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Dossier thématique

Introduction

Introduction
Lorenz Gonschor, Andréas Pfersmann, Titaua Porcher et Virginie Soula
p. 7-13

Texte intégral

« Tu devrais écrire pour évacuer le bouillonnement qui est en toi. Si tu veux que nous connaissions notre histoire, fais un livre que nous lirons. Tout ce que nous lisons a été écrit par des étrangers. On en arrive presque à croire qu’on est vraiment comme ils nous décrivent, alors que tu sais bien qu’ils n’ont rien compris. Un véritable lavage de cerveau. Il est temps d’écrire notre histoire vue par nous-mêmes. Lavage de cerveau à l’endroit. » (Spitz, 1991 : 162)

1Ces considérations, qui émanent de l’un des personnages du tout premier roman tahitien publié et écrit en français par Chantal T. Spitz, L’Île des rêves écrasés, confrontent d’emblée le lecteur à l’un des enjeux fondamentaux des littératures francophones et anglophones d’Océanie : le rôle essentiel joué par l’écriture. Comme le soulignent les auteurs de The Empire writes back, Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin :

  • 1 « The seizing of the means of communication and the liberation of post-colonial writting by the app (...)

« L’appropriation des moyens de communication et la libération de l’écriture postcoloniale par l’appropriation de l’écrit deviennent des éléments cruciaux dans le processus d’affirmation de soi et la capacité à reconstruire le monde en tant que processus historique en cours1. » (Ashcroft, Griffiths & Tiffin 1992 [1989] : 81)

  • 2 Ce numéro se situe également dans la continuité d’un numéro spécial du New Zealand Journal of Frenc (...)

2On comprend ainsi combien, au-delà des thématiques abordées dans ce numéro spécial du Journal de la Société des Océanistes, qui fait suite au colloque « Littérature et politique en Océanie2 » organisé en 2022 à l’université de la Polynésie française, le fait de prendre la plume s’affirme à lui seul comme un geste déterminant. Il l’est notamment dans le processus de réhabilitation d’une forme d’autorité sur les métarécits du progrès ou de l’Histoire, nécessairement conduits par une idéologie dominante européocentrée. L’écrivaine Chantal T. Spitz compare ainsi son entrée en écriture à une entrée en résistance et assigne au travail sur les mots la mission de « détourner la langue du Vainqueur. Décrasser les mots. Les dépoussiérer les lustrer les fourbir » (Spitz, 2006 : 59).

  • 3 Le terme « Kanaky-Nouvelle Calédonie » est ici une formule de compromis, prônant la prise en consid (...)

3De fait, la question de la langue d’écriture s’impose comme cruciale pour ces littératures qui sont apparues dans la plupart de ces territoires au cours du dernier tiers du xxe siècle, au moment du renouveau culturel qui a remis sur le devant de la scène les langues autochtones, les rites ancestraux, la culture. Du côté francophone, rappelons que le Pacifique est majoritairement anglophone et que seules quatre entités géopolitiques font du français leur langue, ou l’une de leurs langues officielles : Uvea (Wallis) et Futuna, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie3, la Polynésie française et le Vanuatu. Dans ces trois derniers pays principalement, on a vu naître une littérature insulaire qui porte l’histoire de la cohabitation et parfois de la confrontation entre des univers linguistiques et culturels différents, qui propose une réflexion et une présence forte de l’oralité, et qui place la question identitaire au cœur du dispositif littéraire.

4Au Vanuatu, État indépendant depuis 1980, l’espace littéraire en français a commencé à faire entendre une voix, notamment par le biais de l’Alliance française, qui a été mise en place en 1992 et qui n’a cessé de soutenir les publications d’auteurs vanuatais. On rappellera ici que le Vanuatu présente une situation linguistique exceptionnelle. Il constitue l’une des plus grandes densités de langues vernaculaires par habitant au monde avec quelque 105 langues : il est le territoire d’un bilinguisme d’héritage colonial, puisque l’ancien condominium voyait l’Empire britannique et la France exercer conjointement leur autorité et, cas particulier, cet État reconnaît comme langue officielle un créole à base lexicale anglaise, le bichelamar (ou bislama). C’est ce créole qui était le lien fondateur entre les différentes communautés, et qui « doit laisser derrière lui ses heures de gloire pour se diriger vers une croissance sous perfusion de l’anglais » (Pipite, 2004 : 302). Le poète Jacques Gédéon publie ainsi en 1989 l’un des premiers recueils de poésie écrits par un Vanuatais en français. En 2011, Paul Tavo publie L’Âme du kava et, en 2015, le roman Quand le cannibale ricane, qui dénonce la mondialisation et souligne que l’indépendance politique n’a pas débouché sur une indépendance réelle. Et en 2009, Marcel Melthérorong publie Tôghan, qui évoque le destin d’un jeune délinquant puis, en 2013, Nagaemas.

