistes). Ces terres étaient classées auparavant par la monarchie hawaiienne comme faisant partie de l’ensemble des terres « de la Couronne » (Crown lands) ou « du gouvernement » (Government lands), deux catégories amalgamées au moment de l’annexion (le sommet du Mauna Kea fait partie des terres de la Couronne). C’est pourquoi la question des droits de propriété et d’usage sur ces terres ne peut être tranchée qu’en retraçant leur histoire longue, au moins depuis le xixe siècle, ce que font les kia‘i – et ce que l’on fera ici – en se basant sur les travaux classiques d’histoire du droit de la propriété foncière à Hawai‘i produits depuis les années 1950 (en particulier Chinen, 1958 ; Osorio, 2002 ; Van Dyke, 2008).
36De l’arrivée du capitaine britannique James Cook en 1778 à celle des premiers missionnaires venus de Nouvelle Angleterre en 1820, les voyageurs et colons européens et états-uniens rencontrèrent à Hawai‘i une société riche et hiérarchisée comptant plusieurs centaines de milliers d’individus, dans laquelle la notion occidentale d’une propriété privée de la terre n’avait pas cours. Pour les Hawaiien·nes autochtones (Kānaka Maoli), la terre était une entité nourricière et source de vie, ‘āina. Il incombait au peuple (maka‘āinana, étymologiquement le peuple de la terre) de la faire fructifier et d’en prendre soin (mālama ‘āina), sous la supervision des élites, les ali‘i, elles-mêmes conseillées par les divinités, akua (Kame‘eleihiwa, 1992).
37Le territoire de chaque île était divisé en grandes sections, ahupua‘a, gouvernées par les ali‘i et administrées chacune par un responsable, le konohiki. Le rapport entre les humains et la terre était de responsabilité (kuleana) et de soin, pas de propriété. Il était fondé sur les notions d’interdépendance, de coopération et de réciprocité, comme l’illustraient par exemple les pratiques de préservation et de partage de l’eau pour les cultures de taro, centrales dans l’alimentation hawaiienne.
38Au tournant du xxe siècle, l’archipel hawaiien devint une monarchie unifiée gouvernée par la dynastie des Kamehameha. Sous l’influence des contacts avec le monde non polynésien, la société hawaiienne connut vite de profonds bouleversements remettant en cause le rapport traditionnel à la terre. Cependant, l’ancienne relation à la terre nourricière ne disparut pas pour autant, comme en témoigna la constitution de 1840 édictée par le roi Kauikeaouli (Kamehameha III), qui entérina l’idée selon laquelle les terres de l’archipel d’Hawai‘i étaient une propriété commune et collective du peuple et des ali‘i, dont le roi ne serait que le gestionnaire.
39Dans les années 1840, de fortes pressions s’exercèrent sur le monarque pour qu’il mette en place un système de propriété privée des terres. Les missionnaires chrétiens venus de l’étranger vantaient les vertus morales et économiques de la propriété privée, qui, selon eux, conduirait à une intensification du travail par la responsabilisation des travailleurs et, par conséquent à une augmentation de la prospérité du royaume. Tous les colons réclamaient la stabilité et la prévisibilité qu’ils associaient à un système leur permettant d’acheter et de louer des parcelles.
40Mais ce qui acheva de convaincre le roi fut surtout la menace d’annexion militaire qui planait sur l’archipel, par le Royaume-Uni, la France ou les États-Unis. Un membre du cabinet royal remarqua que, dans cette éventualité, « seule la propriété privée [serait] respectée et de ce fait il serait sage de s’assurer que chaque famille autochtone de ces îles ait la possession d’une bonne parcelle de terre » (Osorio, 2002 : 48 ; voir aussi Chinen, 1958 : 25). Avec ses conseillers, le roi Kauikeaouli imagina donc la mise en place d’un système de propriété privée des terres, qui seraient allouées au petit peuple des maka‘āinana, aux ali‘i et à lui-même, comme un garde-fou permettant de « protéger ses terres de leur confiscation dans l’éventualité d’une conquête par une puissance étrangère » (Engle Merry, 2000 : 93 ; voir aussi Banner, 2005).