5En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, la situation linguistique est différente : malgré une trentaine de langues vernaculaires, c’est le français qui joue le rôle de fédérateur sur un territoire qui fut une colonie pénitentiaire puis de peuplement, et où les Français implantés sur l’île à partir de 1864 ont vu leur nombre approcher celui des Mélanésiens, à peine une centaine d’années après les premières vagues d’immigration. C’est au début des années 1970 qu’une littérature véritablement autochtone voit le jour, avec les vers de la poétesse kanak Déwé Gorodé, à laquelle ce numéro entend rendre hommage en se situant « dans le sillage » de l’écrivaine militante. Son premier recueil poétique Sous les cendres des conques laisse éclater une parole militante, violemment anticolonialiste et ses « vers de femme kanak » signent une poésie nourrie aux idéaux marxistes découverts pendant ses études à l’université Paul Valéry de Montpellier où elle côtoyait les mouvements post-soixante-huitards. Elle sera la première femme élue à l’Assemblée de la province Nord et elle participera à tous les gouvernements successifs en tant que chargée de la Culture, de la condition féminine et de la solidarité. Outre une dimension politique, les vers de Déwé Gorodé visent à l’émancipation sociale des femmes et ses mots fondent une parole « rafflée aux tabous ancestraux » (Gorodé, 1985 : 36). Elle publie de la poésie, des nouvelles et deux romans, L’Épave (premier roman kanak, publié par Madrépores en 2007), puis Tâdo, Tâdo, wéé ! ou « No more baby » (publié par Au vent des îles en 2012). C’est dans cette même perspective politique que se situe le dramaturge Pierre Gope, qui signe des pièces de théâtre engagées, interpellant notamment la société kanak à laquelle il présente un miroir sans concession : ses pièces suivent de près l’actualité politique de son pays et évoquent des thèmes comme le viol, l’inceste, l’alcoolisme, les abus de pouvoir. Enfin, dans la jeune génération, on pourra mentionner le poète slameur performeur Paul Wamo Taneisi, auteur de plusieurs recueils de poèmes dont Le Pleurnicheur publié en 2005 (réédité en 2015), J’aime les mots (2008), et Trois saisons (2016).

  • 4 Tifai veut dire « raccommoder, rapiécer » en reo tahiti et un tifaifai est une grande pièce de tiss (...)