41La réforme foncière dite du Māhele (partage) eut lieu à partir de 1848, sous les auspices de la Commission des terres (Land Commission) créée quelques années plus tôt. Le principe explicite de la partition était d’allouer un tiers des terres aux ali‘i et un autre tiers au peuple, le roi se réservant le dernier tiers. En réalité, les choses ne se passèrent pas ainsi, du fait des limitations introduites par certains membres de la Land Commission. Ces juristes, favorables à l’instauration de la propriété privée des terres – qui fut autorisée aux étrangers dès 1850 – rechignèrent à allouer des parcelles aux maka‘āinana. Nombre d’entre eux n’hésitèrent pas non plus à se servir au passage, devenant de grands propriétaires fonciers sans craindre le conflit d’intérêts (Van Dyke, 2008 : 124-125).
42Malgré une tentative de correction par le Kuleana Act de 1850, censé permettre aux petits agriculteurs de revendiquer la propriété des terres qu’ils avaient l’habitude de cultiver, les maka‘āinana qui représentaient l’immense majorité de la population du royaume se retrouvèrent finalement en possession de seulement 0,8 % des terres hawaiiennes en superficie, bien loin du tiers promis. Selon l’anthropologue Jocelyn Linnekin, la majorité des historiens « reconnaissent maintenant que les effets à long terme du Māhele furent désastreux pour le peuple hawaiien » (1990 : 7, in Van Dyke, 2008 : 45).
43De cette époque date l’idée, réaffirmée maintes fois par la suite dans des écrits politiques et juridiques, selon laquelle les terres de la Couronne détenues par le roi, dont la surface s’élevait à environ 4000 km² quelques années après le Māhele, correspondraient en fait au fameux tiers des terres hawaiiennes destiné à bénéficier au peuple autochtone. Cette croyance permettait de réconcilier le principe affiché de la division en trois tiers et la réalité d’une allocation beaucoup plus déséquilibrée en faveur des ali‘i et des propriétaires étrangers.
44La notion de terres conservées en trust au bénéfice de la population hawaiienne devint réalité avec la décision de la Cour suprême d’Hawai‘i de 1864, selon laquelle les terres détenues par le roi Alexander Liholiho (Kamehameha IV), mort l’année précédente, n’étaient pas sa propriété privée, mais étaient indissociables de l’institution de la Couronne. En 1865, le parlement hawaiien vota une loi stipulant que les terres de la Couronne étaient inaliénables. Elles ne pouvaient pas non plus être mises en location pour une durée supérieure à trente ans.
45Tout ceci fut bouleversé par le coup d’État de 1893. Une nouvelle constitution hawaiienne fut promulguée le 4 juillet 1894, et Sanford Ballard Dole devint le premier président de la nouvelle « république » d’Hawai‘i. Les putschistes ouvrirent les terres de la Couronne aux intérêts économiques : l’article 95 de la constitution déclara qu’elles pouvaient désormais être vendues, louées ou transférées. Cette disposition fut confirmée par le Land Act de 1895, qui abrogea la loi de 1865 et autorisa la vente des terres de la Couronne. La crainte qui avait amené le roi Kauikeaouli à prononcer le Māhele de 1848 se trouvait ainsi réalisée, sur le fondement juridique de la décision de 1864 selon laquelle les terres de la Couronne n’étaient pas une propriété privée : le nouveau régime protégeait la propriété privée mais considérait légitime de s’approprier sans compensation les terres « publiques » – c’est-à-dire toutes celles qui n’étaient pas privées.
46Suivons l’histoire de la parcelle du sommet du Mauna Kea, terre de la Couronne, dans cette nouvelle ère. Quand bien même ils prétendaient s’en défaire, les putschistes se retrouvaient toujours contraints par la logique de trust, qui était désormais bien installée dans les esprits : il n’était pas possible de faire comme si les anciennes terres de la Couronne étaient des terres comme les autres. C’est ce que reconnut implicitement le Land Act de 1895, en n’autorisant les baux de terres publiques que pour une durée maximale de vingt et un ans, tout en mettant en place un programme de petites concessions familiales, qui fut relativement peu suivi – mais dont bénéficia par exemple le cousin du président, James Dole, qui expérimenta en 1899 sur sa parcelle de Wahiawa, île d’O‘ahu, la culture de l’ananas qui ferait sa fortune.