6En Polynésie française, c’est aussi dans les années 1970 que l’on voit émerger un discours identitaire, logiquement en tahitien, avec des intellectuels comme Henri Hiro ou Turo a Raapoto, des érudits amoureux de leur langue qui, comme l’explique Bruno Saura, « entreprennent la conceptualisation systématique de leur culture » (Saura, 2008 : 59). Dans le prolongement de ce mouvement contestataire et encouragée par Henri Hiro, Chantal T. Spitz publie, plus de vingt ans plus tard, le premier roman tahitien L’Ile des rêves écrasés (1991), ouvrage anticolonialiste qui met notamment en cause les essais nucléaires de Moruroa. Dans la même mouvance, l’intellectuel et anthropologue Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun publiera le roman Le Bambou noir (2005) et de nombreux ouvrages qui visent la promotion de la culture et de l’identité polynésienne tout en critiquant les effets de déstabilisation liés à l’entreprise coloniale. En 2002, Titaua Peu dénonce la dynamique sociale qui favorise les plus aisés et marginalise les pauvres avec le roman Mutismes, qui sera suivi en 2016 de Pina, grand roman « coup de poing » qui obtient le prix Eugène-Dabit du roman populiste en 2017. Dans la continuité de Mutismes, Vaki, le personnage du roman de Moetai Brotherson Le Roi absent, publié en 2007, souffre d’un mutisme qui n’est pas physiologique mais lié à l’histoire de son pays qu’il subit sans la comprendre. De la même façon, les personnages du recueil de nouvelles Les Gens 2 La Folie de Philippe Temauiarii Neuffer, publié en 2011, souffrent des névroses diverses de la société post-CEP (Centre d’expérimentation du Pacifique). Pour ce qui concerne la poésie, la poétesse Flora Aurima-Devatine publie dès 1980 sous le pseudonyme Vaitiare un petit recueil de poésies intitulé Humeurs, puis en 1998, Tergiversations et rêveries de l’écriture orale, et Au vent de la piroguière – Tifaifai en 2016 (prix José-Maria de Heredia de l’Académie française) en 2017. Ces textes hybrides mêlent écriture et souffle oratoire de la tradition orale, ces deux versants se cherchant dans un mouvement d’unification de toutes les cultures dont l’auteure se sent héritière : c’est la poétique du tifaifai4, qui assemble les diverses identités culturelles. Pour l’écrivain issu de la communauté chinoise Jimmy Ly, culture et langue françaises ont été des moyens de renouer avec la civilisation chinoise dont il a été coupé en arrivant à Tahiti. Ce qui importe, c’est la transmission de « l’aventure des Hakka », « même si elle doit être écrite en français » (Ly, 1996 : 60). Enfin, la revue littéraire Littéramā’ohi publie chaque année des textes d’auteurs confirmés aussi bien que de néophytes, et ce dans n’importe quelle langue du Pacifique, en français, en anglais ou en espagnol ou même en hakka ou en mandarin. Chaque année depuis 2011, ces textes prennent chair dans un spectacle-performance, le Pīna’ina’i, où les auteurs viennent en personne dire leur texte dans la langue d’écriture choisie ; ils sont accompagnés de danses et de musiques composées pour l’événement. La dimension contestataire de ces textes mis en scène par le chorégraphe Moana’ura Tehei’ura constitue un terreau particulièrement fertile pour qui s’intéresse aux liens entre littérature et politique.

7Dans des contextes politiques assez différents, les littératures anglophones sont, elles aussi, engagées contre la colonisation. De façon générale, la quasi-totalité des œuvres critique, d’une façon ou d’une autre, les relations de pouvoir. Dans les territoires anglophones encore sous domination coloniale ou assujettis à des régimes étatiques dominés par des colons européens, cette critique est surtout dirigée contre le pouvoir étranger en charge du territoire, contre son hégémonie culturelle et économique, considérée comme responsable des maux de la société sous influence, tandis que la culture autochtone est valorisée. Ces littératures suivent donc des dynamiques assez similaires à celles de leurs homologues francophones et les auteurs sont, dans leur grande majorité, engagés pour la décolonisation politique et mentale de leur pays. Dans cette dernière catégorie, on trouve par exemple les romans māori Potiki de Patricia Grace (1986) et The Parihaka Woman de Witi Ihimaera (2011), les ouvrages hawaïens Kāmau d’Alani Apio (1998) et Written in the Sky de Matthew Kaopio (2005).

8Par contraste, dans la plupart des pays océaniens aujourd’hui indépendants, entre autres Tonga et Sāmoa, la naissance – ou au moins le développement – de la littérature locale suit l’accession à l’indépendance. On ne peut donc pas considérer ces auteurs comme des précurseurs, la décolonisation politique de leurs pays étant déjà achevée quand ils ont commencé à écrire. La critique du pouvoir par les auteurs s’attaque donc moins au système politique qui y est, au moins formellement, décolonisé, mais à d’autres problèmes sociétaux qui sont le signe, soit d’une décolonisation de façade, soit d’injustices inhérentes aux sociétés autochtones elles-mêmes. Ces problèmes incluent les positionnements néocoloniaux des élites locales ainsi que la domination socio-économique persistante des acteurs occidentaux, autre symptôme du néocolonialisme. Une autre cible de nombreux écrivains est l’intégrisme chrétien hérité des missionnaires, qui compromet à la fois la liberté individuelle et la pratique de certaines traditions autochtones. Pour contrer ces situations, les écrivains s’engagent et prônent une décolonisation des esprits, contre les structures néocoloniales maintenues à travers le capitalisme néolibéral. À contre-courant du fondamentalisme chrétien, les auteurs souvent revendiquent la revalorisation des savoirs ancestraux, y compris dans leur rapport au sacré, même s’ils critiquent vivement les traditions locales lorsqu’elles font la promotion du patriarcat et du féodalisme. Dans cette catégorie, on relèvera les romans samoans Leaves of the Banyan Tree d’Albert Wendt (1979) et Where We Once Belonged de Sia Figiel (1999) ou, du côté tongien, le recueil de poèmes You, the Choice of My Parents de Konai Helu Thaman (1980) et les nouvelles satiriques Tales of the Tikongs d’Epeli Hau’ofa (1983). Pour ces auteurs, être postcolonial implique de dénoncer la continuité des structures socio-économiques coloniales, des mentalités et des façons de penser occidentales après l’indépendance, ainsi que les injustices dans la société autochtone elle-même, qui n’est pas épargnée non plus. En analysant un large corpus d’ouvrages littéraires, on peut donc constater que la littérature océanienne s’avère presque toujours politiquement engagée, quel que soit le statut politique du pays ou sa langue officielle.