47Le 7 juillet 1898, les deux chambres du Congrès des États-Unis votèrent une résolution prononçant l’annexion de l’archipel. Le texte proclama que la jeune République avait accepté de céder « absolument et sans réserve » sa souveraineté pleine et entière aux États-Unis, de même que de lui transférer « le titre et la propriété de toutes les terres publiques, terres du gouvernement ou de la Couronne » de même que les ports. Dès 1899, le président McKinley promulgua un décret pour réserver plusieurs dizaines de milliers d’hectares de ces terres à l’usage de l’armée. Dans la lignée des décisions précédentes, le texte de l’acte organique de 1900 (Organic Act) qui instituait Hawai‘i comme un Territoire et en définissait la forme de gouvernement concéda que les revenus des terres publiques hawaiiennes, désormais appelées les « terres concédées » (Ceded lands), seraient mis de côté dans un fonds servant aux besoins des habitants, notamment en matière d’éducation.
48En 1959, la population du Territoire vota à 94 % le principe de son accession immédiate au statut de cinquantième État des États-Unis lors d’un référendum oui/non qui n’offrait pas l’option d’une indépendance ou d’un statut d’association. La loi d’admission de 1959 (Admission Act) reclassifia les terres concédées en « terres publiques de l’État d’Hawai‘i », après que l’État fédéral en eut prélevé un grand tiers (reclassifiées comme terres publiques fédérales) qui correspondait principalement au Parc national d’Hawai‘i (Hawai‘i National Park) englobant des volcans de la Grande Île et de Maui, auquel s’ajoutaient diverses bases et zones d’entraînement militaire.
49Cette loi prévoyait également que les terres publiques de l’État, ou leurs revenus, ne pourraient être employés que pour servir des objectifs publics précis, dont la construction d’écoles et l’amélioration de la condition des Hawaiien·nes autochtones. Ancienne terre de la Couronne devenue terre publique du Territoire puis de l’État d’Hawai‘i, la parcelle du sommet du Mauna Kea rentrait dans ce cadre. La loi 32 de 1962 acheva de décrire le cadre légal de la cession temporaire des terres publiques, en retenant des dispositifs précédents l’idée d’utilité publique et celle d’une durée limitée de la cession.
50Pour ajouter encore une couche de complexité à ces questions juridiques, il faut évoquer la révélation du fait que la route d’accès au sommet du Mauna Kea, dont le premier tracé fut décidé par le gouverneur Burns en 1964, passait non seulement sur des terres publiques de l’État et des terres privées appartenant au ranch Parker de Waimea (qui en avait autorisé la traversée), mais également, dans une section basse proche de l’intersection avec l’autoroute est-ouest (Saddle Road), au travers de terres gérées par le Department of Hawaiian Home Lands (carte 1).
Carte 1. – Zone du Mauna Kea vers 2020
(carte réalisée par l’atelier afdec, sur les indications de Pascal Marichalar)
51Rappelons l’histoire de cet ensemble particulier de terres. En 1920, le Congrès des États-Unis s’était penché sur la question des terres publiques hawaiiennes dans un souci de traiter les Kānaka Maoli selon les mêmes lignes que les peuples amérindiens (Kauanui, 2008). Dans ces débats, le représentant élu du territoire d’Hawai‘i au Congrès, Jonah Kūhiō Kalaniana‘ole, qui était lié à l’ancienne royauté hawaiienne, employa l’argument selon lequel les terres de la Couronne représentaient en fait la part des maka‘āinana, dans la mesure où ceux-ci avaient reçu moins de 1 % des terres allouées au moment du Māhele de 1848, puis du Kuleana Act de 1850. Franklin Knight Lane, qui était secrétaire de l’Intérieur, en charge des terres publiques et des affaires indiennes, reconnut que « les autochtones ont subi un traitement inéquitable lors du partage des terres de 1848 » (in Van Dyke, 2008 : 243).