  • 5 « In schools and universities, our […] languages […] were associated with negative qualities of bac (...)

9De fait, les situations de diglossie inhérentes aux littératures du Pacifique anglophone et francophone placent les écrivains dans un contexte de langues concurrentielles, « sinon conflictuelles » (Gauvin, 1997 ; 2023 : 12), engendrant chez eux ce que Lise Gauvin appelle une « surconscience linguistique », la langue devenant un « lieu de réflexion privilégié », un « espace de fiction voire de friction » entre les divers univers linguistiques. Des débats similaires se déroulent dans l’espace postcolonial anglophone : dans Decolonizing the Mind notamment, l’écrivain kenyan Ngũgĩ Wa Thiong’o postule qu’au sein des écoles et des universités, les langues vernaculaires sont « associées à des qualités négatives de retard, de sous-développement, d’humiliation et de punition » et qu’il faudrait « contribuer au rétablissement de l’harmonie entre tous les aspects du langage5 » (Ngũgĩ, 1986 : 28). Quelle langue d’écriture choisir ? Comment faire travailler cette langue pour qu’elle devienne le reflet d’un univers culturel proprement océanien ? Comment se faire entendre ? Se pose ainsi la question du lectorat pour les auteurs qui entendent valoriser leur communauté d’origine, conjurer ce que Mounira Chatti (2025) nomme une « dissolution ontologique et culturelle », et en même temps toucher un public aussi vaste que possible. Les communautés océaniennes sont souvent petites, et écrire dans sa langue en réduirait considérablement le champ. Aussi l’écrivaine Déwé Gorodé n’hésite-t-elle pas à écrire en français, à traduire même ses textes en anglais pour se garantir un lectorat plus vaste que si elle écrivait dans sa langue natale, le paicî. Comment « ourdir les phrases. Les tramer les tresser les tisser » (Spitz, 2006 : 59) afin qu’elles reflètent les couleurs d’un peuple, d’une culture, d’un imaginaire spécifiques ? L’anglais et le français, souvent « déterritorialisés », sont ainsi enrichis, « pollinisés » (Mollaret, ce volume) par les langues autochtones, nourris de références, de rythmes, d’intrusions linguistiques, de chants, de musiques, de danses imprégnant ces littératures d’océanité et d’insularité, échappant ainsi à une « monolangue » dans une forme d’« écriture-dialogue avec les autres peuples pacifiques » (ibid.). Ainsi ces littératures construisent un dialogue en ce qu’elles se font écho, se rejoignent ou se différencient, un lieu d’échange entre les communautés de la région, mettant en lumière les interconnexions historiques, politiques et culturelles, et ouvrant des perspectives sur les enjeux globaux comme les questions écologiques. En cela, la perspective écocritique nous rappelle la menace qui pèse sur ces espaces abîmés par l’activité anthropique, notamment à travers les questions de collapsologie qu’évoque Sylvie Largeaud-Ortega dans ce volume, ou celles de solastalgie et d’écosophie introduites par Maëline Lelay. « Nous sommes la mer, nous sommes l’océan, nous devons nous éveiller à cette vérité ancienne », rappelle l’écrivain tongien Epeli Hau’ofa (1994 : 1 ; 2013). Cette identité océanienne qui s’ancre dans une « mer d’îles », se construit autour d’un imaginaire lié à l’océan et à l’insularité tout autant que dans ce lien à la terre, dans la relation complexe qui unit l’homme à sa communauté, dans son lien au passé et au présent.