52Le 9 juillet 1921, le Congrès vota donc le Hawaiian Homes Commission Act qui réserva un peu plus de 800 kilomètres carrés des terres « concédées » à un programme de concessions familiales destinées aux Hawaiien·nes autochtones, louées sous la forme de baux de 99 ans avec un loyer de 1 $ annuel. Cependant, les élites économiques du Territoire, soucieuses de conserver la disponibilité de ces terres pour leurs projets économiques – au premier rang desquels les plantations de canne à sucre – réussirent à en limiter sérieusement la portée en incluant dans le programme uniquement des terres à faible potentiel agricole, souvent situées sur des terrains escarpés au sol sec et peu fertile – « des terres sur lesquelles même une chèvre ne saurait survivre », selon le mot de l’homme politique hawaiien William Jarrett (Van Dyke, 2008 : 248).
53Par ailleurs, la liste des bénéficiaires fut restreinte aux seuls individus pouvant se prévaloir d’au moins 50 % de « sang » hawaiien (blood quantum), tandis que le prince Kūhiō avait plaidé pour une définition bien plus ouverte de l’identité autochtone. Comme l’a bien montré J. Kēhaulani Kauanui (2008), cette délimitation arbitraire de la « race » hawaiienne était pensée pour que celle-ci s’éteigne d’elle-même dans les générations suivantes, en pariant sur la fréquence des unions « mixtes ». Même limité de la sorte, le programme des Hawaiian Home Lands n’a depuis lors jamais été à la hauteur des ambitions affichées, en raison d’un sous-financement chronique et d’une administration en décalage avec le cadre originel, qui a notamment cédé l’usage de certaines terres à des projets d’infrastructure ainsi qu’à des non-Hawaiien·nes (Andrade, 2022).
54La « découverte » du fait que la route du Mauna Kea passait par des Hawaiian Home Lands remonte à 1981, comme le montrent des archives conservées par l’Institute for Astronomy (Masumoto, 1981). Lorsque l’université d’Hawai‘i a pour la première fois voulu s’assurer qu’elle possédait toutes les autorisations d’usage pour la route d’accès au sommet, elle a découvert qu’aucun accord formel n’avait été donné par le Department of Hawaiian Home Lands (dhhl) pour la construction de la route, alors que sur ses premiers kilomètres elle empruntait une parcelle sous sa juridiction.
55Cette première découverte est restée néanmoins longtemps confinée à un petit nombre de responsables universitaires et politiques, puis aux archives, jusqu’à éclater au grand jour à l’été 2019. Après que des kia‘i ont été arrêtés pour avoir bloqué l’entrée de la route d’accès, leurs avocat·es ont rappelé que la section sur laquelle la police est entrée pour procéder à ces arrestations était située sur des Hawaiian Home Lands : la police aurait dû obtenir une autorisation préalable pour y accéder et les Kānaka Maoli qui s’y trouvaient étaient dans leur droit. La procédure judiciaire contre les manifestant·es a finalement été abandonnée. Au même moment, trois kia‘i, dont la célèbre militante Pualani Kanaka‘ole Kanahele, ont intenté une action en justice contre le dhhl, lui reprochant d’avoir bradé les terres dont il avait la garde au profit des astronomes. Dans une décision de 2024, la Cour suprême d’Hawai‘i leur a donné raison : le Department of Hawaiian Home Lands n’aurait pas dû renoncer à son droit de « contrôle et juridiction » sur ladite route sans l’accord des Kānaka Maoli, il était fautif d’un abandon du principe de mālama ‘āina, le soin de la terre.
56Ce panorama ne serait pas complet sans une évocation des évolutions jurisprudentielles majeures qui ont eu lieu à partir de la fin des années 1960 autour de la question de l’usage des terres publiques et en particulier de celles du sommet du Mauna Kea.
- 5 Les références précises des décisions de justice sont données en fin d’article.