  • 6 « Dire le vrai » est aussi le titre d’un recueil de poésie de Déwé Gorodé et Nicolas Kurtovitch pub (...)

10Dans cette perspective, certains auteurs interrogent la légitimité de l’écriture, notamment ceux que la culture traditionnelle liait à l’oralité et à une langue et à un univers culturel différents de leur langue d’écriture. La voix poétique du recueil Tergiversations et rêveries de l’écriture orale de Flora Aurima-Devatine (2016 : 33) exprime ainsi ses doutes vis-à-vis de ce passage à l’écrit : « Il faut être “popa’a” ! Français ! Pour savoir écrire ! » (ibid. : 37). L’« apprivoisement de l’écriture » (ibid. : 46) s’écrit comme une « lignification » pour la poétesse « frappée de fibres d’oralité » : selon elle, écrire, se coucher sur le papier, signifie se plier à des exigences dont elle n’est pas familière. « Écrire, est-ce que je saurai ? » se demande en écho Tetiare, parangon de l’auteure de L’Ile des rêves écrasés. Les nombreuses figures d’écrivains et la mise en scène de l’écriture font ainsi partie intégrante de ces littératures qui, par une forme de mise en abyme, questionnent à la fois le rôle de la littérature et la fonction même de l’écrivain et son statut. En réponse à cette interrogation – et c’est ce que montre l’extrait proposé au début de cette introduction –, ces littératures s’affirment comme une forme de réparation. Réparation vis-à-vis du stéréotype et des clichés qui ont enfermé ces territoires et leurs populations dans de grandes images réductrices, émanant de rapporteurs plus enclins à impressionner par des récits proprement fabuleux qu’à « dire le vrai6 ». Ces images stéréotypées ont constitué pour l’Océanie ce que Saïd, dans Orientalism, dénonçait à propos de l’Orient, dans la lignée des hypothèses de Michel Foucault sur la productivité sociale du discours : des visions orientalistes générant des fantasmes qui finissent par devenir réalité (Saïd 1978 ; 2015). De la même façon que l’Orient fut une création de l’Occident, un cliché véhiculé par la littérature, l’Océanie des récits de voyages et de la littérature exotique constitue une image fausse pour de nombreux écrivains autochtones, une projection modelée par des étrangers qu’il s’agira de rectifier par l’écriture. L’autre réparation concerne l’histoire, et plus particulièrement l’élitisme d’une historiographie « professionnelle » européocentrée. Les figures de l’histoire sont abondantes dans les récits de fiction océaniens où elles prennent des formes variables : histoire, mémoire, ancestralité, héritage… La représentation du passé occupe une place centrale dans ces littératures dont l’un des enjeux majeurs consiste à proposer un point de vue dissonant vis-à-vis de certains épisodes marquants de l’histoire officielle : c’est le cas des « romans de la contre-histoire », comme les nomme Andréas Pfersmann, définis comme « romans à caractère épique, évoquant le destin d’un peuple ou d’une minorité, qui poursuivent un tel objectif subversif par rapport à une tradition écrite dominante » (Pfersmann, 2011 : 327). Plus généralement, ces récits visent à remettre en cause cette « forme disciplinée et institutionnellement réglée de la mémoire collective » (Chakrabarty, 2000 ; 2009 : 89) qu’est l’Histoire. Il s’agit pour les auteurs de décentrer le regard porté sur l’histoire par l’entremise de récits qui donnent une voix aux perspectives invisibilisées et qui reconstruisent une mémoire collective alternative.