57Ces évolutions sont portées par l’activisme de la Cour suprême d’Hawai‘i en faveur du rétablissement des droits autochtones entre 1966 et 1982, période à laquelle William S. Richardson en est le Chief Justice (Ching, 2022 ; Crowell, 2020). Très vite, la Cour de Richardson imprime une marque originale sur la jurisprudence en se revendiquant de principes du droit hawaiien pré-coup d’État. Par une décision remarquable de 1968 (intitulée In re application of Ashford5), les juges déclarent que les plages sont un espace public ouvert à toutes et tous jusqu’à la ligne de végétation (le point maximal auquel peut parvenir l’eau), ce qui est bien plus élevé que la ligne moyenne de marée haute retenue dans la plupart des autres États des États-Unis. Les juges justifient leur décision par le fait que « les lois régissant la terre à Hawai‘i sont uniques en ce qu’elles sont basées sur la tradition ancestrale, la coutume, la pratique et l’usage ».
58Dans Kobayashi v. Zimring en 1977, les juges décident que les nouvelles parcelles de lave gagnées sur l’océan par des éruptions volcaniques – ce qui arrive régulièrement sur la Grande Île – appartiennent non pas au propriétaire privé de la parcelle adjacente mais au domaine public. Dans leur argumentation, ils déclarent qu’« il fut reconnu il y a bien longtemps que le peuple d’Hawai‘i est le propriétaire originel de toutes les terres hawaiiennes ». La Cour déclare que toute parcelle qui n’a pas été attribuée à un propriétaire privé par les monarques du xixe siècle (ou lors des rares ventes de terres publiques après 1900) est, de fait, publique. Cette série de décisions consacre la public trust doctrine hawaiienne comme « sans doute la plus englobante des États-Unis », dans la mesure où, contrairement à la plupart des doctrines équivalentes dans les autres États fédérés, elle s’applique non seulement aux ressources du sous-sol et aux espaces aquatiques, mais aussi aux terres publiques (Ching, 2022 : 117).
- 6 La Constitution hawaiienne de 1950, reconduite avec des amendements lorsque le Territoire est dev (...)
59En parallèle de ces jurisprudences se déroule une profonde réforme juridique. Lors de la convention constitutionnelle de 19786, un grand nombre des délégués sont néophytes en politique. Dans le contexte de la Renaissance hawaiienne, elles et ils se révèlent soucieux d’inscrire les droits des Hawaiien·nes autochtones dans la Constitution (Hofschneider, 2018). Outre la réinscription de l’hawaiien comme langue officielle de l’État au côté de l’anglais, la convention constitutionnelle décide de plusieurs amendements relatifs aux terres publiques. Le nouvel article XI, alinéa 1 stipule ainsi que :
« Dans l’intérêt des générations présentes et futures, l’État et ses subdivisions politiques conservent et protègent la beauté naturelle d’Hawaii et de toutes ses ressources naturelles, y compris la terre, l’eau, l’air, les minéraux et les sources d’énergie. Ils encouragent le développement et l’utilisation de ces ressources d’une manière compatible avec leur conservation et en vue de favoriser l’autosuffisance de l’État. Toutes les ressources naturelles publiques sont détenues en fiducie [trust] par l’État au profit de la population. »
60Quant au nouvel article XII, alinéa 4, il déclare que les terres anciennement classées comme concédées sont « gérées comme un trust public au bénéfice des Hawaien·nes autochtones et de la population générale (general public) » – l’une des premières fois, au-delà de la loi des Hawaiian Home Lands de 1921, que les Hawaiien·nes autochtones sont identifié·es nommément dans un texte juridique sur les terres publiques.
- 7 Les dispositions fondatrices de l’Office of Hawaiian Affairs sont remises en cause en 2000 dans l (...)
61Enfin, constatant que, depuis 1959, les revenus des terres publiques n’ont presque jamais été consacrés à l’amélioration de la condition de la population autochtone, les délégués décident d’inscrire dans la Constitution la création d’un nouvel Office des affaires hawaiiennes (oha) au financement duquel seront alloués 20 % des revenus des terres publiques, dont les membres seront élus et issus de la population autochtone et qui devra œuvrer pour le seul bénéfice de cette dernière7.