11Les faits historiques sont ainsi revus et remis en cause, tout comme les institutions qui accompagnent les puissances hégémoniques, notamment le système éducatif. La représentation du milieu scolaire dans les récits de Patricia Grace, Déwé Gorodé, Titaua Peu, Chantal T. Spitz, disent la violence d’un système « pourvoyeur d’illettrés » (Spitz, 2002 : 67) qui a instauré une hégémonie politique et culturelle, renforcé les inégalités sociales et ethniques par une déculturation et une acculturation douloureuses, les enfants finissant par assimiler, intérioriser cette « autodépréciation mortifère » (ibid.), parfois intégrée par les populations colonisées elles-mêmes. Les descriptions d’enfants océaniens confrontés aux dispositifs mis en place par le système scolaire des gouvernements coloniaux participent pleinement de cette volonté de retranscrire une histoire « mineure ». Ici le mot est à entendre au sens que lui donne Dipesh Chakrabarty (2000 : 166), bien plus que Deleuze et Guattari (1975) : histoire « mineure » dans la mesure où son intégration dans le récit historique la transforme en passé de moindre importance, toujours assigné à une position « inférieure » ou « marginale » lorsque l’historien académique la traduit dans son langage. Dans le roman de l’auteure māori Patricia Grace Baby no eyes, où une enfant de six ans meurt à force d’être punie pour des raisons qu’elle ignore, car ses rudiments d’anglais ne lui permettent pas de saisir ce qu’on attend d’elle (Grace, 1998), la mort de l’enfant dit de manière fictionnelle toutes les morts symboliques d’enfants océaniens anéantis par le système scolaire colonial, que le roman Hombo de Chantal T. Spitz désigne comme « euthanasie scolaire ». Dans le roman de Déwé Gorodé Tâdo Tâdo, wéé !, l’école apparaît comme un outil de propagande inadapté à la culture locale. Ces dysfonctionnements aboutissent à une marginalisation mortifère pour certains Kanak, qui deviennent vagabonds désenchantés, alcoolisés et perdus : ce sont les hombos, marginaux eux aussi représentés dans ces littératures, tout comme les « SPR » (sperem pablik rod, « ceux qui traînent sur la voie publique » en bichelamar) chez Paul Tavo (2015) et les outcasts évoqués par Larry Thomas dans sa pièce de théâtre éponyme (Thomas, 1989).

12Par ailleurs, ces littératures peuvent constituer un espace de réflexion et d’interrogation sur des questions plus immédiates, notamment sur des politiques en cours d’élaboration. C’est par exemple le cas de certaines productions littéraires qui accompagnent l’histoire politique de Kanaky-Nouvelle-Calédonie : les pièces du dramaturge kanak Pierre Gope, en particulier celles des années 2018-2021, s’inscrivent très directement dans le contexte politique de la sortie de l’Accord de Nouméa (Soula, ce volume). Ce théâtre établit son programme de représentations suivant le calendrier politique de la période des référendums et se revendique comme étant un espace de réconciliation. De fait, comme le souligne Hamid Mokaddem, la symbolisation de ces rapports conflictuels par la littérature permet de les repenser en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, afin qu’une solution satisfaisante puisse émerger.

13La question de la place des femmes est également au cœur des dispositifs littéraires. Les femmes sont doublement assujetties : par « la violence d’une société inéquitable héritée du colonialisme et son cortège de violences symboliques qui marginalisent les individus et objectifient le corps » (Bousquet, 2025), mais également au sein de la société traditionnelle où elles subissent les lois patriarcales. Tel fut particulièrement le combat de la poétesse kanak Déwé Gorodé à laquelle les articles d’Eddy Banaré, de Raylene Ramsay et d’Hamid Mokaddem rendent hommage. Cette combattante de la première heure qui a enduré plusieurs incarcérations a dénoncé et lutté contre les violences faites aux femmes kanak à la fois dans la tribu, au sein d’une société patriarcale qui les soumet à une coutume invisibilisante et mutifiante, mais aussi dans la société moderne où elles peinent à trouver leur place. Elle a dénoncé par ailleurs le mutisme auquel ces femmes sont acculées et qui les condamne à un enfermement intérieur. Par ailleurs, dans une visée qu’on pourra qualifier d’écoféministe, il apparaît que le corps de la femme subit comme la terre les décisions polluantes mortifères d’une société patriarcale happée par les intérêts économiques et politiques au mépris du vivant. Le lien entre l’exploitation et la brutalisation de la terre et de ses populations, et les violences physiques, psychologiques, économiques exercées sur les femmes est clairement posé dans cette dénonciation de la marchandisation du vivant. Les luttes sont confluentes et se trouvent comme synthétisées dans un mécanisme d’entre-renforcement.

14Si la question de la condition féminine est centrale dans l’œuvre de Déwé Gorodé, mais aussi dans celles de Chantal T. Spitz, Titaua Peu ou Ari’irau pour l’espace francophone, elle l’était déjà pour des auteures anglophones comme Patricia Grace, Grace Molisa, Jully Makini et Sia Figiel. Par ailleurs, les genres tiers jouent un rôle également très important dans la plupart des sociétés traditionnelles océaniennes (Tcherkézoff, 2022). Ayant été discriminées, parfois violemment, depuis l’importation d’un christianisme intégriste par les missionnaires européens, les personnes d’identité de genre divers réclament aujourd’hui une place légitime dans la société, à travers des associations et des manifestations culturelles. Elles apparaissent également dans la littérature, par exemple à travers des personnages fa’afafine chez Lani Wendt Young (2011, et autres de sa collection Telesā).

15En ce sens, l’Océanie est une région du monde très riche, non seulement de multiples communautés du Pacifique anglophone et francophone (plus une petite hispanophone), mais aussi de nombreuses cultures autochtones, entre les trois grandes aires – Mélanésie, Micronésie et Polynésie – et, en leur sein, d’une diversité liée à la géographie, aux développements divergents dans l’histoire et aux statuts politiques différents aujourd’hui.

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Notes

1 « The seizing of the means of communication and the liberation of post-colonial writting by the appropriation of the written word become crucial features of the process of self assertion and of the ability to reconstruct the world as an unfolding historical process. » Toutes les traductions sont les nôtres.

2 Ce numéro se situe également dans la continuité d’un numéro spécial du New Zealand Journal of French Studies, qui préparait le colloque organisé en novembre 2022 par le laboratoire EASTCO, en collaboration avec la MSH-P, le GDI, le laboratoire TROCA (UNC), avec l’appui du Fonds Pacifique et de nombreuses universités océaniennes. Une partie complémentaire des textes issus du colloque fait l’objet d’un volume d’actes de la Maison des sciences de l’homme du Pacifique, sous presse au moment où cette introduction est rédigée. L’ambition était de réfléchir à la fois sur les littératures francophones et les littératures anglophones du Pacifique, y compris dans une perspective comparatiste, en réunissant des spécialistes, mais aussi des écrivains de Polynésie française, de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, de Hawai’i, de Fidji, d’Aotearoa-Nouvelle-Zélande, des États-Unis, du Canada et de France hexagonale.

3 Le terme « Kanaky-Nouvelle Calédonie » est ici une formule de compromis, prônant la prise en considération des deux principaux positionnements sur le futur statut de ce territoire. Notamment, il a été utilisé par le JSO dans le titre d’une précédente publication (no 147, 2018-2).

4 Tifai veut dire « raccommoder, rapiécer » en reo tahiti et un tifaifai est une grande pièce de tissu qui, à l’origine, assemble plusieurs pièces de tissus disparates selon la technique du « patchwork » (d’où la métaphore de Flora Aurima Devatine). C’est un emblème de l’artisanat polynésien oriental, répandu en Polynésie française, aux Iles Cook et à Hawai’i.

5 « In schools and universities, our […] languages […] were associated with negative qualities of backwardness, underdevelopment, humiliation and punishment », [a decolonised education system must] « contribute towards the restoration of the harmony between all aspects of language ».

6 « Dire le vrai » est aussi le titre d’un recueil de poésie de Déwé Gorodé et Nicolas Kurtovitch publié à Nouméa par les éditions Grain de Sable en 1999.

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Pour citer cet article

Référence papier

Lorenz Gonschor, Andréas Pfersmann, Titaua Porcher et Virginie Soula, « Introduction », Journal de la Société des Océanistes, 160-161 | 2025, 7-13.

Référence électronique

Lorenz Gonschor, Andréas Pfersmann, Titaua Porcher et Virginie Soula, « Introduction », Journal de la Société des Océanistes [En ligne], 160-161 | 2025, mis en ligne le 18 septembre 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/jso/17148 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14pew

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Auteurs

Lorenz Gonschor

(USP), lorenz.gonschor@usp.ac.fj

Andréas Pfersmann

(CNRS, MSH-P), andreas.pfersmann@upf.pf

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Titaua Porcher

(UPF, EASTCO), titaua.porcher@upf.pf

Virginie Soula

(UNC), virginie.soula@unc.nc

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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