62Ces évolutions sont au fondement d’une importante décision rendue par la Cour suprême d’Hawai‘i au sujet des terres du sommet du Mauna Kea, en lien avec le projet de Thirty Meter Telescope. L’affaire Mauna Kea II, jugée en 2018, examine la légitimité du nouveau permis de construire sur terres protégées, délivré suite à l’annulation du premier. Les militant·es autochtones à l’origine de l’affaire argumentent que tout conflit entre un usage public et un usage privé doit être tranché préférentiellement dans le sens de l’usage public – en l’occurrence, la poursuite de pratiques culturelles et rituelles kanaka maoli au sommet, plutôt que la construction du nouveau télescope. Cependant, la majorité de la Cour décide que le projet tmt n’empêche pas les pratiques rituelles des Hawaiien·nes autochtones. Par ailleurs, alors que les militant·es avancent que le sommet sera endommagé de manière irréversible par l’instrument géant, la Cour se montre convaincue que le télescope sera déconstruit et le site rendu à son état naturel après cinquante ans de fonctionnement ou à la fin du bail des terres du sommet, selon ce qui arrivera en premier. Quant à l’engagement du tmt à verser non plus un dollar, mais un million de dollars de bail annuel à partir de sa dixième année de fonctionnement, il est considéré comme suffisant pour remplir les critères de la public trust doctrine.
63Les critiques de la décision reprochent à la majorité des juges d’avoir sacrifié l’impératif de protection sur l’autel des revenus locatifs escomptés. Selon leur raisonnement, la protection de la montagne a été reléguée comme un critère secondaire, au motif que le sommet est profondément altéré par les dizaines d’instruments astronomiques déjà présents – ce qu’un commentateur dénonça comme le degradation principle, selon lequel un site endommagé antérieurement nécessiterait moins de protection et devrait donc pouvoir accueillir plus facilement des activités néfastes pour l’environnement (Crowell, 2020).
64L’histoire du droit de la propriété foncière à Hawai‘i permet d’expliquer pourquoi le sommet du Mauna Kea est devenu l’un des sites majeurs du mouvement de souveraineté hawaiienne. Le statut incertain des terres sous les télescopes géants est en effet un condensé de l’histoire de l’archipel depuis le milieu du xxe siècle. Chaque moment de contestation du programme astronomique a eu pour effet de révéler différentes strates de cette histoire, dont l’évocation n’est jamais neutre d’un point de vue politique.
65Dans les années 1970 à 1990, l’opposition à dominante environnementale a critiqué ce qu’elle considérait comme le non-respect des clauses impliquées par les baux de location et de sous-location et les statuts relatifs aux terres protégées. À partir de la construction du télescope japonais Subaru au milieu des années 1990, la nouvelle alliance entre défenseurs de l’environnement et mouvement hawaiien est allée plus loin, en remettant en cause la légitimité même du Master Lease des terres du sommet, sur un fondement d’histoire politique et juridique : de quel droit peut-on louer à autrui des terres volées ?
66Les évolutions juridiques et jurisprudentielles, de même que la révélation que la route d’accès passe sur des Hawaiian Home Lands, ont conduit à s’interroger également sur la question des formes légitimes d’usage des terres publiques et de leur bénéfice pour le public, en particulier pour la population kanaka maoli.
67Si les débats sur ces questions restent brûlants, c’est à cause de la situation coloniale dans laquelle se trouve Hawai‘i, au sens que lui donne Georges Balandier : « la présence de la nation coloniale s’est, au cours du temps, insérée au sein des nations colonisées » (Balandier, 2001 [1951] : 11). L’histoire des terres du Mauna Kea révèle une ambiguïté fondamentale : s’il n’est pas possible de rejeter d’un revers de main le cadre juridique qui est celui du cinquantième État des États-Unis, dont les effets en termes de droits et d’obligations pour les citoyen·nes sont bien réels, ce cadre reste construit sur du sable, celui du renversement illégitime d’une monarchie constitutionnelle souveraine et de la prise de contrôle d’un territoire par la force.
68L’auteur remercie les rédactrices en chef, les évaluateur·ices anonymes et les éditrices du volume pour leurs contributions à l'amélioration de l'article.